SYNTHÈSE : LE PEUPLE ! QUEL PEUPLE ? HISTOIRE D’UN MOT


NOTES :

 

[1] La Réponse à l’impertinente question dresse le portrait du sans-culotte : pauvre, vivant simplement, utile à la société par son travail, politiquement engagé, prêt à sacrifier pour la République « au premier son du tambour » et n’hésitant pas au besoin à « fendre les oreilles de tous les malveillants ». Cf. Dominique Godineau « De la rosière à la tricoteuse : les représentations de la femme du peuple à la fin de l’Ancien Régime et pendant la Révolution », in Sociétés et Représentations - Le Peuple en tous ses états, revue publiée par l’Université Paris I CREDHESS, numéro 8, décembre 1999.

[2] Raymonde Monnier, art. « Peuple dans le discours révolutionnaire », in Sociétés et Représentations - Le Peuple en tous ses états, revue publiée par l’Université Paris I CREDHESS, numéro 8, décembre 1999.

[3] Alain Pessin, « Le mythe du peuple au XIXe siècle », in Sociétés et Représentations - Le Peuple en tous ses états, revue publiée par l’Université Paris I CREDHESS, numéro 8, décembre 1999.

[4] De la révolution industrielle, l’on ne retient souvent que quelques symboles considérés comme les moteurs de l’industrialisation : machine à vapeur, chemin de fer, métier à tisser. Pourtant il ne faut pas oublier que s’il y a eu révolution industrielle c’est parce que les innovations techniques se sont accompagnées de l’apparition de nouvelles formes de travail, de la mobilisation de capitaux, de la mise en place de nouvelles structures commerciales, du développement des moyens de transport et des circuits de distribution, de la diffusion de nouveaux produits et de nouveaux modèles de consommation.

[5] C’est d’abord dans le textile qu’apparaît, durant la première moitié du XIXe siècle, cette grande industrie naissante.

[6] Ainsi appelait-on la frontière entre Paris et la banlieue. C’est aux barrières que l’on trouvait les cabarets rendus célèbres par les romans populaires.

[7] Recherchant les causes de la Révolution de 1848, Daniel Stern constate : « Des statistiques irrécusables, publiées en grand nombre, donnaient sur l’état des prisons, des bagnes, des maisons de prostitution et des hospices, des chiffres accablants et faisaient maudire un gouvernement inhabile à guérir de telles plaies. » L’on assiste en effet, durant toute la première moitié du XIXe siècle, à une série d’enquêtes sur l’état physique et moral des ouvriers, sur l’évolution démographique des populations urbaines et les maux dont elles souffrent, sur les problèmes d’hygiène et de salubrité publiques.

[8] Jusque vers le dernier tiers du XIXe siècle, ce sont surtout les idées de Proudhon qui animent le mouvement ouvrier. Ce qui ne sera pas du goût de Marx qui, souvent, s’opposera à lui. En 1847, celui qui écrira Le Capital, rédige, avec son ami et disciple Engels, Le Manifeste communiste dans lequel apparaît la célèbre notion de lutte des classes : « La société entière se partage en deux grands camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées l’une à l’autre : la bourgeoisie et le prolétariat… » Le Manifeste communiste paraît à Londres en février 1848.

[9] Ministre de Louis-Philippe lors de la révolution de février 1848, l’historien François Guizot reconnaît que « la lutte des diverses classes a rempli notre histoire ». Quatre ans plus tard Karl Marx écrira : « Longtemps avant moi, les historiens bourgeois avaient décrit le développement historique de cette lutte des classes. »

[10] Le 3 février 1835, dans un discours à la Chambre, Lamartine déclare : « Nous nous le dissimulons en vain, nous l’écartons en vain de nos pensées, la question des prolétaires est celle qui fera l’explosion la plus terrible dans la société actuelle » - cité par Maxime Leroy, in Histoire des idées sociales en France, tome 3, D’Auguste Comte à P.-J. Proudhon.

[11] Après les journées de juin 1848, George Sand écrit : « Je ne crois plus à l’existence d’une république qui commence par tuer ses prolétaires. Voilà une étrange solution donnée au problème de la misère. »

[12] Le prolétaire est celui qui ne possède que sa force de travail pour vivre. A l’époque romaine, ce terme désignait celui dont la seule richesse était sa descendance, ses enfants - lesquels le nourrissaient. C’est d’ailleurs la situation du père Bru dans L’Assommoir qui meurt de faim parce qu’il ne peut plus travailler et que ses fils sont décédés avant lui. En 1847, la Fédération communiste, dont les maîtres à penser sont Marx et Engels, décide de prendre pour devise cette célèbre formule : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ».

[13] « Nous allons essayer de mettre sous les yeux du lecteur quelques épisodes de la vie d’autres barbares, aussi en dehors de la civilisation que les peuplades sauvages […]. Seulement les barbares dont nous parlons sont au milieu de nous », écrit Eugène Sue dans son introduction aux Mystères de Paris qui paraissent en feuilleton, depuis 1842, dans le Journal des Débats.

[14] « Deux choses me frappèrent surtout, écrira Tocqueville dans ses Souvenirs, au sujet de la révolution de février 1848 : la première, ce fut le caractère, je ne dirai pas principalement mais uniquement populaire de la révolution qui venait de s’accomplir, la toute-puissance qu’elle avait donnée au peuple proprement dit, c’est-à-dire aux classes qui travaillent de leurs mains, sur toutes les autres. »

[15] Cet épisode révolutionnaire, redoutable et redouté à cause des exécutions capitales et de la guillotine, dura de la chute des Girondins (31 mai 1793) à celle de Robespierre (27 juillet 1794). Dans Les Châtiments, Victor Hugo évoque à maintes reprises cette guillotine qui lui fait horreur et dont il refuse l’emploi, même pour punir un tyran. Dès 1829, dès Le Dernier jour d’un condamné, l’écrivain milite contre la peine de mort.

[16] Résumons les faits. La chute de Louis-Philippe, le 24 février 1848, laisse la place à un gouvernement provisoire dont Lamartine, pour les libéraux, et Louis Blanc, pour les socialistes, sont les personnalités les plus en vue. Toutefois, les difficultés économiques doublées d’une fuite des capitaux, les problèmes liés à l’emploi et l’augmentation des impôts directs rendent très vite impopulaire le gouvernement provisoire, puis la Constituante d’avril 1848. Surtout que cette dernière décide de mettre un terme à l’expérience des ateliers nationaux jugés improductifs, dangereux et ruineux. La classe ouvrière de Paris se soulève le 23 juin 1848 et, durant quatre jours, l’on assiste à une véritable guerre de rue. Les insurgés sont massacrés et, le 10 décembre de la même année, Louis-Napoléon Bonaparte remporte l’élection présidentielle.

[17] Dans le poème « L’homme a ri » du livre III des Châtiments, poème écrit en août 1852, Victor Hugo emploie encore le mot misérable au sens de criminel. « Ah ! tu finiras bien par hurler, misérable ! / Encor tout haletant de ton crime exécrable ».

[18] De Zola à Maupassant, de Huysmans à Daudet, les écrivains seront traumatisés par la guerre perdue de 1870. Maupassant écrira quelque dix-sept nouvelles inspirées par ce conflit et la présence des Prussiens sur le sol français - les plus connues étant Boule de Suif et Mademoiselle Fifi. Evoquant à son tour le drame et ses acteurs, Zola publiera, en 1892, La Débâcle.

[19] Dans le tome IX de leur Journal, les écrivains Edmond et Jules de Goncourt évoquent le siège de Paris par l’armée prussienne et les souffrances de la population. « Mardi 29 novembre 1870 : Aujourd’hui, il y a chez tous un recueillement concentré. Dans les voitures publiques, personne ne parle, tout le monde est enfermé en lui-même et les femmes du peuple ont comme un regard d’aveugle pour ce qui se passe autour d’elles. […] Charles Edmond raconte ce fait. Sa femme, se trouvant chez son boucher, vit une femme vêtue proprement, vêtue comme une femme de la société, entrer et demander un sou de raclures de cheval. […] On parle […] de l’affolement produit par les choses du jour, de la crainte que l’on a d’avoir à réprimer des émeutes de femmes. »

[20] Dans leur programme à l’intention du peuple français, les responsables de la Commune notent : « La Révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges auxquels le prolétariat doit son servage, la Patrie ses malheurs et ses désastres. »

[21] Signes avant-coureurs, vingt ans plus tôt, dans son discours du 24 mai 1850, Thiers s’en prenait déjà à « la vile multitude qui a perdu toutes les Républiques »

[22] Zola crée dans La Débâcle un personnage de paysan illettré, Jean Macquart, qui, par son bon sens et sa sagesse sociale, s’oppose à la furie communarde.

[23] L’auteur de la trilogie de Jacques Vingtras – L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé – décède en 1885, la même année que Victor Hugo. Mais, si ce dernier a des funérailles nationales, Jules Vallès obtient, en guise d’oraison funèbre, une bordée d’insultes. Par exemple, Léon Bloy, dans sa revue Le Pal, le traite de « charogne » mais pas n’importe laquelle : « l’immonde parmi les immondes ». Brunetière, dans la Revue des Deux Mondes, déclare qu’il était un « forban », un« tartuffe », chez qui l’on pouvait discerner « l’unique accent de la convoitise » ainsi que « l’envie brutale du jouisseur ».

[24] Comme l’écrit Jean Duvignaud dans son essai déjà cité, « la plupart de ceux qui ont pensé ou dit qu’ils étaient le peuple en 1848 ne diront plus cela devant les Communards. C’est que l’intelligentsia traverse une crise nouvelle qui correspond à l’apparition d’une autre idéologie politique – celle du socialisme et du communisme. »

[25] Dans le poème Les fusillés, Victor Hugo s’écrie : « Et n’ont-ils pas eu froid ? Et n’ont-ils pas eu faim ? / C’est pour cela qu’ils ont brûlé vos Tuileries. / Je le déclare au nom de ces âmes meurtries. »

[26] Hantée par le souvenir de la Commune de Paris, la IIIe République déclare la guerre aux « incorrigibles », vagabonds, mendiants et autres « incurables du vice ». La Chambre des députés vote même, le 27 mai 1885, la loi sur les récidivistes dont l’unique objectif, souligne Odile Krakovitch dans son livre Les Femmes bagnardes, est « l’élimination physique des indésirables » par l’entremise du bagne.

[27] L’Assommoir (1877), Germinal (1885) et La Bête humaine (1890) sont les trois principaux romans de Zola traitant de la condition ouvrière sous le Second Empire dans trois secteurs professionnels distincts - le bâtiment, la mine et le rail – et avec trois types d’ouvriers bien spécifiques : le compagnon, le prolétaire et le technicien. Rappelons, pour mémoire, que la bourgeoisie du Second Empire est décrite dans Le Ventre de Paris et Pot-Bouille ; le grand monde dans Son Excellence Eugène Rougon et Nana ; la demi-mondaine et le spéculateur dans La Curée, Nana, L’œuvre et l’Argent.

[28] Le 30 janvier 1898, L’Aurore publie une lettre ouverte d’Emile Zola, « J’accuse », dans laquelle il prend à partie les officiers de l’état-major et les juges militaires. Poursuivi pour diffamation, l’écrivain est condamné, mais son procès révèle au public les détails de ce qui devient l’Affaire. Les adversaires du capitaine Dreyfus soupçonnent les juifs de chercher à ébranler la nation et l’armée. L’antisémitisme connaît dès lors une flambée de violence, entretenue par les ligues patriotiques et un journal comme La Libre Parole fondé en 1892 par Edouard Drumont. Homme de lettres et journaliste, Drumont est l’auteur de la France Juive dans laquelle il dénonce les oligarchies financières comme l’avait fait, quarante ans plus tôt, le socialiste Alphonse Toussenel dans son essai Les Juifs, rois de l’époque : Histoire de la féodalité financière. En 1931, Bernanos publiera La Grande Peur des Bien-Pensants, un livre à la mémoire de Drumont qu’il considère alors comme son maître.

[29] Comme le rappelle fort justement Louis Chevalier dans son ouvrage déjà cité : « Il est des mots qui meurent, avec des situations qui ont cessé d’être, avec des croyances évanouies, ou parce qu’ils ne correspondent plus aux croyances et aux situations nouvelles. La vie et la mort des mots résument de lentes évolutions et ne sont pas moins significatives de ces évolutions que les plus minutieuses descriptions et les efforts les plus précis de mesure. »

ALF

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SYNTHÈSE : PROGRÈS, SCIENCE ET RAISON

LES MARQUEURS DU MONDE « MODERNE »


Naissance d’une nouvelle idée-force : le « Progrès » !

C’est le philosophe anglais Francis Bacon qui, au début du XVIIe siècle, dans son ouvrage Du progrès et de la promotion des savoirs, ouvre la voie à la conception moderne du progrès imaginé comme un accroissement sans fin du savoir, une augmentation du pouvoir de l’homme sur la nature et une marche vers le bonheur. Dans un autre de ses livres, un récit utopique, La Nouvelle Atlantide, Bacon imagine la cité idéale, gouvernée par des sages tournés vers les sciences et les techniques : « Notre Fondation a pour fin de connaître les causes et le mouvement secret des choses ; et de reculer les bornes de l’Empire Humain en vue de réaliser toutes les choses possibles. »

C’est vers le milieu du XVIIe siècle, en 1637 pour être plus précis, que René Descartes, dans son Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, note : « […] au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, […] nous les pourrions employer […] à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »

C’est à la fin du XVIIe siècle que surgit la fameuse « querelle des Anciens et des Modernes » (1687-1697) provoquée [1] par Charles Perrault et développée dans les quatre volumes de son essai sur le Parallèle des Anciens et des Modernes. Une querelle qui, d’après Ferdinand Brunetière dans L’Evolution des genres dans la littérature française (1890), va bien au-delà du contexte esthétique et littéraire : « au point de vue philosophique, écrit-il en effet, ce n’est […] rien de moins que la question même du progrès qui s’est trouvée d’abord engagée dans la dispute ».

C’est en 1780 que triomphent en France cette foi dans le Progrès, somme de tous les progrès, et cette confiance dans l’avenir, rappelle Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution (1856) : « Personne ne prétend plus, en 1780, que la France est en décadence ; on dirait, au contraire, qu’il n’y a en ce moment plus de bornes à ses progrès. C’est alors que la doctrine de la perfectibilité continue et indéfinie de l’homme prend naissance. Vingt ans avant, on n’espérait rien de l’avenir ; maintenant on n’en redoute rien. »

C’est en 1848, dans L’Avenir de la science, que Renan dit qu’il « n’y a qu’un moyen de comprendre et de justifier l’esprit moderne : c’est de l’envisager comme un degré nécessaire vers le parfait : c’est-à-dire vers l’avenir ».

C’est en 1853, dans Philosophie du Progrès, que Pierre-Joseph Proudhon écrit : « La notion de Progrès, portée par toutes les sphères de la conscience et de l’entendement, devenue la base de la raison pratique et de la raison spéculative, doit renouveler le système entier des connaissances humaines, purger l’esprit de ses derniers préjugés, remplacer dans les relations sociales les constitutions et les catéchismes, apprendre à l’homme tout ce qu’il peut légitimement croire, faire, espérer et craindre : la valeur de ses idées, la définition de ses droits, la règle de ses actions, le but de son existence. »


Le progrès « gagne un point après l’autre, et court contagieux »

Dans le Paris du Second Empire en pleine métamorphose [2] les écrivains se passionnent désormais pour des réalités nouvelles – la Machine, le Progrès - qui scintillent comme des promesses. « L’Avenir est à la Science, l’heure est à la conquête de la matière, du pouvoir de l’homme sur la matière », notent les auteurs du Précis de littérature française du XIXe siècle, un ouvrage collectif réalisé sous la direction de Madeleine Ambrière.

Au livre VII des Châtiments, dans le poème Force des Choses, écrit à Jersey en mai 1853, Victor Hugo fait non seulement l’éloge du câble transatlantique – « Paris, Londres, New York, les continents énormes / Ont pour lien un fil qui tremble au fond des mers » - mais fait aussi l’éloge de l’électricité – « Une force inconnue, empruntée aux éclairs, / Mêle au courant des flots le courant des idées » -, sans oublier l’aérostat et la locomotive – « Le feu souffle aux naseaux de la bête d’airain » -, avant d’évoquer le progrès lui-même qui, en « reliant entr’elles ses conquêtes, / Gagne un point après l’autre, et court contagieux ».

« […] j’en suis fâché pour les rêveurs, le siècle est aux planètes et aux machines », fait remarquer, en 1855, un ami de Gustave Flaubert, l’écrivain saint-simonien [3] Maxime Du Camp, dans sa préface aux Chants modernes, un recueil de poèmes dont certains s’intitulent : La Vapeur, La Bobine, La Locomotive.

Ce qui caractérise notre temps – constate Zola, le 2 juin 1860, dans une lettre adressée à son ami Jean-Baptistin Baille – « c’est cette fougue, cette activité dévorante ; activité dans les sciences, activité dans le commerce, dans les arts, partout : les chemins de fer, l’électricité appliquée à la télégraphie, la vapeur faisant mouvoir les navires, l’aérostat s’élevant dans les airs. […] Le monde se précipite donc dans un sentier de l’avenir, courant et pressé de voir ce qui l’attend au bout de sa course. »

Dans son étude sur Le Romancier et la Machine, L’image de la machine dans le roman français (1850-1900), Jacques Noiray écrit que la machine est « l’objet qui apparaît aux hommes de la seconde moitié du siècle comme le plus représentatif de leur temps et qui va trouver dans le roman, après 1850, son expression littéraire définitive. » Dès lors, le mythe de la machine et une certaine technolâtrie vont se substituer à la méfiance – si ce n’est la double condamnation, esthétique et morale - des écrivains de l’époque romantique [4] vis-à-vis de l’objet technique.


Du refus romantique au « paganisme des imbéciles »

« C’est la laideur d’une machine hostile à l’ordre naturel - rappelle Jacques Noiray dans son ouvrage déjà cité -, c’est la stupidité d’un siècle de fer, voué au culte de l’Utile et du Progrès, dont la machine est devenue le symbole détesté, que condamnent sans appel Musset, Vigny, Delacroix, pour ne citer que les plus célèbres, avant Baudelaire ou Leconte de Lisle. »

Dans un article publié par La Presse le 31 janvier 1844, Gautier proclame « l’aversion instinctive des poètes et des artistes pour les merveilles de la civilisation », et déclare avec force que « les engins, les machines et tous les produits des combinaisons mathématiques sont empreints de laideur ».

Quant à l’historien Jules Michelet, s’il reconnaît, dans Le Peuple (1846), que la machine peut être « un très puissant agent de progrès démocratique » en mettant à la portée des plus pauvres une foule d’objets d’utilité, il s’inquiète toutefois de voir, « en face de la machine, l’homme tombé si bas ». En effet, explique-t-il, le développement du machinisme transforme la machine en « véritable ouvrier » et l’ouvrier en machine – d’où la métaphore d’« ouvrier-machine » qui revient en permanence sous sa plume.

Dans sa préface à Poèmes et Poésies, publiée en 1855 et qui se présente comme une réponse à la préface de Maxime Du Camp (Chants modernes), Leconte de Lisle écrit : « […] Je suis trop vieux de trois mille ans au moins, et je vis, bon gré mal gré, au XIXe siècle de l’ère chrétienne. J’ai beau tourner les yeux vers le passé, je ne l’aperçois qu’à travers la fumée de la houille […] les poètes deviennent d’heure en heure plus inutiles aux sociétés modernes […] Et c’est parce que je suis invinciblement convaincu que telle sera bientôt, sans exception possible, la destinée inévitable de tous ceux qui refuseront d’annihiler leur nature au profit de je ne sais quelle alliance monstrueuse de la poésie et de l’industrie, c’est par suite de la répulsion naturelle que nous éprouvons pour ce qui nous tue que je hais mon temps. Haine inoffensive malheureusement, et qui n’attriste que moi. »

Parlant de l’Exposition universelle de 1855, Baudelaire dénonce dans l’idée de progrès « une erreur fort à la mode », dont il faut se garder « comme de l’enfer », une « idée grotesque qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne ». La foi en la science c’est le « paganisme des imbéciles ». En 1857, dans Notes nouvelles sur Edgar Poe, il condamne le progrès, « cette grande hérésie de la décrépitude », et déclare que « l’homme civilisé invente la philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa déchéance ».I


Implantation définitive d'une véritable industrie moderne

Ce n’est qu’après 1850 que l’on assiste, dans notre pays, au développement de la civilisation industrielle dont le roman, « miroir du monde », va se faire l’écho.

Dans l’industrie cotonnière, l’on dénombre 5000 métiers mécaniques en 1834, 31.000 en 1846, 85.000 en 1875. En 1816, il y a 150 à 200 machines à vapeur, 5 à 6.000 en 1850. La production de charbon passe, quant à elle, de l’indice 100 en 1816 aux indices 319 en 1840, 882 en 1860, 2.144 en 1880. En ce qui concerne le réseau ferré, les chiffres sont encore plus spectaculaires : 400 km en 1840, 1.931 km en 1848, 4.100 km en 1860, 17.400 en 1870 et 23.600 km en 1880 (cf. Histoire économique et sociale de la France, sous la direction de F. Braudel et E. Labrousse, t. III, PUF, 1976).

Bien sûr, comme l’écrit Jacques Noiray, « beaucoup de ces chiffres peuvent paraître modestes, si l’on compare la production industrielle française à celle d’autres pays européens, la Grande-Bretagne en particulier. Ils n’en soulignent pas moins avec éloquence le développement quantitatif, et la véritable mutation qualitative qui s’opèrent autour du demi-siècle dans la grande industrie française. » 


Le Romancier et la Machine symbole du Progrès

La machine fait son entrée dans la littérature, devenant à la fois objet et sujet de roman. Elle devient également une image à la mode qui va s’appliquer à des « objets aussi divers que les Halles, l’alambic, le grand magasin, la banque [5] et la ville de Paris », sans oublier toutes les métaphores relatives au corps humain ou à des systèmes plus abstraits : le gouvernement de la France, l’Eglise, l’armée, etc.

Dans Le Figaro du 15 mai 1867, Zola compare la capitale à une machine : « Paris me fait […] l’effet d’une énorme et puissante machine, fonctionnant à toute vapeur avec une furie diabolique. [...] Tout le mécanisme est secoué par un labeur de géant. […] Les membres trapus de la machine se tordent, s’allongent, se raccourcissent, vont et viennent ; et, par instants, dans le grondement sourd de toutes ces pièces qui se heurtent et s’écrasent, la vapeur en s’échappant jette un cri aigu, d’une sécheresse déchirante. »

Tout est machine ou le sera. Et ce d’autant plus que la machine devient un personnage romanesque, surtout la locomotive qui apparaît aux hommes du XIXe siècle comme le signe le plus évident de la révolution industrielle. « Prototype de l’objet technique, elle est la Machine par excellence, symbole unique d’un Progrès détesté ou exalté, explique Jacques Noiray. En second lieu, la locomotive possède, entre toutes les machines à vapeur, le privilège du mouvement. »

Dans son roman Les Sœurs Vatard, Huysmans évoque le décor de la gare de l’Ouest, le spectacle des machines en manœuvre, tandis que l’on entend parfois le cri mélancolique de l’une d’entre elles qui semble « sangloter dans l’ombre », ou la voix « profonde et basse » de celles qui sont en partance. Evoquant, dans A Rebours, deux types de machines en service sur les lignes du Chemin de fer du Nord, Huysmans en parle comme si elles étaient des femmes : « L’une, la Crampton, une adorable blonde, à la voix aiguë, à la grande taille frêle, emprisonnée dans un étincelant corset de cuivre, au souple et nerveux allongement de chatte, une blonde pimpante et dorée […] L’autre, l’Engerth, une monumentale et sombre brune aux cris sourds et rauques, aux reins trapus, étranglés dans une cuirasse en fonte, une monstrueuse bête, à la crinière échevelée de fumée noire, aux six roues basses et accouplées […] »

Dans La Bête humaine, Zola ira encore plus loin dans la personnification de la machine en érotisant les rapports entre Jacques, le mécanicien, et sa locomotive appelée la Lison, « maîtresse apaisante » qu’il aime « en mâle reconnaissant » - « Et, c’était vrai, il l’aimait d’amour, sa machine, depuis quatre ans qu’il la conduisait. Il en avait mené d’autres, des dociles et des rétives, des courageuses et des fainéantes ; il n’ignorait point que chacune avait son caractère, que beaucoup ne valaient pas grand-chose, comme on dit des femmes de chair et d’os ; de sorte que, s’il l’aimait celle-là, c’était en vérité qu’elle avait des qualités rares de brave femme. »

Ainsi, la locomotive est à la fois un instrument de progrès et le vecteur des passions humaines - ce qui explique ses pouvoirs meurtriers. Cette alliance de la machine avec les forces de mort, constate Jacques Noiray, est l’un des thèmes récurrents de tous les romans de l’époque. 


La France positiviste : 1850 - 1900

S’il est possible d’affirmer que c’est durant la seconde moitié du XIXe siècle que la France connaît sa première révolution industrielle, il faut également noter que c’est au cours de cette période que la science triomphe et que Renan s’en fait le héraut dans L’Avenir de la science. « Le dogme qu’il faut maintenir à tout prix, c’est que la raison a pour mission de réformer la société d’après ses principes […] Ce n’est donc pas une exagération de dire que la science renferme l’avenir de l’humanité ; qu’elle seule peut lui dire le mot de sa destinée et lui enseigner la manière d’atteindre sa fin. Jusqu’ici ce n’est pas la raison qui a mené le monde : c’est le caprice, c’est la passion. »

Ecrit en 1848 mais publié qu’à la fin de sa vie, en 1890, L’Avenir de la science est un cri de confiance dans la raison, sûre de ses moyens et fière des résultats obtenus, ainsi que dans la science [6] et le savoir, cette religion [7] qui va donner aux hommes toutes les explications que leur nature exige. En ce qui concerne le Pouvoir, l’idéal « serait un gouvernement scientifique où des hommes compétents […] traiteraient les questions gouvernementales comme des questions scientifiques, et en chercheraient rationnellement la solution […] Je ne sais si un jour, sous une forme ou sous une autre […] le gouvernement ne deviendra pas le partage […] d’une sorte d’académie des sciences morales et politiques. » Car la politique est une science comme une autre. « Organiser scientifiquement l’humanité, tel est le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention. »

En ce qui concerne la méthode scientifique, dont l’axiome de base réside dans le dialogue de l’hypothèse et de l’expérimentation, elle est exposée par Claude Bernard, en 1862, dans l’Introduction à la médecine expérimentale. Dès lors, notent G. Duby et R. Mandrou dans leur Histoire de la civilisation française, tome 2, les spéculations d’Auguste Comte [8] sur les trois états de l’humanité qui possède en elle-même un principe de civilisation progressive inhérent à la nature humaine – état théologique, état métaphysique, état positif [9] - paraissent se réaliser pleinement : « elle entre dans l’âge positif, scientifique, où toute métaphysique perd sa raison d’être, parce qu’elle perd sa réalité ». La loi des trois états révèle l’orientation générale de l’humanité vers la positivité. « Les sociétés seront gouvernées scientifiquement dans la mesure où le pouvoir spirituel […] aura su assembler, coordonner, rendre pratiquement utilisables les connaissances amassées par la physique sociale, ou sociologie (mot créé par A. Comte), par la morale, science suprême, par l’histoire » (Maxime Leroy, in Histoire des idées sociales en France, tome 3).

Parvenues au troisième état, les sociétés modernes ont donc besoin d’un gouvernement scientifique, à base morale. « Notre régime public consiste tout entier à réaliser dignement cette double maxime : dévouement des forts aux faibles ; vénération des faibles pour les forts. » Le positivisme, poursuit Auguste Comte, « ne reconnaît à personne d’autre droit que celui de toujours faire son devoir ».

A la religion du Christ, fait homme, doit succéder l’Humanité, faite Dieu. Dans l’humanisation de la divinité du Christ, explique Maxime Leroy qui explicite la pensée de Comte, se manifeste une tendance en quelque sorte immanente à la déification de l’humanité : après s’être asservie à la divinité, qu’elle a cru transcendante, l’humanité se fait Dieu elle-même. Elle a « acquis assez de grandeur et de consistance pour remplacer entièrement son précurseur nécessaire », écrit Auguste Comte.


Influence du positivisme : littérature, sciences naturelles, sciences sociales

Sous l’influence du positivisme [10], Taine considère l’œuvre littéraire comme un produit sociologique et psychologique (Histoire de la littérature anglaise, 1864) et popularise l’explication déterministe de la littérature : par la race (la culture), le milieu (géographique et social) et le moment (la conjoncture historique).

Ferdinand Brunetière étudie, de son côté, l’évolution des genres littéraires sur le modèle de l’évolution des espèces décrit par Darwin (Études critiques sur l’histoire de la littérature française, 1880-1892).

Concernant l’histoire, Fustel de Coulanges se voue à la recherche analytique des causes et conséquences, et accorde au déterminisme géographique une place importante.

Le romancier, quant à lui, ne cherche plus la vérité de ce qu’il décrit dans des principes religieux ou abstraits mais dans la causalité des faits, selon la méthode décrite par A. Comte dans ses Cours de philosophie positive (1830-1842). Le roman devient « réaliste [11] », c’est-à-dire qu’il fait appel à toutes les nouvelles sciences qui prennent pour objet le réel, celui de la nature ou de la société.

Balzac représente la ville comme une jungle et met le réalisme sous le signe des sciences naturelles, inspiré qu’il est par les travaux de Buffon (voir à ce propos la dédicace du Père Goriot à Geoffroy Saint-Hilaire, où il dit vouloir appliquer les notions zoologiques de milieu et d'espèce à la société humaine). Sa Comédie humaine met en scène des personnages aux prises avec leurs passions, - surtout avec la passion de l’argent considérée comme l’un des principaux facteurs du malheur de la société. 


Le triomphe du scientisme et du roman naturaliste

Nous l’avons déjà signalé : dès la seconde moitié du XIXe siècle, la croyance au progrès matériel, intellectuel et moral est universelle. Ou presque. « Critiques, historiens, écrivains affirment leur confiance dans la science, exaltent ses bienfaits, tentent de transposer sa méthode et ses contenus à l’étude des faits sociaux et moraux, tandis que machines, […] lois de l’hérédité, découvertes physiologiques, nourrissent leurs fantasmes » (Précis de littérature française du XIXe siècle). Comme le font remarquer Duby et Mandrou (Histoire de la civilisation française, tome 2), les « découvertes multipliées dans le domaine des sciences naturelles ont donc suscité un enthousiasme, qui est le fond du scientisme [12] : la foi dans un progrès scientifique susceptible de rassembler toutes les sciences dans un seul savoir à base mathématique, qui rendrait compte de l’univers et ses galaxies, de l’homme pensant bien sûr – voire de Dieu par surplus. »

Participant de cet esprit scientiste qui entend rechercher les lois générales d’un déterminisme humain, le naturalisme, dont le principal représentant est Emile Zola [13], s’inscrit dans la lignée du réalisme : même recours à la documentation, même souci de décrire le monde ouvrier, même ambition scientifique, même prise en compte de l’incidence des facteurs à la fois sociaux et héréditaires sur le comportement humain. Le naturalisme, tel que Zola [14] le représente, va toutefois plus loin que le réalisme car il fait du roman le lieu même de l’expérimentation scientifique. Zola postule que le corps social est régi par des lois identiques à celles qui gouvernent la nature, et se donne pour objectif non seulement d’observer, mais d’expérimenter ces règles dans la fiction. Il va écrire des « romans expérimentaux », notion qu’il développe dans un célèbre article publié en 1880, le Roman expérimental. Se référant à l’ouvrage de Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865), il note : « Puisque la médecine, qui était un art, devient une science, pourquoi la littérature elle-même ne deviendrait-elle pas une science, grâce à la méthode expérimentale ? »

Le romancier ne peut donc plus se contenter d’observer, il se doit d’adopter aussi une attitude scientifique, soumettant ses personnages à une grande variété de situations, éprouvant leur caractère, faisant apparaître un jeu de relations, de généralités, de nécessités et, surtout, fondant son travail sur une solide documentation. Le romancier est, à la fois, un observateur et un expérimentateur. Zola s’en explique : « L’observateur chez lui donne les faits tels qu’il les a observés, pose le point de départ, établit le terrain solide sur lequel vont marcher les personnages et se développer les phénomènes. Puis, l’expérimentateur paraît et institue l’expérience, je veux dire fait mouvoir les personnages dans une histoire particulière, pour y montrer que la succession des faits y sera telle que l’exige le déterminisme des phénomènes mis à l’étude. […] En somme, toute l’opération consiste à prendre les faits dans la nature, puis à étudier le mécanisme des faits, en agissant sur eux par les modifications des circonstances et des milieux, sans jamais s’écarter des lois de la nature. Au bout, il y a la connaissance de l’homme, la connaissance scientifique, dans son action individuelle et sociale. » On voit, de nos jours, les limites d’un tel raisonnement : alors qu’une démarche véritablement scientifique consiste à soumettre des théories à l’épreuve des faits, l’écrivain, lui, confronte les siennes à la fiction romanesque, lieu d’expérience inadéquat puisqu’il dépend de l’imagination du créateur.

Lorsqu’il décide de se consacrer à sa vaste fresque des Rougon-Macquart, Zola élabore une série de réflexions liminaires. Par souci de méthode, il veut d’abord concevoir un plan général, avant même d’écrire la première ligne. Il tient aussi à préciser ce qui le distingue d’un prédécesseur comme Balzac : « Mon œuvre à moi sera tout autre chose. Le cadre en sera plus restreint. Je ne veux pas peindre la société contemporaine, mais une seule famille en montrant le jeu de la race modifiée par le milieu. » Et il ajoute : « Ma grande affaire est d’être purement naturaliste, purement physiologiste » (Différences entre Balzac et moi).

C’est vers la fin de 1867 ou au début de l’année suivante que Zola envisage d’étudier « les fatalités de la vie, les fatalités des tempéraments et des milieux » à travers une seule famille, et c’est dans l’hérédité (telle que l’a décrite le docteur Lucas dans le Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle, 1847-1850) qu’il va découvrir le fil conducteur, l’outil lui permettant d’expliquer les comportements de ses personnages, leurs déséquilibres et leurs vertiges, leurs folies meurtrières et leur instinct de mort – cette « bête humaine » et cette « fêlure » qui, du fond des âges et des cavernes, reviennent submerger la raison et la lucidité.

C’est dans les travaux du docteur Lucas que Zola va trouver les principes de construction de la famille des Rougon-Macquart. Selon ce célèbre médecin, le processus héréditaire peut aboutir à trois résultats différents : l’élection (ressemblance exclusive du père ou de la mère), le mélange (représentation simultanée père - mère), la combinaison (fusion, dissolution père - mère).

Fasciné par l’aspect systématique de la détermination génétique telle que la définit Lucas, Zola dresse un arbre généalogique dans lequel il établit des correspondances entre les personnages et les romans. Il prépare ensuite un premier plan de dix romans qui s’inscrivent dans un ordre chronologique. Dans la préface du premier volume, il donne une explication sur l’origine et le devenir potentiel de ses personnages : « Historiquement, ils partent du peuple, ils s’irradient dans toute la société contemporaine, ils montent à toutes les situations, par cette impulsion essentiellement moderne que reçoivent les basses classes en marche à travers le corps social, et ils racontent ainsi le Second Empire à l’aide de leurs drames individuels, du guet-apens du coup d’État à la trahison de Sedan. »

Toute la structure interne des Rougon-Macquart est expliquée par la névrose d’Adélaïde Fouque, dont le père a fini dans la démence et qui, après la mort de son mari, un domestique nommé Pierre Rougon, prend pour amant un ivrogne, Antoine Macquart. La descendance de celle que l’on appelle tante Dide est ainsi marquée par la double malédiction de la folie et de l’alcoolisme que l’on retrouve dans tous les volumes. Ainsi, le docteur Pascal, héros du vingtième et dernier volume, prend peur quand il comprend subitement la tragique destinée de sa famille : « Tout s’emmêlait, il arrivait à ne plus se reconnaître au milieu des troubles imaginaires qui secouaient son organisme éperdu. Et chaque soir, la conclusion était la même, le même glas sonnait dans son crâne : l’hérédité, l’effrayante hérédité, la peur de devenir fou. […] Ah ! qui me dira, qui me dira, […] chez lequel est le poison dont je vais mourir ? Quel est-il, hystérie, alcoolisme, tuberculose, scrofule ? Et que va-t-il faire de moi, un épileptique, un ataraxique ou un fou ? »

Si, actuellement, les théories de Zola font sourire tant elles semblent peu crédibles et surtout naïves, il ne faut pas oublier qu’elles correspondaient au savoir scientifique de son temps et, même, à ce qu’il y avait de meilleur. Encore une fois, il est bon de rappeler que les idées comme les mots sont les reflets d’une époque, ses miroirs pourrait-on dire. Cette foi en la science et cet esprit scientiste, on les retrouve également, à des degrés divers, chez un penseur comme Karl Marx avec le « socialisme scientifique » ; chez les responsables de la Commune de Paris quand ils déclarent : « La Révolution communale […] inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges […] » ; chez Emile Durkheim qui, à la fin du XIXe siècle, reprenant un mot – et une idée – de Comte, fonde la sociologie, étude scientifique des collectivités humaines (Règles de la méthode sociologique, 1895).

Cette foi en la science est « agressivement rationaliste, d’une agressivité qui ne cache pas un certain dédain pour les religions, et plus particulièrement le catholicisme », notent G. Duby et R. Mandrou, Histoire de la civilisation française, tome 2, avant d’ajouter : la jeunesse intellectuelle qui s’est formée sous le Second Empire, et qui porte la marque du scientisme, de Ferry à Clemenceau, de Vallès à Zola, est anticléricale avec fougue ; « les loges francs-maçonniques recrutent largement et forment, dans le secret encore bien gardé de leurs rites initiatiques, les cadres de la IIIe République : le triomphe de la science doit être la fin des superstitions… » 


Une « escroquerie de l'espérance » ?

L’idée d’une civilisation universelle « supposant un progrès en même temps spirituel et temporel était […] à l’apogée de sa fortune quand elle fut assaillie par la guerre », rappelle l’écrivain Georges Duhamel en 1930 dans Scènes de la vie future.

Cette croyance presque aveugle dans un avenir toujours meilleur et cette foi dans le Progrès, un instant perturbées par la guerre de 1914-1918, ne seront véritablement contestées qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les horreurs concentrationnaires, le choc provoqué par les mouvements de libération nationale des peuples alors colonisés, les contestations culturelles revendiquant le droit à la différence vont engendrer une véritable crise de la conscience européenne et de douloureuses remises en cause : le progrès n’est plus désormais cet ensemble de promesses imaginé par Victor Hugo dans Les Misérables : « L’éclosion future, l’éclosion prochaine du bien-être universel, est un phénomène divinement fatal ». Le Progrès n’est plus cette sortie des ténèbres et le triomphe de la Lumière – post tenebras lux. Il serait plutôt une « escroquerie de l’espérance », comme le suggère Bernanos dans La Liberté pour quoi faire ? (1947) : la « civilisation des machines » n’est qu’une « contre-civilisation, une civilisation non pas faite pour l’homme, mais qui prétend s’asservir l’homme, faire l’homme pour elle, à son image et à sa ressemblance ». Quelques années plus tard, en 1954, date de La Technique ou l’enjeu du siècle, Jacques Ellul, juriste, théologien protestant, et penseur non conformiste, ose à son tour mettre en question le développement de la technique ; cette technique qui est, pour lui, « le facteur déterminant de la société. Plus que le politique et l’économie [15]. »

Mais cette contestation, apparue dans les années d’immédiat après-guerre, sera balayée par le retour à la prospérité des « trente glorieuses ». Il faudra attendre encore quelques années avant que divers courants se conjuguent pour dénoncer le progrès : des situationnistes à cet homme unidimensionnel dont parle Herbert Marcuse, de la post-modernité (ou ultra-modernité) à l’âge herméneutique de la raison et aux mouvements alter-mondialistes, etc.

En tout cas, ce qui est certain, note Taguieff [16], c’est que l’idée de progrès « aura constitué une pièce maîtresse de l’imaginaire commun aux sociétés occidentales depuis le XVIIIe siècle, et peut-être le cœur de leur auto-représentation idéalisée, populaire autant que savante. Mais son hégémonie culturelle est désormais fortement ébranlée. Du moins si, par le terme de progrès, on renvoie exclusivement à la vision classique d’une amélioration nécessaire, continu et sans limites de la condition humaine. »

Alain Laurent-Faucon

NOTES : in L'IDÉE DE PROGRÈS [2]








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SYNTHÈSE : PROGRÈS, SCIENCE ET RAISON

LES MARQUEURS DU MONDE « MODERNE »


NOTES :


[1] Tout commence le 27 janvier 1687 quand Charles Perrault lit, à l’Académie française, un poème intitulé Le Siècle de Louis le Grand, dont les premiers vers sont déjà un scandale pour l’époque : « La belle Antiquité fut toujours vénérable, / Mais je ne crus jamais qu’elle fût adorable. / Je vois les Anciens sans ployer les genoux. / Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous ; / Et l’on peut comparer sans craindre d’être injuste / Le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste. »

[2] C’est l’époque des grands travaux entrepris par le baron Haussmann et la transformation de la capitale est spectaculaire : ouverture de nouvelles artères et des grands boulevards, réorganisation des transports urbains, création de nombreux squares et de vastes parcs à l’anglaise, le Bois de Boulogne notamment évoqué par Zola dans son roman La Curée. Le grand magasin – « toute une rue du commerce à lui seul » - voit le jour comme, par exemple, le « Bon Marché » qui inspirera Zola dans son roman Au Bonheur des Dames. Sans oublier les Halles décrites par Zola dans son roman Le Ventre de Paris.

[3] Comme le rappelle Jacques Noiray dans son étude intitulée Le Romancier et la Machine, L’image de la machine dans le roman français (1850-1900), « ce qui distingue Saint-Simon des autres socialistes utopiques français, c’est l’importance que le concept d’Industrie (entendu au sens large d’activité productrice, quelle qu’elle soit) prend dans son système politique. » Dans son ouvrage Du Système industriel (1820-1822), Saint-Simon écrit : « La France est devenue une grande manufacture, et la Nation française un grand atelier. » Dans le Catéchisme des Industriels (1823-1824), il conclut : « En un mot, tout se faisant par l’industrie, tout doit se faire pour elle. » Voilà pourquoi, fait remarquer Jacques Noiray, certains saint-simoniens, après la mort du maître, se sont trouvés mêlés, souvent de près, au développement du capitalisme et de l’industrie modernes. « Les banques, les canaux, les chemins de fer trouveront en eux des propagandistes fervents, et toute apologie, au XIXe siècle, de l’expansion capitaliste et de la production industrielle, se fonde, plus ou moins précisément, sur une exploitation des idées saint-simoniennes. »

[4] Il semble que ce soit l’écrivain Jean-Jacques Rousseau qui, le premier, ait annoncé, sur ce point comme sur d’autres, les conceptions romantiques. Dans l’Emile, il écrit notamment : « Tant d’instruments inventés pour nous guider dans nos expériences et suppléer à la justesse des sens en font négliger l’exercice […] plus nos outils sont ingénieux, plus nos organes deviennent grossiers et maladroits ; à force de rassembler des machines autour de nous, nous n’en trouvons plus en nous-mêmes. » Pour Rousseau, la civilisation technicienne est source de corruption, et les machines, en affaiblissant les corps qu’elles secondent, finissent par atteindre l’âme.

[5] Dans L’Argent (roman de Zola), l’Universelle, la banque de Saccard, apparaît « pareille à une machine, bourrée de charbon, lancée sur des rails diaboliques, jusqu’à ce que tout crevât et sautât, sous un dernier choc ». Autre exemple, dans Au Bonheur des Dames, Zola, pour décrire le grand magasin, le compare à une machine :. « Alors, Denise eut la sensation d’une machine, fonctionnant à haute pression, et dont le branle aurait gagné jusqu’aux étalages. »

[6] Cf. « Indications bibliographies » en annexe à la présente synthèse.

[7] « Le triomphe universel de la science arrivera à assurer aux hommes le maximum de bonheur et de moralité », écrit-il dans la Revue de Paris, 1er février 1895.

[8] « Ma conviction humaine est que la religion de l’avenir sera le pur humanisme, c’est-à-dire le culte de tout ce qui est l’homme, la vie entière sanctifiée et élevée à une valeur morale. » Ou encore : « La vraie religion n’est que la splendeur de la culture intellectuelle, et elle ne sera accessible à tous que quand l’éducation sera accessible à tous. » - L’Avenir de la science.

[9] De 1830 à 1842, Auguste Comte publie son Cours de philosophie positive, puis, entre 1851 et 1854, les quatre volumes de son Système de politique positive.

[10] Suivant une loi de progression interne, les sociétés passent par trois états successifs. Dans le premier, l’état théologique, des « idées surnaturelles » servent à lier le petit nombre d’observations isolées dont la science se compose alors. « Les faits observés sont expliqués, c’est-à-dire vus a priori, d’après des faits inventés… » Le second état, le métaphysique, que Comte qualifie de « bâtard », lie les faits « d’après des idées qui ne sont plus tout à fait surnaturelles et qui ne sont pas encore entièrement naturelles ». L’explication a lieu par entités, abstractions sans liens organiques avec les phénomènes. La plus célèbre de ces entités, c’est la fameuse « horreur du vide », qui occupa tant Descartes, Pascal et leurs contemporains. Quant au troisième état, Comte le qualifie de « définitif ». Désormais, les faits sont liés par des rapports ou lois, « suggérés ou confirmés par les faits eux-mêmes ». La loi des trois états est la « loi fondamentale de l’évolution intellectuelle ». Comte ajoute : « les savants (les sociologues) doivent aujourd’hui élever la politique au rang des sciences d’observation ».

[11] Le dogme fondamental de la philosophie positiviste – exprimé par A. Comte - n’est autre que l’affirmation du déterminisme : « Tous les phénomènes quelconques, inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou sociaux, sont assujettis à des lois rigoureusement invariables » (Cours de philosophie positive, tome VI, p. 655).

[12] Cf. « Indications bibliographies » en annexe à la présente synthèse.

[13] Sous la bannière du réalisme, l’on regroupe des auteurs comme Honoré de Balzac qui entend concurrencer l’état civil ; Stendhal qui veut faire du roman un « miroir du monde » : miroir révélant sans pitié, mais sur le mode souriant, la vérité des êtres et des sentiments, mais aussi miroir révélant les travers et les petitesses de la société (le Rouge et le Noir, 1830 ; Vie de Henry Brulard, éd. posthume 1890 ; la Chartreuse de Parme, 1839) ; et Gustave Flaubert qui déplore de passer pour le maître du réalisme.

[14] Cf. « Indications bibliographies » en annexe à la présente synthèse.

[15] Scientisme : attitude philosophique proche du positivisme qui affirme que la science peut faire connaître toute chose et peut répondre, à plus ou moins long terme, à tous les désirs de l’humanité.

[16] Définissant l’œuvre comme « un coin de la création vu à travers un tempérament », Zola préfère, et de loin, Balzac à Stendhal. « Prenez un personnage de Stendhal : c’est une machine intellectuelle et passionnelle parfaitement montée. Prenez un personnage de Balzac : c’est un homme en chair et en os, avec son vêtement et l’air qui l’enveloppe. Où est la création la plus complète, où est la vie ? Chez Balzac, évidemment. » Comme le rappelle Henri Guillemin, « a-t-on suffisamment remarqué que le fameux style oral dont Céline a tiré des merveilles – je dis bien : des merveilles – mais dont il se proclamait l’inventeur, c’est Zola, le Zola de L’Assommoir, qui lui en avait donné l’exemple ? Dans ses notes préalables pour cet ouvrage-là, Zola indiquait son option : Le style ? A toute volée ! Et sa trouvaille, sa puissante trouvaille, fut d’écrire (style indirect et direct en même temps) dans leur langue ce que pensent à mesure ses personnages. Pas de coupure. Il continue sur sa lancée, mais, tout à coup, ce n’est plus lui qui nous parle, c’est Gervaise, c’est Coupeau. Ils nous parlent pendant qu’ils agissent. Nous sommes soudain au-dedans d’eux, et ce sont leurs pensées, leurs mots que nous entendons. »

[17] Zola légitime son entreprise littéraire par une référence systématique aux sciences de la nature : lutte pour la vie et sélection naturelle (Darwin, De l'origine des espèces, 1859), lois de l'hérédité (Lucas, Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle, 1850), sans oublier enfin la démarche expérimentale et médicale (Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865).

[18] Jean-Luc Porquet, in préface à l’ouvrage de Jacques Ellul, Le Système technicien.

[19] Taguieff Pierre-André, Du progrès, Biographie d’une utopie moderne, essai, éd. Librio, Paris, 2001.

ALF


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Sous les mots, les chemins des sens : « La France qui se lève tôt », analyses de Jean Véronis. A mots découverts : les vocables "dans l'air du temps" décortiqués par Alain Rey


BLOGS ET FICHES DE LECTURE



Jeux et enjeux de mots

Comme vous allez commencer à vous en apercevoir - du moins j'ose l'espérer ! - je n'ai pas fini d'attirer votre attention sur le blog de Jean Véronis, professeur de linguistique : "Technologies du langage". En effet, comme toute dissertation de culture générale passe d'abord par un travail sur les mots – le questionnement des mots -, consulter régulièrement ce blog est une façon de se familiariser avec les jeux de sens à travers les mots.

Un mot est toujours plus qu'un mot

Un mot est toujours plus qu'un simple mot. Il renvoie, pour emprunter au philosophe et herméneute Paul Ricoeur ses heureuses formules, au monde du texte et au monde du lecteur. [Nous aurons l'occasion de revenir sur ces notions essentielles, au fil des jours et des cours.] Le sens d'un mot est à la fois celui de son usage et du mode de vie dans lequel il s'inscrit (Wittgenstein). Aussi est-il nécessaire d'être sans cesse attentif à tous les champs d'interprétation possibles, si vous voulez élargir votre horizon de sens.


Présidentielle et vocabulaire des constitutions

Non seulement Jean Véronis a décortiqué le vocabulaire des candidats à l'élection présidentielle de 2007 [cf. LES ESSENTIELS 1], mais il propose aussi une analyse du vocabulaire des constitutions française et européenne. Ce qui est fort intéressant, et riche d'enseignement. Par ailleurs, il offre aux internautes la possibilité d'utiliser un outil de navigation dans le TCE (Traité pour la Constitution Européenne).


Jean Véronis décortique "la France qui se lève tôt"

Cette expression « apparaît dans le discours de Nicolas Sarkozy début mars 2005 au Conseil national de l’UMP. Elle va devenir pour lui une expression clé, qui sera martelée tout au long de la campagne. Elle se durcit au fil des mois, entrant progressivement dans la rhétorique sarkozienne qui consiste à opposer des classes de Français entre eux. Il y aura donc « ceux qui se lèvent tôt » et les autres, dont on va voir qu’ils peuvent regrouper des catégories assez différentes, dans un flou savamment entretenu. L’évolution de l’expression au fil des discours constitue pratiquement un cas d’école, qui illustre le fonctionnement et la mise en place du discours sarkozien. On va voir que l’expression change progressivement de signification, partant du presque consensuel (le travail doit rapporter plus que les aides publiques) jusqu’à un discours qui rejoint (et, comme on le verra, paradoxalement dépasse) celui de l’extrême-droite. »

Jean Véronis va ensuite analyser les différents discours de Nicolas Sarkozy dans lesquels cette formule est employée et il va patiemment décortiquer la formule et montrer tous les sens qu'elle recèle. Il s'agit-là d'un véritable travail de questionnement – et c'est ce travail-là que l'on vous demande d'effectuer dans votre dissertation de culture générale.

Voici d'autres passages du blog :

« Dans une première phase, l’expression est un peu pléonastique (« se lève tôt le matin »), et illustre l’idée que le travail doit être récompensé et être plus payant que l’ « assistanat ». L’opposition avec d’autres groupes n’est pas encore explicitement marquée dans le discours, bien qu’on sente déjà poindre la France « qui n’en peut plus de l’assistanat »

[...]

« En juin 2005, le discours se précise. Les travailleurs pauvres passent au second plan: « Notre politique sociale ne peut se résumer à la seule question des exclus », et l’on voit que dans la question des droits de successions, qu’il s’agit de ceux qui ont tout de même au moins un peu à transmettre et ne sont donc pas dans la plus grande pauvreté. Le discours est d’ailleurs explicite : « L'UMP doit faire des classes moyennes, du monde des salariés, des Français du milieu, un sujet de préoccupation constant. ».
[...]
« La vision socialiste est celle du nivellement, la nôtre est celle qui reconnaît comme naturel que celui qui travaille plus que les autres, gagne davantage que les autres.
[...]
« En mars 2006, l’expression se transforme : le pléonasme disparaît, et elle se complète : La France qui se lève tôt et travaille dur. On voit exprimée pour la première fois l’idée qu’à côté de cette France des travailleurs, il y a une France paresseuse, celle des chômeurs qui ne recherchent pas véritablement un emploi. Mais le mot paresse n’est pas prononcé, et l’opposition n’est pas explicite. Elle est laissée, comme souvent chez Sarkozy, à la reconstruction subliminale de l’auditeur. Les expressions sont mises côte à côte, mais rien n’est vraiment dit. On fait simplement appel à la responsabilité. Qui peut être contre ?
[...]
« En contrepartie, car il n'y a pas de droits sans devoirs, il faut exiger des demandeurs d'emploi qu'ils recherchent véritablement une activité, et en reprennent une quand ils le peuvent, sous peine de voir leurs droits à indemnisation réduits voire supprimés. C'est en luttant contre les abus de la générosité qu'on protège la générosité. La France qui se lève tôt et travaille dur, veut bien être au rendez-vous de la solidarité, mais elle attend en retour que ceux qui sont aidés soient au rendez-vous de leur responsabilité.

[...]

« Que chaque Français, d'où qu'il vienne et quel qu'il soit, le sache : nous avons quelque chose à lui dire. Nous voulons l'écouter, le comprendre, lui parler. La France qui s'entasse dans le métro à 18 heures, la France qui se lève tôt pour rejoindre l'usine ou le bureau, la France des fonctionnaires qui aiment leur métier, la France des parents qui se serrent la ceinture pour leurs enfants, la France des campagnes qui ne veut pas renoncer à son avenir, la France des cités qui rêve de réussite sociale, la France qui a du mal à finir les fins de mois, bref la France qui est à la peine et qui mérite sa réussite, c'est la France que nous voulons représenter, incarner, entraîner. »
FIN DES EXTRAITS – Je vous invite instamment à vous rendre sur le blog de l'auteur. En cours, nous aurons l'occasion de revenir sur cette étude passionnante – LA FRANCE QUI SE LÈVE TÔT – et je vous incite à faire de même avec d'autres expressions qui sont dans « l'air du temps ».

N'oubliez pas de noter des expressions qui risquent bien de devenir des sujets de concours, notamment :
- les classes moyennes, les Français du milieu ...
Surtout que l'ouvrage de Louis Chauvel, éd. La République des Idées / Seuil, a fait beaucoup de bruit : Les classes moyennes à la dérive. A LIRE ABSOLUMENT.


Jean Véronis encore
...

Lexique : Maroquin pour une Maghrébine – extraits

« Maroquin. Avez-vous remarqué qu’on a beaucoup entendu ce mot depuis quelque temps ? Le maroquin désigne un portefeuille en cuir du même nom, dans lequel les ministres rangeaient leurs papiers il y a bien longtemps. Et puis, par un de ces artifices dont la langue a le secret, qu’on appelle métonymie, l’objet a fini par désigner la fonction.

« En ce qui concerne Rachida Dati, de père marocain, le mot maroquin nous fait un petit clin d’œil amusant. Il vient en effet du mot Maroc, en passant par l’espagnol où il s’écrivait marroquin et désignait le cuir : les Arabes ont amené pas mal de choses en Espagne, et notamment la technique du tannage des peaux. Le mot Maroc vient lui-même de la ville de Marrakech, qui signifiait, paraît il, en berbère « terre de Dieu » (amur = Dieu, akuch = terre). En Arabe, Maroc se dit Maghreb ou plus exactement Al-Maghrib, le pays du Couchant. Mais comme le mot s’applique aussi à tout le Maghreb, quand il faut préciser on l’appelle Al-Maghrib Al-Aqsa, le Couchant lointain. [...] »

 


... et Alain Rey aussi !

A mots découverts (éd. Robert Laffont)

Vous connaissez ce linguiste et lexicographe français né à Pont-du-château en 1928 (Puy-de-Dôme) – je vous en ai parlé à propos de la polémique liée à la définition des mots colonisation et coloniser dans Le Robert, édition 2007. Il a tenu pendant des années, le matin, entre 1993 et 2006, une chronique sur France Inter, intitulée Le mot de la fin et dans laquelle, en quelques phrases bien senties, il décortiquait les vocables de notre langue. Avec beaucoup de brio et un malin plaisir. Comme l'écrivait le journaliste de Libération au moment de la polémique, « les mots sont enjeux de pouvoir et de mémoire ». Ce sont « des explosifs ».

Plus que de longs discours et avant d'entreprendre de savantes études sur les questions d'actualité qui peuvent faire l'objet d'un sujet de dissertation de culture générale, la lecture attentive des chroniques d'Alain Rey, rassemblées dans A mots découverts, vous sera d'un grand secours.

Parmi les termes décortiqués, citons : repentance, discrimination, affrontement, principe de précaution, bioéthique, IVG, les affaires, retraite, délinquance, régression, incivilité, les jeunes, quelqu'un, galère, pluriel, travailleur, émeute, épidémie, nation, écologie, justice, risque, urbain, climat, libéralisme, victime, acharnement, exception culturelle, métissage, misère, immigration, crise, santé, vérité, altermondialisme, racisme, laïcité, école, populisme, emploi, ostentatoire, euthanasie, précarité, riche, industrie, témoignages, développement durable, exclusion, solidarité, le conflit des mots, écouter-entendre, pauvreté et misère, le trou, ascenseur social ...

A la lecture de tous ces mots, vous découvrez que vous avez presque fait le tour de toutes les questions qui font l'actualité. Et si vous vous imprégnez vraiment des façons de faire – des savoir-faire - d'Alain Rey, vous aurez alors quasiment acquis la technique de questionnement d'un sujet de dissertation de culture générale.

A LIRE ABSOLUMENT : A mots découverts, d'Alain Rey, aux éditions Robert Laffont, Paris, 2006.


 

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