Peurs, fureurs et ressentiments : telles sont les maladies de l'Occident pour l'anthropologue René Girard et le philosophe Peter Sloterdijk, qui observent une globalisation de la terreur. Rencontre croisée avec ces deux penseurs, réalisée par Jean Birnbaum pour le supplément "Livres" du Monde.

Vous connaissez déjà René Girard. Nous avons abordé la pensée de cet auteur en cours, notamment à propos du désir mimétique – souvenez-vous : notre désir passe par le désir de l'autre – et lorsque nous avons évoqué le thème du bouc-émissaire et parlé de la violence telle qu'il l'a décryptée à travers les Dix Paroles de la Bible. C'est justement le désir de posséder ce qui appartient à mon voisin qui est source de violences. Mais je ferai, sur le blog, une synthèse de ce qui a été analysé, trop rapidement, en cours.

Beaucoup de choses sont dites dans ce dossier de presse, et, même si vous n'avez pas le temps de consulter les deux ouvrages dont il est question ici – Achever Clausewitz de René Girard ; Colère et temps de Peter Sloterdijk –, vous pouvez tirer grand profit des articles fort intelligents de Jean Birnbaum.



DOSSIER DE PRESSE


L'Occident entre colère et ressentiment

LE MONDE DES LIVRES - Article paru dans l'édition du 23.11.07


Terreurs de l'Occident

Escalade de la violence, guerres diffuses et fureur religieuse : chacun à sa manière, l'anthropollogue René Girard et le philosophe Peter Sloterdijk élaborent une géopolitique du ressentiment. Le journaliste du Monde Jean Birnbaum les a rencontrés, à Paris et à Vienne

A mesure que l'horizon s'obscurcit, et alors que notre monde semble entraîné dans une nouvelle montée aux extrêmes, les grilles de lecture traditionnelles sont souvent impuissantes à saisir les périls du temps. Si les outils classiques des sciences humaines continuent d'éclairer l'époque, ils se révèlent néanmoins décevants, dès lors qu'il s'agit de penser le déchaînement autonome de la violence en ses formes à la fois politiques et irrationnelles, high-tech et archaïques. Pour appréhender ce phénomène inédit, il faut se tourner vers des francs-tireurs du concept, vers ces outsiders qui tentent d'affronter ce que l'écrivain Georges Bernanos nommait "la furie religieuse consubstantielle à la part la plus obscure, la plus vénéneuse de l'âme humaine".

Chacun à sa manière, René Girard et Peter Sloterdijk sont de ceux-là, comme en témoignent les livres qu'ils viennent de publier. Aussi sommes-nous allés successivement à leur rencontre, à Paris puis à Vienne, dans l'idée de confronter leurs intuitions. Bien sûr, ces deux oeuvres sont fort différentes, ne serait-ce que par leurs sources d'inspiration - chrétienne et freudienne pour l'anthropologue français, nietzschéenne et heidegerrienne pour le philosophe allemand. A y regarder de plus près, toutefois, les deux intellectuels ont plus d'un point commun. Sur la forme, d'abord : ils partagent une même écriture, à la fois brûlante et contemplative, un même souffle prophétique, une même manière de se placer au coeur de l'arène pour observer l'accélération du pire. Sur le fond, ensuite, ils sont unis par une semblable démarche : comprendre le monde où nous vivons, ses dérèglements et sa férocité, affirment-ils, c'est décrire la logique propre à la violence humaine, l'infinie spirale du ressentiment et de la colère, bref le désastre qui vient.

Car cette fois nous y sommes. Il n'y a pas si longtemps, dans Je vois Satan tomber comme l'éclair (Grasset, 1999), René Girard croyait encore pouvoir définir la mondialisation comme un triomphe général du christianisme : regardez autour de vous, disait-il, partout règne désormais le "souci des victimes" ! Quelques années plus tard, c'est une tout autre nouvelle qu'il vient annoncer : la globalisation de la terreur. A ses yeux, l'unification du monde débouche sur une escalade de la jalousie, des "comparaisons venimeuses" et de l'esprit de représailles. Si bien que l'humanité tout entière aurait maintenant rendez-vous avec sa propre sauvagerie : "Je suis devenu plus pessimiste, c'est vrai. J'avoue un soubassement apocalyptique de ma pensée, qui restait un peu enfoui dans mes précédents livres. Mais enfin, à New York, 60 % de la population pense qu'elle verra la fin du monde. Ce que les intellectuels et l'élite ne veulent pas entendre, les masses l'ont compris. Aujourd'hui, il n'y a pas besoin d'être religieux pour sentir que le monde est dans une incertitude totale", confie le penseur du "mimétisme", qui vit aux Etats-Unis depuis 1947.

La première fois qu'une telle angoisse l'a étreint, Girard était très jeune : son souvenir politique le plus ancien remonte aux émeutes "ligueuses" de février 1934. Agé de 11 ans, il n'avait encore jamais quitté son Avignon natal : "J'ai grandi dans une famille de bourgeois décatis, qui avait été appauvrie, au lendemain de la première guerre mondiale, par les fameux emprunts russes. Mon père, qui était conservateur à la bibliothèque, avait une conscience très nette de la montée du nazisme en Allemagne, et aussi de la guerre à venir", raconte Girard, qui fait précisément de la relation franco-allemande l'un des fils conducteurs de son dernier livre, Achever Clausewitz. Pour lui, le long antagonisme entre les deux pays peut être envisagée comme le rapport "rivalitaire" par excellence, celui qui a déclenché, en Europe, l'interminable cycle de la guerre et de la vengeance.

Et voici qu'un demi-siècle après la seconde guerre mondiale, assure-t-il, la violence "mimétique" domine désormais la planète entière. Bien plus : elle s'est retournée contre l'Europe et plus largement contre l'Occident, et elle s'exerce à nouveau explicitement au nom de la religion. "Quand le mur de Berlin est tombé, si vous aviez dit que quinze ans plus tard la situation serait redevenue une opposition jumelle entre deux forces, et que l'une de ces forces serait nommée "islam", les gens vous auraient ri au nez. Or l'islam est infiniment plus fort que ce qui reste de christianisme. A sa manière, celui-ci était une anti-religion, il introduisait le scepticisme vis-à-vis de la violence sacrificielle et des religions archaïques, qui reportent tout sur leurs boucs émissaires. La force et en même temps la faiblesse de l'Occident, c'est qu'il ne croit plus à ses boucs émissaires. L'islam, lui, est sourdement miné par le ressentiment, il y reste un élément de cet archaïsme qui n'a pas été défait par le biblique et le christianisme. En ce sens, l'islam fait plus que remplacer le communisme, qui était déjà un succédané de religion sacrificielle", observe René Girard.

Ce passage de témoin entre deux époques, celle de la guerre froide et celle des conflits contemporains, Peter Sloterdijk l'interprète aussi en termes d'affects primordiaux et d'économie libidinale - désir, orgueil, ressentiment. A ses yeux, l'histoire doit se lire comme l'épopée des "énergies combatives et vengeresses". Hasard ou coïncidence ? Quand il nous accueille dans son appartement, à Vienne (il enseigne à l'Académie des Beaux-Arts), situé en contrebas du gigantesque Stefansdom, près de la maison où demeurait Mozart, le philosophe a un livre et un seul sur son grand bureau de verre : le dernier ouvrage de René Girard. "Je viens de proposer qu'Achever Clausewitz soit traduit dans la nouvelle encyclopédie des religions publiée aux éditions Suhrkamp", précise-t-il.

« Hier, l'homme occidental était l'émetteur absolu [...]. Désormais, il est devenu destinataire : il a reçu une lettre ouverte qui lui déclare la guerre (Peter Sloterdijk). »

Séduit par la théorie girardienne des passions humaines, dont il a naguère salué l'importance décisive, Sloterdijk s'en sépare pourtant sur deux points : l'anthropologie chrétienne et l'influence de la psychanalyse. "Girard est un grand naturaliste de la fierté, mais il s'est laissé prendre par l'érotisme de la psychanalyse. Pour lui, la rivalité mimétique est un érotisme dégénéré, une expression du vouloir avoir, bref du péché originel. Dans sa conception de la psyché humaine, il n'y a pas de place pour la dynamique de la colère, du "thymos" grec, qu'il ne faut pas confondre avec le désir érotique. Il ne prend pas en compte cette bipolarité platonicienne entre érotisme et thymothisme. Or même si toutes les questions sociales étaient résolues, la dimension de l'orgueil et de l'ambition demeurerait", assure le professeur, qui vient de publier en France Colère et temps. Dans ce nouvel essai, il propose une véritable géopolitique du ressentiment dans ses tensions avec l'élan religieux, à l'heure où le monde renoue avec une "cruauté pré-chrétienne".

D'un côté, l'espace occidental. Selon Sloterdijk, la rébellion n'y trouve plus d'exutoire politique crédible et se transforme en malaise interne à la société de consommation : "La colère occidentale n'est plus ce qu'elle était. Dans une civilisation tiède comme la nôtre, les passages dangereux des Ecritures saintes n'inspirent plus le fanatisme de ceux qui cherchent un prétexte pour exprimer leur colère. Par contre, l'Occident est la cible de toutes les colères. Et s'il fait l'objet d'une réaction planétaire, c'est parce qu'il a lui-même planétarisé la planète. Hier, l'homme occidental était l'émetteur absolu, qui envoyait ses messages aux autres. Désormais, il est devenu destinataire : il a reçu une lettre ouverte qui lui déclare la guerre. "Occident", aujourd'hui, c'est l'adresse d'une déclaration de guerre."

D'un autre côté, donc, les expéditeurs de ce courrier très spécial. C'est-à-dire les multiples "collectifs thymotiques" qui s'efforcent de mobiliser les "agents de l'impatience historique" et autres "extrémistes du dégoût", en exploitant l'amertume universellement accumulée : "Al Qaeda signifie "la base", voilà la nouvelle façon de collecter la colère. Le feu brûle pour des raisons non religieuses, mais le Coran contient des passages chauds qui peuvent toujours alimenter une révolte non religieuse. Aujourd'hui sont déjà nés presque 200 millions de jeunes gens en colère, qui ne trouveront aucune place dans leur société. A ceux-là, on n'offre qu'une mystique de combat, une religion du suicide. L'islamisme, c'est le triomphalisme des perdants...", remarque Sloterdijk, qui revient sur les tragédies franco-allemandes, comme René Girard, pour affirmer qu'à l'origine de l'islamisme, comme jadis du nazisme, il y a encore et toujours une redoutable humiliation.

Quand on prétend faire oeuvre de philosophe, comment se tenir au milieu du front ? Attablé au fond du célèbre café Engländer, qui lui tint longtemps lieu de salon viennois, Peter Sloterdijk répugne à parler de lui, de son propre ressentiment, de son rapport à la violence. Contrairement à René Girard, et bien qu'élevé en partie dans un internat catholique bavarois, il se dit parfaitement athée. Sa seule conversion, il l'a vécue lors d'un séjour en Inde, en 1974, dans la secte du gourou Bhagwan Shree Rajneesh. "Je suis parti là-bas comme lecteur de Valéry et de Rilke, j'étais un peu la version allemande de M. Teste. Là-bas, j'ai appris la force du témoin intérieur. Les Indiens disent que la violence ne résiste pas au témoin. Un beau matin, au cours d'une conférence, un jeune homme s'est jeté sur Rajneesh avec un couteau. Les gardiens l'ont arrêté. Le maître a continué sa conférence avec un calme accablant, parlant de la jalousie et de la violence, interrompant toutes sortes de réactions brutales. C'était une autre Pentecôte...", se souvient Sloterdijk.

Plus de trente années ont passé, et le philosophe a gardé en mémoire cet idéal contemplatif. Là où René Girard exhorte ses lecteurs à entendre l'annonce chrétienne (unissez-vous dans la non-violence !), le philosophe allemand voudrait changer la vie par la pure force de l'observation : "Mon livre porte sur la colère, mais il n'est pas colérique. Plutôt un effort pour entrer dans ce domaine contaminé avec l'âme la plus tranquille possible. De ce point de vue, le théoricien ressemble un peu à un employé de la Croix-Rouge qui se rend sur le champ de bataille. C'est un peu l'application du principe chrétien, selon lequel les saints vont en enfer...", conclut-il.

Jean Birnbaum



René Girard : la vérité cachée de Clausewitz

 

LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 23.11.07.

René Girard a toujours considéré les Lumières européennes comme un mythe parmi d'autres. S'inspirant à la fois des Evangiles et des textes freudiens, il n'a cessé de traquer les failles propres à l'humanisme occidental, d'y guetter les traces précaires d'une autre rationalité, susceptible de penser la destinée humaine.

Dans son nouvel essai, l'anthropologue demeure fidèle à ce projet et accomplit un geste périlleux. Lui dont on connaît l'agilité dans l'exégèse des textes littéraires ou sacrés, s'empare cette fois du célèbre traité De la guerre, écrit par le général Carl von Clausewitz (1780-1831), qui ne s'était jamais remis de la défaite prussienne à Iéna. Cette oeuvre classique, mille fois commentée, Girard prétend en délivrer la vérité occultée : "Tout se passe comme si on n'avait pas encore voulu comprendre l'intuition centrale que ce texte cherche à cacher. Ce déni constant nous a intéressés. Clausewitz est possédé, comme tous les grands écrivains du ressentiment. C'est parce qu'il veut être plus rationnel que les stratèges qui l'ont précédé, qu'il touche soudain du doigt un réel absolument irrationnel. Alors il recule, et commence à ne pas vouloir voir...", affirme-t-il.

Dialoguant ici avec Benoît Chantre, son éditeur et ami, René Girard met au jour ce qu'il considère comme le sens profond du texte clausewitzien. Contre ceux qui n'ont voulu en retenir qu'une définition toujours ressassée ("la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens"...), et notamment contre la lecture rationaliste qu'en a faite Raymond Aron, il affirme sa portée "mimétique" et prophétique : le pressentiment que la guerre se suffit à elle-même, qu'elle provoque une "violence absolument imprévisible, proprement indifférenciée", face à laquelle la politique est totalement désarmée.

De cette montée aux extrêmes, qui "se sert aujourd'hui de l'islamisme comme elle s'est servie hier du napoléonisme ou du pangermanisme", René Girard médite les leçons. Soulignant l'actualité des textes apocalyptiques, revisitant la poésie d'Hölderlin ou saluant l'écriture de Germaine de Staël, il mêle réflexion sur le passé et angoisse quant au présent. Ecrit d'une plume claire et alerte, cet entretien peut se lire de deux manières. Soit comme une belle initiation à l'univers girardien. Soit comme un essai conclusif, qui vient exaspérer les élans apocalyptiques d'un auteur hanté par la fin du monde, et qui place plus que jamais ses lecteurs devant un choix typiquement chrétien : céder aux pulsions "rivalitaires" (religieuses, nationales, idéologiques...) et hâter ainsi le désastre intégral, ou bien imiter le Christ en renonçant à toute violence, selon la lettre et l'esprit des Evangiles.

"Dire que le chaos est proche n'est pas incompatible avec l'espérance, bien au contraire. Mais celle-ci doit se mesurer à l'aune d'une alternative qui ne laisse d'autre possibilité que la destruction totale ou la réalisation du Royaume", conclut-il.

Jean Birnbaum

ACHEVER CLAUSEWITZ de René Girard. Ed. Carnets nord, 368 p., 22 €.



Girard, anthropologue du désir

 

LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 23.11.07.

Né en 1923, diplômé de l'Ecole des chartes et longtemps professeur à l'université Stanford (Etats-Unis), René Girard a bâti une oeuvre originale, à mi-chemin entre réflexion savante et prédication chrétienne. Il est l'auteur de nombreux ouvrages de style flamboyant, qui sont lus et commentés un peu partout dans le monde, par des chercheurs de divers horizons, dans le domaine des études littéraires comme dans celui des neurosciences.

Au fil des années, il a élaboré une anthropologie de la violence humaine, telle qu'elle se déploie dans ses liens avec le religieux. Puisant aussi bien dans la psychanalyse que dans les textes littéraires (Cervantès, Proust ou Dostoïevski), sa théorie est fondée sur des concepts désormais fameux comme ceux de "désir mimétique" et de "mécanisme victimaire".

"Ces instruments d'analyse ne sont pas des idées philosophiques ; ce ne sont pas non plus des concepts sociologiques ou philosophiques reconnus. Ce sont des rapports humains très simples", résume Girard dans la préface du volume qui vient de paraître sous le titre De la violence à la divinité ("Bibliothèque" Grasset, 1 504 p., 29 €), qui réunit quatre de ses livres fondateurs, depuis Mensonge romanesque et vérité romantique (1961) jusqu'au Bouc émissaire (1982).

Chacun désire toujours ce que désire autrui : tel est, selon Girard, le ressort fondamental des conflits. De cette concurrence "rivalitaire" naît le cycle de la haine et de la vengeance, que les religions archaïques parviennent à résoudre en désignant un bouc émissaire : seul le sacrifice de celui-ci permet à la foule de se réconcilier, comme en attestent maints épisodes de lynchages à travers l'histoire.

De ce point de vue, loin d'être un mythe parmi d'autres, la Passion du Christ vient rompre la logique infernale. En proclamant que le Christ est innocent, la révélation chrétienne fait événement : elle disculpe la victime, et dévoile ainsi le mensonge sanglant qui soutient toute culture archaïque. Bien plus : elle révèle aux hommes le mécanisme intime de la violence, et leur propose d'y renoncer une fois pour toutes. Là est le grand "scandale" des Evangiles, celui dont René Girard se fait le propagandiste opiniâtre, entre prophétie apocalyptique et solitude résignée.

Jean Birnbaum


Sloterdijk, penseur de l'impulsion


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 23.11.07.

 

Né à Karlsruhe en 1947, Peter Sloterdijk est un original. Une de ces figures inclassables qui suscitent simultanément la fascination et la perplexité. Silhouette colossale, écriture incandescente et délices de la provocation : depuis la parution de son best-seller intitulé Critique de la raison cynique (Ed. Christian Bourgois, 1987), où il disait adieu à la gauche allemande, le philosophe a produit une oeuvre prolifique, volontiers ésotérique, où le concept se nourrit de sarcasmes, sur le mode de l'élan instinctif. "Au fond de mes impulsions, je trouve une vénération enfantine pour ce qui s'appelait, dans un sens grec, la philosophie", écrivait-il.

FILS SULFUREUX

Impulsion, tel est le maître mot, qu'il s'agisse d'explorer la spiritualité indienne ou le capitalisme occidental. Quant à la méthode, elle s'appelle scandale. On se souvient de la tempête provoquée par Sloterdijk, en Allemagne et à travers toute l'Europe, durant l'été 1999. Intervenant au château d'Elmau, en Bavière, lors d'un colloque consacré à Heidegger, il avait mêlé références philosophiques (Platon, Nietzsche) et considérations biotechnologiques (lois de l'évolution, "réforme" génétique, "sélection prénatale") pour annoncer la mort de l'humanisme et exhiber son mensonge primordial : "La domestication de l'homme est le grand impensé devant lequel l'humanisme s'est voilé la face depuis l'Antiquité..."

Au fil des années, la ligne de front s'est stabilisée : aux inconditionnels, qui saluent en Sloterdijk un nouveau Nieztsche, s'opposent les sceptiques, qui le fustigent comme un bonimenteur ambigu. Quoi qu'il en soit, il faut constater que l'universitaire de Karlsruhe est traduit et discuté aux quatre coins de la planète, et que sa présence est devenue incontournable, sur le papier comme sur les écrans - en Allemagne même, il a pris la suite du célèbre chroniqueur littéraire Marcel Reich-Ranicki à la télévision. Sa montée en puissance marque le déclin de toute une génération "morale", celle de l'après-guerre, incarnée par le sociologue Jürgen Habermas. Avec Sloterdijk triomphe la cohorte des fils sulfureux, à la fois "déshérités" et déculpabilisés, bien décidés à se laisser de nouveau "intoxiquer" par leur époque : "Tout auteur qui vaut quelque chose se contamine lui-même avec les matériaux qu'il traite. (...) Tous les grands noms du siècle ont été des maîtres de la pensée dangereuse", notait le philosophe dans son texte le plus autobiographique, Essai d'intoxication volontaire (Calmann-Lévy, 1999).

Jean Birnbaum



Peter Sloterdijk : politique de la colère

 
LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 23.11.07.

 

Autrefois, la révolte avait ses débouchés. Partis et organisations tentaient de la canaliser pour la transformer en énergie politique. L'exaspération des humiliés était le moteur de l'Histoire, leur juste courroux allait briser le cercle de l'oppression. Désormais, constate Peter Sloterdijk, la fureur qui sature notre planète ne trouve plus aucun exutoire universel. Puissance éparpillée, elle tourne à vide. "S'il fallait exprimer en une phrase la caractéristique forte de la situation psychopolitique actuelle du monde, ce devrait être la suivante : nous sommes entrés dans une ère dépourvue de points de collecte de la colère", écrit-il dans Colère et temps.

Le philosophe y décrit les aventures de la "colère", envisagée comme "force fondamentale dans l'écosystème des affects". Son enquête commence avec L'Iliade et la colère ("thymos") homérique ; elle se poursuit avec ces deux grandes "banques de la colère" qu'ont été, selon lui, l'Eglise chrétienne et l'Internationale communiste ; elle s'achève à l'horizon de l'islamisme, lequel croit pouvoir prendre le relais aujourd'hui, alors qu'il ne fait que semer la frayeur en Occident, là où toute colère authentique semble avoir déserté : "Pour partisans de l'idylle libérale, la terreur islamiste reste un invité malvenu - en quelque sorte un tagueur fou, qui défigure avec ses messages obscènes les façades des sociétés sans ennemis."

Le chemin de Sloterdijk croise celui de Platon, de Nietzsche et d'Heidegger. Il lui fournit aussi l'occasion de discuter Georges Bataille ou Jacques Derrida. Contre celui-ci, il se livre à une réhabilitation du politologue américain Francis Fukuyama et de son livre La Fin de l'Histoire (1992). "La référence moqueuse au titre de Fukuyama est devenu un running gag (blague à répétition) du feuilleton politique en Europe", déplore le philosophe, qui affirme que l'auteur américain, en élaborant une "psychologie politique" des sociétés postmodernes, a touché au nerf de l'époque : "Ce qu'on appelle le terrorisme global, en particulier, est un phénomène totalement posthistorique. Son heure vient lorsque la colère des exclus s'associe à l'infotainment des inclus pour former un système de théâtre de la violence destiné aux derniers hommes. Vouloir accoler un sens historique à cette entreprise de terreur serait abuser de façon macabre de réserves lexicales épuisées", prévient-il.

Jean Birnbaum

COLÈRE ET TEMPS (ZORN UND ZEIT) de Peter Sloterdijk. Traduit de l'allemand pas Olivier Mannoni, Libella/Maren Sell, 320 p., 26 €.


publié dans : ETAT, NATION, INSTITUTIONS par alain laurent-faucon
communauté : La commune des philosophes ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander


Athènes et Jérusalem : tels sont les deux pôles de la culture occidentale et française. D'un côté, le fameux « matin grec » avec l'émergence du questionnement philosophique et la fascination pour le logos ; de l'autre, la pensée sémitique ancienne et ces textes sacrés que sont la Torah et la Bible, sources de sens même pour les non-croyants.

 

Sans oublier, bien sûr, Rome et le christianisme, et sans oublier, également, l'incroyable « moment » d'al-Andalus - cet « âge d'or » pour les trois religions abrahamiques - avec les brillants penseurs de langue arabe qui vont faire connaître la philosophie grecque à l'Occident ; et sans oublier, enfin, cette part toujours voilée, encore obscure - pour ne pas dire ce « point aveugle » - que représente, dans la France d'aujourd'hui, le versant arabe et musulman de sa composante nationale. Pourtant, il s'agit-là d'un apport essentiel dans notre société devenue pluri-culturelle et pluri-confessionnelle.

 

Voilà pourquoi je vous propose cette revue de presse consacrée aux livres  de deux femmes écrivains, Assia Djebar et Leïla Sebbar, et à un travail de tout premier plan, effectué sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, pour mieux faire connaître ce texte sacré qu'est le Coran. Une façon d'aller à contre-courant d'une pensée du sens commun, souvent paresseuse, qui a tendance à réduire l'islam à quelques stéréotypes plutôt négatifs.


Je vous invite aussi à lire et relire le texte de Robert Solé juste pour le plaisir des mots et des phrases, tant la plume de ce journaliste est de belle facture. Comme quoi - et malgré les propos éternellement malveillants concernant la presse - il n'y a pas que des « beurreurs de papier » sans grâce ni talent ! Et tous les journalistes ne sont pas aux ordres, même si la plupart le sont. Mais il en va de même dans toutes les professions : rares sont celles et ceux qui, de nos jours, savent encore qu'ils ont une colonne vertébrale qui leur permet de se tenir droit - et leur permet de dire, au risque de se perdre, le mot de Cambronne. Qui, aujourd'hui, aurait la suprême insolence de dire - comme le fit Diogène à l'égard d'Alexandre le Grand : « ôte-toi de mon soleil ! ». Qui ? Quasiment tout le monde dirait plutôt, l'échine recourbée : « protège-moi de ton ombre ».

 



REVUE DE PRESSE

Une jeune Algérienne qui rêvait en français

 
LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 23.11.07.

 

Nom : Assia Djebar. Pays de naissance : Algérie. Profession : écrivain. Profession du père : maître d'école. Langue maternelle : arabe.

Nom : Leïla Sebbar. Pays de naissance : Algérie. Profession : écrivain. Profession du père : maître d'école. Langue maternelle : français.

Comment ne pas rapprocher deux ouvrages, de nature et de taille différentes, qui racontent l'un et l'autre une enfance algérienne tiraillée entre deux langues et deux cultures, sous le regard du père ? Si Leïla Sebbar a rassemblé différents textes très personnels dans un petit livre, qualifié de "récit", Assia Djebar, membre de l'Académie française, publie le premier volet d'une vaste fresque autobiographique, qu'elle a pudiquement appelé "roman".

"Je suis la fille d'un Arabe et d'une Française", écrit Leïla Sebbar. Dans l'Algérie coloniale, le père dirige une "école de garçons indigènes" où enseigne la mère. Pour sa part, la petite Leïla va à l'école des filles du quartier européen et se fait insulter sur son passage par des garçons, qui se moquent de ses socquettes blanches, de sa jupe écossaise et des boucles dans ses cheveux. Elle se fait insulter en arabe, la langue de son père, qu'elle ne comprend pas. Et la voilà prise au piège, dans ce pays colonisé, "fille d'un victime et d'une bourreau", entre "un masculin féminin et un féminin masculin".

La petite fille modèle, nourrie des romans de la comtesse de Ségur, finira par se réfugier de l'autre côté de la mer, dans le silence des bibliothèques. Mais, un jour, renonçant à cette "protection meurtrière", elle ira à la rencontre des Algériennes exilées, dans les squares et les cafés arabes de Paris : ces mères "musulmanes, analphabètes, séquestrées", qui deviendront les héroïnes de ses propres livres.

Leïla Sebbar écrit en français sur l'Algérie, le pays meurtri. "J'écris le corps de mon père dans la langue de ma mère." Ces femmes, qu'elle n'a plus cessé de rencontrer, sont en quelque sorte ses "mères premières". Elle les entend parler arabe sans les comprendre. "J'ai le son, je n'ai pas besoin du sens, il est pour ainsi dire déjà là." La langue du père, qui était dangereuse sur le chemin de l'école, devient alors "comme une musique, une langue sacrée"...

Le parcours d'Assia Djebar est différent, même si elle connaît, elle aussi, l'épreuve de la rue dans les différentes villes d'Algérie où son père exerce successivement son métier de maître d'école : l'arabe est sa langue maternelle... et paternelle. Encore toute petite, elle traverse la rue du village colonial, chaque jeudi, tenant la main de sa mère, qui se rend au hammam. Une mère voilée de blanc, déshabillée par les regards des Européens attablés aux terrasses des cafés. La fillette lui sert en quelque sorte de garant et de protection.

Qu'est-ce qu'une langue maternelle ? La réponse se trouve 300 pages plus loin, dans ce livre pudique, délicat comme une porcelaine, à l'écriture ciselée : "Doux diminutifs de la prime enfance, tendresse chuchotée, mots chuintés, glissés entre les dents, tout l'amour de ma mère me caressant naguère la peau, les joues, palpant mon corps de fillette au bain maure quand elle m'essorait, moi, nue et grelottante, entre d'épaisses serviettes, en plein coeur ombreux et brûlant du hammam."

A l'âge de 5 ans, la fillette tente de tenir en équilibre sur un vélo et s'élance dans la rue, quand elle est stoppée net par le regard scandalisé de son père. Ce père algérien, défenseur de la Révolution française, au service de la langue de Voltaire, mari amoureux, époux modèle, n'en est pas moins un gardien du gynécée. "Je ne veux pas que ma fille montre ses jambes en montant à bicyclette !" La narratrice sera blessée à jamais par cet interdit. Un demi-siècle plus tard, elle s'en souvient, comme d'une obscénité verbale, une griffure sur ses jambes, un tatouage. "La seule blessure que m'infligea jamais mon père."

Qui s'exprime ? On a du mal à ne pas confondre Assia Djebar avec la narratrice. De "roman", ici, il ne semble y avoir que les hésitations de la mémoire ou le refus de se mettre soi-même en scène.

C'est en classe de sixième que la jeune Algérienne reçoit, comme un coup en pleine poitrine, son premier vers français. Beau de l'air ? Baudelaire. Une enseignante inoubliable - "de longs doigts aux ongles écarlates" - lui fait découvrir L'Invitation au voyage. Les vers sont prononcés avec lenteur et gravité, comme l'étaient jusqu'ici les versets du Coran :

Mon enfant, ma soeur, Songe à la douceur...

Dès lors, la lecture sera son ivresse. Et les poches de sa blouse bleue de pensionnaire, à l'internat de Blida, chargées de livres, ne cesseront plus de bâiller. Magie de la littérature : la correspondance d'Alain-Fournier et de Jacques Rivière, jeunes gens d'avant la première guerre mondiale, qui n'appartiennent ni à son monde ni à son époque, lui fera découvrir d'autres auteurs (Rimbaud, Gide...) et nourrira son amitié livresque avec une camarade européenne. L'adolescente mêlera désormais ses rêves à ceux des héroïnes de Claudel ou de Giraudoux, alors qu'elle baigne toujours parmi "les murmures des femmes de la tribu". Deux langues, deux cultures. Et toujours, en arrière-plan, le regard du père.

C'est en français qu'auront lieu ses premiers rendez-vous amoureux avec un jeune compatriote, qui lui a fait connaître des vers arabes de la poésie antéislamique. La voilà amoureuse... de "la langue perdue", si bien maîtrisée par ce garçon moustachu, à qui elle ne s'adresse surtout pas en arabe dialectal : le français, langue neutre, lui tient lieu, en quelque sorte, de voile. Et il la protégera tout autant dans les rues d'Alger, la faisant passer pour étrangère : un seul mot d'arabe dans la bouche de cette jeune fille à l'allure si libre déchaînerait des gestes d'hostilité.

Et puis un geste fou, boulevard Sadi-Carnot, à Alger, face à la mer, un soir d'octobre 1953... "Si mon père sait, je me tue", s'était-elle dit. Assia Djebar a attendu plus d'un demi-siècle pour révéler ce drame évité de justesse et adresser en quelque sorte, par ce livre, une longue lettre à son père. Un demi-siècle pour rompre un mutisme étouffant, sortir de "la fausse pudeur, cette lâcheté qui se farde" et esquisser "le premier pas de l'autodévoilement". On attend les suivants avec beaucoup de curiosité. Loin de la langue maternelle, loin du regard paternel...

Robert Solé

NULLE PART DANS LA MAISON DE MON PÈRE d'Assia Djebar. Fayard, 408 p., 22 €.

L'ARABE COMME UN CHANT SECRET de Leïla Sebbar. Ed. Bleu autour, 78 p., 10 €.




Le coran décrypté


LE NOUVEL OBSERVATEUR

Semaine du jeudi 22 novembre 2007 - N° 2246


Il a enfin son dictionnaire. Pour la première fois, un ouvrage aborde scientifiquement les notions clés du Livre saint de l'islam.

Entretien avec Mohammad Ali Amir-Moezzi. Elève de l'orientaliste Henry Corbin, dont il occupe la chaire de théologie islamique classique à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, Mohammad Ali Amir-Moezzi est aussi directeur adjoint du laboratoire d'études sur les monothéismes du CNRS.

Le Nouvel Observateur . - Depuis les attentats de 2001, le Coran n'a cessé d'être scruté, disséqué, disputé. Pourquoi ce « Dictionnaire du Coran » dans ce déluge de commentaires ?

Mohammad Ali Amir-Moezzi. Parce que tout en attisant les curiosités, le Coran reste profondément méconnu. Sa composition décousue, son contenu souvent obscur et le caractère archaïque de la langue interdisent même aux arabophones de pouvoir le lire et le comprendre. Je n'exagère pas en disant que moins de 5% des musulmans peuvent avoir une intelligence du Coran dans le texte. Le rapport du fidèle ordinaire avec le Livre relève finalement beaucoup plus du sentiment, de la dévotion que du savoir. Depuis le tour dramatique qu'a pris l'islam sur la scène mondiale, tout le monde, en effet, parle du Coran. Ou bien en s'en réclamant de manière apologétique, ou bien en le dénonçant comme un manuel de conquête et de violence. Et les deux images sont fausses. Avec ce travail, entrepris il y a cinq ans, j'ai voulu proposer pour la première fois au grand public le résultat d'un examen critique rigoureux, scientifique et distancié du texte lui-même. Il s'agissait également de dire toute la dette de l'islam à l'égard des religions antérieures, du judaïsme surtout, du christianisme, mais aussi du zoroastrisme et du manichéisme. On oublie souvent que quatre des cinq piliers de l'islam sont d'origine manichéenne.

N. O. - Comment imaginez-vous la réception d'un tel ouvrage dans le monde musulman ? Peut-il trouver sa place dans toutes les librairies ?

M. A. Amir-Moezzi. - Il y a une trentaine d'années encore, la question ne se serait même pas posée. Cela donne une idée de l'imprégnation de l'idéologie fondamentaliste dans les mentalités. Bien sûr, les plus orthodoxes pourront se trouver heurtés, mais je ne suis pas certain que ce livre soulève tant de difficultés pour le monde musulman. Ne cédons pas à l'inquiétude. Ce serait donner raison au monolithisme réducteur d'une infime minorité, en négligeant des siècles de débats. Les savants musulmans s'ouvrent à la pensée moderne. Depuis le XIXe siècle, il existe toute une tradition d'études historiques, philologiques et critiques du Coran. Et l'esprit de cet ouvrage n'est pas polémique. Les contributeurs eux-mêmes sont de diverses nationalités (iranienne, israélienne, algérienne, italienne...) et appartiennent aux différentes écoles islamologiques.

N. O. - Il est rare, du reste, de voir accordée autant de place au courant chiite.

M. A. Amir-Moezzi. - C'est vrai, l'islamologie occidentale s'est surtout intéressée au sunnisme jusqu'à ces vingt dernières années. Pourtant, les chiites représentent plus de 200 millions de fidèles. Il s'agit d'une minorité importante, quantitativement, mais aussi intellectuellement. On n'a peut-être pas cette vision du chiisme iranien, parce qu'on l'a découvert après la révolution islamique, mais le débat d'idées est extrêmement riche et bouillonnant en Iran, même sur des questions aussi délicates que les fondements doctrinaux de la foi.

N. O. - Dans ce dictionnaire, tes plus longs articles portent davantage sur l'exégèse ou la mystique que sur le droit, alors que l'on se représente plus communément le Coran comme un corpus juridique, normatif. Est-ce un parti pris ?

M. A. Amir-Moezzi. - Non, je pense au contraire que nous sommes restés collés au texte. En réalité, les données proprement juridiques y sont extrêmement minces. Le droit musulman s'est largement développé hors du cadre coranique, il est même parfois anti-coranique. La lapidation en cas d'adultère, par exemple, ou les règles d'héritage et de succession vont à rencontre de ce qui se trouve à l'état potentiel, de manière fragmentaire, dans le Livre. Les juristes musulmans se sentaient très libres à cet égard et se fondaient plutôt sur ce qu'ils connaissaient du droit iranien ancien, du droit sassanide ou du droit romain, par l'intermédiaire des Byzantins, ou même du droit juif.

N. O. - Il est tout de même étonnant que vous éludiez carrément la notion de djihad pour renvoyer à l'article « Guerre et Paix ».

M. A. Amir-Moezzi. - C'est un choix politique, pour le coup, j'étais certain que les lecteurs iraient directement regarder là. Mais si l'article n'y figure pas, c'est aussi par rigueur scientifique. Le jihâd, dans le sens de la guerre sainte, est assez tardif et marginal dans l'évolution du Coran. Le combat sur le chemin de Dieu a le plus souvent la signification d'une ascèse. L'histoire des rapports entre l'islam et le monde occidental travaille l'inconscient collectif, mais il faut regarder les choses sereinement. L'actualité ne doit pas occulter la culture.

Marie Lemonnier - Le Nouvel Observateur

Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, Robert Laffont, coll. «Bouquins», 982 p., 30 euros.


publié dans : ETAT, NATION, INSTITUTIONS par alain laurent-faucon
communauté : La commune des philosophes ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander


Les réformes actuellement entreprises devraient susciter une réflexion sur la notion même de « service public » avec cette question : « l'État se définit-il encore autour de la notion de service public ? » Je vous propose donc un salutaire retour en arrière avec un dossier de presse consacrée à la réforme des retraites des fonctionnaires.

Tout d'abord cet important rappel historique : « En France, l'État précède la nation à travers son administration qui, dès le XVIIe siècle, vise à fidéliser les "vieux serviteurs"  du roi qui se sont illustrés à la guerre : l'État invente donc la notion de "retraite". La Révolution française transforme le principe des pensions de vieillesse : au nom du "service de l'État", les retraites sont désormais accordées pour récompenser une carrière militaire ou civile. »

Sans oublier cette pertinente conclusion : « Cette réforme [des retraites] réclame temps et réflexion. Ses enjeux relèvent davantage de la philosophie politique et du droit public que de considérations financières. Ils posent de façon plus générale la question de la pérennité de la nature de l'État et du modèle républicain à la française. »


Nous avons là de beaux sujets de réflexion :


1°) L'État se définit-il encore autour de la notion de service public ?

2°) Ne faudrait-il pas reposer la question de la pérennité de la nature de l'État et du modèle républicain à la française ?

3°) L'
État précède-t-il la nation à travers son administration ?

4°) Que recouvre la notion de service public ?

5°) Que voile et dévoile cette stigmatisation des fonctionnaires ?


 




DOSSIER DE PRESSE



 

Edito du Monde


Réforme et équité

 
 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 19.10.07.

L'image était symbolique. Mardi 16 octobre, à Bordeaux, c'est devant Alain Juppé que Nicolas Sarkozy a défendu, une nouvelle fois, sa réforme des régimes spéciaux de retraite. "Il y a des réformes dont chacun sait qu'elles doivent être mises en oeuvre, et elles ne l'ont pas été", a affirmé le président de la République, en se déclarant décidé à mener cette réforme - emblématique de sa volonté de "rupture" - "tranquillement, mais fortement". Là où M. Juppé a échoué il y a douze ans, en 1995, figé "dans ses bottes" par un important mouvement social, M. Sarkozy, confronté jeudi 18 octobre à sa première secousse sociale, entend avancer et, cette fois, réussir.

La réforme des régimes spéciaux de retraite - qui doit concerner 478 000 cotisants : la SNCF, la RATP, EDF, GDF, la Comédie-Française, le notariat, l'Opéra de Paris, etc. - est devenue inéluctable. Elle est la dernière étape d'un mouvement lancé dès 1991 par Michel Rocard, avec un Livre blanc qui diagnostiquait la nécessité, pour des raisons tant économiques que démographiques, de changer la retraite et de mettre la durée de cotisation requise pour une pension à taux plein au diapason de l'allongement de l'espérance de vie. En 1993, Edouard Balladur a amorcé la réforme pour le régime général des salariés. Lionel Jospin a posé le bon diagnostic sur l'alignement de la fonction publique, mais n'a pas osé la réforme. Jean-Pierre Raffarin a réussi, non sans mal, en 2003, à porter la durée de cotisation des fonctionnaires de 37,5 à 40 annuités.

Pour M. Sarkozy, il s'agit donc de parachever, au nom de l'équité entre tous les salariés du privé et les fonctionnaires, une réforme que la gauche aurait faite si elle était aujourd'hui aux responsabilités, et dont la plupart des syndicats ne contestent pas le principe. M. Sarkozy avait résumé sa démarche, le 18 septembre, par une formule : "Le dialogue social ne doit pas être un alibi à l'inaction, mais l'urgence de l'action ne saurait justifier qu'on méprise le dialogue social." Il fait donc de l'"anti-Juppé". Là où le maire de Bordeaux avait voulu passer en force, le chef de l'Etat pratique, avec habileté, la concertation, même s'il est inflexible sur l'objectif : la durée de cotisation pour les régimes spéciaux sera portée, progressivement, à quarante ans en 2012.

Avoir défini un objectif ne dispense cependant pas M. Sarkozy d'agir avec souplesse dans les négociations d'entreprise pour tenir effectivement compte des spécificités des régimes spéciaux, où la retraite avantageuse est souvent compensée par des astreintes dures et des salaires bas. Les métiers pénibles y existent encore, et il ne faudrait pas seulement les prendre en compte dans le privé et les occulter à la SNCF ou à EDF. Enfin, il faut se garder absolument de stigmatiser les salariés de ces régimes comme s'ils étaient des nantis. L'équité ne va pas sans respect de la cohésion et de la justice sociales.



Point de vue


Qui finance les régimes spéciaux ?

 
 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 19.10.07.

 

Ce sont moins les avantages de ces retraites qui sont choquants que l'inéquité et l'opacité de leur financement

 

Par Pascal Gobry syndicaliste, membre de l'Institut des actuaires

De plus en plus de personnes trouvent choquant que certaines entreprises accordent des retraites avantageuses à leurs agents. C'est pourtant une simple notion de salaire indirect : si l'on accepte que les salaires soient différents d'une entreprise à l'autre, pourquoi les retraites devraient-elles être alignées ?

Mais, ce qui fait problème dans nos régimes spéciaux, ce n'est pas qu'ils soient avantageux, c'est que leurs avantages sont financés par le contribuable ou par un usager captif d'une situation de monopole. En effet, qui finance ces avantages ? Si c'étaient les cheminots, les machinistes de l'Opéra ou les policiers qui finançaient leurs régimes, on ne pourrait rien trouver à redire. Ce ne sont donc pas les avantages qu'il faut montrer du doigt, mais c'est le fait de prétendre réformer des avantages qu'on va rendre "équitables" ; on évite de mettre sur la table de la négociation un financement qui, lui, est inéquitable.

L'intention d'escamoter la question du financement, qui pourtant devrait être au centre de la réforme, se lit dans deux contrevérités dont on ne peut comprendre autrement qu'elles soient sans cesse rabâchées : les régimes spéciaux seraient des régimes par répartition ; ils se justifiaient historiquement par la pénibilité des métiers...

On nous explique que c'est la diminution drastique des effectifs des entreprises publiques ces vingt-cinq dernières années (c'est-à-dire beaucoup moins de cotisants) qui nous conduit à la faillite des régimes spéciaux. Mais qui peut prétendre que, si les effectifs étaient restés inchangés, les pensions seraient aujourd'hui mieux financées ? C'est bien le contraire qui s'est produit : si les effectifs n'avaient pas fondu, la masse salariale serait telle aujourd'hui qu'il serait impossible de continuer à financer les pensions sans augmenter les tarifs et les aides publiques. Ainsi le rapport très dégradé dans les entreprises publiques, de 1 à 3, entre le nombre de retraités et le nombre d'actifs, est un facteur de survie et non de faillite de leurs régimes de retraite : preuve que ces régimes sont tout le contraire de régimes par répartition.

Deuxième contre-vérité assénée afin d'éviter de faire la transparence sur le financement des régimes spéciaux : l'origine de ces régimes se trouverait dans la pénibilité - le cheminot et son charbon. On a presque envie de rajouter : le travail du rond-de-cuir de la Banque de France était si pénible à l'époque qu'on lui a prévu un régime encore plus favorable que celui du cheminot. En vérité, c'est le monopole qui a permis historiquement les régimes spéciaux. Le monopole, voilà qui est commun aux entreprises publiques, non la pénibilité qui se trouve dans maints métiers dans et hors de ces entreprises. Le monopole était la condition sine qua non pour faire financer par les usagers, y compris les plus modestes et les plus tués à la tâche, les avantages de retraite dont bénéficient tous les anciens des entreprises publiques.

L'expression "par répartition", s'agissant des régimes spéciaux, est fallacieuse : les pensions des bénéficiaires des régimes spéciaux ne sont pas financées par les actifs de ces régimes, mais par l'usager. Mais aussi par le contribuable, quand, pour des raisons sociales, le gouvernement ne veut pas fixer certains tarifs publics aussi haut qu'il serait nécessaire pour couvrir les pensions à verser.

Premier corollaire : pour apprécier la valeur de la participation de la collectivité aux régimes spéciaux, il est inexact de s'en tenir au seul montant des subventions affichées. Ce faisant, on en oublie la plus grande part, cette fraction du prix du billet de train qui finance les pensions des agents de la SNCF. Second corollaire : la notion de cotisation n'ayant de sens que dans les régimes par répartition ou par capitalisation, ce que ne sont pas les régimes spéciaux, puisque c'est le contribuable et l'usager, et eux seuls, qui y financent les retraites, aucune cotisation ni patronale ni salariale ne devrait apparaître à ce titre sur les feuilles de paie des agents. C'est pourquoi les comptables qualifient de "fictives" les cotisations qui y figurent pourtant - ce terme technique signifiant que les taux de cotisation n'ont en réalité aucune contrepartie ni financière ni économique. Pourtant, c'est sans rire que ces taux sont cités dans le débat comme des paramètres à prendre en compte tels quels.

La réforme annoncée des régimes spéciaux fait l'impasse sur la vraie question : qui finance et à quelle hauteur ces régimes ? Et soyez sûr que demain ces régimes continueront d'être financés non par les futurs bénéficiaires mais par les usagers et les contribuables. Ces derniers sont contraints à financer des retraites confortables pour les autres, alors qu'ils peinent à assurer pour eux-mêmes une retraite décente.

Pascal Gobry, syndicaliste, est membre de l'Institut des actuaires.



Point de vue


Au-delà des retraites, la mise en cause du service public

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 19.10.07.

 

Les pensions des agents des entreprises publiques sont un héritage aussi ancien que l'État français


Par Michel Dreyfus et Bruno Dumons, chercheurs au CNRS

La réforme des régimes spéciaux est justifiée au nom de l'équité avec les autres cotisants ainsi que du déficit financier, réel, du régime général. Cette "question" s'est posée depuis la création de la Sécurité sociale et à plusieurs reprises (1953, 1995), les gouvernements ont tenté, en vain, de la remettre en cause. Le président Sarkozy se dit prêt à négocier tout ce qui peut l'être avec les syndicats à condition que la réforme aboutisse. Elle pose cependant un problème de fond qui est rarement évoqué.

En France, l'Etat précède la nation à travers son administration qui, dès le XVIIe siècle, vise à fidéliser les "vieux serviteurs" du roi qui se sont illustrés à la guerre : l'Etat invente donc la notion de "retraite". La Révolution française transforme le principe des pensions de vieillesse : au nom du "service de l'Etat", les retraites sont désormais accordées pour récompenser une carrière militaire ou civile.

L'accroissement du nombre de fonctionnaires entraîne la constitution de caisses de retraite, différentes par les retenues, les conditions d'âge et le niveau des pensions. En 1853, une loi commence à les unifier en assurant le "droit à pension" pour les agents de l'Etat. Une nouvelle loi (1913) homogénéise ces dispositifs en fixant un droit "irrévocable, incessible et insaisissable" à la retraite des fonctionnaires et agents au "service de l'Etat". Les caisses se multiplient, et cette diversité est renforcée par les caisses autonomes des établissements à vocation publique (Banque de France, etc). Militaires et marins continuent de bénéficier de leur pension de vieillesse mais aussi les mineurs (1914), les cheminots, ainsi que d'autres professions moins liées à la production.

PREMIÈRE LOI EN 1910

Les ouvriers ne relèvent pas de cette législation ; certains bénéficient de caisses, surtout dans les grandes entreprises. Les plus favorisés constituent aussi leur retraite dans un cadre mutualiste, mais, en 1914, les mutualistes ne regroupent que 10 % de la population. Contrairement à l'Allemagne et à la majorité des pays européens, il n'existe en France aucun système général de retraite avant qu'une première loi (1910) pose le principe de la retraite obligatoire pour les salariés les plus modestes. Les assurances sociales (1930) élargissent le nombre de retraités, puis la Sécurité sociale en généralise le principe.

La notion de retraite est donc liée au statut des personnels de l'Etat : peu à peu, il a mis au point un mode de gestion de la vieillesse pour ces catégories, dont il est le garant. Ce droit à la retraite est aussi reconnu dans des secteurs fondamentaux de l'économie (mines, chemins de fer, électriciens et gaziers) qui seront nationalisés sous le Front populaire et à la Libération. Emerge alors chez les sociologues et les juristes de l'école durkheimienne la notion de "service public", qui constitue l'essence même de l'Etat. Celle-ci se concrétise avec le statut de la fonction publique : voté à l'unanimité en 1946, il reconnaît la "spécificité" des pensions de vieillesse pour les fonctionnaires et les agents au "service" de l'Etat.

Les régimes "spéciaux" de retraite résultent donc à la fois d'une histoire longue de la culture d'Etat à la française et d'un lent processus de généralisation du modèle de la retraite. Aussi, leur réforme constitue une grave atteinte à la spécificité du service public. Par son histoire, le statut des personnels assurant ces missions ne peut être considéré sous le seul angle de la notion d'équité avec les autres citoyens, si légitime soit-elle. Ce statut s'appuie sur le principe fondateur voté en 1790 pour récompenser les "vieux serviteurs" de l'Etat : sacrifier ce principe au nom de la dette publique et des directives européennes conduit à renoncer à un pilier essentiel des rapports de l'Etat à la société française. Il est légitime de s'interroger sur des aménagements.

Mais on ne peut s'en tenir aux critiques, récurrentes depuis Balzac, sur le nombre et l'efficacité des fonctionnaires pour réformer les régimes spéciaux. Des questions se posent : l'Etat se définit-il encore autour de la notion de service public ? Doit-il toujours accorder des gratifications à ses personnels, en "récompense" des services rendus ? Cette réforme réclame temps et réflexion. Ses enjeux relèvent davantage de la philosophie politique et du droit public que de considérations financières. Ils posent de façon plus générale la question de la pérennité de la nature de l'Etat et du modèle républicain à la française.

Michel Dreyfus et Bruno Dumons, chercheurs au CNRS.

 

publié dans : ETAT, NATION, INSTITUTIONS par alain laurent-faucon
communauté : La commune des philosophes ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander


Je n'ai pas un rond et souvent je saute des repas et, quand je mange, midi et soir ce sont des pâtes, mais je suis libre – la vraie liberté, celle de l'esprit. Je ne me suis jamais couché devant le moindre pouvoir, y compris quand j'étais journaliste free-lance, et je n'ai jamais été un de ces clebs attendant sa gamelle, comme le sont la plupart de mes semblables. Même mon RMI je le chie à la gueule des donneurs de leçon et des nantis, car c'est, pour moi, un dû : il n'y a pas que les patrons qui sont, parfois, des « patrons voyous » (sic), il y a d'abord et surtout l'État, l'éducation nationale, les universités qui profitent de vacataires comme moi, archi diplomés, souvent plus diplômés que les présidents et les doyens d'université réunis, et qui sont payés à coup de lance-pierre, sans que leur soit versée la moindre cotisation sociale et sans que leur soit ouvert le moindre droit aux indemnités chômage liées à la fin d'un contrat ou à la perte d'un emploi. Alors, la seule issue quand tout foire, c'est le dispositif du RMI. Mais allez faire comprendre cela à celles et ceux qui gèrent ce dispositif ! Ce sont des « petits blancs » qui ont peur de la déqualification.


De toute façon, ce qui agace tout le monde, c'est que je ne me suis jamais compromis avec quiconque, pas plus avec les politiques que j'ai côtoyés en tant que journaliste qu'avec les clercs à la fac, dit autrement : je n'ai jamais été un porte-plume ou un porteur de cartable – et ça, ça emmerde tous ceux qui sont arrivés là où ils sont parce qu'ils ont été des larbins. Le pouvoir aime les larbins, car ils sont aux ordres. Ne dit-on pas que pour être un bon chef, il faut avoir appris à obéir ?


La liberté de l'esprit se paye très cher, je le sais, j'en paye le prix fort, mais je préfère les loups et les tigres noirs, même s'ils sont en voie de complète disparition, aux clébards repus et gras du bide. Jadis, au temps du premier matin grec, des Socrate et des Diogène étaient des modèles et des maîtres, aujourd'hui ce ne serait plus que de pauvres types, des clochards, des moins que rien. De nos jours, la vertu c'est le compte en banque ; les honneurs et la gloire, la position sociale.


En fait, nous vivons dans une société d'esclaves. Même notre libido et nos modes d'être sont façonnés par cette pensée unique, celle qui est totalement phagocytée par la société de marché. Même la baise, chez mes étudiant(e)s, est conditionnée par les images de la pub et les films de cul. Une nana doit avoir le pubis rasé, sinon c'est une pétasse, une baba cool, une toquarde. Et le mec vise les positions multiples, comme les hardeurs, croyant que c'est ainsi qu'il pourra faire jouir sa partenaire et qu'il sera un mâle. J'ai tenu, dans une vie antérieure – mais j'ai tellement eu de vies antérieures ! -, une boîte échangiste et je sais de quoi je parle : c'est la misère sexuelle dans la gesticulation des corps. Mais c'est également un raccourci de notre sexualité actuelle. Plus que jamais l'orgasme devient une « petite mort » et la vie conjugale un malentendu. Plus que jamais on baise position sociale. Et si tu n'a pas d'argent, dégage ! Alors, vive la branlette ! L'onanisme finirait par être le dernier refuge des rêves improbables : l'espoir d'aimé et d'être aimé sans avoir à justifier sa position sociale, sans avoir le moindre sou en poche. Rêves improbables ? Bien sûr !


On me dit : la liberté passe par l'argent. C'est vrai ! Je suis le premier à préférer la grande cuisine à mes pâtes, et une bouteille d'Aloxe Corton à un Viognier de l'Ardèche que je m'offre exceptionnellement. On me dit : tu aurais dû être fonctionnaire. C'est vrai ! C'est la garantie de l'emploi et la retraite assurée. Mais j'ai toujours exécré les chemins tout tracés et la mentalité des gens bien placés – même si ma gamelle c'est justement de préparer les étudiant(e)s aux concours de la fonction publique ! Les motifs ne sont pas conparables, pourtant je dirai, comme Hugo, l'un des héros des Mains sales de Jean-Paul Sartre : « irrécupérable ! »


Je suis irrécupérable, car, pour moi, la liberté ne passe pas par l'argent. J'ai eu, parfois dans ma vie, beaucoup d'argent et je me suis fait chier, à sortir tout le temps, à baiser à tout va, à flamber, à jouer les grands ducs. Et alors ? Que reste-t-il de tout cela ? Un corps de plus ? Un restau de plus ? Une bringue de plus ?


Mes meilleurs souvenirs, de ma jeunesse à la cinquantaine passée, date de mes derniers grands voyages, sont tous ces périples, y compris en Afrique, réalisés avec très peu d'argent, sac au dos, vivant au jour le jour, empruntant les transports en commun des pays traversés, mangeant dans des « bouis-bouis » ou des « maquis par terre » où aucun Blanc n'allait, et dormant là où aucun Blanc n'aurait osé dormir.


Et les voyages qui m'ont laissé du vague à l'âme et un ennui existentiel plutôt poisseux furent ceux que j'ai réalisés quand j'avais une « bonne situation » (sic) et que je voyageais en première classe et que je descendais dans les grands hôtels ou, même, les palaces. L'ennui haut de gamme parmi des Blancs repus et sans charme qui n'étaient là que pour épater la galerie et leurs amis une fois revenus au pays. C'est sûrement à l'île Maurice que j'ai frôlé le dégoût le plus vertigineux. Heureusement que je n'ai pas été riche longtemps ! Et, du coup, je n'ai pas connu les autres « lieux idylliques » aussi catastrophiques ... Évidemment, ma compagne de l'époque m'a plaqué dès que j'ai connu des revers financiers ! Car, au risque de passer pour quelqu'un de complètement gâteux, on baise toujours et toujours position sociale. C'est un truisme, mais il ne faut surtout pas le dire. Non seulement, en le répétant sans cesse, je passe pour un gâteux mais aussi pour un aigri, un mal baisé, un pauvre type, un has been. Et un goujat ! Mais j'accepte d'être tout cela à la fois.


Alors qu'est-ce que la liberté ? Un gros mot ... et une insulte au sens commun, à la pensée paresseuse, à notre condition de prolétaire. Car, par-delà notre condition sociale, nous sommes tous devenus des prolétaires. Et le prolétaire des temps actuels c'est celui qui s'est vu confisquer sa libido, c'est-à-dire tous ses désirs, ses modes d'être, par les stratégies mercatiques et publicitaires. Je dois être mince, sans belles rondeurs, parce qu'une certaine vision du corps s'impose à moi – et Marilyn Monroe passe désormais pour une grosse pouffe. Je dois sortir pour sortir, parce que les images véhiculées me disent que, pour être branchés, il faut sortir pour sortir. Et je ne peux pas réellement aimer un mec qui ne me sort pas comme tout le monde. Et je ne peux pas durablement l'aimer s'il n'a pas de voiture. Continuons encore un peu dans les poncifs et les « c'est comme ça » du moment : je dois avoir un soutien-gorge qui me remontent les nichons parce que la pub me fait comprendre que c'est là un critère de la « vraie » féminité – au point que certains jeunes femmes n'osent plus se montrer seins nus devant leur jules, de crainte de ne pas correspondre aux canons imposés, même si leur poitrine est superbe et voluptueuse. Et charnelle. Et arrogante. Une vraie damnation ! Et un somptueux frisson !


La liberté, la vraie, celle qui est la plus insupportable, c'est la liberté de l'esprit, celle qui refuse cette « raison suffisante » et cette « bêtise identitaire » fort bien décrites par le philosophe Alain Roger (in Bréviaire de la bêtise, éd. Gallimard, 2008) – même si je trouve parfois ses analyses un peu courtes, voire approximatives, mais c'est là un autre débat qui relève de la philosophie, de l'herméneutique comme de l'exégèse biblique.


Oui ! La liberté c'est ce questionnement permanent qui refuse les « un point c'est tout », les « c'est comme ça », les « c'est évident », les « il va sans dire » ... Et cette liberté-là, personne ne peut me l'ôter. Et cette liberté-là n'a rien à voir avec la position sociale, l'état de mon compte en banque ... Et cette liberté-là, je la partage avec mes « amis écrits », ceux de Guillaume Francoeur, le héros d'André Fraigneau. Mais qui lit de nos jours André Fraigneau ? Et qui le connaît ? Et cette liberté-là, même si je suis tricard et que je mange des pâtes midi et soir, personne ne peut me l'enlever. Lire une pensée de Marc Aurèle, même le ventre creux, est le luxe, un luxe absolu. Comme lire Parménide ou Héraclite ou Spinoza ou Whitehead ... ou Joyces ou Maurice Blanchot ou Marc-Alain Ouaknin ou Edmond Jabès ou Derrida ou Michel Foucault ... ou suivre les cours du philosophe Pierre Gire sur Plotin et Maître Eckhart ...


Parfois, des amis fortunés m'invitent dans de très bons restaurants, c'est agréable, c'est plaisant, et je leur en suis reconnaissant, mais j'avoue que j'éprouve encore plus de plaisir quand je mange mes pâtes en compagnie d'un grand penseur, d'un poète, d'un écrivain.


Cette liberté-là ne se négocie pas. C'est, de tous les biens immatériels, le plus précieux. Surtout quand on arrive au seuil de la vie et qu'on a pu, de façon imprécise et maladroite, en faire un peu le tour. Je viens d'avoir soixante ans, c'est l'âge le plus catastrophique, l'avant-veille de toutes les déchéances, et c'est l'âge le plus merveilleux : celui de l'épure au sens plotinien du terme – si l'on ne sombre pas trop vite dans la bêtise et le ressentiment du petit vieux ...


Alors ?

Irrécupérable !



[à suivre]

 

RMI - LES MOTS DES MAUX

 


 


 

Remarque : je voudrais revenir sur l'une des réflexions d'Andéol concernant le premier matin grec. EN CONSTRUCTION - De nos jours : à la place de Socrate, des intellocrates en réseaux copins-coquins. Et fini le panache : de nos jours, la meilleur position est la position couchée devant tous les pouvoirs. De la servitude volontaire ...


publié dans : RMI - LES MOTS DES MAUX par alain laurent-faucon
communauté : La commune des philosophes ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander

Présentation