« Esclavage, traite négrière, génocide... Ces mots terribles, qui semblaient appartenir à d'autres temps, n'en finissent pas de traverser l'actualité »
, écrivait le médiateur Robert Solé dans le journal le Monde daté du 14 mai 2006. Faisant suite aux deux synthèses mises en ligne – les colonies, Dieu et la Patrie ; la traite des Noirs et l'esclavage -, voici, à présent, un premier retour en arrière afin que celles et ceux qui n'ont pas suivi le déroulement des faits puissent avoir un aperçu d'ensemble sur cette « guerre des mémoires » devenue, au fil des jours, une « guerre des mots ».


DOSSIER DE PRESSE


Colonies, la bataille des mémoires

LE MONDE DES LIVRES | Article de Jean Birnbaum | 13 octobre 2006

En 1992, dans un article publié par la prestigieuse revue Vingtième siècle, l'historien Daniel Rivet croyait pouvoir avancer, quant à la mémoire coloniale, ce constat d'apaisement : "Le temps des colonies et l'épreuve de la décolonisation s'éloignent de nous irréversiblement (et) les passions se refroidissent irrésistiblement (...). Notre passé colonial s'est suffisamment éloigné pour que nous établissions enfin avec lui un rapport débarrassé du complexe d'arrogance ou du réflexe de culpabilité."

Un peu moins de quinze ans plus tard, un tel diagnostic apparaît assez farfelu. Et le titre même de ce texte ("Le fait colonial et nous : histoire d'un éloignement") semble désormais en parfait décalage avec notre réalité contemporaine.

En effet, loin de nourrir un champ d'études autonome et serein, comme c'est le cas outre-Atlantique depuis un quart de siècle, la thématique "postcoloniale" a envahi l'espace public français sous une forme d'emblée polémique, et le plus souvent appauvrie.

De ce point de vue, la seule année 2005 aura été riche en événements, depuis l'irruption des "Indigènes de la République" sur la scène politique, jusqu'au procès intenté par le Collectif des Antillais à l'historien des traites négrières Olivier Pétré-Grenouilleau, en passant par l'inauguration, à Marignane, d'une stèle dédiée à la mémoire des "combattants de l'Algérie française". Mais la grande affaire, celle qui a suscité le plus de passion, est autre : c'est la bataille autour de la loi du 23 février, dont l'article 4, adopté puis abrogé par décret, affirmait le "rôle positif" de la colonisation.

Raconter cette âpre querelle, en restituer un à un les arguments, c'est saisir quelque chose de l'époque. Romain Bertrand le sait, qui s'inspire de Michel Foucault et des analyses que le philosophe consacra jadis à "l'ordre du discours" : dans Mémoires d'empire, il décrit avec précision les termes d'un débat qui est "tout sauf inédit en France", de cette "étrange controverse qui se veut commencement de vérité et se nourrit de témoignages sans cesse discutés et d'images inlassablement commentées". Car si nouveauté il y a, explique ce chercheur en sciences politiques, elle ne réside pas dans la connaissance des faits historiques (largement établis et enseignés), mais dans le scénario du drame et dans le positionnement de ses divers acteurs.

A droite de la scène, la poignée de députés UMP qui se trouvent à l'origine de la loi. Ils représentent des régions du Sud (Languedoc, PACA) où la concurrence avec le parti lepéniste est rude, et où le vote pied-noir - si tant est qu'il existe - est supposé à la fois extrémiste et décisif.

Certes, ces élus apparaissent comme une minorité de nouveaux venus, une maigre troupe de "challengers" au sein du champ parlementaire et partisan. Mais ils n'en profitent pas moins des mutations qui touchent la droite de gouvernement depuis une quinzaine d'années, et en particulier d'un effet de génération ici déterminant : avec le départ progressif des gaullistes historiques, "les frontières du dicible politique se trouvent modifiées".

Et c'est d'abord là, plus que dans l'évolution des mentalités collectives, que se trouverait la réponse à cette question : "Comment des élus en sont-ils venus à penser comme légitime et politiquement avantageux le recours à un discours de réhabilitation du passé colonial et de l'OAS ?"

Car c'est bien de cela qu'il s'agit, explique Romain Bertrand, documents à l'appui. En commission comme à la tribune de l'Assemblée, quand ils saluent "l'épopée de la plus grande France", ces parlementaires usent d'un vocabulaire directement inspiré des gazettes coloniales du XIXe siècle. A leurs yeux, la colonisation "n'est pas restée longtemps celle des militaires : elle est très vite devenue celle des bâtisseurs", selon la formule de Michel Diefenbacher, secrétaire national de l'UMP pour l'outre-mer.

"VIOLENCE PURE"

A cette conception d'une colonisation en deux temps (la conquête puis l'"oeuvre civilisatrice") s'oppose celle qu'ont développée les opposants à la loi du 23 février, et qui a tendance, lui, à ramener le projet impérial à un "programme de violence pure". C'est la thèse développée par un ensemble de collectifs militants, qui vont parfois jusqu'à faire de la brutalité coloniale l'essence invariable de l'esprit républicain. Et de la même manière que les députés du Sud postulent a priori le "ressentiment" de leur électorat pied-noir, les "initiateurs "bac + 5"" de l'Appel des Indigènes semblent enfermer les "enfants d'ex-colonisés" dans une posture d'éternelles victimes, forcément hostiles à la République. Voilà pourquoi les "Indigènes" sont "en rupture" avec une partie de la gauche et de l'extrême gauche antiracistes, lesquelles répugnent à évacuer les enjeux sociaux au profit de logiques strictement mémorielles et/ou ethniques.

Il n'empêche. Vulgarisée par une littérature "semi-savante" à fort retentissement médiatique, la thèse d'une continuité entre oppression coloniale d'hier et discriminations d'aujourd'hui a fait son chemin. Tout comme la mise en équivalence systématique de l'"immigré" et du "descendant de colonisé", sans que cette équivalence, hasardeuse mais constamment martelée, soit "à aucun moment étayée par une objectivation statistique ou les résultats d'enquêtes sociologiques de terrain".

Tant et si bien que le thème d'une supposée "fracture coloniale", qui diviserait en profondeur la société française, a fini par s'imposer, ça et là, contribuant à " établir le domaine de prémisses au sein duquel se meuvent les discours aussi bien des défenseurs que des détracteurs de la loi du 23 février", remarque enfin Romain Bertrand. Jeux de miroirs, puissance des énoncés : à droite comme à gauche, mois après mois, "le rouleau compresseur de la comparaison anachronique" est passé par là. Viendra bientôt le temps de mesurer les dégâts.

LIVRE : Mémoires d'Empire. La controverse autour du "fait colonial", Romain Bertrand. édition du Croquant, "Savoir/agir", 224 p., 18,50 €.


De la colonisation à l'immigration

LE MONDE DES LIVRES | Article de Philippe Bernard | 13 octobre 2006

S’il est banal de constater et même de dénoncer la persistance des stéréotypes coloniaux dans le sort réservé aux populations issues de l'immigration, considérer certains flux migratoires comme les conséquences de la colonisation relève du tabou dans le débat français. Interroger le lien entre colonisation et immigration, c'est au mieux pointer les ambiguïtés du credo égalitaire républicain ; au pire, c'est convoquer la rhétorique lepéniste d'une colonisation à l'envers.

Rien de très politiquement correct donc. Au point que les controverses récentes sur l'esclavage ou l'article de loi célébrant le "rôle positif de la présence française outre-mer" n'ont guère débusqué cet impensé. A l'évidence pourtant, la mémoire coloniale est devenue une donnée sensible des politiques d'immigration et d'"intégration". L'écho rencontré par le film Indigènes, y compris chez le président de la République, n'en est que la dernière manifestation en date.

C'est dire si l'organisation, du 28 au 30 septembre à la Bibliothèque nationale de France, par une institution publique, la Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI), d'un colloque destiné à "réfléchir sur le lien entre colonisation et migrations" devait faire événement, traduisant la volonté de sortir le fait colonial de l'angle mort qu'il occupe.

Pour la CNHI, projet présidentiel qui doit être inauguré peu avant l'élection d'avril, le thème retenu pour cette première manifestation publique relevait aussi d'une nécessité : dissiper les malentendus nés de son installation à la porte Dorée à Paris, au coeur du bâtiment qui fut le pavillon d'accueil de l'Exposition coloniale de 1931, alors qu'elle est consacrée à l'ensemble de l'immigration. Lacunaire, imparfait, le colloque a démontré le caractère balbutiant de la recherche française dans ce domaine et l'apport déterminant du regard décalé des Anglo-Saxons.

Alors qu'en Grande-Bretagne Indiens et Pakistanais sont perçus depuis des lustres comme des "immigrés postcoloniaux", la tradition républicaine française continue de perpétuer l'illusion selon laquelle la France contemporaine, et notamment sa population issue de l'immigration, n'avait rien à voir "avec cette époque révolue qui est celle du colonialisme".

Le Britannique Alec Hargreaves, professeur à l'université d'Etat de Floride, a consciencieusement appuyé là où le bât blesse, procédant à l'autopsie d'une spectaculaire disparition, celle du mot "colonial", du champ lexical de l'Etat. "C'est, a-t-il martelé, au moment de la décolonisation que la "francophonie" remplace la "mission civilisatrice", que les "Arabes" disparaissent au profit des "Maghrébins" et que les anciens colons (...) deviennent des "rapatriés"", alors que la plupart n'ont jamais vu la France.

Cette occultation systématique n'a nullement empêché le transfert de certaines pratiques coloniales dans la gestion des immigrés. Le phénomène était patent bien avant la décolonisation : même émigrés en métropole, les ressortissants des colonies étaient considérés comme des sujets peu fiables. En 1925, le préfet de la Loire estimait que "le Nord-Africain est né rêveur" et voyait dans les Africains, "inadaptés et instables (...), la partie la moins utile de la main-d'oeuvre étrangère", a relevé Léla Bencharif, de l'université de Saint-Etienne.

Même lorsque, après 1945 et la participation aux combats de la Libération, la loi eut reconnu la pleine citoyenneté française aux Algériens établis dans l'Hexagone, ils continuèrent à être considérés comme "de grands enfants à surveiller" et à faire l'objet d'une "gestion spécifique" aux usines Renault de Billancourt.

Dans la police, a pointé l'historien Emmanuel Blanchard, avant même que le conflit algérien ne transpose à Paris un climat de chasse aux Maghrébins, la préfecture de police avait de fait recréé une structure spéciale reprenant les attributions et les personnels de la "brigade nord-africaine" dissoute en 1945. Le sort très particulier réservé aux harkis, citoyens français indésirables sur le sol de la "mère patrie", ou aux Antillais, dont l'émigration vers la métropole a été organisée de façon spécifique par l'Etat, témoigne de la prégnance de l'héritage colonial.

Les hésitations autour du terme adéquat pour qualifier les pieds-noirs - "repliés", puis "réfugiés", avant d'être "rapatriés" - en sont d'autres signes.

Plus originales et percutantes apparaissent les réflexions mettant en lumière l'enchaînement et les liens de causalité entre colonisation, immigration et décolonisation.

Dès 1964, les sociologues Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad avaient montré comment la confiscation des terres consécutive à la colonisation puis, pendant la guerre d'Algérie, la politique française de regroupements forcés et massifs de villageois musulmans avaient puissamment contribué aux départs vers la métropole, dans un contexte de libre circulation.

Plus généralement, l'émigration des indigènes révèle la paupérisation et l'oppression liées à l'ordre colonial. Mais, à leur tour, le séjour dans l'Hexagone et la rencontre avec les organisations ouvrières dans un contexte de liberté impensable dans le pays d'origine vont nourrir la contestation anticoloniale. Ainsi, dans les années 1950 et 1960, les solidarités nées dans les bidonvilles de la région parisienne seront propices à la prise de conscience nationaliste, comme l'ont analysé Laure Pitti, chercheuse à Paris-XIII, et Jim House (université de Leeds). Tout se passe donc comme si la colonisation avait, via l'émigration, généré sa propre contradiction. Ces tendances lourdes font des immigrés et de leurs descendants les otages d'une histoire qu'ils n'ont, pour beaucoup, même pas connue.

Le recul aidant, le tableau devrait cependant être complété par la description des multiples ambiguïtés qui brouillent les clichés de la fatalité historique et de l'inévitable reproduction des rapports coloniaux dans la société d'immigration. "Les Algériens voulaient l'indépendance totale, et en même temps ils sont nombreux à dire aujourd'hui : "Ça aurait pu finir autrement", a témoigné Omar Carlier, professeur d'histoire à Paris-VII. Cette schizophrénie entre distance et proximité, refus et partage, n'a jamais cessé." Malheureusement, le colloque n'a guère dépassé le constat de cet amour-haine qui, en se perpétuant de l'Algérie à la Côte d'Ivoire en passant par les quartiers populaires français, n'en finit pas de produire ses effets.

Ainsi, l'extraordinaire contradiction de l'année 1962, qui voit les Algériens émigrer en masse vers la métropole, au moment même où ils accèdent à une indépendance acquise de haute lutte, mériterait d'être analysée. Faute d'une telle remise à plat, perdurent aussi bien le mythe algérien du soulèvement de tout un peuple contre l'oppresseur que celui, français, du divorce définitif. Des fables que démentent précisément l'émigration massive, la soif persistante de visas et de nationalité française.

Le statut des migrants dans la société française est-il d'ailleurs surdéterminé par l'histoire coloniale ? Evoqué lors du colloque, le cas des réfugiés vietnamiens, accueillis en France à partir de 1975, immédiatement logés et aidés par l'Etat, tend à montrer le poids des stéréotypes positifs, mais aussi, tout simplement, des facteurs sociaux. Quant aux Portugais, longtemps confinés dans des bidonvilles, ou aux Chinois, esclaves des ateliers de couture, ils tendent à relativiser le poids du facteur colonial. Un champ d'investigations comparatives qui, trop éloigné des polémiques tonitruantes, reste largement en jachère.



Colère noire

LE MONDE | Article de Benoît Hopquin | 10 décembre 2005


Ils sont las de commenter les saillies de Dieudonné M'Bala M'Bala ou celles d'Alain Finkielkraut. Sommés de choisir, ils refusent cette alternative qui heurte leur intelligence. Cette fin de non-recevoir leur vaut d'être attaqués sur leurs deux flancs. Parce qu'ils dénoncent les discriminations dont sont victimes les Noirs, ils sont accusés de communautarisme ou de complaisance envers les casseurs. Parce qu'ils refusent l'affrontement racial, ils sont surnommés les "Michael Jackson", "celui qui rêvait d'être blanc", ou les "Bounty", "noirs à l'extérieur, blancs à l'intérieur", comme la barre chocolatée.

"C'est un cauchemar", résume Pap Ndiaye. A l'issue de brillantes études commencées dans l'Hexagone et achevées aux Etats-Unis, ce fils d'un Sénégalais et d'une Française est devenu maître de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris. Un bel exemple d'ascension par le mérite, qui ne l'empêche pas d'être contrôlé régulièrement par la police, gare du Nord, dans le RER. Il y a peu, l'enseignant a reçu une étudiante guadeloupéenne, sortie dans la botte d'un concours sélectif. Les autres impétrants ont trouvé un poste, pas elle.

"On n'est pas noir tout le temps", plaisante Pap Ndiaye. Mais un peu trop souvent pour ne pas y prêter attention. Nourri par "un discours républicain intimidant", il s'est longtemps interdit toute méditation sur son épiderme. Il a feint d'ignorer les maladresses ou vexations sur ce sujet. "Il faut être économe de sa colère : il y a trop de nécessiteux", se disait-il alors, paraphrasant Chateaubriand.

Mais force lui a été de constater qu'il existait une "question noire", titre d'un livre en cours d'écriture. "Noir, c'est un fait social, constate aujourd'hui Pap Ndiaye. Il existe dans notre société une expérience commune fondée sur la couleur de la peau : la discrimination. Les races ont été inventées pour légitimer l'ordre esclavagiste. Elles ont dès lors placé le Noir en position de dominé. En termes culturels, moi, le descendant d'Africain, je n'ai pas plus de points communs avec un Antillais qu'avec une personne du Rouergue, si ce n'est que je peux vivre les mêmes discriminations qu'un Antillais. On est noir en Europe ou en Amérique. En Afrique, il n'y a pas de Noirs, il y a des Blancs."

A ce point de la réflexion, l'homme a estimé qu'il était "légitime, républicain et raisonnable de se réunir". Il a participé à la genèse du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), créé samedi 26 novembre, à l'Assemblée nationale. Depuis trois ans, des intellectuels, des associatifs et des politiques hésitaient à lancer cette structure qui serait immanquablement taxée de communautarisme. Par glissements successifs, il aura été question de la promotion des "diversités", puis des "citoyens et résidents de l'Afrique subsaharienne et d'outremer", puis du critère "mélanique", en référence au pigment de la peau. Autant de masques à faire tomber, comme l'anglicisme Black, avant d'enfreindre le tabou.

"Notre société a une tendance à l'euphémisme. Il fallait pourtant se nommer", justifie Patrick Lozès, Français originaire du Bénin, animateur du groupe préparatoire et premier président du CRAN. Samedi 26, à l'Assemblée nationale, les orateurs ont défendu leur droit à se déterminer par la couleur de la peau. "La rhétorique anticommunautaire est portée par des gens de bonne composition, mais elle nous empêche d'agir", expliquait Louis-Georges Tin, universitaire martiniquais qui s'était auparavant investi dans la lutte contre l'homophobie. "Ce mouvement est formé essentiellement de Noirs, je l'assume, lançait Fodé Sylla, ancien président de SOS-Racisme, d'origine sénégalaise. Je pense même cela salutaire pour la société française et la République." "Nous sommes à la fois très visibles et invisibles", estimait pour sa part le musicien camerounais Manu Dibango.

Au reste, "Anatomie d'un groupe invisible" fut le thème, en apparence elliptique, d'un colloque organisé à l'EHESS le 19 février. Les Noirs ne s'y trompèrent pas. Plus de 400 personnes s'étaient entassées jusque sur les marches de l'amphi. Il fallut refuser du monde. Bien avant les violences urbaines de novembre, on y parla de discrimination raciale. Preuve pour les intervenants que le temps des non-dits avait vécu. Il fallait encore éviter un dernier écueil : lors des réunions fondatrices du CRAN, certaines voix ont envisagé que les Blancs soient exclus de la structure. La proposition fut rejetée.

"Quand vous me dites Noir ou Black, pour moi, ça ne signifie rien, contredit Patrick Karam. Les Africains et les Antillais n'ont pas forcément les mêmes combats." Universitaire guadeloupéen, spécialiste du Caucase, ce descendant d'émigrés cubains a lancé en février 2003 le collectif DOM. L'association revendique 10 000 adhérents. Elle s'est créée sur un thème fédérateur outre-mer : la continuité territoriale et l'obtention de billets d'avion à tarif raisonnable avec la métropole.

Mais, très rapidement, le collectif s'est plongé dans les méandres de la discrimination. "Elle est protéiforme, assure Patrick Karam. Plus on est différent, plus on est discriminé." La couleur n'en serait qu'une des facettes. Le militant estime que l'éloignement, la coupure de son milieu social d'origine jouent également. Contre l'avis d'une partie de ses troupes, Patrick Karam critique dans le CRAN une "créature" lancée par "des gens qui entretiennent la haine raciale".

"Je ne crois pas aux races, surenchérit Claude Ribbe. Dans la devise française, il est un mot que j'aime bien : fraternité." Cet écrivain guadeloupéen, normalien, disciple d'Althusser, se moque du "classement de Bécassine" consistant "à ranger le lait avec les draps car ils sont de la même couleur. Au lycée Buffon, je m'étais lié d'amitié avec un autre Noir qui est aujourd'hui associé gérant à la banque Rothschild. Non pas en raison de nos origines, mais parce que nous étions les deux premiers de la classe".

Membre de la Commission consultative des droits de l'homme, spécialiste d'Alexandre Dumas, dont il troussa l'éloge au Sénat, ami du président haïtien déchu Aristide, plume de l'ancien tortionnaire Paul Aussaresses, homme aux multiples facettes donc, Claude Ribbe est le récent auteur d'un livre polémique, Le Crime de Napoléon (Privé). "De manière indignée", il rappelle que le personnage a rétabli l'esclavage et va jusqu'à décrire un génocidaire, inspirateur d'Hitler. "Il faut que la France cesse d'être frileuse sur elle-même et son passé, justifie-t-il. Les réactions extrêmes sont des réactions au silence. Si certains radicalisent leur discours, c'est pour se faire entendre."

"Il y a une prime à la surenchère, constate Christiane Taubira. Pourtant les positions virulentes sont très minoritaires." La députée (PRG) de Guyane est coauteure d'une proposition de loi, votée le 10 mai 2001, reconnaissant l'esclavage comme crime contre l'humanité. "Je constate que le texte est presque passé inaperçu à l'époque. On en parle en 2005, depuis que Dieudonné s'en est saisi." Le 23 mai 1998, à Paris, une marche sur l'esclavage avait réuni 40 000 personnes. Elle a été ignorée. Parce que silencieuse.

"C'est un cauchemar", résume Pap Ndiaye. A l'issue de brillantes études commencées dans l'Hexagone et achevées aux Etats-Unis, ce fils d'un Sénégalais et d'une Française est devenu maître de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris. Un bel exemple d'ascension par le mérite, qui ne l'empêche pas d'être contrôlé régulièrement par la police, gare du Nord, dans le RER. Il y a peu, l'enseignant a reçu une étudiante guadeloupéenne, sortie dans la botte d'un concours sélectif. Les autres impétrants ont trouvé un poste, pas elle.

"On n'est pas noir tout le temps", plaisante Pap Ndiaye. Mais un peu trop souvent pour ne pas y prêter attention. Nourri par "un discours républicain intimidant", il s'est longtemps interdit toute méditation sur son épiderme. Il a feint d'ignorer les maladresses ou vexations sur ce sujet. "Il faut être économe de sa colère : il y a trop de nécessiteux", se disait-il alors, paraphrasant Chateaubriand.

Mais force lui a été de constater qu'il existait une "question noire", titre d'un livre en cours d'écriture. "Noir, c'est un fait social, constate aujourd'hui Pap Ndiaye. Il existe dans notre société une expérience commune fondée sur la couleur de la peau : la discrimination. Les races ont été inventées pour légitimer l'ordre esclavagiste. Elles ont dès lors placé le Noir en position de dominé. En termes culturels, moi, le descendant d'Africain, je n'ai pas plus de points communs avec un Antillais qu'avec une personne du Rouergue, si ce n'est que je peux vivre les mêmes discriminations qu'un Antillais. On est noir en Europe ou en Amérique. En Afrique, il n'y a pas de Noirs, il y a des Blancs."

A ce point de la réflexion, l'homme a estimé qu'il était "légitime, républicain et raisonnable de se réunir". Il a participé à la genèse du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), créé samedi 26 novembre, à l'Assemblée nationale. Depuis trois ans, des intellectuels, des associatifs et des politiques hésitaient à lancer cette structure qui serait immanquablement taxée de communautarisme. Par glissements successifs, il aura été question de la promotion des "diversités", puis des "citoyens et résidents de l'Afrique subsaharienne et d'outremer", puis du critère "mélanique", en référence au pigment de la peau. Autant de masques à faire tomber, comme l'anglicisme Black, avant d'enfreindre le tabou.

"Notre société a une tendance à l'euphémisme. Il fallait pourtant se nommer", justifie Patrick Lozès, Français originaire du Bénin, animateur du groupe préparatoire et premier président du CRAN. Samedi 26, à l'Assemblée nationale, les orateurs ont défendu leur droit à se déterminer par la couleur de la peau. "La rhétorique anticommunautaire est portée par des gens de bonne composition, mais elle nous empêche d'agir", expliquait Louis-Georges Tin, universitaire martiniquais qui s'était auparavant investi dans la lutte contre l'homophobie. "Ce mouvement est formé essentiellement de Noirs, je l'assume, lançait Fodé Sylla, ancien président de SOS-Racisme, d'origine sénégalaise. Je pense même cela salutaire pour la société française et la République." "Nous sommes à la fois très visibles et invisibles", estimait pour sa part le musicien camerounais Manu Dibango.

Au reste, "Anatomie d'un groupe invisible" fut le thème, en apparence elliptique, d'un colloque organisé à l'EHESS le 19 février. Les Noirs ne s'y trompèrent pas. Plus de 400 personnes s'étaient entassées jusque sur les marches de l'amphi. Il fallut refuser du monde. Bien avant les violences urbaines de novembre, on y parla de discrimination raciale. Preuve pour les intervenants que le temps des non-dits avait vécu. Il fallait encore éviter un dernier écueil : lors des réunions fondatrices du CRAN, certaines voix ont envisagé que les Blancs soient exclus de la structure. La proposition fut rejetée.

"Quand vous me dites Noir ou Black, pour moi, ça ne signifie rien, contredit Patrick Karam. Les Africains et les Antillais n'ont pas forcément les mêmes combats." Universitaire guadeloupéen, spécialiste du Caucase, ce descendant d'émigrés cubains a lancé en février 2003 le collectif DOM. L'association revendique 10 000 adhérents. Elle s'est créée sur un thème fédérateur outre-mer : la continuité territoriale et l'obtention de billets d'avion à tarif raisonnable avec la métropole.

Mais, très rapidement, le collectif s'est plongé dans les méandres de la discrimination. "Elle est protéiforme, assure Patrick Karam. Plus on est différent, plus on est discriminé." La couleur n'en serait qu'une des facettes. Le militant estime que l'éloignement, la coupure de son milieu social d'origine jouent également. Contre l'avis d'une partie de ses troupes, Patrick Karam critique dans le CRAN une "créature" lancée par "des gens qui entretiennent la haine raciale".

"Je ne crois pas aux races, surenchérit Claude Ribbe. Dans la devise française, il est un mot que j'aime bien : fraternité." Cet écrivain guadeloupéen, normalien, disciple d'Althusser, se moque du "classement de Bécassine" consistant "à ranger le lait avec les draps car ils sont de la même couleur. Au lycée Buffon, je m'étais lié d'amitié avec un autre Noir qui est aujourd'hui associé gérant à la banque Rothschild. Non pas en raison de nos origines, mais parce que nous étions les deux premiers de la classe".

Membre de la Commission consultative des droits de l'homme, spécialiste d'Alexandre Dumas, dont il troussa l'éloge au Sénat, ami du président haïtien déchu Aristide, plume de l'ancien tortionnaire Paul Aussaresses, homme aux multiples facettes donc, Claude Ribbe est le récent auteur d'un livre polémique, Le Crime de Napoléon (Privé). "De manière indignée", il rappelle que le personnage a rétabli l'esclavage et va jusqu'à décrire un génocidaire, inspirateur d'Hitler. "Il faut que la France cesse d'être frileuse sur elle-même et son passé, justifie-t-il. Les réactions extrêmes sont des réactions au silence. Si certains radicalisent leur discours, c'est pour se faire entendre."

"Il y a une prime à la surenchère, constate Christiane Taubira. Pourtant les positions virulentes sont très minoritaires." La députée (PRG) de Guyane est coauteure d'une proposition de loi, votée le 10 mai 2001, reconnaissant l'esclavage comme crime contre l'humanité. "Je constate que le texte est presque passé inaperçu à l'époque. On en parle en 2005, depuis que Dieudonné s'en est saisi." Le 23 mai 1998, à Paris, une marche sur l'esclavage avait réuni 40 000 personnes. Elle a été ignorée. Parce que silencieuse.


 

publié dans : LA "QUESTION NOIRE" par alain laurent-faucon
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DES MAUX ET DÉMONS, MÉMOIRES ET DÉBOIRES


Poursuivons cette remontée dans le temps pour bien situer les événements qui ont secoué la vie politique et intellectuelle française. Car ces débats autour des thèmes de l'intégration et de l'immigration, de l'identité nationale et des identités communautaires – lesquelles n'ont rien à voir avec le communautarisme, mais nous y reviendrons -, ces débats autour des « indigènes de la République » et des mots qui voilent et dévoilent de graves querelles mémorielles à propos de la colonisation, de la traite négrière et de l'esclavage, ces débats risquent bien de ressurgir avec une vive acuité dans les mois à venir. Car il faudra bien un jour parler de cette nouvelle revendication sociétale : le droit à la reconnaissance, fort bien analysé par le philosophe allemand Axel Honneth, et il faudra bien répondre à la question « c'est quoi être Français ? » par d'autres formules que celles relevant du « populisme ». Comme vous le constatez, les sujets de réflexion, qui peuvent être autant de sujets de dissertation de culture générale, ne manquent pas ! ...  Voyons d'abord l'Appel des indigènes de la République et les réactions engendrées, avant d'évoquer - cf. plus loin le dossier sur la "question noire" - les deux définitions du Robert 2007 contestées par le CRAN et le MRAP, - celles des mot coloniser  et colonisation.


DOSSIER DE PRESSE

 

L’Appel des indigènes de la république - jeudi 20 janvier 2005

« Nous sommes les indigènes de la république ! »

Discriminés à l’embauche, au logement, à la santé, à l’école et aux loisirs, les personnes issues des colonies, anciennes ou actuelles, et de l’immigration post-coloniale sont les premières victimes de l’exclusion sociale et de la précarisation. Indépendamment de leurs origines effectives, les populations des « quartiers » sont « indigénisées », reléguées aux marges de la société. Les « banlieues » sont dites « zones de non-droit » que la République est appelée à « reconquérir ». Contrôles au faciès, provocations diverses, persécutions de toutes sortes se multiplient tandis que les brutalités policières, parfois extrêmes, ne sont que rarement sanctionnées par une justice qui fonctionne à deux vitesses. Pour exonérer la République, on accuse nos parents de démission alors que nous savons les sacrifices, les efforts déployés, les souffrances endurées. Les mécanismes coloniaux de la gestion de l’islam sont remis à l’ordre du jour avec la constitution du Conseil français du Culte Musulman sous l’égide du ministère de l’Intérieur. Discriminatoire, sexiste, raciste, la loi anti-foulard est une loi d’exception aux relents coloniaux. Tout aussi colonial, le parcage des harkis et enfants de harkis. Les populations issues de la colonisation et de l’immigration sont aussi l’objet de discriminations politiques. Les rares élus sont généralement cantonnés au rôle de « beur » ou de « black » de service. On refuse le droit de vote à ceux qui ne sont pas « français », en même temps qu’on conteste « l’enracinement » de ceux qui le sont. Le droit du sol est remis en cause. Sans droit ni protection, menacées en permanence d’arrestation et d’expulsion, des dizaines de milliers de personnes sont privées de papiers. La liberté de circulation est déniée ; un nombre croissant de Maghrébins et d’Africains sont contraints à franchir les frontières illégalement au risque de leurs vies.

La France a été un Etat colonial ... Pendant plus de quatre siècles, elle a participé activement à la traite négrière et à la déportation des populations de l’Afrique sub-saharienne. Au prix de terribles massacres, les forces coloniales ont imposé leur joug sur des dizaines de peuples dont elles ont spolié les richesses, détruit les cultures, ruiné les traditions, nié l’histoire, effacé la mémoire. Les tirailleurs d’Afrique, chair à canon pendant les deux guerres mondiales, restent victimes d’une scandaleuse inégalité de traitement.

La France reste un Etat colonial ! En Nouvelle Calédonie, Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Polynésie règnent répression et mépris du suffrage universel. Les enfants de ces colonies sont, en France, relégués au statut d’immigrés, de Français de seconde zone sans l’intégralité des droits. Dans certaines de ses anciennes colonies, la France continue de mener une politique de domination. Une part énorme des richesses locales est aspirée par l’ancienne métropole et le capital international. Son armée se conduit en Côte d’Ivoire comme en pays conquis.

Le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s’y réduire, la politique coloniale. Non seulement le principe de l’égalité devant la loi n’est pas respecté mais la loi elle-même n’est pas toujours égale (double peine, application du statut personnel aux femmes d’origine maghrébine, sub-saharienne...). La figure de l’« indigène » continue à hanter l’action politique, administrative et judiciaire ; elle innerve et s’imbrique à d’autres logiques d’oppression, de discrimination et d’exploitation sociales. Ainsi, aujourd’hui, dans le contexte du néo-libéralisme, on tente de faire jouer aux travailleurs immigrés le rôle de dérégulateurs du marché du travail pour étendre à l’ensemble du salariat encore plus de précarité et de flexibilité.

La gangrène coloniale s’empare des esprits. L’exacerbation des conflits dans le monde, en particulier au Moyen-Orient, se réfracte immédiatement au sein du débat français. Les intérêts de l’impérialisme américain, le néo-conservatisme de l’administration Bush rencontrent l’héritage colonial français. Une frange active du monde intellectuel, politique et médiatique français, tournant le dos aux combats progressistes dont elle se prévaut, se transforme en agents de la « pensée » bushienne . Investissant l’espace de la communication, ces idéologues recyclent la thématique du « choc des civilisations » dans le langage local du conflit entre « République » et « communautarisme ». Comme aux heures glorieuses de la colonisation, on tente d’opposer les Berbères aux Arabes, les Juifs aux « Arabo-musulmans » et aux Noirs. Les jeunes « issus de l’immigration » sont ainsi accusés d’être le vecteur d’un nouvel anti-sémitisme. Sous le vocable jamais défini d’« intégrisme », les populations d’origine africaine, maghrébine ou musulmane sont désormais identifiées comme la Cinquième colonne d’une nouvelle barbarie qui menacerait l’Occident et ses « valeurs ». Frauduleusement camouflée sous les drapeaux de la laïcité, de la citoyenneté et du féminisme, cette offensive réactionnaire s’empare des cerveaux et reconfigure la scène politique. Elle produit des ravages dans la société française. Déjà, elle est parvenue à imposer sa rhétorique au sein même des forces progressistes, comme une gangrène. Attribuer le monopole de l’imaginaire colonial et raciste à la seule extrême-droite est une imposture politique et historique. L’idéologie coloniale perdure, transversale aux grands courants d’idées qui composent le champ politique français.

La décolonisation de la République reste à l’ordre du jour ! La République de l’Egalité est un mythe. L’Etat et la société doivent opérer un retour critique radical sur leur passé-présent colonial. Il est temps que la France interroge ses Lumières, que l’universalisme égalitaire, affirmé pendant la Révolution Française, refoule ce nationalisme arc-bouté au « chauvinisme de l’universel », censé « civiliser » sauvages et sauvageons. Il est urgent de promouvoir des mesures radicales de justice et d’égalité qui mettent un terme aux discriminations racistes dans l’accès au travail, au logement, à la culture et à la citoyenneté. Il faut en finir avec les institutions qui ramènent les populations issues de la colonisation à un statut de sous-humanité.

Nos parents, nos grands-parents ont été mis en esclavage, colonisés, animalisés. Mais ils n’ont pas été broyés. Ils ont préservé leur dignité d’humains à travers la résistance héroïque qu’ils ont mené pour s’arracher au joug colonial. Nous sommes leurs héritiers comme nous sommes les héritiers de ces Français qui ont résisté à la barbarie nazie et de tous ceux qui se sont engagés avec les opprimés, démontrant, par leur engagement et leurs sacrifices, que la lutte anti-coloniale est indissociable du combat pour l’égalité sociale, la justice et la citoyenneté. Dien Bien Phu est leur victoire. Dien Bien Phu n’est pas une défaite mais une victoire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité !

Pour ces mêmes raisons, nous sommes aux côtés de tous les peuples (de l’Afrique à la Palestine, de l’Irak à la Tchétchènie, des Caraïbes à l’Amérique latine...) qui luttent pour leur émancipation, contre toute les formes de domination impérialiste, coloniale ou néo-coloniale.

NOUS, descendants d’esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d’immigrés, NOUS, Français et non-Français vivants en France, militantes et militants engagé-es dans les luttes contre l’oppression et les discriminations produites par la République post-coloniale, lançons un appel à celles et ceux qui sont parties prenantes de ces combats à se réunir en Assises de l’anti-colonialisme en vue de contribuer à l’émergence d’une dynamique autonome qui interpelle le système politique et ses acteurs, et, au-delà, l’ensemble de la société française, dans la perspective d’un combat commun de tous les opprimés et exploités pour une démocratie sociale véritablement égalitaire et universelle.

Le 8 mai 1945 , la République révèle ses paradoxes : le jour même où les Français fêtent la capitulation nazie, une répression inouïe s’abat sur les colonisés algériens du Nord-Constantinois : des milliers de morts !

Le 8 mai prochain, 60ème anniversaire de ce massacre, poursuivons le combat anticolonial par la première Marche des indigènes de la République !



REMARQUE : cet appel a suscité de très vives réactions et a fait couler beaucoup d'encre. Nous aurons l'occasion d'en reparler dans les mois qui viennent. Il y a tellement d'analyses à mettre en chantier, tellement de mots à décortiquer ...

Mais pour faire bonne mesure et étudier tout le champ des possibles, il importe, maintenant, de lire l'une des réponses les plus construites à cet Appel des indigènes de la République. Il s'agit de celle de l'Observatoire du communautarisme - « Observatoire indépendant d'information et de réflexion sur le communautarisme, la laïcité, les discriminations et le racisme.




Les mots sont importants. A propos de l'appel des "indigènes de la République"


Lancé à l'initiative d'organisations musulmanes et de groupes d'extrème-gauche et diffusé initialement par le site musulman oumma.com le 18 janvier 2005, l'appel «Nous sommes les indigènes de la République !...» provoque de vifs débats à gauche et révèle en creux le fond idéologique du courant multiculturaliste français, entre francophobie, terrorisme intellectuel et prétention à incarner les nouveaux « damnés de la terre » que seraient les immigrés et leurs enfants.

C'est avec des sentiments mêlés que la grande majorité des Français « issus de l'immigration » va probablement accueillir l'appel « Nous sommes les indigènes de la République !... ».

D'un côté, il est certain que beaucoup auront l'heur d'apprendre qu'on dit enfin – peut-être maladroitement mais avec quelle fougue ! – ce qu'il leur arrive de penser tout bas. A savoir : que la France ne les a jamais vraiment acceptés et qu'ils ne sont pas considérés comme ils devraient l'être, continuant de faire les frais des inégalités sociales redoublées par les discriminations raciales (il ne fait certes pas bon s'appeler Mohammed pour louer un logement, prendre un crédit, trouver un travail ou passer à la télévision en prime time).

D'un autre côté, ce texte va les agacer. D'abord parce qu'on parle en leur nom avec un discours d'une radicalité qu'ils sont sans doute loin de partager tout à fait. Ensuite parce que ce texte leur répète qu'ils ne sont pas des Français comme les autres et, partant, les dépossèdent de leur qualité de Français alors même qu'ils ont l'impression de déployer tous les efforts imaginables pour être reconnus comme des citoyens à part entière. Enfin parce que la France est leur pays et qu'il est toujours douloureux d'en entendre dire du mal.

En vérité, les enfants de l'immigration post-coloniale ont besoin d'entendre une autre voix que celle de leurs faux amis qui, sur le mode du discours compassionnel, les enferment dans un ghetto identitaire qui suinte le ressentiment et la rancœur.

L'incrimination victimaire

Angélisation des uns, enfermés dans un statut d'éternelles victimes, et démonisation de l'autre. Ainsi fonctionne ce que Régis Debray propose d'appeler l'« incrimination victimaire » [1] qui, dans le cas qui nous intéresse, conduit à imputer l'origine de tous les problèmes que traversent « les personnes issues de l'immigration post-coloniale » à la société et à l'Etat français et à leur « passé-présent colonial ».

Ce double mouvement de victimisation/diabolisation repose sur une thèse qui a le vent en poupe.

La thèse du continuum colonial

« La France a été un Etat colonial […] La France reste un Etat colonial ! » Le postulat du continuum colonial tient en ceci : en dépit des ruptures induites par les décolonisations, le colonialisme n'est pas mort. Il a été domestiqué, internalisé.

Outre le procédé malhonnête qui consiste à inverser les rôles en faisant passer les « autochtones » (c'est-à-dire les indigènes au sens propre du terme si les mots ont encore un sens) pour les colonisateurs et les « immigrés » pour les indigènes (a-t-on jamais vu une métropole coloniser son propre territoire ?), l'idée selon laquelle il existerait un « racisme républicain » [2] plus nocif – car plus insidieux – que tous les autres, est historiquement et moralement purement mensongère. A cet égard, il est plutôt cocasse de constater que ceux qu'irritait à juste titre le premier ministre israélien Ariel Sharon lorsqu'il tentait de faire passer la France pour un pays à « l'antisémitisme sauvage », considèrent en revanche que le racisme à l'égard des « immigrés » n'y est pas l'exception mais la règle.

Qu'un regard condescendant, qui n'a d'ailleurs pas épargné les rapatriés d'Algérie, continue de persister à l'égard des « Arabes » est un fait. Que la permanence d'un imaginaire colonial se manifeste à travers un « racisme angélique » (Gaston Kelman) consistant à renvoyer les populations issues de l'immigration post-coloniale (et tout particulièrement les Noirs et les Arabes qui continuent d'être largement victimes des clichés racistes) à leurs origines, est une évidence. Soutenir, en revanche, que cet imaginaire colonial – qu'il convient par ailleurs de relativiser tant celui-ci tend à s'estomper jusqu'à disparaître complètement chez les nouvelles générations – transparaît à travers un racisme d'Etat qui conditionnerait toute politique d'intégration, est une mystification totale.

Les origines « républicaines » du colonialisme

Celle-ci trouve son fondement avec la thèse de l'identité originelle entre République et colonialisme. Or, la République n'est pas plus consubstantielle au colonialisme qu'elle ne l'est à la révolution industrielle et les deux derniers siècles montreraient plutôt qu'il y a exclusion réciproque entre l'une et l'autre.

La colonisation fait partie des errements de la France moderne. La République y a contredit tous ses principes. C'est malgré la liberté, l'égalité et la fraternité qu'elle inscrivait à ses frontons qu'elle a colonisé [3] et si le discours sur la « mission civilisatrice » de la France (Jules Ferry) a pu recouvrir les crimes coloniaux, il a également fourni son socle de légitimé aux luttes d'émancipations consécutives.

Or, il ne s'agit pas pour nos pétitionnaires de reconnaître cette part de complexité inhérente à toute expérience historique.

« La République, voilà l'ennemi ! »

Ainsi que l'écrit François Darras dans l'hebdomadaire Marianne, « ce qui, de bout en bout, est stigmatisé, assimilé à l'esclavagisme, ce n'est ni la monarchie qui pratiqua la traite des Noirs, ni l'Empire qui rétablit la servitude, ni le capitalisme qui exacerbe les discriminations ethniques et sociales, qui ghettoïse les populations venues d'ailleurs, mais, obsessionnellement, l'ignoble République » [4].

La véritable motivation des auteurs de ce texte est de jeter le discrédit sur l'idéal républicain, « universalisme abstrait » (Vincent Geisser) réduit à un « nationalisme arc-bouté au "chauvinisme de l'universel" » ! Parce que la République incarnée ne correspond pas à la République idéelle, on nous invite à jeter le bébé avec l'eau du bain.

Que la République soit un mythe, on en convient. Mais c'est un « mythe sage ». Et c'est au nom de cet invisible à majuscule qu'on a – liste non exhaustive – aboli l'esclavage (par deux fois, en 1794 et en 1848) ; qu'on a rendu l'instruction gratuite, laïque et obligatoire ; qu'on s'est battu pour Dreyfus ; qu'on a barré la route aux ligues d'extrême droite, combattu la barbarie nazie et lutté contre Vichy ; qu'on a créé la Sécurité sociale ; qu'on a, enfin, décolonisé. D'ailleurs, la Vème République n'a-t-elle pas été baptisée par les accords d'Evian ? Sa raison d'être n'est-elle pas, justement, l'acceptation réaliste et pragmatique de la décolonisation ?

L'outrance des propos

A l'appui de leur démonstration, les auteurs de ce texte sont prêts à tout, quitte à sacrifier le sens des réalités et les scrupules intellectuels – ramenés à d'inutiles politesses méthodologiques. Ne reculant ni devant la virulence sémantique, ni devant le raccourci mensonger (« Le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s'y réduire, la politique coloniale ») ou le travestissement de la réalité historico-politique (« [l'armée française] se conduit en Côte d'Ivoire comme en pays conquis »), ils élèvent la caricature au rang de mode d'expression à part entière [5].

L'héritage sartrien

Ce texte parle la langue classique de l'anticolonialisme sartrien : la métaphore de la « gangrène coloniale » ; le thème de la sous-humanité (« Il faut en finir avec les institutions qui ramènent les populations issues de la colonisation à un statut de sous-humanité ») et de la déshumanisation (« Nos parents, nos grands-parents ont été mis en esclavage, colonisés, animalisés ») ; enfin, le thème central de l'indigénat (« les populations des "quartiers" sont "indigénisées" » ; « la figure de l'"indigène" continue à hanter l'action politique, administrative et judiciaire ») tel que théorisé par Sartre dans sa préface aux Damnés de la terre [6], texte qui, selon Raymond Aron, « pourrait figurer dans une anthologie de la littérature fascisante » [7].

Les nouveaux habits de la radicalité progressiste

Mais ce que l'on n'aurait pas pu trouver chez Sartre, ce sont les thèmes désormais traditionnels du néo-progressisme (ou le « néo- » est un « pseudo- ») : l'assimilation de la laïcité républicaine à un péremptoire et définitif « racisme d'Etat » (« discriminatoire, sexiste, raciste, la loi anti-foulard est une loi d'exception aux relents coloniaux ») ; le sans-frontièrisme post-national qui rend scandaleusement colonialiste le fait qu'« on refuse le droit de vote à ceux qui ne sont pas "français" » ; la discrimination positive (« il est urgent de promouvoir des mesures radicales de justice et d'égalité qui mettent un terme aux discriminations racistes dans l'accès au travail, au logement, à la culture et à la citoyenneté ») s'appuyant sur la critique marxiste des « droits formels » [8] (« La République de l'Egalité est un mythe ») ; la « lepénisation des esprits » (« la gangrène coloniale s'empare des esprits » ; « cette offensive réactionnaire s'empare des cerveaux ») ; le tabou touchant à la reconnaissance d'une judéophobie d'origine arabo-musulmane (« on tente d'opposer […] les Juifs aux "Arabo-musulmans" et aux Noirs. Les jeunes "issus de l'immigration" sont ainsi accusés d'être le vecteur d'un nouvel antisémitisme »)…

La doctrine Jdanov du néo-progressisme

On est prévenu : « Attribuer le monopole de l'imaginaire colonial et raciste à la seule extrême droite est une imposture politique et historique. L'idéologie coloniale perdure, transversale aux grands courants d'idées qui composent le champ politique français ». L'indigence d'une telle assertion appelle la paraphrase rectificative suivante : attribuer le monopole de la pensée totalitaire à la seule extrême droite est une imposture politique et historique. La pensée manichéenne, qui dissout les problèmes dans les salauds, perdure à travers le néo-progressisme, en dépit des errements passés (stalinisme, castrisme, maoïsme)…

« Pour ces mêmes raisons, lit-on dans « l'Appel des indigènes », nous sommes aux côtés de tous les peuples (de l'Afrique à la Palestine, de l'Irak à la Tchétchénie, des Caraïbes à l'Amérique latine...) qui luttent pour leur émancipation, contre toute les formes de domination impérialiste, coloniale ou néo-coloniale ». Voilà formulée, dans sa glaciale simplicité, la doctrine Jdanov du néo-progressisme : le monde se divise en deux camps, celui de la lutte anticoloniale émancipatrice et celui de la domination, de l'impérialisme, du racisme et de l'exploitation. Dans cette conception du monde, il n'y a que deux types d'hommes : des « progressistes » et des « réac's ». Approche binaire qui exclut la capacité à penser le tragique que renferme tout épisode historique et promet encore de beaux jours à l'instrumentalisation de la mémoire.

Des nouveaux réactionnaires aux nouveaux racistes…

Précisément, les auteurs de ce texte identifient leurs adversaires politiques, les « républicains », aux ennemis du genre humain. Car ce n'est pas l'extrême droite qui est ici prise pour cible, mais bien les républicains, assimilés à des « agents de la "pensée" bushienne » (sic), en laissant entendre – mensonge éhonté – que Max Gallo, Alain Finkielkraut ou Pierre-André Taguieff [9] seraient des suppôts du Grand Satan ! Ils recycleraient « la thématique du "choc des civilisations" » à travers leur dénonciation du « communautarisme » (terme qui paraît si douteux à nos pétitionnaires qu'ils prennent soin de l'encadrer de guillemets). Au passage, on est fondé à se demander pour quelles raisons Tariq Ramadan figure parmi les signataires de l'Appel, lui qui recommandait chaudement à ses disciples la lecture du livre de Huntington (livre « visionnaire » qui avait compris que l'heure était au « face à face des civilisations », le « renouveau islamique » permettant de résister à l'« occidentalisation du monde » [10]) ?

Quoi qu'il en soit, le « colonialisme post-colonial » français, avatar régional de l'impérialisme yankee, relayerait la politique des néo-conservateurs de l'administration Bush. Comprenne qui pourra…

L'anticolonialisme démonologique rejoint ici la théorie du complot, cette « offensive réactionnaire » présentant les caractéristiques classiques du mythe conspirationniste telles que dégagées par Raoul Girardet [11].

On découvre ainsi qu'« une frange active du monde intellectuel, politique et médiatique français » pratique la dissimulation (« tournant le dos aux combats progressistes dont elle se prévaut »), se rend insaisissable (« frauduleusement camouflée sous les drapeaux de la laïcité, de la citoyenneté et du féminisme »), a une influence démesurée (« [elle] s'empare des cerveaux et reconfigure la scène politique. Elle produit des ravages dans la société française ») et s'insinue partout (« Déjà, elle est parvenue à imposer sa rhétorique au sein même des forces progressistes, comme une gangrène »). En d'autres termes, les républicains sont, à proprement parler, une vermine qu'il faut s'empresser d'éradiquer.

Intégrer les intégristes

Mais cette diabolisation des républicains remplit une autre fonction : dès lors que la gangrène du néo-colonialisme menace la gauche elle-même, la gravité du péril légitime le recours aux rapprochements les plus douteux. Elle dédouane ainsi les néo-progressistes de leur alliance avec les islamistes et délivre un brevet de progressisme à ces derniers !

Les multiples précautions de langage et les ambiguïtés entretenues tout au long de ce texte pourtant si virulent révèlent d'ailleurs la volonté des auteurs de ne pas froisser leurs amis intégristes (« Sous le vocable jamais défini d'"intégrisme", les populations d'origine africaine, maghrébine ou musulmane sont désormais identifiées comme la Cinquième colonne d'une nouvelle barbarie qui menacerait l'Occident et ses "valeurs" »). Comme le note opportunément Leïla Babès, « il est tout de même étonnant que [la dénonciation de l'application du statut personnel aux femmes d'origine maghrébine et sub-saharienne] ne soit nullement accompagnée d'un positionnement clair en faveur des valeurs qui accompagnent tout naturellement ce dysfonctionnement : l'égalité des sexes, et l'ensemble des valeurs laïques. Mais on comprend que cela risque de faire apparaître au grand jour les contradictions inhérentes à ce front du refus et du ressentiment, que le seul moyen de surmonter est l'usage du langage de la confusion » [12].

Attiser le ressentiment et la défiance réciproque

Ils sont nombreux les Français de la deuxième ou troisième génération qui se sentent les laissés pour compte du pays, abandonnés par la République malgré les beaux discours.

Ce texte leur dit que non seulement il n'est pas souhaitable qu'ils s'intègrent (s'intégrer c'est trahir !), mais qu'au fond, toute intégration est vaine car le racisme structurel de la société française et de son Etat républicain les condamnent à demeurer des citoyens de seconde zone.

Les autres, les « gaulois » (selon l'expression de Laurent Lévy), penseront que les « immigrés » aux noms de qui s'exprime ce texte, sont encore plus impudents et ingrats qu'ils ne l'imaginaient et qu'au bout du compte, ils resteront peut-être, en effet, définitivement étrangers à la France puisqu'ils se révèlent incapables d'adhérer aux valeurs républicaines qu'ils confondent avec on ne sait quel « néo-colonialisme ».

Bref, ce texte vient souffler sur les braises de la rancœur mutuelle, prenant le risque de la transformer en affrontement [13] pur et simple.

L'ethnicisation de la question sociale

La Marche des indigènes est ouverte à qui veut la rejoindre ? Hypocrisie. En vérité, cet appel soude les contours d'une lutte identitaire, isolant les « descendants de colonisés » du reste du mouvement social. Réduite à la problématique d'un néocolonialisme totalement fantasmé, la question sociale est ethnicisée. En effet, des « victimes de l'exclusion sociale et de la précarisation », on en rencontre également qui ne sont pas « d'origine africaine, maghrébine ou musulmane », et ailleurs que dans les banlieues. Ainsi, ce texte contribue à affaiblir les rangs de tous ceux qui luttent contre l'exclusion, le chômage et la précarité en divisant ceux qui sont « issus de l'immigration » et les autres, dont la détresse est complètement exclue du texte. Une aubaine pour le populisme d'extrême droite qui trouve dans les initiateurs de cet Appel les alliés objectifs de son programme « national-communautariste » (Pierre-André Taguieff).

Les mots sont importants

Partant d'un diagnostic erroné de la situation, nos pétitionnaires se racontent et nous racontent des histoires. Ils se payent de mots. Or, écrit Régis Debray, « parler le langage de la guerre pour ne pas faire la guerre, c'est perdre beaucoup de respects à la fois : celui qu'on doit aux militants des autres pays qui se trouvent effectivement aux prises avec le fascisme, l'oppression, la torture, car en volant leur langage, qui n'est pas pour eux un luxe mais un outil, on en dévalue les signes, et on ruine à terme toute solidarité à leur égard (qui suppose d'abord la perception des différences réelles dans les degrés d'oppression). Celui qu'on doit à ceux auxquels on s'adresse sur place et dont on parle. C'est perdre enfin le respect de soi-même. Mission accomplie » [14].

Définitivement, les mots sont importants…

Notes

[1] L'expression est empruntée à Régis Debray in Haïti et la France. Rapport au ministre des Affaires Etrangères, La Table ronde, 2004. Lire le rapport en ligne sur le site de la documentation française

[2] Cf. Pierre Tévanian, Le racisme républicain. Réflexions sur le modèle français de discrimination, L'esprit frappeur, 2002.

[3] On omet à cet égard trop souvent l'anticolonialisme de Georges Clemenceau qui, à propos de la conquête de Madagascar, s'exclamait : « Races supérieures ! Races inférieures ! C'est bientôt dit ! Pour ma part j'en rabats singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d'une race inférieure à l'Allemand…Race inférieure les Hindous ? Race inférieure les Chinois ? Non ! Il n'y a pas de droit des nations dites supérieures sur les nations inférieures. N'essayons pas de revêtir la violence du nom hypocrite de civilisation. […] Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui n'est pas autre chose que la proclamation de la primauté de la force sur le droit ; l'histoire de France depuis la Révolution est une vivante protestation contre cette inique prétention » (Discours à la Chambre, 1885).

[4] François Darras, « Et maintenant, les nouveaux racistes ! », Marianne, n° 410, 26 février au 4 mars 2005. (lire sur le site Lutte contre l'obscurantisme)

[5] « dans le débat français […], on parle de "communautarisme" […] dès que plus de trois arabes se retrouvent ensemble » ; « l'intégration est la croyance que devraient acquérir les descendants de colonisés qu'eux aussi, ont des ancêtres gaulois » ; « les islamistes, intégristes, etc. [seraient ceux qui] refusent obstinément de manger du jambon, se rendent dans des mosquées (quelle horreur !), et certaines des femmes de cette catégorie vont jusqu'à porter un foulard qui cache leur chevelure », in Alix Héricord, Sadri Khiari, Laurent Lévy, « Indigènes de la République, réponses à quelques objections... », oumma.com, 25 février 2005.

[6] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961.

[7] Raymond Aron, « Mon petit camarade », L'Express, 18 avril 1980.

[8] …critique qui, si elle n'a pas dit son dernier mot, ne peut être le dernier mot du progressisme.

[9] Cf. Alix Héricord, Sadri Khiari, Laurent Lévy, « Indigènes de la République… », art. cit.

[10] Cf. Caroline Fourest, « L'OPA de Tariq Ramadan », ProChoix, n° 30, automne 2004, pp. 48-49 (entretien paru dans Charlie Hebdo du 10 novembre 2004).

[11] Cf. Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, 1990.

[12] Leila Babès, « Le conglomérat des opprimés de père en fils », mmlf.org, 30 janvier 2005.

[13] Si la France demeure effectivement une puissance coloniale, ne convient-il pas alors d'utiliser contre elle les méthodes qui ont fait leurs preuves jusqu'à présent (guérilla, terrorisme, assassinat politique) ?

[14] Régis Debray, Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, François Maspero, 1978.


REMARQUE : cette polémique est intéressante dans la mesure où, quelle que soit la position idéologique que l'on prenne, elle montre bien qu'il y a un problème ou, plutôt, des problèmes – à commencer par le fait qu'un certain passé a du mal à passer, et qu'ensuite trop de choses ont été refoulées. Cela nous renvoie au titre évocateur d'un recueil d'articles publié sous la direction de Nacira Guénif-Souilamas : La république mise à nu par son immigration, aux éditions La fabrique, Paris, 2006. Effectivement, de nos jours, pour de multiples raisons – et les motifs d'ordre économique ne devraient pas être oubliés – il y a un réel malaise. Quant au livre de Nacira Guénif-Souilamas et alii, il serait bon que vous le lisiez. Plus que bon ! Nécessaire. Impératif !


 

publié dans : LA "QUESTION NOIRE" par alain laurent-faucon
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Il suffit d'écouter celles et ceux qui font de la politique ou qui travaillent dans les médias pour éprouver un réel plaisir à lire le tout petit livre d'Eric Hazan, LQR - La propagande du quotidien, aux éditions Raison d'Agir, Paris, 2006. Et si nous en parlons aujourd'hui, c'est parce que nous entrons dans une période de "glaciation intellectuelle" au cours de laquelle les glissements sémantiques, sous la double pression du néo-libéralisme et du populisme, vont de plus en plus obscurcir la réalité. Comme le suggère la quatrième de couverture de l'ouvrage : "la LQR substitue aux mots de l'émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission".

Concernant la LQR, voici deux articles de presse d'autant plus intéressants qu'ils montrent que, même si la "langue des médias et des politiques" existe, il est possible de dénoncer le système. Ce qui prouve deux choses, soit que le système n'est pas complètement verrouillé, soit qu'il s'autorise des plages de désordre afin de mieux s'imposer - ce qui rejoindrait les subtiles analyses d'Edgar Morin sur les relations ordre / désordre.


 
 DOSSIER DE PRESSE

 


"La fonction de la LQR est de masquer le réel”

Propos recueillis par Véronique Brocard et Catherine Portevin - Télérama n° 2938 - 4 mai 2006

L’écrivain Eric Hazan fustige la “langue de la Ve République”. Euphémismes et néologismes brumeux permettent à “l’élite” d’endormir “les exclus”.


L’homogénéité de la presse, cette impression d’eau tiède que tout lecteur en retire, serait-elle une question de langage ? De mots creux en expressions prêtes à penser, toute une panoplie sert à endormir la vigilance du citoyen. Pour l’écrivain et éditeur Eric Hazan, cette langue est à la fois le reflet et la cause de la « pensée unique », qu’il appelle carrément « la propagande du quotidien ». Et qu’il analyse dans un petit livre cruel (1).

TÉLÉRAMA : Qu’est-ce que la LQR ?

ÉRIC HAZAN : C’est la lingua Quintae Respublicae (langue de la Ve République), ainsi appelée en hommage au travail de Victor Klemperer, qui avait observé la langue du IIIe Reich et l’avait baptisée LTI, lingua Tertii Imperii (2). Il n’est évidemment pas question d’établir une équivalence entre la langue de notre régime actuel avec celle imposée par les services du Dr Goebbels, mais on constate des mécanismes identiques : toutes deux sont déversées sans qu’on s’en rende compte et s’imposent par répétition. La montée en puissance de la LQR coïncide avec le triomphe du « néolibéralisme » – déjà un mot de cette novlangue (néo, c’est nouveau, libéralisme, c’est liberté, tout ça pour ne pas dire « capitalisme »). C’est la fin des années 80, la chute du mur de Berlin, la déréglementation des marchés financiers.

TÉLÉRAMA : Donnez-nous quelques exemples de LQR…

ÉRIC HAZAN : Ils sont innombrables. Un des ressorts de la LQR est l’emploi d’euphémismes. Il y a ceux qui font rire depuis longtemps – les infirmes devenus des handicapés, les femmes de ménage des techniciennes de surface, etc. Ceux qu’on a moins remarqués : ainsi il n’y a plus de pauvres, mais des gens de condition modeste ; les opprimés ont également disparu. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a plus d’oppresseurs : s’il existait des oppresseurs, il y aurait de la lutte des classes, et cela voudrait dire qu’il existe des classes (on préfère « couche », « tranche », « catégorie »). Tout ce vocabulaire est gommé. Mais comme la misère est devenue trop visible pour qu’on puisse la nier, on a trouvé un mot formidable pour la désigner, typique LQR : les « exclus ». Opération rentable, puisqu’un « exclu » l’est toujours un peu par sa faute. Ou par manque de chance. Remplacer les opprimés par les exclus, c’est remplacer la lutte pour la justice sociale par l’humanitaire.

TÉLÉRAMA : Ces mots sont-ils inventés et utilisés de façon consciente ?

ÉRIC HAZAN : Cette langue n’est pas la conséquence d’une politique déterminée. Il n’y a pas de complot, pas de « décideurs » qui se réunissent et se disent : cette semaine on va lancer « exclusion », « transparence », la semaine prochaine on lancera « diversité » et « gouvernance ». La LQR est dominante seulement parce qu’elle est pratiquée et répandue par un grand nombre de personnes très variées. Très variées, j’insiste : cela va du directeur de com de la RATP à un juge antiterroriste, en passant par un membre du cabinet du ministre de l’Agriculture, un chroniqueur de France Culture, un enquêteur d’un institut de sondages ou un créatif de pub. Ces gens-là ont tous en commun de sortir des grandes écoles où on leur a enseigné qu’ils étaient « l’élite ». Encore un mot de la LQR, l’élite : pour ne pas dire « classe dominante », on préfère un terme « objectif ». L’élite, c’est objectivement les meilleurs. Il y a quelque temps encore, personne n’aurait pensé à utiliser ce mot pour désigner l’oligarchie. On ne dit jamais que Lagardère ou Dassault sont des oligarques, ce qu’ils sont évidemment. Cette désignation est exclusivement réservée aux Russes. Comme pour toutes les novlangues, la fonction de la LQR est de masquer le réel.

TÉLÉRAMA : Comment se débrouille-t-elle pour parler des banlieues ?

ÉRIC HAZAN : C’est dans ce domaine qu’elle est le plus inventive pour rendre acceptable et neutre le racisme ordinaire. On parle des « jeunes issus de l’immigration » (ce qui veut dire qu’ils sont noirs ou arabes), qui habitent des « quartiers sensibles » (sans qu’on définisse cette sensibilité) et appartiennent à un univers « arabo-musulman », expression née après le 11 Septembre. On parle aussi d’émeutes et de violence en banlieue, en se gardant bien de jamais prononcer le mot trop politique de « révolte ». De l’autre côté, il y a les « Français de souche », qu’on oppose à des « immigrés de troisième génération ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Combien de générations faut-il pour faire souche ?

TÉLÉRAMA : Quelle est la responsabilité de la presse dans le développement de cette langue ?

ÉRIC HAZAN : Elle est un agent créatif et un amplificateur. Les journalistes, qui se lisent entre eux très attentivement, reprennent consciemment ou inconsciemment des formules, si bien qu’elles prolifèrent. Le temps où la presse était un contre-pouvoir est vraiment passé. Je ne sais pas dans quelle mesure il faut y voir une conséquence de la concentration capitaliste ou du recrutement des jeunes journalistes, toujours est-il qu’aujourd’hui un article qui dérange se fait rare. Moins sur Internet.

TÉLÉRAMA : Quel est le mot le plus tabou de la LQR ?

ÉRIC HAZAN : « Guerre civile ». La LQR, qui est un formidable agent du maintien de l’ordre, fait en sorte que la guerre civile, du moins en France, reste à l’état de drôle de guerre ou de guerre froide. La presse, hypnotisée et hypnotisante, participe à cette opération de gommage du conflit. Si on est du côté des oppresseurs et des oligarques, on a intérêt à ce que rien ne change. Si on est de l’autre côté, faut voir…

(1) LQR, La propagande du quotidien, éd. Raisons d’agir, 126 p., 6 €.

(2) Entre 1933 et 1945, ce professeur juif chassé de l’université de Dresde tient un journal dans lequel il décrit la naissance et le développement d’une langue nouvelle, celle de l’Allemagne nationale-socialiste. Ce texte sera publié en 1947 sous le titre LTI.


« La langue de la Ve République masque le réel »

Chat – Le Monde / Télérama | Mis à jour le 09.05.06 |

L'intégralité du débat avec l'écrivain et éditeur Eric Hazan, auteur de "LQR, La propagande du quotidien", mardi 09 mai 2006. Un rendez-vous avec Télérama, en partenariat avec Le Monde.fr.

"Nous vivons dans une société de soft apartheid"

QUESTION : Dans Télérama, vous dites "le temps où la presse était un contre-pouvoir est vraiment passé". Vous croyez vraiment qu'aujourd'hui, les médias parlent une langue plus épurée qu'auparavant ?

ÉRIC HAZAN : Epurée n'est probablement pas le mot juste. Je pense qu'il y a une intériorisation de la censure. Il n'y a pas de censure au sens habituel du terme. Mais la plupart des journalistes ont intériorisé des règles qui se fixent et qui font que les choses dérangeantes, on n'en parle pas ou en utilisant le langage que j'ai essayé de décrire dans mon livre, la LQR, qui aplatit, anesthésie, qui crée le consensus. Il est très probable que la concentration capitaliste des grands journaux entre très peu de mains (si on fait Lagardère + Dassault, on a entre les deux tiers et les trois quarts de la presse étrangère) n'est pas étrangère à l'intériorisation d'un certain nombre de normes par les journalistes.

QUESTION : Qu'est-ce qui vous a décidé à écrire et à publier LQR maintenant ? Trouvez-vous que le formatage de la langue soit plus fort aujourd'hui qu'avant ?

ÉRIC HAZAN : Oui, le formatage va croissant. Et c'est une langue qui évolue à toute vitesse. Je prendrai deux exemples récents : la loi pour l'égalité des chances, c'est quand même formidable d'appeler ça comme ça, alors qu'en fait c'est une loi pour le démantèlement du droit du travail, une loi qui va envoyer des gamins de 14 ans à l'usine, dans laquelle était inclus le CPE qui, à l'évidence, n'était pas un élément de l'égalité des chances. Personne n'a relevé le caractère extravagant de cette dénomination, "loi pour l'égalité des chances". De même, la loi qui est actuellement débattue à l'Assemblée ne va pas s'appeler "loi pour la répression de l'immigration et le démantèlement du droit d'asile", elle va s'appeler "loi pour une immigration choisie". C'est quand même beaucoup plus joli. C'est de l'euphémisme à l'état pur.

QUESTION : Pourquoi, d'après vous, la presse se priverait-elle d'employer une langue