VISAGES DE LA PAUVRETÉ - LES DÉCHETS HUMAINS

Publié le par alain laurent-faucon - alf - andéol

 

Il faut lire et relire les ouvrages de Crozier pour comprendre le phénomène des bureaux, les pesanteurs et les incohérences administratives, le rejet des usagers par les bureaucrates ; et il faut lire et relire les travaux de Zygmunt Bauman, notamment Vies perdues – La modernité et ses exclus.

Dans cette étude, l’auteur note que le « rebut est le côté sombre et honteux de toute production » et que toute forme d’organisation sociale implique des rebuts, des déchets, à cette terrible nuance près : ces déchets sont également des déchets humains, celles et ceux qui ne sont plus rentables, qui bénéficient des minima sociaux, c’est-à-dire toute cette « population en surnombre d’êtres qui ne peuvent rien faire de leur existence ». Rejetés, exclus, ils sont à peine tolérés, et sont traités comme des déchets humains.

 

LES VISAGES DE LA PAUVRETÉ

 

Plutôt que de parler de pauvreté ou de précarité, Robert Castel préfère employer le terme, plus appropriée sociologiquement, de « désaffiliation sociale ». Effectivement, cette notion décrit mieux ce qui se passe sur le terrain de la misère au quotidien, des fins de mois difficiles, des difficultés pour se loger, avec, à la clef, les factures impayées, les commandements d'huissiers de justice, la perte de confiance en soi et le non respect des autres à l'égard de celles et ceux qui sont devenus des gens de peu, des nécessiteux, des « rebuts » comme l'écrit Zygmunt Bauman (Vies perdues. La modernité et ses exclus, éd. Payot & Rivages, Paris, 2006).

Mais ces mises au point effectuées, l'expression « visages de la pauvreté » a ceci d'essentiel qu'elle met des visages sur cette « désaffiliation sociale » dont la pertinence « sociologique » n'a d'égale que sa froideur humaine et existentielle. Et cette part d'humanité qui transparaît dans les visages, fussent-ils ceux de la misère, rappelle, à la société comme aux politiques, que le pauvre, le précaire, le RMiste, le SDF, le petit vieux avec le minimum vieillesse ne sont pas uniquement des « problèmes », des « charges sociales », des statistiques qu'il faut à tout prix maîtriser pour des raisons socio-politiques : la crasse, la marge, l'échec, ça fait désordre quand ça devient visible. Surtout quand on se veut démocrate et qu'on n'a de cesse de rappeler que la douce France est le pays des droits de l'homme.

Mais il faut tout de suite poser les questions qui fâchent dès qu'il est question des droits de l'homme, de l'humain : de quels hommes s'agit-il ? Des immigrés ? Des sans-papiers ? Des SDF ? Des laissés pour compte de l'économie de marché, des RMistes, des vieux, etc. ? Bien sûr que non ! La preuve ? Tous ces gens-là sont stigmatisés, montrés du doigt : ne sont-ils pas des parasites, des profiteurs, des fainéants, qui ne font pas partie de la France, la vraie, celle « qui se lève tôt », qui n'ont pas compris qu'il faut « travailler plus pour gagner plus » ? « Salauds de pauvres ! », disait déjà Coluche.

Et Zygmunt Bauman de rappeler : « le rebut est le secret sombre et honteux de toute production ». Les pauvres ou, plutôt, les précaires (observez le subtil glissement sémantique), apparaissent, dans nos sociétés de marché, comme des « déchets humains », des êtres incapables de se prendre en mains, qui ne font rien de leur existence. Les précaires, les chômeurs, les « fins de droit » font partie de cette population inutile, « en surnombre » - d'où leur stigmatisation par certains courants politiques et certains décideurs économiques : ce sont des « incapables », des gens qui n'ont plus leur place, qui ne peuvent pas évoluer ; d'où, également, le discours d'ordre public qui accompagne, entretient cette défiance et qui joue sur les « peurs sécuritaires ». Le précaire, le chômeur, l'immigré, voilà le danger : ce sont les nouveaux barbares, les nouvelles classes dangereuses – cf. dossier mis en ligne sur le blog : Le peuple ! Quel peuple ?

Mais arrêtons-nous sur cette autre remarque de Zygmunt Bauman :
 

« Les problèmes de déchets humains et de leur mise au rebut pèsent toujours plus lourdement sur la culture moderne, consumériste et fluide, de l'individualisation. Ils saturent tous les secteurs les plus importants de la vie sociale, tendant à dominer les stratégies de vie et à colorer les activités les plus importantes de la vie, les amenant à générer leurs propres déchets sui generis : relations humaines mort-nées, impropres, invalides ou non viables, portant aussitôt la marque de la perte imminente. »

 

 

LA DIGNITÉ NE SE NÉGOCIE PAS

 

 

Que constate-t-on avec les bureaux, si ce n’est ce désir malsain ou cette intentionnalité perverse à vouloir réduire à un état de servitude volontaire les sans-dents, les gueux, les gens de peu, les minima sociaux. Ils n’ont plus de visages humains : ce sont des statistiques, des charges pour la société, un coût, des choses, en un mot : ce sont des minima sociaux.

Les pauvres doivent se taire et personne ne s’intéresse vraiment à eux, surtout quand ils sont devenus des petites vieilles et des petits vieux.

C’est toujours après les tendresses que l’on fait les pires saloperies, écrivait déjà Céline – et il faut se méfier des bonnes consciences de gauche, de tous ces "indignés" (sic) qui font le jeu des pouvoirs en se donnant des allures de révolutionnaires ... mais en charantaises. Il y a quelque chose d’obscène chez ces gens-là : ils oublient que la dignité ne se négocie pas.

 

UN DÉBAT TOUJOURS D'ACTUALITÉ

 

Souvenez-vous de ce vieux débat toujours d’actualité : l’État au service du public (école du service public de la faculté de Bordeaux avec Léon Duguit) ou l’État puissance publique (école de la puissance publique de la faculté de Toulouse avec Maurice Hauriou).

De nos jours, l’État est pensé comme puissance publique au service d’un isolat social, cette triangulation oligarchique qui en contrôle les rouages : hauts fonctionnaires et technocrates / Medef, transnationales et finance / politiques et institutions au service du néolibéralisme.

 

 

PAUVRETÉ + EXCLUSION = MISÈRE

 

 

Grâce à la philosophe Avital Ronell et à l’écrivain Robert Musil, nous savons que la bêtise est une catégorie philosophique ; il y aurait même une « bêtise intelligente » nous dit Musil – et l’on peut, à juste titre, se demander si les journalistes, les politiques et les bureaucrates participent de cette catégorie philosophique tout en étant englués dans l’ignorance ou la paresse intellectuelle et l’absence de discernement.

Pour mémoire, rappelons que c’est la conjonction de la pauvreté (approche monétaire de la situation personnelle, les revenus ou l’absence de revenus, etc.) et de la précarité (ces états de déséquilibres et d’incertitudes liés aux conditions de vie, de travail, etc.) sans oublier leurs conséquences quasi immédiates et trop souvent inéluctables, à savoir l’exclusion - qui engendrent la misère, cet au-delà de tout, ce vertige au-delà des vertiges.

 

Pour celles et ceux qui passent l'épreuve de culture générale, il faut prendre conscience de tous ces dysfonctionnements et autres violences.  Sur le Net, il est une étude effectuée par Christian LOISY et mise en ligne, que je vous invite à consulter, même si elle date de 2000. Vous aurez au moins les définitions et les concepts concernant la pauvreté (monétaire, absolue, administrative, relative, subjective, seuil de pauvreté, etc.), la précarité (qui se réfère à des facteurs ou des processus pouvant conduire à la pauvreté et à l'exclusion), enfin l'exclusion sociale (processus complexe aux dimensions multiples).

 

RÉFÉRENCES :

Travaux 2000 - Ministère du travail, de l'emploi et de la ...

Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion ...

 

 

 

Un syndrome de la précarité

 

Par Nicolas Duvoux , le 15 janvier 2010

Alors que les travaux sociologiques et philosophiques sur la souffrance sociale se multiplient, le psychiatre Jean Furtos jette un regard clinique sur les rapports entre santé mentale et précarité. Le syndrome d’auto-exclusion est présenté comme une pathologie de la précarité et consiste en une radicale réduction du fonctionnement psychique. Une leçon qui ne se limite ni à la psychiatrie, ni à l’étude de la précarité.

Recensé : Jean Furtos, De la précarité à l’auto-exclusion, Editions Rue d’Ulm, collection « La rue ? parlons-en ! », 2009. 58 p., 50 g., 5 euros.

Tout ce qui dispose le corps humain de telle façon qu’il puisse être affecté de plusieurs manières, tout ce que le rend propre à affecter de plusieurs manières les corps extérieurs, tout cela est utile à l’homme, et d’autant plus utile que le corps est rendu plus propre à être affecté de plusieurs manières et à affecter les corps extérieurs ; au contraire, cela est nuisible à l’homme, qui rend son corps moins propre à ces diverses fonctions. Spinoza, Ethique IV, 38.

L’ouvrage de Jean Furtos publié aux éditions rue d’Ulm, dans la collection La rue, parlons-en ! est issu de la conférence qu’il a prononcée lors de ce cycle de rencontres où praticiens, acteurs et chercheurs se rencontrent pour donner du sens à l’expérience vécue de la rue et de l’accompagnement de ceux qui y vivent.

Le sujet de sa conférence entre en écho avec de nombreuses recherches menées ces dernières années sur le thème de la souffrance sociale. Les années 1990 ont donné lieu ont développement de cette thématique et ont constitué le moment fondateur pour cette notion. Celle-ci est entrée dans le champ des sciences sociales notamment avec La misère du monde de Pierre Bourdieu et surtout le rapport d’Antoine Lazarus, Une souffrance qu’on ne peut plus cacher qui mettait face à face les souffrances des allocataires du RMI et des travailleurs sociaux en charge de leur suivi biographique. Cette préoccupation s’est d’une certaine façon étendue à la gestion institutionnelle et politique de la question de l’exclusion. Didier Fassin a parlé à ce sujet d’une « configuration sémantique compassionnelle » pour caractériser l’ensemble des termes, des dispositifs et des émotions autour desquelles la question de l’exclusion avait été régulée dans les années 1990. Ces dernières années, ce sont surtout les philosophes qui se sont emparés de l’investigation des effets de la précarité sur le psychisme humain. Les travaux d’Emmanuel Renault et de Guillaume Le Blanc ont mis l’accent sur le déficit de reconnaissance d’origine institutionnelle pour le premier et sur le défaut d’inscription dans les normes sociales des précaires pour le second. Dans un cas comme dans l’autre, les fondements d’une vie sociale normale sont ôtés aux individus par l’absence des supports sociaux, normatifs, psychologiques et politiques à laquelle conduit (condamne ?) la précarité.

L’intérêt de la contribution de Jean Furtos à cet ensemble de réflexions tient à l’écart que lui confère sa double position de praticien de la psychiatrie et d’acteur institutionnel autour des questions de santé mentale et de précarité. Loin de la sophistication parfois excessive des recherches philosophiques [1], le psychiatre s’intéresse à un effet particulier mais déterminant de la précarité sur le psychisme humain. Lorsque l’individu fragilisé ne peut plus maîtriser son fonctionnement psychique dans sa complexité, la précarité produit une réduction drastique de celui-ci. Sa démonstration comporte deux temps.

Des mots sur les maux

 

La pauvreté est une notion institutionnelle, liée à une mesure. Le stigmate s’y attache quand le mépris s’ajoute à la misère. Cependant, la pauvreté peut engendrer des formes culturelles, des mythes, de la musique. Historiquement, il est vrai que la pauvreté a été le terreau de nombreuses innovations d’ordre idéologique, politique ou esthétique. Robert Castel soulignait dans « Les marginaux dans l’histoire » [2] combien ceux qui n’avaient pu trouver leur place avaient été les hérauts de mode de vie et d’organisation politique alternatifs, le plus souvent envisagés sous l’angle de la subversion morale ou sociale par les sociétés de leur temps. De Lazarillo de Tormes au Neveu de Rameau, les marginaux ont suscité une fascination qui n’a pas laissé d’interroger le fonctionnement d’ensemble de la société, sans parler de la diffusion des musiques d’origine populaire comme le jazz ou le rap. En cela, elle se distingue de la misère, du dénuement absolu. C’est surtout par différence avec la précarité que la force d’intégration que peut recéler la pauvreté apparaît. « La différence entre la pauvreté et la précarité (pathologique) passe par l’apparition d’une méfiance généralisée » (p. 11).

Il y a d’abord la précarité « ordinaire », ou plutôt originaire, dont le modèle est la précarité du bébé qui dépend d’autrui pour survivre. Cette précarité fait surgir les relations. Lorsque les réponses physiques sont adéquates (aussi ténues soient-elles : Bowlby soulignait à quel point le visage froid – still face – de la mère face au sourire de son enfant pouvait être générateur de dépression infantile), cette précarité appelle la confiance.

La deuxième forme de précarité est celle de l’homme moderne dont l’existence ne repose sur aucun fondement stable et hétéronome. Elle fait partie de « la grandeur et de la difficulté de l’homme moderne » (p. 13).

Enfin, la troisième forme de précarité est celle, pathologique, qui est à la source du syndrome d’auto-exclusion. Elle est portée par le capitalisme financiarisé mondial. Même si l’auteur insiste sur l’amoralité des flux et des échanges marchands, la transformation de la temporalité et son « urgentification » apparaissent comme un processus destructeur des solidarités. Sous l’effet de cette atomisation, les individu perdent ce que l’auteur appelle les trois confiances :

- La perte de confiance en soi qu’il rattache aux pathologies du narcissisme.

- La perte de la confiance en autrui caractéristique des politiques sécuritaires qui produisent de l’altérité et du rejet de la différence

- La perte de la confiance en l’avenir.

Dans cette analyse, les sociétés précaires sont des sociétés obsédées par la peur de la perte,. On retrouve ici les accents de la critique faite par Robert Castel de l’inflation sécuritaire et de l’aversion totale envers le risque, qui se déploie dans les sociétés les plus sûres de l’histoire. La perte des sécurités, comme dans l’Argentine des années 1990, est à l’origine de la souffrance psychique d’origine sociale dont, selon Furtos, Freud parlait déjà en 1929 dans Malaise dans la civilisation.

Dans cette société précaire, le fait de savoir que l’on peut demander de l’aide et que l’on peut se débrouiller, même dans des situations difficiles, est un signe de santé mentale. Etre précaire au bon sens du terme, c’est être capable de demander de l’aide.

La « mélancolisation », ou le fait de ne plus y croire, est la deuxième modalité de la société précaire. Le syndrome du survivant illustre ce deuxième cas de figure : même les salariés qui ont échappé à un plan social ne croient plus dans l’avenir de leur entreprise ni dans le leur. Même s’ils résistent dans les faits, ils s’effondrent dans leur tête. La triple perte est opérée. Dans les cas les plus extrêmes, le syndrome d’auto-exclusion se développe.

L’auto-exclusion : syndrome de la précarité

 

Considéré comme un dysfonctionnement lié à des raisons psychiques qui serait le propre de l’homme, le syndrome d’auto-exclusion est « une forme d’auto-aliénation » :

Dans certaines situations d’exclusion, pour survivre, c’est-à-dire pour tenir debout à sa manière, le sujet humain est capable d’abandonner une partie de sa liberté et de s’auto-aliéner. C’est un phénomène moderne qui découle de l’émergence de l’individu, ce sujet capable de se considérer comme une entité indépendante du groupe humain. (p. 25)

Sur le plan clinique, le syndrome d’auto-exclusion est très proche de la schizophrénie déficitaire, de la dépression, de la démence, mais sans se confondre avec ces différentes pathologies. Plus précisément, « il s’agit d’un clivage serré avec déni : le moi n’est pas seulement coupé en deux : il est congelé » (p. 29). Ce syndrome se manifeste par trois signes dits de disparition. Le premier est l’anesthésie du corps. Ce phénomène bien connu chez les sans-abri dont l’insensibilité à des souffrances décrites comme intolérables dans d’autres environnements (ulcères, gangrènes, etc.) a souvent été soulignée. Les autres signes renvoient également à une forme d’auto-anesthésie mais qui concerne cette fois les émotions émoussées et la pensée inhibée.

En plus de ces signes de disparition, le syndrome d’auto-exclusion se manifeste par des signes paradoxaux. La relation thérapeutique négative d’abord. Le refus d’aide qui correspond à une incapacité à recevoir est une des épreuves les plus difficiles pour ceux qui interviennent auprès des personnes en grande difficulté sociale. Après ce paradoxe vient la rupture active des liens, l’abandon des relations. Cet abandon du monde conduit alors l’individu à se couper de lui-même. Ce devenir étranger à soi est caractérisé par des signes aussi divers que l’incurie à domicile, la négligence et la perte de la « bonne honte » dans les relations avec autrui. Tous ces signes sont des signes de « disparition de soi-même, de congélation du moi » (p. 34). L’intérêt de ce petit ouvrage qui, à l’instar des autres titres de cette collection, a su conserver la simplicité de l’oralité sans céder sur la précision, tient surtout à sa capacité à appréhender la dimension politique des pathologies de la précarité. Produit d’un environnement d’insécurité psychique et sociale globale, le syndrome d’auto-exclusion est une modalité proprement contemporaine de la souffrance sociale. L’exactitude du diagnostic clinique offre un complément très appréciable aux indispensables réflexions théoriques sur la souffrance sociale et sur les effets psychiques de la précarité.

Pour les acteurs qui interviennent auprès des populations qui connaissent ces grandes difficultés, la démarche propose un cadre intéressant pour comprendre des comportements qui resteraient sans cela erratiques, incohérents, irrationnels et en fin de compte moralement condamnables. Ainsi, la « congélation du moi » empêche d’accepter l’aide apportée. De même, les « rechutes » qui jalonnent si souvent les processus dits de « réinsertion » sont expliqués par la brutalité du processus de décongélation et la submersion de l’individu par l’afflux émotionnel qu’il provoque. Face à un trop-plein de vie, l’individu n’a d’autre recours que de se mutiler d’une partie de lui-même et de détruire tout ce qui avait été patiemment reconstruit.

Le syndrome d’auto-exclusion comme symptôme

 

À partir de ce diagnostic, l’auteur entreprend d’éclairer deux processus à l’œuvre dans les sociétés contemporaines, bien au delà des populations directement concernées par le syndrome décrit. Rappelons que celui-ci émerge dans le contexte global d’un affaissement de la temporalité vécue dans l’urgence d’une part et d’une précarisation des relations sociales qui ne doit pas se réduire à la précarisation socio-économique (même si les plus précaires au niveau socio-économique sont les premières victimes de la précarisation plus générale du lien social). Le premier aspect concerne la capacité à appréhender, à partir de ses manifestations très archaïques au niveau psycho-physiologique, le retrait comme la dernière stratégie possible pour ceux qui n’ont plus de marges de manœuvre dans le monde social. Qu’est-ce que le symptôme d’auto-exclusion sinon une rupture avec le monde qui se mue en rupture avec soi ? Alors que les populations les plus vulnérables, cibles d’actions publiques particulières, trouvent peu d’espaces (spatiaux et symboliques) pour donner un sens collectif à leurs situations vécues sur un mode individuel, la mise en évidence du retrait comme forme de résistance – aux conséquences dramatiques – ouvre des perspectives sur l’analyse des comportements de l’ensemble des populations assistées ou prises en charge. Le non- recours au droit dont on constate aujourd’hui toute l’importance apparaît comme une modalité moins extrême de refus par l’individu de l’aide qu’il ne peut supporter de recevoir.

Le deuxième enseignement, très général, que le lecteur retire de ce parcours, c’est que le syndrome d’auto-exclusion témoigne du fait que la réaction qu’exprime une réduction drastique de la complexité psychique, devenue intolérable, n’est que le pendant d’une modernité qui s’est dilatée spatialement tout en affaissant dans l’urgence la temporalité vécue des individus. L’analogie est ici possible avec les analyses qu’Anthony Giddens a pu faire du fondamentalisme dans le cadre de ses réflexions sur la modernité radicale. Tant au niveau individuel que macro-social, la réduction drastique de la complexité des ensembles humains apparaît comme le prix à payer pour le double processus d’élargissement spatial et d’affaissement temporel dans l’urgence apparemment sans limites dans lequel est engagé notre civilisation. En ce sens, le petit ouvrage de Jean Furtos contient une interrogation politique de grande ampleur.

Nicolas Duvoux, « Un syndrome de la précarité », La Vie des idées, 15 janvier 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Un-syndrome-de-la-precarite.html

NOTES :

[1] Cf. recension par François Dubet du livre d’Emmanuel Renault sur La vie des idées [2] Article de Robert Castel republié récemment dans La montée des incertitudes. Travail, protections, statut des individus, Paris, Seuil, 2009.


Dossier(s) :
La culture de la pauvreté


 

Couples, seniors, étrangers : les nouveaux visages de la pauvreté

 

Didier ARNAUD / 6 novembre 2014

Dans son rapport annuel, le Secours catholique constate une aggravation de la pauvreté des seniors, et en particulier des femmes. Les étrangers en grande précarité sont aussi de plus en plus nombreux.

Le Secours catholique publie ce jeudi son rapport annuel sur l’évolution de la pauvreté en France. En 2013, l’association a accueilli près d’1,5 million de personnes. La France compte aujourd’hui 8,5 millions de personnes monétairement pauvres. En dix ans, le nombre de pauvres parmi les pauvres, ceux qui disposent pour vivre de moins de 40% du niveau de vie médian, devrait passer de 1,4 à 2,3 millions, selon l’Insee. Cette année le Secours catholique s’est particulièrement intéressé à trois réalités : la pauvreté des seniors, des hommes seuls et la précarité énergétique.

En 2013, parmi les personnes accueillies par le Secours catholique, 69% sont de nouveaux contacts. La tranche d’âge la plus fragilisée est celle des moins de 20 ans. Le nombre d’étrangers en situation de grande précarité continue d’augmenter : ils représentent un tiers des personnes accueillies en 2013. L’association constate aussi une forte augmentation du nombre de couples avec enfants : plus 6% entre 2012 et 2013.

La paupérisation des seniors gagne du terrain. Les plus de 60 ans représentent aujourd’hui 8,5% des personnes accueillies, contre 5% en 2000. Parmi les seniors précaires, les femmes sont les plus touchées. Elles représentent 61% des personnes de plus de 60 ans rencontrées par le Secours catholique en 2013 – contre 58% en 2010 et 54% en 2003. Le revenu moyen des femmes est de 772 euros, soit 215 euros de moins que le seuil de pauvreté, alors que le taux de chômage des 55-64 ans atteint 72% en 2013.

Les hommes seuls représentent la population disposant des plus faibles revenus. En 2013, le Secours catholique a accueilli 141 000 hommes seuls. Ils vivent en moyenne avec 437 euros par mois, mais 28% d’entre eux n’ont aucune ressource. 60% sont français, 40% étrangers. Ils sont particulièrement isolés et victimes d’une grande exclusion pour la plupart : ce sont souvent des personnes à la rue, des migrants, des pères seuls.

Parmi les personnes accueillies au Secours catholique, le niveau de vie moyen s’élève à 515 euros, soit 17 euros par jour. 16% des ménages accueillis ne disposent d’aucune ressource. Ce sont pour la plupart des étrangers en situation irrégulière ou en attente de statut, mais aussi des jeunes de moins de 25 ans.

Avec des ressources aussi faibles, impossible de faire face aux dépenses comme le loyer, l’alimentation et l’énergie. Pour ceux qui ont du mal à payer leurs factures, près des deux tiers des impayés sont liés aux dépenses contraintes. Le premier poste concerne les dépenses d’énergie : les impayés liés aux factures de gaz et d’électricité ont fait un bond de 3% par rapport à 2012 et concernent 42% des personnes en situation d’impayés.

 

Selon une étude de l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale (ONPES) publiée vendredi...

Personne seule : 1.424 euros par mois pour vivre décemment

 

Une personne seule a besoin de 1.424 euros par mois pour vivre décemment. - Damien Meyer AFP

A.B. avec AFP

  • Publié le 06.03.2015

Un budget permettant de vivre décemment en logement social dans une ville moyenne serait de 1.424 euros pour une personne seule, et de 3.284 euros pour un couple avec deux enfants, évalue une étude de l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale (ONPES) publiée vendredi.

Le rapport annuel de l'Observatoire livre les résultats d'une recherche menée depuis trois ans pour évaluer les «budgets de référence», nécessaires pour «une participation effective à la vie sociale». Cette étude s'inscrit dans une réflexion menée au niveau européen, visant à déterminer «un revenu minimum décent».

Des budgets pour une vie décente

Avec l'aide d'experts et de citoyens, l'ONPES a ainsi élaboré des budgets de référence pour des ménages vivant dans les villes moyennes de Tours et Dijon.

Ils ont d'abord déterminé les paniers de biens et services relevant d'un besoin minimum: disposer d'une chambre pour chaque enfant de sexe différent et de plus de 6 ans, d'une chambre d'amis pour les retraités.

Avoir une voiture d'occasion, pouvoir partir en vacances (deux semaines par an pour les actifs avec enfants, une semaine pour les retraités et les actifs sans enfant), pouvoir pratiquer des activités culturelles et sportives, inviter des amis, offrir des cadeaux. Alimentation, habillement, soins et hygiène corporelle ont également été pris en compte.

Les budgets nécessaires à une vie décente, pour un ménage logé dans le parc social, ont ainsi été établis entre 1.424 euros pour une personne active seule (1.571 euros dans un logement du parc privé), et 3.284 euros pour un couple avec deux enfants (3.515 dans le privé).

Le budget nécessaire pour les familles monoparentales avec deux enfants est de 2.599 euros dans un logement social (2.830 dans le privé).

Les budgets de référence des retraités en couple sont de 2.187 euros (2.437 dans le privé), ceux des couples d'actifs sans enfant de 1.985 euros (2.133 dans le privé).

De faibles moyens pour les familles monoparentales

Ces budgets ont permis de déterminer la part des ménages qui sont en situation financière tendue. Ainsi, selon l'étude, les familles monoparentales sont soit pauvres (55%), soit disposent de moyens insuffisants pour vivre décemment (40%).

14% des retraités seuls sont pauvres, 45% en risque de restrictions.

Seuls 12% des couples d'actifs sans enfant sont dans cette situation (5% sous le seuil de pauvreté, 7% amenés à renoncer à certains biens et services jugés nécessaires pour vivre décemment). Il s'agit de la catégorie la moins en difficulté.

12% des couples avec deux enfants vivent sous le seuil de pauvreté, 24% doivent s'imposer des restrictions.

Le seuil de pauvreté se situe à 60% du niveau de vie médian (987 euros par mois).

 

 

Le rapport de l’ONPES 2014-2015

[6 mars 2015]

 

Les budgets de référence : une méthode d’évaluation des besoins pour une participation effective à la vie sociale

Le 9e rapport de l’ONPES est consacré aux résultats d’une recherche menée depuis trois ans avec le Crédoc et l’IRES pour évaluer les budgets de référence nécessaires pour une participation effective à la vie sociale. Il prend place dans le cadre de l’élaboration de références communes pour un revenu minimum décent au niveau européen.

Lire la synthèse

Lire le rapport

Lire l’étude du Crédoc et de l’IRES

 

 

 

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Sagesse Orientale 25/04/2015 15:25

Vraiment à lire des témoignages comme celui de Caroline, on déprime, vu que nous vivons dans un monde riche mais qui malheureusement génère beaucoup de misère et de rejet, pour qu'une poignée de financiers avides d'argent et non éduqués amasse des fortunes illimitées au détriment de 99% des terriens. Vraiment notre système économique actuel est à refonder d'urgence sinon la bateau coulerait.

Caroline 25/02/2015 18:30

Bonjour
Avec une retraite à 800 euros : il ne faut pas se chauffer, (ou très peu),
Manger léger
Pas de magazine, pas de téléphone, ni ordinateur.
Pas de voiture, ni petit animal
Vêtements, 2 petites robes, pour se changer dans le mois
Vacances à Cannes, impossible.
Donc en conclusion : soit on cherche un travail en complément, ou on se serre la ceinture,
en attendant des jours meilleurs.

alain laurent-faucon - alf - andéol 27/02/2015 19:39

Hélas oui Caroline, ce que vous décrivez-là et que vous vivez au quotidien, c'est la très grande pauvreté et cette pauvreté est telle qu'elle se conjugue avec la précarité, cette impossibilité de se projeter dans l'avenir, fût-il le plus immédiat. L'exclusion est toujours très proche et la solitude toujours présente. Mais que faire ? La misère (conjonction de la pauvreté et de l'exclusion) n'intéresse personne, sauf quelques sociologues bien nourris qui en vivent en écrivant des bouquins sur ce thème. Quant aux politiques, ils s'en contrefichent et les syndicalistes pareillement, sinon cela se saurait. Bien à vous Caroline - Alain Laurent-Faucon