LES COLONIES, DIEU ET LA PATRIE

Publié par alain laurent-faucon - alf - andéol

L’IDÉE COLONIALE EN FRANCE

LE NOIR DANS LE REGARD DES BLANCS


Avant-propos : les théologiens et la colonisation

 

Tout commence ou presque au XVIe siècle quand le dominicain espagnol Francisco de Vitoria est tenu d’arbitrer le premier grand débat [1] qui déchire alors la conscience chrétienne autour du principe de la conquête coloniale. Selon ce théologien [2], le droit à la colonisation est « essentiellement fondé sur le jus communicationis, c’est-à-dire le droit aux relations nécessaires à l’existence et au bien de la communauté humaine tout entière. Aucun peuple n’est moralement autorisé à rester endormi sur les sources de richesses dont l’ensemble de l’humanité a besoin et dont elle pourrait profiter. Il s’ensuit que tous les hommes ont droit à bénéficier de toutes les richesses de la terre. Il s’ensuit encore qu’il y a devoir, pour un peuple ayant atteint un niveau de civilisation plus développée, à faire participer à cette civilisation les sociétés moins développées » (Raoul Girardet, L’Idée coloniale en France, 1871-1962).

C’est sur ces grands principes définis par le célèbre théologien espagnol que les puissances chrétiennes et les hommes d’Eglise vont s’appuyer pour partir à la conquête du monde et des âmes.

Nous allons plus précisément parler de l’expansion missionnaire au-delà des mers au nom de Dieu et de l’Occident chrétien, quand l’heure des colonies [3] a sonné – c’est-à-dire au XIXe siècle - jusqu’au réveil parfois douloureux des peuples colonisés et la crise de conscience missionnaire exprimée lors du Synode de 1974.

 

Le temps des colonies et des missions

 

Si la seconde moitié du XVIIIe siècle est marquée, en France, par le déclin des missions catholiques, le XIXe siècle se caractérise par une reprise très vive de l’activité missionnaire – tant, d’ailleurs, chez les catholiques que chez les protestants. Chez les catholiques, non seulement la Compagnie de Jésus (les Jésuites) est restaurée, mais d’autres ordres se renforcent (Lazaristes, Missions Etrangères), tandis que de nouveaux sont créés : les Pères Blancs avec l’archevêque d’Alger, Charles Lavigerie [4], les Pères du Saint-Esprit avec Francis Libermann, les Pères des Missions Africaines de Lyon avec Melchior de Marion Brésillac. Dans le même temps, des mouvements à caractère populaire fournissent les fonds nécessaires à cette renaissance : l’Œuvre de la Propagation de la Foi fondée par la lyonnaise Pauline Jaricot [5].

Cette expansion catholique au-delà des mers pour de « nouvelles moissons d’âmes » - selon l’expression des missionnaires – profite de l’expansion coloniale européenne, surtout dans la seconde moitié et à la fin du XIXe siècle. En effet, après 1871, les grandes puissances ne peuvent plus guère espérer s’étendre en Europe. Il leur faut donc transposer au-delà des mers et vers des contrées [6] nouvelles les partages, les compensations, bref tout le système de l’équilibre européen. Et ce d’autant plus que les responsables politiques craignent que si leur pays ne conquiert pas tel territoire, un autre s’y installera. « Est-ce qu’ils laisseront d’autres que nous s’établir en Tunisie, d’autres que nous faire la police à l’embouchure du fleuve Rouge […] d’autres que nous se disputer les régions de l’Afrique Equatoriale ? », se demande Jules Ferry [7] en attaquant ceux qui, en France, se désintéressent de la cause coloniale ou y sont opposés.

 

La politique coloniale est fille de la politique industrielle

 

A ces considérations purement géopolitiques – la « plus grande France » [8] -, s’en ajoutent d’autres tout aussi essentielles et qui relèvent de l’économie. Laissons encore la parole à Jules Ferry : « Est-ce qu’il ne vous apparaît pas que, pour toutes les grandes nations de l’Europe moderne, dès que leur puissance industrielle est formée, se pose l’immense et redoutable problème, qui est le fond même de la vie industrielle, la condition de l’existence : la question du débouché ? Est-ce que vous ne voyez pas toutes les grandes nations industrielles arriver tour à tour à la politique coloniale ? Est-il permis de dire que cette politique coloniale est un luxe pour les nations modernes ? » (déclaration du 11 décembre 1884, citée dans M. Dubois et A. Terrier, Les Colonies françaises, Challamel, Paris, 1902).

Quelques années plus tard, dans son livre Le Tonkin et la mère Patrie, publié en 1890, il écrit : « La politique coloniale est fille de la politique industrielle. Pour les Etats riches, où les capitaux abondent et s’accumulent rapidement, où le régime manufacturier est en voie de croissance continue […] – où la culture de la terre est condamnée pour se soutenir à s’industrialiser -, l’exportation est un facteur essentiel de la prospérité publique, et le champ d’emploi des capitaux, comme la demande du travail, se mesure à l’étendue du marché étranger. »

 

Jules Ferry : il faut « civiliser les races inférieures »

 

Dans une autre déclaration, datant du 28 juillet 1885, Jules Ferry apporte d’autres arguments pour défendre l’idée coloniale en France : « Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Il y a pour elles un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Ce partage du monde entre races supérieures et races inférieures est communément admis [9] à l’époque. C’est dans l’air du temps, un « lieu commun », une « idée reçue ». Rares, très rares sont ceux qui en doutent, un Georges Clemenceau [10] par exemple qui, devant la Chambre des députés, lors de la séance du 31 juillet 1885, émet de sérieuses réserves [11] ou un Rochefort [12] dans les colonnes de L’Intransigeant. Voilà d’ailleurs pourquoi le savant Charles Richet déclare de façon péremptoire en 1904 : « Il ne me semble pas qu’il soit possible d’hésiter : la supériorité de la race blanche est une absolue évidence » (cité par Marc Kravetz in Magazine Littéraire, n° 51, avril 1971).

 

Église missionnaire : il n’y a pas de « bons sauvages »

 

S’inscrivant dans ce consensus ambiant, cette idéologie dominante pourrait-on dire, les missionnaires entendent apporter la Civilisation aux « primitifs » et étendre « l’œuvre de Dieu » sur les « terres idolâtres ». Autant de thèmes repris par toute la littérature missionnaire et que l’on retrouve dans l’ouvrage du R.P. Joseph Gorju de la Société des Missions Africaines de Lyon, La Côte d’Ivoire Chrétienne, publié en 1915, et dans les multiples rapports [13] de mission du R.P. Roger Dussercle des Pères du Saint-Esprit, parus dans les années trente et relatant sa pastorale parmi les Noirs des îles de l’océan Indien, ceux de l’archipel des Chagos.

Pour ces deux missionnaires, les R.P. Gorju et Dussercle, il s’agit, en allant apporter la « Bonne Nouvelle », d’effectuer une « œuvre de régénération » afin de sortir tous ces « sauvages », ces « primitifs », des « ténèbres ». Une démarche que l’on retrouve aussi formulée dans les catéchismes, les écrits religieux et les Encycliques où il apparaît très clairement que les différences physiques comme la couleur de peau ne sont que des « accidents », que tous les hommes ont une origine commune – Adam -, que l’homme au singulier ne peut exister – car, par définition, il est un homme social qui ne réalise son humanité que sous l’influence éducatrice de la société chrétienne et lorsqu‘il a été « régénéré » par le baptême et tous les autres sacrements, notamment le sacrement du mariage.

Ainsi, il n’y a pas de « bons sauvages » : il n’y a que des êtres déchus, tombés ou dégénérés, qui souffrent d’une dégradation aiguë de ce qui fonde l’homme. Tous ces peuples vivent dans des sociétés mutilées et mutilantes. Régénérées par les sacrements, ces sociétés retrouveront la plénitude des sociétés chrétiennes. Le paganisme n’est que la forme dégradée de la vraie religion, ce qui explique pourquoi « les croyances païennes ont d’étranges similitudes ». Apporter le christianisme – entendons : le catholicisme romain -c’est apporter la Civilisation, c’est-à-dire apporter une société qui permet à l’homme de développer son humanité. Le rôle des missions est d’amener ces peuples proches de la barbarie au niveau de l’Occident chrétien.

Mais attention, insiste Mgr Melchior de Marion Brésillac, le fondateur des Missions Africaines de Lyon, attention aux égarements possibles : on veut par exemple « transformer ces peuples en des peuples français, anglais, italiens, portugais ou autres. Gardez-vous en, imprudent missionnaire. Vous risqueriez de fouler aux pieds l’œuvre même du Saint-Esprit. »

Cette mise en garde arrive cependant trop tôt ou est trop révolutionnaire et on lui préfère la vision grandiose, formulée par Mgr Lavigerie, « d’une France soldat de l’Evangile, vouée au triomphe universel de la foi du Christ et de l’Eglise de Pierre » (Raoul Girardet, op. cit.).

C’est cette vision qui prédomine au sein de l’Eglise missionnaire durant toute la période coloniale. Une vision qui est en parfaite adéquation avec « cette éclatante bonne conscience dont témoigne avec évidence l’expression du credo colonial français ». Mais laissons la parole à l’historien Raoul Girardet qui, en quelques phrases lumineuses, résume les certitudes de la civilisation occidentale et chrétienne.

 

L’évidente primauté de la civilisation occidentale

 

Cette éclatante bonne conscience « ne fait que reposer sur un système beaucoup plus large de préjugés, de croyances et d’habitudes mentales, liées à la conviction très profonde et à peu près unanimement partagée de l’évidente primauté de la civilisation européenne, - en vérité la seule Civilisation, - par rapport à toutes les autres sociétés humaines. Encore une fois il faut insister sur le fait que cette conviction dépasse très largement les oppositions politiques et les débats idéologiques ou confessionnels. Elle se confond, dans l’opinion catholique et conservatrice, avec celle de la prééminence de la seule Religion révélée et des concepts moraux qui lui sont rattachés. Elle se nourrit, dans l’opinion républicaine, de la foi dans la Science, le Progrès, les idéaux de 1789. Pour les uns l’Occident, incarné par le missionnaire, apporte au reste du monde la Rédemption et le Salut. Pour les autres l’Occident, incarné par l’administrateur, le médecin ou l’instituteur, apporte la justice, l’égalité, l’école, la lutte contre les forces d’oppression et de mort. Mais pour les uns comme pour les autres, l’Occident représente les Lumières face aux Ténèbres. L’idée d’une hiérarchie, d’un ordre de valeurs dans l’échelle des communautés humaines constitue un postulat de base que bien peu, apparemment, songent à mettre en cause : au sommet le monde occidental, chrétien ou rationaliste, au plus bas les sociétés africaines définies globalement comme le règne de la sauvagerie ou de la barbarie ; entre les deux, les sociétés musulmanes et asiatiques considérées, avec des nuances diverses, comme arriérées ou retardées à un moment quelconque de leur développement. »

Ces présupposés idéologiques qui, au temps des colonies, se parent de toutes les vertus accordées à la Science, sont directement induits par les théories évolutionnistes énoncées par Charles Darwin et relayées par les maîtres incontestés de la jeune école anthropologique, alors en plein essor, Morgan, Maine et surtout Tylor dont la traduction française de son ouvrage fondamental, La Civilisation primitive, paraît en 1877. Pour tous ces auteurs anglo-saxons, l’histoire des sociétés humaines s’inscrit dans un mouvement linéaire et continu dont l’évolution passe, par une succession d’étapes, de la sauvagerie à la civilisation. « L’homme civilisé, déclare Tylor, est en tout, non seulement plus sage et plus habile que le sauvage, mais encore meilleur et plus heureux. » Ce qui veut dire qu’il y a une évidente correspondance entre le progrès technique et le progrès intellectuel, social et moral.

 

Les exploits de Dieu par les Francs

 

Il n’est donc en rien surprenant que les R.P. Gorju et Dussercle insistent tant sur l’importance de la culture occidentale et surtout française, au point de lier étroitement évangélisation et civilisation occidentale.

Apporter le message évangélique explique le R.P. Gorju, c’est ajouter « une nouvelle page au Livre d’Or de la nation française : Gesta Dei per Francos, les exploits de Dieu par les Francs ». Effectivement, les pères des Missions Africaines en Côte d’Ivoire [14] participent de ce double mouvement : religieux et patriotique. A plusieurs reprises, le R.P. Gorju parle des « héros de notre épopée coloniale », de nos « hardis explorateurs » [15] et de nos « vaillants officiers » qui ont, durant de longues années, « travaillé sans relâche à ouvrir à notre civilisation l’accès de ces régions sauvages, prodiguant sans compter leurs forces, leur sang et leur vie ». Pour le révérend, la « plus grande France » va de pair avec la conquête évangélique des « ouvriers » du « vrai Dieu ». D’où son amertume et ses reproches quand le gouvernement de la France entend mener une politique anticléricale [16] : « Pauvre France, tombée sous le joug des haines sectaires, tu choisissais, pour frapper ainsi les plus dévoués de tes enfants, le moment même où plusieurs d’entre eux venaient de consommer, pour Dieu et pour toi, le suprême sacrifice. Dieu et patrie, telle avait été leur devise ; ils en étaient morts, et voici que leur Patrie semblait déjà les renier. »

A maintes reprises, l’on trouve dans l’ouvrage du R.P. Gorju des réflexions qui montrent bien qu’à l’époque – de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale – il y a chez le missionnaire un lien étroit, naturel, évident, entre Dieu et la France. Quand les indigènes se révoltent, les missionnaires participent, à côté des militaires, à la défense des villages « pacifiés ». S’il faut, pour répondre aux exactions « cruelles » des indigènes, que les troupes coloniales exercent des représailles, le missionnaire les justifie au nom de la pacification. « Une petite colonne était immédiatement formée et partait pour venger cette mort [celle d’un commis des affaires indigènes] et l’atteinte portée au prestige de la France […] Elle traversa en tous sens le pays […], livrant aux flammes les villages soupçonnés d’avoir trempé dans la rébellion et jonchant les chemins de cadavres. Le crime commis exigeait, certes, une punition exemplaire, aussi les ordres donnés en haut lieu étaient justement sévères : ils furent ponctuellement exécutés. » Car militaires et missionnaires tombent au moins d’accord sur un point : la civilisation passe par la pacification et l’occupation française. Mais comment s’en étonner ?

« Tout au long du XIXe siècle, note l’historien Raoul Girardet, une solidarité de fait s’était historiquement établie entre l’Eglise, dans la poursuite de son œuvre d’apostolat outre-mer, et l’Etat, dans la réalisation de ses ambitions impériales : aux yeux de la plus grande partie des croyants et aussi des non croyants, les deux notions d’évangélisation et de colonisation n’avaient cessé d’apparaître comme étroitement associées. L’extension de son champ d’influence avait, dans le temps et dans l’espace, coïncidé pour l’Eglise avec la progression de la domination européenne. Presque toujours les missionnaires avaient eu tendance à s’appuyer sur l’Etat colonisateur, à solliciter sa protection et à collaborer efficacement à l’établissement et au maintien de son autorité politique. Parallèlement, la doctrine très communément admise par les pouvoirs publics était que l’action missionnaire apportait, en règle générale, une contribution importante à l’œuvre de colonisation, qu’elle était susceptible d’aider l’administration dans d’innombrables tâches – et notamment dans les tâches sanitaires et médicales, que son influence enfin restait le plus souvent souhaitable du point de vue de l’éducation et de la formation morale des indigènes. »

Dans l’entre-deux-guerres, poursuit Raoul Girardet, la convergence de l’idéal missionnaire et de l’idéal colonial dans une œuvre commune de civilisation est « affirmée avec l’assurance inentamée d’une totale bonne conscience ». Entre l’Eglise et la République c’est même l’union sacrée : le 3 juin 1931, lors de l’Exposition coloniale, à l’occasion de l’inauguration solennelle du pavillon des Missions se trouvent réunis autour du cardinal Verdier, archevêque de Paris, le maréchal Lyautey, le ministre des Colonies Paul Reynaud, le nonce apostolique et de nombreux cardinaux.

 

L’imitation par l’exemple

 

En retraçant l’histoire au quotidien de cette « œuvre de régénération », les R.P. Gorju et Dussercle entendent présenter « au public chrétien un portrait du missionnaire aussi vivant et aussi exact que possible » afin d’attirer de nouvelles sympathies et surtout provoquer des vocations auprès de « jeunes hommes épris de l’immolation dans ce qu’elle a de plus absolu, comme on en trouve encore un si grand nombre dans notre vieille France chrétienne ». A ceux-ci, le R.P. Gorju rappelle le cri pressant de cet homme qu’avait vu St Paul en songe : « Transiens mare, adjuva nos – Passe les mers et viens à notre secours ». Le R.P. Gorju aurait également pu rappeler cette réflexion de Mgr Lavigerie : « En France tout semble fini ; dans l’immense Afrique au contraire tout commence [17] ».

De son côté, le R.P. Dussercle s’efforce de démontrer que la religion est un puissant facteur de civilisation dans la mesure où elle peut soustraire les Noirs des îles à leurs « bas instincts », c’est-à-dire : l’amour hors mariage et l’échange de partenaires ; le séga, cette danse « lascive et malsaine » ; le goût de l’alcool ; la crainte des forces occultes et le recours à la magie. En faisant de tous ces gens-là des nouveaux chrétiens, l’évangélisation pourrait également offrir au Vieux Monde ce « beau spectacle de vie catholique » et lui indiquer le chemin du « vrai Dieu » qu’il a de plus en plus tendance à oublier. Et, comme le R.P. Gorju, le R.P. Dussercle cite une phrase de St Paul : « Celui qui aime l’apôtre, recevra la récompense de l’apôtre » - avant d’ajouter : « Il y a des chômeurs partout, dans tous les corps de métiers ; on ne trouve pas de travail, on se plaint… Je garantis que ce n’est pas nous qui chômons ; et nous serions le double de ce que nous sommes, qu’il y aurait encore de la place pour les bonnes volontés qui voudraient s’engager dans notre milice sacerdotale ».

Les réflexions de ces deux prêtres s’inscrivent dans l’esprit missionnaire de l’époque, reprenant ou explicitant les idées alors dominantes, en filigrane ou directement. Tous deux n’hésitent pas à montrer ce qu’il faut endurer pour la gloire de Dieu et faire passer le « vrai message ». Car, à l’époque, dans les écoles catholiques comme dans les ordres religieux, la grande question est celle de l’abnégation du missionnaire poussée jusqu’à la mort et parfois le martyre, afin de servir la gloire de Dieu.

 

La pédagogie du sang versé

 

Dans les catéchismes, durant tout le XIXe siècle et jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, les rédacteurs ne parlent des missions et des missionnaires que pour édifier le lecteur. Les souffrances endurées de ces « soldats » de Dieu, du « vrai Dieu », doivent prouver l’unité, la sainteté, l’universalité de l’Eglise Catholique, Apostolique et Romaine. Bien plus : le martyr, c’est celui qui témoigne. Il faut mourir la croix à la main : l’atrocité des souffrances prouve non seulement le courage des missionnaires, mais surtout que ce courage est surnaturel – c’est-à-dire qu’il est provoqué par la grâce. Dans cette pédagogie du sang versé où les histoires rapportées sont édifiantes, le missionnaire est l’instrument d’une puissance surnaturelle, - car il s’agit de bien faire comprendre que l’Eglise romaine est de Dieu et non des hommes. Aussi, dans les catéchismes de l’époque coloniale, le missionnaire n’est-il qu’un argument apologétique.

De même, dans les lettres des missionnaires dont on publie des extraits dans les Annales de la Propagation de la Foi, dans le bulletin hebdomadaire édité à Lyon – Les Missions catholiques -, dans les Semaines religieuses des diocèses de France, la part donnée à l’édification est primordiale – ce qui explique pourquoi on célèbre davantage les grands hommes, les grands pionniers, les grands inspirés. L’évangélisation est un défi – contre les forces du mal, l’obscurantisme, tout ce qui pousse les hommes à ne pas se tourner vers Dieu - et il n’est pas rare de trouver ce genre de remarques : une vraie proclamation de l’Evangile provoque la persécution, mais les persécutés – s’ils sont de vrais disciples du Christ – trouvent la chose normale ; ils ne se révoltent pas contre les persécuteurs, ils en ont pitié et bénissent ceux qui les maudissent. Ainsi, l’apôtre du Vietnam, le père Alexandre de Rhodes, se réjouit d’avoir été condamné neuf fois à mort et d’avoir pu revenir neuf fois dans ce pays auquel sont attachés son cœur et son devoir. Voilà pourquoi, il n’y a pas si longtemps encore, un mensuel catholique consacré aux missions éprouve, dans ses rappels historiques, la même fascination : « La société missionnaire qui eut la vedette au XIXe siècle fut l’héroïque société des Missions Etrangères de Paris dont l’histoire est jalonnée d’admirables et juvéniles martyrs, parmi lesquels la figure rayonnante du bienheureux Théophane Venard l’un des apôtres du Vietnam. Leurs récits de prison si sereins, si limpides et ruisselants de joie enchantèrent et firent pleurer des générations de jeunes chrétiens et firent beaucoup pour une constante relève des vocations » (Missi, octobre 1969).

 

Dieu et Satan, l’homme social et le sauvage

 

Pour les missionnaires de l’époque durant laquelle le R.P. Gorju puis le R.P. Dussercle exercent leur « travail apostolique », il est évident que l’idolâtrie et le paganisme sont l’œuvre de Satan, que le monde est partagé en deux : les « sauvages » non régénérés par le baptême et l’homme social vivant selon les préceptes de l’Evangile, qu’il y a néanmoins une différence entre cet « homme social » et l’homme occidental parfois éloigné du « vrai Dieu ».

Ainsi peut-on lire dans l’ouvrage du R.P. Gorju de telles remarques : « ces tribus sont plongées dans le fétichisme le plus dégradant » ; « chez ces peuples les mœurs atteignent les derniers degrés de la corruption : ils ne considèrent la vie que comme un moyen d’assouvir leurs appétits, leurs instincts les plus grossiers » ; « ces innombrables peuplades assises dans les ténèbres et à l’ombre de la mort » ; « ces contrées barbares » ; « c’était la première fois qu’un ministre de Jésus-Christ faisait descendre la divine Victime sur cette terre où le démon régnait jusque-là en maître ».

Quant au R.P. Dussercle, « soldat du Christ-Roi » allant « distribuer l’Hostie aux îles perdues de la mer », il débarque dans l’archipel des Chagos en redresseur de torts et considère Lucifer comme son ennemi personnel. Un événement bouscule ses desseins de « missionnaire des mers » ? Aussitôt il s’agit du « diable, bien sûr, qui cherche à nous contrarier » parce qu’il voit « tout le bien que nous avons accompli ». Durant ses missions, il y a de la casse et de la grogne, et « ses gens » le savent : il pénètre dans les cases, confisque les tambours et interdit le séga, jette l’anathème sur ceux qui pratiquent les coutumes de la « Grande Terre », expédie en prison ou punit corporellement les « réfractaires de tout poil, les fauteurs de trouble, les mécréants, les femmes peu sérieuses, les rastaquouères des ménages [18] dans le bois » et devient particulièrement féroce avec les faiseurs de magie « au visage simiesque » et à la bouche « baveuse de décrépitude sous un front qui s’en allait en dégénérescence spécifique ». Et cet homme ivre qui se met à beugler une romance idolâtre et païenne suivie d’un cantique ? Il convient de le corriger – « et la chicote de donner : son dos, ses épaules, se zébrèrent en cordons boursouflés et noueux […] et je crois bien qu’il y est allé de ses deux ou trois dents cassés ». Et ces gosses qui sont partis avant la fin de la prière ? Pour les punir, « sur la tête, en guise de coiffe, on leur avait posé un manchon de whisky White Horse et ils n’avaient même pas eu le droit de répondre aux quolibets que les autres enfants et moi-même leur lancions ». Et cette jeune fille qui veut se mettre en ménage alors qu’elle n’est pas mariée : « une nuit en prison marqua pour elle la préparation de ses noces […], presque une veillée d’armes ». Et ces enterrements d’enfants que le révérend aime « non pas que je ne sois point touché des larmes de la mère, mais parce que, devenus grands, ces petits vivraient de la tare qui consiste à ne pas connaître ou à ne pas pouvoir dire leur ascendance directe du côté paternel ».

Le résultat évident, immédiat, de cet état d’esprit face à ces peuples encore assis dans les ténèbres est que le Noir n’a pas de véritable identité culturelle. Ses us et coutumes sont le fait d’un homme frustre et barbare, éloigné de la véritable humanité et vivant dans des contrées où la « divine Victime » n’a pas encore chassé les forces démoniaques. Cette attitude mentale que l’on retrouve chez les R.P. Gorju et Dussercle n’est pas propice à l’empathie, c’est-à-dire à cette forme de communication affective, fusionnelle, qui permet de se placer du point de vue de celui dont on veut saisir les faits et gestes.

A aucun moment dans leurs écrits, ces deux missionnaires essayent de se mettre à la place de l’Autre pour comprendre ses façons de voir et d’exister. Comme ils l’écrivent dans leurs rapports de mission, ils ne sont que des « ouvriers apostoliques », des ouvriers du « vrai Dieu ».

Le R.P. Gorju ne dit rien, mais vraiment rien, sur les ethnies rencontrées ou évangélisées, excepté simplement deux, trois mots sur les Sénoufo [19] « bons et paisibles ». Cette attitude n’est pas surprenante en soi, surtout quand on a en mémoire la célèbre phrase du créateur de l’anthropométrie, Alphonse Bertillon, dans laquelle il dit qu’on « ne voit que ce qu’on regarde, et [qu’] on ne regarde que ce que l’on a dans l’esprit ».

Evoquant les coutumes des Noirs de l’archipel des Chagos relatives aux cérémonies mortuaires, le R.P. Dussercle se montre positivement scandalisé par ces pratiques « sauvages, barbares et souvent bestiales, qui réunissent parents et amis sous prétexte de prières rituelles, en fait pour donner libre cours à des énormités qu’on ne croirait trouver qu’au centre de l’Afrique : orgies, conversations malsaines, séances de sorcelleries et de sortilèges, évocations infernales, incantations démoniaques, danses lascives sous des déguisements impudiques, dégringolades effrénées du haut des cocotiers sur le toit de la case, et le tout accompagné parfois de scènes épouvantables pratiquées sur le cadavre ». Puis, dans une note en bas de page, il déclare : « Il n’y a aucune exagération dans cet énoncé de sauvageries que l’on ne pourrait donner plus en détail sans blesser les convenances simplement humaines. Ajoutons que ces coutumes diaboliques existent aussi à [l’île] Maurice, dans la lie de la population. »

 

Le travail apostolique des « ouvriers du vrai Dieu »

 

Navire ! Mon Père! C’est le branle-bas général… Tandis que les gosses ânonnent une dernière fois leurs leçons de catéchisme sous l’œil vigilant d’une tantine, les mères préparent leurs plus beaux vêtements : pour les garçons, une chemise claire et une culotte soutenue par une seule bretelle ; pour les filles, un voile et une robe blanche avec une lanière aux couleurs de la Vierge. Les parents, également, mettent du zoli linze. Les hommes troquent leur pagne pour un pantalon bouffant, retenu à la taille par une large sangle de cuir ; enfilent une veste, ample aux épaules, ouverte sur une chemise à col Danton ; enduisent leurs cheveux d’huile de coco et se coiffent d’un chapeau feutre style Borsalino, appelé fentirèr. Les femmes, légèrement fardées avec du rose aux joues, mettent des corsages froufroutants, de grandes jupes à volants, et se nouent sur la tête un foulard, le condé.

Puis, dans la liesse générale, au milieu des cris, des vivats et des rires (ce jour-là, on ne bat pas le séga), tous regardent le Père, mo pèr, descendre de la baleinière, suivi par l’administrateur et les canotiers en uniforme – col marin et béret – qui grognent en son honneur un çanté zaviron :

 

Lévanzil lévanzil zenn zan
Ala la mo pèr lir kouraman

 

Escorté par les matelots du trois-mâts barque portant tout ce dont il a besoin dans l’exercice de son ministère : autel portatif et vêtements sacerdotaux, bonbons, dragées et eau de Cologne, médailles et chapelets, images du Sacré-Cœur et alliances, voiles et brassards de première communion, le R.P. Dussercle se rend à la chapelle en grande pompe et là, il célèbre le « sacrifice de la Croix » pour ces îles du bout du monde, puis distribue le courrier, dresse les actes d’état civil, remet à chaque nouveau foyer un livret de famille, note les noms des personnes à confesser, à baptiser, à confirmer, à marier religieusement (ce sont parfois les mêmes qui doivent recevoir en une seule fois tous ces sacrements), fustigent les « ménages dans le bois », va bénir les tombes et organise, pour la tombée de la nuit, une procession au flambeau. Comme le disent les Noirs de l’archipel (propos rapportés par le révérend), quand la « grande robe » est là, les affaires sont sérieuses – ala gran zip finn vini zafer séryé

Et les affaires sont d’autant plus sérieuses que le R.P. Dussercle n’a que peu de temps, lors de ses tournées dans les îles, pour développer une pratique missionnaire que l’on peut résumer ainsi :

 

Recherche des climats d’ambiance, des atmosphères de solennité, afin d’impressionner ces « âmes frustres », ces « grands enfants » [20]. D’où les processions dans le cimetière à la tombée de la nuit – les Noirs des îles ayant peur des âmes errantes -, la menace d’un Dieu prêt à punir ;

Nécessité de créer un esprit de soumission, seul « terrain favorable à la semence divine ». D’où l’emploi de la contrainte physique, de la prison ;

Lutter contre l’amour hors mariage et contrôler la vie sexuelle de « ses gens ». D’où la nécessité de s’occuper d’abord et surtout de l’éducation religieuse des petites filles – « ce magnifique bouquet de vierges, cette mise en brigade de la jeunesse » - afin que plus tard, une fois grandes, elles puissent « s’établir d’une manière honnête » et devenir de bonnes mères de famille, « de famille chrétienne ».

 

Une pratique missionnaire qui rejoint celle que prône le R.P. Gorju dans son ouvrage sur La Côte d’Ivoire Chrétienne, notamment en ce qui concerne le décorum - « donner au culte catholique l’éclat extérieur qui parle aux yeux pendant que Notre Seigneur par sa grâce attire les cœurs » - et en ce qui concerne l’éducation des femmes : « En s’occupant d’élever chrétiennement la femme, si humiliée et si abaissée en ces contrées barbares, les Sœurs faciliteraient la fondation des familles chrétiennes ».

Une pratique missionnaire qui, à propos des femmes et de l’éducation des jeunes filles, rappelle les tentatives de l’Eglise, au XIXe siècle, pour essayer de préserver en France son emprise sur les consciences féminines. Dans De la haute éducation, Mgr Dupanloup (1802-1878), évêque d’Orléans, parle de la nécessité d’un enseignement religieux pour les jeunes filles afin qu’elles puissent jouer un rôle véritablement apostolique auprès de leur entourage. D’où, à la fin du Second Empire, l’affrontement [21] entre Victor Duruy, ministre de l’Instruction publique de Napoléon III et Mgr Dupanloup. D’où le célèbre discours prononcé, en avril 1870, par Jules Ferry : à quoi servirait l’éducation laïque des garçons s’ils devaient ensuite épouser des compagnes « confites en dévotion » ? D’où la loi Camille Sée du 21 décembre 1880, qui s’inscrit dans le processus de laïcisation de l’école et de la société et qui prévoit la création de collèges et de lycées de jeunes filles.

 

Épilogue : il n’y a pas une culture mais des cultures

 

Même si, entre les deux guerres, la traduction française de l’essai d’Oswald Spengler – Le Déclin de l’Occident – suscite émois et controverses [22] ; même si l’école africaniste, avec Maurice Delafosse [23] et Marcel Griaule, réhabilite l’homme noir ; même si Blaise Cendrars publie l’Anthologie nègre [24] pendant que les peintres défendent l’art nègre ; même si, à Paris, de jeunes étudiants noirs, venus des îles ou d’Afrique, un Aimé Césaire ou un Léopold Senghor, se retrouvent pour revendiquer leur « négritude » ; même si l’idée se fait jour que « chaque culture prise dans sa singularité, étudiée dans son originalité, possède sa propre valeur, ses propres richesses », il n’en est pas moins vrai que le milieu missionnaire (et partant la hiérarchie religieuse) ne remet pas en cause ses assurances traditionnelles et sa vision du monde.

Il faudra attendre les contrecoups de la Seconde Guerre mondiale avec les mouvements de libération nationale et les indépendances parfois durement acquises ; il faudra attendre les contestations politiques au sein de l’Eglise avec l’apparition des prêtres ouvriers qui veulent une Eglise attentive aux injustices sociales ; il faudra attendre le concile Vatican II [25] en 1962 où, pour la première fois, la curie romaine plutôt conservatrice est bousculée par les prélats du Tiers Monde, et il faudra attendre les prises de position de prêtres d’Amérique latine prônant une « théologie de la libération » pour que l’Eglise, lors du synode de 1974, se décide à repenser sa mission évangélique vis-à-vis des autres peuples et des autres cultures.

 

NOTES :
 

[1] Cf. Jean Bruhat, « Colonialisme et anticolonialisme », in Encyclopædia Universalis. « Pour Juan Ginés de Sepúlveda (env. 1490-1573), la domination coloniale est un devoir. La guerre faite aux Indiens est une guerre juste en raison de leurs crimes, de leur idolâtrie et de leurs sacrifices humains. D’autre part, il est des hommes que Dieu a condamnés à une situation inférieure. C’est le cas des Indiens, peuple grossier, servile par nature et ainsi légitimement contraint à l’esclavage au profit de nations plus évoluées, comme la nation espagnole. La guerre enfin est le seul moyen d’assurer dans les Indes l’établissement de la religion chrétienne. Bartolomé de Las Casas (1474-1566) s’oppose à cette idée. « Racontant ce qu’il a vu », il dénonce « la destruction des Indiens », réclame la suppression du système de l’encomienda, c’est-à-dire de la pratique des commanderies où les indigènes étaient remis à des colons qui pouvaient les utiliser comme esclaves à condition de leur enseigner la religion chrétienne. […] En 1550, à Valladolid, une controverse met aux prises les deux théologiens devant une commission de lettrés et le Conseil des Indes ; Las Casas l’emporte.

[2] Cf. Jean Bruhat, « Colonialisme et anticolonialisme », in Encyclopædia Universalis. Francisco de Vitoria (env. 1492-1549), dominicain de Salamanque, pose plus nettement que Las Casas le problème du droit de colonisation dans son mémoire De Indiis. Il rejette plusieurs des thèses avancées pour justifier la conquête des Indes : la domination de l’empereur sur le monde, la souveraineté temporelle du pape sur l’ensemble de la terre, les droits de la découverte, l’obligation de sauver les âmes même par la violence, les péchés des barbares. Cependant, il y a pour Vitoria des titres légitimes à la colonisation. C’est d’abord le droit d’universelle circulation et d’universelle transmigration. Les Espagnols ont donc le droit de passer dans les terres des barbares sans que ceux-ci puissent le leur interdire. À l’aube des temps, tout étant commun, chacun pouvait se rendre où bon lui semblait. Le partage des biens n’abolit pas ce droit. D’autre part, les richesses naturelles étant un bien commun, personne ne peut empêcher les Espagnols de commercer avec les barbares. Qui plus est, « ce qui n’appartient à personne devient d’après le droit des gens la propriété du premier occupant. Ainsi est-il de l’or qui est dans le sol, des perles qui sont dans la mer. » Le droit de naturalisation étant également légitime, personne ne peut empêcher un Espagnol d’acquérir le droit de cité dans une ville « barbare ». Demeure enfin le devoir de propagation de la religion. « Tous ces barbares sont non seulement en état de péché, mais même hors d’état de faire leur salut: il appartient donc aux chrétiens de les redresser et de les diriger. » Une guerre « juste » ne pourra être conduite contre les barbares que si ceux-ci s’opposent à la liberté du commerce et de la prédication. Dans ce cas, « il est permis aux Espagnols de s’emparer des terres et des provinces [...] de faire en vertu du droit de guerre tout ce que l’on a le droit de faire dans une guerre juste ».

[3] « L’apparition des mots est toujours signifiante pour l’historien. Les mots colonie et colon, hérités du latin, sont utilisés dans la langue française dès le XIVe siècle. Le mot colon désigne alors le cultivateur d’une terre dont le loyer est payé en nature. Il ne s’appliquera qu’au XVIIIe siècle à la personne qui va fonder ou peupler une colonie et qu’on opposera ainsi à l’habitant de la métropole. On ne parle de colonisation qu’au XVIIe siècle, pour définir l’action de coloniser ou le résultat de cette action. Puis, greffés sur cette souche, surgissent l’adjectif colonial, le verbe coloniser et, beaucoup plus tard, le substantif colonisateur. En France, autour de 1834, on appelle colonistes les partisans du maintien de l’occupation de l’Algérie et anticolonistes les adversaires. Par contre, les mots colonialisme et colonialiste n’apparaissent qu’au début du XXe siècle. Ils prennent très vite une nuance péjorative et, par réaction, provoquent l’apparition des termes anticolonialisme et anticolonialiste. […] À partir de 1960, on forgera le mot néo-colonialisme pour caractériser l’ensemble des méthodes qui visent à maintenir une domination économique sur un pays anciennement colonisé. » - Jean Bruhat, art. « Colonialisme et anticolonialisme », in Encyclopædia Universalis.

[4] Quittant l’évêché de Nancy pour le siège d’Alger, Mgr Lavigerie déclare en guise d’adieu : « Je vous quitte pour porter, si je le puis, mon concours à la grande œuvre de civilisation chrétienne qui doit faire surgir des désordres et des ténèbres d’une antique barbarie une France nouvelle. » Citation extraite de l’étude de l’historien Raoul Girardet intitulée L’idée coloniale en France, de 1871 à 1962.

[5] Fille d’industriels lyonnais, Pauline Jaricot (1799-1862) décide de fonder l’œuvre de la Propagation de la Foi dont les membres, souvent des gens de modeste condition, soutiennent les missions catholiques grâce au versement d’un sou chaque semaine.

[6] En France, la politique coloniale est notamment préconisée par Leroy-Beaulieu dans son essai De la colonisation chez les peuples modernes, paru en 1874. « Un peuple qui colonise c’est un peuple qui jette les assises de sa grandeur dans l’avenir et de sa suprématie future », fait-il remarquer avant d’ajouter : « A quelque point de vue que l’on se place, que l’on se renferme dans la considération de la prospérité et de la puissance matérielle, de l’autorité et de l’influence politique, ou que l’on s’élève à la contemplation de la grandeur intellectuelle, voici un mot d’une incontestable vérité : le peuple qui colonise le plus est le premier peuple ; s’il ne l’est pas aujourd’hui, il le sera demain. »

[7] En France, la politique coloniale est notamment préconisée par Leroy-Beaulieu dans son essai De la colonisation chez les peuples modernes, paru en 1874. « Un peuple qui colonise c’est un peuple qui jette les assises de sa grandeur dans l’avenir et de sa suprématie future », fait-il remarquer avant d’ajouter : « A quelque point de vue que l’on se place, que l’on se renferme dans la considération de la prospérité et de la puissance matérielle, de l’autorité et de l’influence politique, ou que l’on s’élève à la contemplation de la grandeur intellectuelle, voici un mot d’une incontestable vérité : le peuple qui colonise le plus est le premier peuple ; s’il ne l’est pas aujourd’hui, il le sera demain. »

[8] Cette célèbre formule qui fera fortune chez les partisans de la colonisation est due à l’écrivain et homme politique Paul Déroulède. Représentant le courant nationaliste alors farouchement hostile à toute idée d’expansion coloniale, fortement marqué par la défaite de Sedan et le désir de Revanche, Paul Déroulède déclare que le rêve de « la plus grande France » est une façon de faire oublier les nécessités du « relèvement de la vraie France » qui passe par la récupération de l’Alsace et de la Lorraine. Parlant de ces deux provinces soumises à la loi des vainqueurs et des terres nouvelles conquises outre-mer, Paul Déroulède s’écrie : « J’ai perdu deux sœurs et vous m’offrez vingt domestiques. »

[9] Déjà, Renan, dans La Réforme intellectuelle et morale, notait : « La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure qui s’y établit pour le gouverner n’a rien de choquant […] Autant les conquêtes entre races égales doivent être blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité » - in Œuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, 1947, tome 1er.

[10] Figure majeure de la IIIe République, surnommé d’abord « le Tigre » puis « le Père la Victoire », Georges Clemenceau (1841-1929) sera président du Conseil de 1906 à 1909 et de 1917 à 1920, et jouera un rôle déterminant lors de la Première Guerre mondiale.

[11] « Races supérieures, races supérieures, c’est bientôt dit, s’écrie Clemenceau. Pour ma part j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou race inférieure. »

[12] Journaliste, écrivain et homme politique issu d’une vieille famille noble, Henri Rochefort, de son vrai nom Victor Henri, marquis de Rochefort-Luçay, commence par être renvoyé du Figaro en raison de ses articles hostiles à l’Empire. Il lance alors un pamphlet périodique, la Lanterne, dont le troisième numéro est saisi, puis la Marseillaise. Après les événements de la Commune il est condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie pour délit de presse. Il s’évade en 1874 et rentre en France à la faveur de l’amnistie de 1880. Il fonde l’Intransigeant, journal radical. Elu député à partir de 1885, il soutient le général Boulanger, les thèses nationalistes et le parti des antidreyfusards.

[13] Les rapports du R.P. Dussercle sont : Archipel de Chagos, en mission, 10 novembre 1933-11 janvier 1934 ; Archipel de Chagos, en mission, Diégo, Six Iles, Péros, septembre-novembre 1934 ; L’Ile d’Aigle, naufrage de la barque Diégo, 20 juin 1935 ; Dans les Ziles Là-Haut, paru en 1936 ; Agaléga, petite île, paru en 1949.

[14] Dans son ouvrage, le R.P. Gorju rappelle les faits suivants : « Le 10 mars 1893, la Côte d’Ivoire était constituée en une colonie indépendante dont le gouvernement était confié au capitaine Binger, le célèbre explorateur qui, trois ans auparavant, s’était imposé à l’admiration universelle par son splendide voyage du Sénégal à Grand-Bassam, à travers les régions encore inconnues, pour la plupart, de la boucle du Niger. Un des premiers soins de M. Binger fut de s’assurer la coopération des missionnaires dont il estimait le concours indispensable à l’œuvre civilisatrice que la France avait entreprise en ces contrées nouvelles. Les démarches qu’il s’empressa de faire auprès des diverses Sociétés de missionnaires lui ayant apporté la certitude que ces territoires étaient compris dans la sphère d’action des Missions Africaines de Lyon, dès le 11 janvier 1895 il adressait, de Grand-Bassam, au T.R.P. Planque, Supérieur général de cette Société, une lettre pressante dans laquelle il l’assurait que la colonie serait toute disposée à favoriser dans la mesure du possible un établissement (des missionnaires). Le budget local, ajoutait M. Binger, prévoit certaines sommes destinées à l’instruction publique et qui pourraient très facilement être versés aux Missions. Le vénérable Supérieur des Missions africaines n’eut garde d’opposer un refus à ces offres si bienveillantes. Les pourparlers nécessaires furent entamés et poursuivis activement. » C’est ainsi que commença l’œuvre apostolique des Pères des Missions Africaines de Lyon et des Sœurs de Notre-Dame des Apôtres, et dont le R.P. Gorju va retracer l’histoire.

[15] La méconnaissance de l’arrière pays, surtout la zone forestière, oblige les Français à lancer des missions d’exploration dès le milieu du XIXe siècle. Les explorateurs sont souvent des officiers de marine comme Bouët-Willaumez et Fleuriot De Langle ou d’infanterie comme Binger.

[16] Toutefois « l’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation » rappelle avec vigueur le Palais-Bourbon au général Sarrail, socialiste et franc-maçon, nommé haut-commissaire au Liban par le Cartel des gauches quand il ose déclarer aux chrétiens maronites venus lui souhaiter la bienvenue : « Sachez que ma mission ne consiste pas à m’occuper d’affaires religieuses ». Et cette ligne de conduite, quand il s’agit des intérêts de la France à l’étranger, dans les territoires d’outre-mer et les colonies, sera toujours respectée. Comme le fait remarquer l’historien Raoul Girardet : « Il est à cet égard assez significatif que les activités missionnaires n’aient été que très faiblement touchées, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, par les conséquences du conflit qui opposa l’Eglise et l’Etat républicain. Dans les colonies mêmes, des incidents locaux mirent parfois aux prises certains religieux et certains représentants du pouvoir administratif. Les mesures anti-congréganistes semblent avoir, à un certain moment, gêné le recrutement missionnaire. Les gouvernements les plus laïques, voire les plus anticléricaux, paraissent toutefois avoir très délibérément évité d’étendre aux territoires d’outre-mer toute la rigueur de leurs principes. »

[17] Faire de sa vie une étincelle, transcender le quotidien en partant conquérir le monde pour Dieu ou la Patrie ou les deux ou simplement pour le grand frisson, voilà les thèmes que reprennent les innombrables romans destinés à la jeunesse ou aux adultes. Cette attirance pour l’outre-mer et les contrées lointaines, le merveilleux et l’extraordinaire, l’exotisme et le dépaysement est aussi entretenu par la presse illustrée aux titres significatifs : l’Illustration, Le Monde illustré, Le Tour du Monde.

[18] Cette expression imagée, employée par les Noirs des îles, désigne les unions libres ou illégitimes.

[19] Paysans et chasseurs, les Sénoufo se sont installés dans les savanes du Nord et du Centre de l’actuelle Côte d’Ivoire bien avant le XVIe siècle. Tardivement islamisés (milieu du XIXe siècle), la plupart des groupes sénoufo étaient jadis animistes. Jusqu’au XVIIIe siècle, le village était leur principale unité d’organisation politique. L’existence s’organisait autour des rites agraires et des cérémonies d’initiation dans le bois sacré de chaque village.

[20] Dans la presse comme dans la littérature « d’aventure et de voyage », le Noir, qu’il vive en Afrique ou dans les îles, est couramment représenté sous l’image d’un « grand enfant » paresseux, crédule et capricieux, mais capable de dévouement et de fidélité. A cette première représentation mentale du Noir s’en ajoute une autre, celle d’un être encore enfoncé dans l’animalité, ignorant les lois les plus élémentaires de la morale humaine. « Le nègre sauvage et barbare, écrit le romancier Armand Dubarry dans un récit de Voyage au Dahomey publié en 1879, est capable de toutes les turpitudes et, malheureusement, Dieu sait pourquoi, il semble être condamné dans son pays d’origine à la sauvagerie, à la barbarie à perpétuité. »

[21] Le ministre de l’instruction publique Victor Duruy publie les circulaires d’octobre et novembre 1867 qui organisent un enseignement secondaire pour les jeunes filles. Si le projet reste modeste - utiliser les maîtres du secondaire et les locaux publics pour dispenser des cours aux jeunes filles -, il provoque néanmoins la colère de l’épiscopat et des milieux catholiques. Jusqu’alors, en effet, « l’éducation des demoiselles » était la chasse gardée du clergé.

[22] « La civilisation d’Occident est aujourd’hui attaquée avec toutes les ressources, avec toutes les puissances, avec tous les masques, avec toutes les ruses qui sont de l’ordre de l’esprit », constate l’écrivain Henri Massis dont la retentissante Défense de l’Occident, publiée en 1927, s’efforce de jeter les bases de la contre-offensive. « Nous sommes menacés de périr par où nous avons cru vivre, écrit encore Henri Massis… C’est la civilisation, l’idée même de civilisation dont l’Europe se proclamait détentrice, qui se trouve le plus profondément atteinte ».

[23] Comme le rappelle Raoul Girardet, « c’est en 1912 qu’un administrateur colonial du nom de Maurice Delafosse publie, sous le titre de Haut-Sénégal-Niger, les résultats d’une vaste enquête sur le droit coutumier en pays soudanais, première œuvre maîtresse de ce qui va devenir l’école africaniste française. » Toutefois, c’est après la Première Guerre mondiale que Maurice Delafosse publie ses principaux ouvrages : Les civilisations négro-africaines, Les Noirs de l’Afrique, L’âme nègre.

[24] L’Anthologie nègre se présente comme un recueil de contes africains, de récits moraux ou mythologiques, de fables, de charades et de chansons.

[25] On mesure l’importance de ce concile – lieu d’une confrontation violente à propos de l’œcuménisme - quand on sait qu’il faudra attendre 1965 pour que soit enfin condamné le racisme.

 
ALF