LES CLASSES POPULAIRES – PARTI COMMUNISTE - FRONT NATIONAL

Publié le par alain laurent-faucon - alf - andéol

 

Phagocyté par les fonctionnaires et notamment par les enseignants, le Parti Socialiste est devenu le parti des classes moyennes, anciennement la petite et moyenne bourgeoisie, avec tous les préjugés que cela implique (peur du désordre, crainte des « jeunes des quartiers » et de l’islam – d’où cette crispation actuelle sur la laïcité), sans oublier le « fer de lance » dogmatique et bobo que furent et que sont toujours le laboratoire d’idées (think tank) Terra Nova et la maison d’édition de Pierre Rosanvallon : la République des Idées. A telle enseigne qu’aujourd’hui encore les ouvrages de cette maison d’édition, peu chers, faciles à lire (texte court) et très « Sciences Po/ENA », peuvent servir de « textes canoniques » dans les concours administratifs, au même titre que le quotidien Le Monde.

Mais revenons aux classes populaires – ça fait plus chic que prolétaires !

Orphelines, les classes populaires n’ont même plus le Parti Communiste Français comme porte-parole et, en désespoir de cause, se tournent vers le Front National dont les dirigeants n’aspirent à rien d’autre si ce n’est d’accéder au pouvoir ou dans les hautes sphères de la gouvernance nationale et européenne. Il serait ridicule de penser que le FN est – OBJECTIVEMENT – le nouveau parti du peuple, des gens de peu, des sans grade, des ouvriers et des sans-dents. C’est en cela qu’il est possible de parler à son sujet de « populisme » : dans la mesure où il instrumentalise les aspirations populaires sans avoir la moindre conscience de classe au sens marxien du terme. Seul le pouvoir lui importe. Comme pour les autres partis politiques.     

 

 

 

Par Bernard Pudal - Professeur Émérite de Science Politique, auteur de :

- Un monde défait, Les communistes français de 1956 à nos jours, éd. du Croquant, 2009
- Le Sujet communiste (identités militantes et laboratoires du « moi »), Presses Universitaires de Rennes, 2014, (co-direction avec Claude Pennetier).

 

27 mars 2015

 

L’ambition perdue du PCF

 

Comment le Parti Communiste, représentant des classes populaires sur la scène politique jusque dans les années 1970, est-il devenu un parti de professionnels, largement issus de milieux plus favorisés ? Croisant socio-histoire et analyse locale du politique, Julian Mischi met en lumière les causes et les enjeux politiques de ce déplacement.

 

Recensé : Julian Mischi, Le communisme désarmé. Le PCF & les classes populaires depuis les années 1970, Contre-feux, Agone, 2014. 332 p., 20 €.

 

Un double désarmement

 

Après Servir la classe ouvrière, paru en 2010 aux Presses Universitaires de Rennes, Le communisme désarmé constitue le second volet de la vaste enquête entreprise par Julian Mischi pour sa thèse de doctorat de science politique (2002) et poursuivie depuis. Il s’affirme désormais comme l’un des meilleurs spécialistes de la socio-histoire du communisme français et offre, avec ce second ouvrage, une vue d’ensemble de l’évolution du PCF appréhendée notamment au regard de ses rapports avec les classes populaires, vivier du recrutement de ses élites militantes auparavant, de ses implantations électorales et locales mais aussi de sa symbolique comme « parti de la classe ouvrière ».

En publiant chez Agone, où il dirige avec Sylvain Laurens et Étienne Pénissat une collection, « L’ordre des choses », qui a notamment accueilli le Freedom Summer de Doug Mac Adam (2012) et L’école des ouvriers de Paul Willis (2011), Julian Mischi souhaite vraisemblablement s’ouvrir à un lectorat plus vaste que le lectorat académique, ce qui se traduit par une écriture efficace et limpide, débarrassée d’une part notable de l’important appareil méthodologique et scientifique sur lesquels reposent ses enquêtes [1].

La thèse générale est clairement exposée dans l’introduction : « depuis les années 1970, le communisme a tout autant été désarmé par ses adversaires socialistes et de droite dans un contexte général d’offensive néolibérale, qu’il s’est désarmé lui-même, en abandonnant l’ambition de représenter prioritairement les classes populaires et de promouvoir sur la scène politique des militants issus des groupes sociaux démunis » (p.7). En un certain sens le PCF est rentré dans le rang : alors que son exceptionnalité tenait à sa capacité à promouvoir des élites militantes ouvrières qui irriguaient jadis tout son système d’action (CGT, municipalités, organisations de masse, édition, presse, etc.), il est désormais lui aussi un parti d’élus et de professionnels de la politique puisant largement ses cadres dans les couches sociales non populaires. Récusant l’idée que le groupe ouvrier aurait disparu tout en reconnaissant sa mutation, ce que l’expression de classes populaires tend précisément à désigner, il s’agit pour Julian Mischi de s’interroger non sur ce qu’il reste du parti communiste mais sur ce qu’il est devenu aujourd’hui.

Si la première originalité du livre tient à ce double « désarmement » (interne et externe), la seconde tient à son positionnement méthodologique. Tout en inscrivant l’étude dans une séquence historique relativement longue, Mischi prête une attention toute particulière à ce qui se passe sur le terrain, sur les lieux mêmes du militantisme. Ce choix de méthode permet d’étudier les militants dans leur environnement quotidien, qui ne se réduit pas au parti, où l’on peut saisir les échanges entre l’organisation politique et les populations locales. Conduite dans quatre départements (Allier, Isère/Grenoble, Loire Atlantique/St Nazaire et Meurthe-et-Moselle/Longwy), l’étude recourt aux entretiens et aux archives de fédérations et de militants. Grâce à ces analyses localisées, on peut saisir à la fois des processus communs – l’affaiblissement électoral par exemple - mais aussi la spécificité des configurations dans lesquelles ils s’effectuent. S’inscrivant ainsi dans une double continuité scientifique, celle de la socio-histoire du communisme et de l’analyse localisée du politique, s’efforçant de tenir ensemble les différents niveaux prospectés (électorats, sociabilités locales, base militante, centre partisan) en s’appuyant notamment sur les recherches, nombreuses, sur le communisme français, l’ouvrage constitue à n’en pas douter un guide et une synthèse nécessaire pour qui veut comprendre l’évolution du communisme en France depuis les années 1970.

Recomposition des classes populaires et fin d’une spécificité historique

 

Après avoir rappelé l’ « âge d’or » du communisme français (des années trente aux années 1970), un des phénomènes majeurs de la vie politique et intellectuelle française - à certains égards unique dans le monde occidental, qui se concrétisa notamment par la promotion et la formation d’une élite militante d’origine ouvrière associée à une relative réussite d’une représentation de la classe ouvrière comme acteur collectif historique - Julian Mischi s’interroge sur la crise des conditions sociales de la mobilisation communiste (de la fin des Trente Glorieuses à nos jours). Les facteurs sont multiples : de la déconcentration du groupe ouvrier traditionnel (grande entreprise versus petite entreprise industrielle) aux mutations des emplois ouvriers (ouvriers des services, féminisation du salariat d’exécution, etc.), en passant par des délocalisations moins connues (vers les zones périurbaines ou rurales), les évolutions des rapports subjectifs au travail ouvrier (à mettre en rapport avec la prolongation de la scolarité), sans oublier, bien sûr, les concurrences internes aux classes populaires, et bien d’autres évolutions [2], les conditions sociales des classes populaires qui avaient été exploitées, avec succès, par le PCF, se sont transformées sans que le PCF ait su (ou pu) inventer des rapports analogues (par exemple avec les travailleurs immigrés) susceptibles de lui permettre de conserver électorats et élus ou de s’opposer aux stratégies de répression patronale. L’étude du démantèlement d’un des piliers industriels du PCF, Longwy, vient illustrer les contradictions dont le PCF ne parvient pas à se dépêtrer, conduisant au désarroi des militants et à l’effondrement de ses soutiens électoraux.

Dans une région ouvrière comme Longwy, le déclin électoral, au profit de l’abstention et « la crainte du chômage, l’exaspération de la compétition sociale et des tensions entre générations peuvent aussi favoriser le vote en faveur du Front national sans que celui-ci ne se structure sur le mode du PCF » (p. 54). Pour Mischi, ce qui affaiblit le PCF, c’est donc moins la soi-disant « disparition » des ouvriers que les effets de démobilisation politique qui résultent des recompositions des classes populaires.

Cette crise des conditions sociales de la mobilisation communiste se conjugue à des dynamiques internes au parti qui participent à lui faire perdre sa spécificité sociologique. À la fin des années 70 « les états d’organisation » des fédérations soulignent que les employés, les techniciens, les cadres et les enseignants ont été particulièrement nombreux à rejoindre le PCF dans les années 1970. Les fonctionnaires de l’Éducation nationale et des collectivités locales, mais aussi les étudiants et les employés du secteur socio-culturel prennent des responsabilités dans les cellules de quartier, où ils succèdent souvent à des ouvriers. Certes, ce processus n’est pas linéaire. Les directions fédérales encore largement ouvrières sont sauvegardées provisoirement grâce au tournant ouvriériste de 1978, multipliant les tensions internes. Mais ce repli ouvriériste se fait en réalité au profit d’ouvriers qui l’ont peu été, surtout de jeunes permanents, tôt retirés de la production (Rappelons qu’il y avait 550 permanents en 1972, 860 en 1976, 1000 en 1980). Cette séquence ouvriériste cède ensuite la place à une désouvriérisation accentuée du corps des militants et des directions partisanes. En 2003, il n’y a plus que 10% d’ouvriers dans la direction du PCF. On assiste alors à la prédominance des salariés à statut, notamment de la Fonction publique.

Les crises internes

 

Ce double décrochage (interne et externe) ne s’effectue pas sans drame. Julian Mischi, dans un chapitre passionnant consacré aux logiques politiques du désengagement communiste, nous fait pénétrer au cœur du Parti où les crises internes se sont multipliées. Il montre les usages, dès 1976, des débats sur la morale impulsés par une direction communiste qui voulait se débarrasser de ses « soixante-huitards », mais surtout l’importance de la crise chez les militants ouvriers du Parti, notamment syndicaux, dans les années quatre-vingt, crise méconnue ne serait-ce que par l’auto-censure, ici très forte, que s’imposaient ces militants. Georges Prampart, secrétaire de l’UD CGT reconnaît par exemple dans ses mémoires : « C’était dans notre démarche de ne pas poser les problèmes à l’échelon inférieur pour ne pas faire tort au parti ; on considérait qu’un parti révolutionnaire ne pouvait pas être autre chose qu’un bloc, parce que l’histoire nous enseignait que c’était en faisant bloc que le parti avait surmonté nombre d’épreuves antérieures ».

Des extraits de lettres de démission, découvertes dans les archives, poignantes, révèlent ce désarroi militant, et attestent des conflits ouverts, en nombre, entre instances locales et nationales. La mutation de l’appareil partisan qu’accompagne et justifie l’abandon d’un discours de classe suscite réactions et incompréhensions, conduisant la direction nationale à mettre au pas les fédérations récalcitrantes comme la fédération de Meurthe-et-Moselle, qu’elle démantèle dans les années 1980. La crise du « socialisme » dit « réel » (sans doute par antiphrase…) rencontre aussi des résistances internes, que ce soit face à l’intervention soviétique en Afghanistan ou face à la répression de Solidarnosc que nombre de syndicalistes communistes ne peuvent admettre. Tout ce chapitre, ainsi que le suivant significativement intitulé « Des luttes fratricides », atteste de l’importance des contestations internes, plus ou moins publicisées mais verrouillées par la direction. Une véritable hémorragie militante en résulte.

Ce qu’être communiste veut dire

 

Cette mutation touche progressivement tout le système qui se déporte désormais vers le seul horizon électoral, non sans modification de toutes les relations du système partisan antérieur. Tandis que les élus s’autonomisent, valorisent les expériences gestionnaires, se professionnalisent, des « collectifs de circonscription » se substituent aux sections remettant en cause la primauté des cadres d’appareil sur les détenteurs de positions électives, primauté chèrement conquise dans les années vingt et trente. Le cumul des mandats se généralise (en 1988, sur 27 députés, sept sont maires) tandis qu’à l’Assemblée Nationale, sous l’impulsion de sept députés refondateurs, les députés obtiennent la liberté de vote en 1993. La dépendance financière du Parti à l’égard de ses élus ne cesse de s’accroître, libérant les élus de l’investiture partisane et les autorisant à prendre leurs distances. Si la tendance générale est à la « normalisation » sociologique du PCF, celui-ci présente encore certaines spécificités. Nombre de nouveaux élus sont issus de familles populaires, ce qui les distingue en grande partie des élus des autres formations politiques et notamment du PS. Par leur intermédiaire sont néanmoins promus des élus appartenant aux classes populaires, mais au second plan. Ils participent au processus général de professionnalisation de la vie politique locale en se réfugiant sous la bannière d’une idéologie technocratique et en prônant un apolitisme municipal, ce qui n’empêche pas l’assise municipale de se réduire inexorablement avec des édiles vieillissant et des crises de succession même si, à la veille des élections municipales de 2014, le PCF gérait encore 750 municipalités et comptait près de 7000 élus.

Que peut bien vouloir dire militer dans un tel parti ? Dans un ultime chapitre, Julian Mischi s’intéresse aux sociabilités militantes depuis les années 1990. Le vieillissement des militants est frappant. En 2013, alors que 4% des délégués au Congrès national sont étudiants, 22% sont retraités… La fidélisation des nouvelles recrues ne s’opère plus dans des cellules qui n’existent que sur le papier, tandis que les adhérents sont eux-mêmes de moins en moins cotisants dans ce parti qui, à son âge d’or, sacralisait la carte de membre du Parti. La dernière école centrale de 4 mois s’est tenue en 1994. L’engagement dans le PCF se dépolitise au profit d’un humanisme un peu fourre-tout favorisant des recrutements inattendus, de chrétiens par exemple. L’appareil quant à lui est tenu par des cadres issus de familles militantes à tel point que 200 communistes unitaires quittent le PCF en juin 2010 « en dénonçant la fermeture de l’appareil sur lui-même ». L’engagement des nouveaux adhérents relève plus de fidélités locales ou familiales que d’une adhésion idéologique. Ce processus n’est peut-être pas inéluctable comme semble l’indiquer le regain d’adhésion consécutif aux mobilisations dans la gauche de gauche depuis 2005 (130000 effectifs revendiqués, mais seulement 64184 cotisants et 34662 votants pour les résolutions du XXXVIe congrès de décembre 2012). Mais les logiques d’appareil restent prépondérantes. C’est d’ailleurs ce capital collectif à sauvegarder qui explique pour une part essentielle l’étrange double jeu du PCF qui soutint la candidature de Jean-Luc Mélenchon en 2012 afin de masquer son effondrement - particulièrement visible lors des élections présidentielles précédentes - pour reconduire ensuite, au moment des élections municipales, nombre d’alliances avec un PS si critiqué.

L’analyse de Julian Mischi emporte largement la conviction et sa conclusion, politique, ne laisse guère de doute sur son désir de « lutter contre des forces sociales qui conduisent à l’exclusion politique des classes populaires ». Mais, s’il est vrai que le stalinisme fut, paradoxalement, en France, un adjuvant pour contrer les logiques sociales extrêmement puissantes qui sont au principe de l’élimination et de l’auto-élimination des classes populaires du champ politique, s’il est clair qu’en privilégiant les logiques de survie de l’appareil, les dirigeants communistes se sont interdits de réinventer les voies d’une représentation populaire fondée effectivement sur des acteurs appartenant aux classes populaires, on voit mal comment, compte tenu de la matrice stalinienne de leur culture politique, ils auraient réussi cette réinvention. Cet enjeu – politique – est donc à reprendre entièrement, et c’est urgent. Les dommages collatéraux, si j’ose dire, de cette perte d’influence du PCF sur les classes populaires, sont bien connus : un abstentionnisme massif d’abord ; la possibilité pour le FN de « se mettre en scène comme parti des ouvriers » (p. 294) ensuite ; un affaiblissement, enfin, des capacités de résistance des classes populaires. Or, on discerne mal les forces politiques qui, aujourd’hui, seraient susceptibles de se donner pour projet la promotion de militants issus des classes populaires, même si on peut penser avec Maurice Merleau-Ponty qu’ « il reste vrai, il sera toujours vrai qu’une histoire où le prolétariat n’est rien n’est pas une histoire humaine » [3].

Pour citer cet article :

 

Bernard Pudal, « L’ambition perdue du PCF », La Vie des idées, 27 mars 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-ambition-perdue-du-PCF.html

Notes

 

[1] Dont on trouvera les principes dans, Julian Mischi, « Faire la socio-histoire d’une institution ‘en crise’. Enjeux et techniques d’une socio-genèse du déclin du PCF », in F. Buton et N. Mariot (dir.), Pratiques et méthodes de la socio-histoire, Paris, PUF, 2009, p. 87-106.

[2] Pour une synthèse récente des travaux sur les classes populaires, on se reportera à Yasmine Siblot, Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet, Nicolas Renahy, Sociologie des classes populaires contemporaines, Armand Colin, Collection U, 2015, 363 p.

[3] Maurice Merleau-Ponty, Les aventures de la dialectique, Gallimard, 1955, p. 307.

 

 

Les nouveaux venus du Front national

 

Lundi 20 Avril 2015 - Vladimir De Gmeline

Dans « Danse avec le FN », le réalisateur Paul Moreira part à la rencontre des nouveaux électeurs du parti de Marine Le Pen. Loin des clichés sur l’extrême-droite, on y découvre des citoyens cabossés, en plein désarroi, qui « ont surtout besoin qu’on les écoute ».

Il l’annonce dès les premières images en filmant une bande de crânes rasés vociférant : « Désolé les gars, ça va pas être possible ! » Au départ de son voyage au cœur du nouvel électorat du Front National, Paul Moreira, journaliste et réalisateur, patron de l’agence Premières Lignes, tient à poser d’entrée les règles du jeu. Pas question de s’appesantir sur le folklore et les gros beaufs pleins de bière. Ils existent, mais ce n’est pas le propos. Non, ce qu’il veut faire, lui qui a fui avec ses parents le Portugal de Salazar alors qu’il avait trois ans, c’est comprendre pourquoi tant de gens, qui à priori n’avaient pas particulièrement de sympathies pour le parti de la famille Le Pen, votent aujourd’hui pour lui.

« Je voulais rencontrer des gens comme tout le monde» dit-il alors que l’on voit Pascal, sidérurgiste d’Arcelor Mittal au chômage, Marie, ancienne syndicaliste et élue de la mairie d’Aillanges, Marie-Cécile, qui élève seule son petit garçon dans le sud de la France, lui ouvrir leur porte : «je voulais prendre le risque de devenir leur ami, les écouter sans les juger, saisir le moment où ils avaient basculé. » C’est une drôle de balade aux quatre coins de la France qui commence. On y voit des gens qui ont toujours voté à gauche, dépités par les promesses non tenues du gouvernement Hollande, et des représentants des classes moyennes, « venus de la droite républicaine », asphyxiés, ne s’en sortant plus et n’ayant droit à aucune aide, persuadés que « les étrangers en situation régulière ont droit à toutes les aides, allocations et RSA. » Ils l’ont vu sur Internet. Comme ils ont vu que partout en France, les musulmans priaient dans la rue au mépris de toutes les règles républicaines. Même si, non, « ici il n’y a pas d’étranger et que les quelques musulmans qu’on croise sont plutôt bien » avoue Jean-Luc, marchand de chaussures picard qui passe ses nuits sur les réseaux sociaux et boit les paroles d’Eric Zemmour.

Dénominateur commun de ces nouveaux électeurs : ils n’ont plus confiance en personne et pensent qu’on leur cache la vérité. A commencer par les anciens d’Arcelor, qui ont cru jusqu’au bout que les socialistes allaient sauver l’entreprise, et ont voté massivement pour François Hollande en 2012. Lui président l’avait promis, Montebourg voulait nationaliser. Las, Jean-Marc Ayrault a annoncé quelques mois plus tard que l’ « option de la nationalisation n’était pas retenue ». Quelques semaines plus tard, Marie da Silva, compagne d’un intérimaire et de toutes les manifesations, se retrouve suppléante du candidat FN à la mairie d’Hayange : « on s’est plantés avec la droite, on s’est plantés avec la gauche, alors pourquoi pas le FN ? » Et Pascal pense que « les décisions se prennent en haut », dans les centres de la « finance internationale ». Un sentiment d’abandon qui est le terreau idéal du vote et de l’engagement FN. A ce moment du documentaire, Paul Moreira fait ce qu’il va faire avec tous les intervenants : il va aller enquêter, et ramener des réponses. Interroger Montebourg (« ça tombait bien, il avait un peu de temps libre ») et Ayrault. Pas de complot de la finance internationale, mais une décision imposée par le président : « il y a eu des explications de gravure comme je n’en ai jamais eu dans ma vie » explique Montebourg, la mine chiffonnée. Les anciens d’Arcelor passés au FN, qu’en pense-il ? « Tout se paie » lâche l’ex-ministre.

Les allocations généreusement attribuées aux clandestins ? Moreira accompagne Marie-Cécile, que l’on voit à cran, en limite de burn-out, à la CAF. Elle n’a droit à rien, pas encore assez pauvre pour avoir droit au RSA, mais pas assez riche pour s’en sortir. Non, explique l’employée qui la reçoit, un étranger doit posséder un titre de séjour et être résident depuis au moins cinq ans : « Il se dit beaucoup de choses, notamment sur les réseaux sociaux » met-elle en garde. Mais Marie-Cécile continuera à voter FN, sa manière à elle « d’exploser pour ne pas imploser », elle qui voit les musulmans former une communauté solidaire alors que la cellule familiale n’existe plus, et que le règne du chacun pour soi pousse des femmes comme elle à se débattre dans le vide. Ces prières dans la rue qui lui font peur et servent d’exemple à Marine Le Pen, le réalisateur se rend sur les lieux où elles ont été filmées: la mosquée devant la quelle elles se déroulaient une demi heure par semaine le vendredi après-midi, faute d’un lieu de culte assez vaste, n’existe plus depuis deux ans. Un terrain vague.

On voit le jeune maire d’Hayange, Fabien d’Engelmann, bientôt frappé d’inéligibilité pour irrégularité dans ses comptes de campagne, se transformer sitôt élu en autocrate refusant un local à une école de danse orientale mais accueillant à bras ouverts les militants de l’Oeuvre française lors de sa « Fête du cochon » : « le cochon, apprentissage de la fraternité » dit-il sans sourire. On suit le dessillement progressif de Marie Da Silva et les affrontements au cours de conseils municipaux homériques.

On écoute Edel Hardies, rappeur musulman et fervent soutien du FN, qui appelle de ses vœux « un électrochoc ». Des électrices de la Grande Borne, à Grigny, qui reconnaissent « ne pas vivre dans la peur, mais il ne faut pas le dire, sinon la commune va nous ramener du monde », parce que ce qu’elles redoutent, ce sont les camps de roms qui font baisser la valeur des appartements. Une ancienne militante du PC votant de temps en temps à l’extrême droite pour exprimer son mécontentement, mais pas dupe pour autant de la sincérité de Marine Le Pen.

Une mosaïque de personnages, tous attachants, qu’à aucun moment le réalisateur ne juge. Il les questionne avec bienveillance, passe du temps avec eux, essaie de les comprendre, et y arrive souvent. Car leurs motivations sont simples. Personne ne fait attention à eux. Ils se sentent abandonnés, ni plus ni moins. A cet égard, le témoignage d’un responsable de la CGT d’Arcelor est édifiant : « On n’a pas su écouter ces gens. Qui est toujours mis en avant ? Les politiques, les patrons, nous les syndicalistes. Alors ils se disent que peut-être, s’ils votent Front National, on commencera à faire attention à eux. Nous avons notre part de responsabilité».

Ce que l’on constate surtout, à la lumière de cette enquête empathique et souvent drôle, c’est que le FN manque de cadres sérieux et pioche là où il le peut, n’hésite pas à relayer des mensonges éhontés traînant sur Internet pour récupérer le plus de cabossés possibles, en leur faisant miroiter d’impossibles solutions, parlant au nom du monde ouvrier sans être présent dans les usines. Et que oui, la gauche ferait bien d’écouter à nouveau ces électeurs déboussolés. Et au-delà, d’arrêter de les trahir. Au risque de voir arriver au deuxième tour  un parti dans lequel une bonne partie de ses électeurs ne croit même pas vraiment, tout simplement parce qu’elle ne croit plus en rien. L’histoire n’est pas nouvelle.

 

 

Effacement ouvrier

 

13 avril 2015

Par Nicolas Hatzfeld - Professeur d’Histoire contemporaine, Université d’Evry. Dernier ouvrage paru :

- Anne-Sophie Bruno, Eric Geerkens, Nicolas Hatzfeld et Catherine Omnès (dir.), La santé au travail, entre savoirs et pouvoirs (XIXe – XXe siècles), Rennes, PUR, 2011.

Entre la fin du XIXe siècle et le dernier tiers du XXe siècle, les ouvriers ont occupé une place essentielle dans la société française. Au-delà de leur déclin quantitatif, ils sont devenus aujourd’hui de moins en moins visibles. Ce processus d’effacement se lit dans la catastrophe minière de Liévin en 1974.

 

 

Recensé : Marion Fontaine, Fin d’un monde ouvrier. Liévin, 1974, Paris, Éditions de l’EHESS, 2014, 238 p.

Le livre de Marion Fontaine raconte un délitement. La démarche ne manque pas de courage, tant les curiosités se portent davantage sur ce qui apparaît et se construit que sur ce qui se défait. En l’occurrence, l’auteure s’applique à suivre les façons dont, au milieu des années 1970, « tout a commencé à aller mal » pour le monde ouvrier.

Tout, à commencer par les regards portés dans la société sur ce groupe qui occupait, depuis la fin du XIXe siècle, une place essentielle, voire centrale [1], dans la société française et dans les représentations que celle-ci se faisait de son avenir. Depuis déjà quelques années, l’invisibilité de la classe ouvrière a été étudiée, notamment par quelques ouvrages majeurs de la sociologie (Schwartz, 1990 ; Beaud, Pialoux, 1999). Mais le processus d’effacement, lui, était encore passablement obscur.

Une image « social-triste »

 

Attachée, dans ses recherches précédentes, à renouveler l’image du monde minier, si fortement saisi par les stéréotypes, l’historienne entreprend ici d’explorer un cas, la catastrophe minière de Liévin en 1974, et d’en éclairer ses suites paradoxales. Pour ce faire, elle commence par l’événement proprement dit, l’explosion survenue dans la fosse 3 bis de Liévin le 27 décembre 1974 et dans laquelle 42 mineurs sont tués.

Ce drame, le plus meurtrier de l’après-guerre, suscite immédiatement une vive et large émotion dans le pays et ravive l’écho d’autres catastrophes dont celle, emblématique, de Courrières en 1906. Au fondement de cet écho réside le mythe des mineurs, avec la double figure de héros et de martyr, présente dans nombre des moments forts de l’histoire française.

Après les images de misère et de sacrifice installées par Zola à la fin du XIXe siècle, les grèves de 1936, de 1941 et de 1947-1948, ainsi que la bataille du charbon menée à la Reconstruction, ont associé les mineurs à une promesse d’avenir. À partir de la grève de 1963, la symbolique se transforme. La classe ouvrière reste centrale dans les analyses et les attentes, mais elle change de composition. Les techniciens en plein essor représentent la nouvelle classe ouvrière et font la liaison avec des couches moyennes du salariat, renvoyant aux mineurs une image « social-triste » et archaïque.

La mutation du mythe mineur ne se dissocie guère des perspectives d’avenir pour ce secteur d’activité. Après le record de l’année 1958, la production connaît une réduction progressive, organisée par des plans successifs qui installent l’hypothèse d’une cessation à terme. C’est dans ce contexte que survient la catastrophe. Marion Fontaine voit là une des clés du paradoxe relevé initialement, celui d’une émotion aussi promptement étouffée qu’elle a été forte, faute d’accord sur l’horizon à donner au drame. Pour le PCF et la CGT, syndicat massivement dominant dans la profession, la douleur et la colère ne doivent pas donner prise aux partisans de la liquidation des mines.

Pour les socialistes, qui occupent une grande partie de l’espace municipal, la critique doit, au contraire, inciter à accélérer la reconversion du bassin minier. Une grande partie de la presse abonde en ce sens, insistant sur l’agonie du siècle minier et sur l’inanité de ces morts. Avant même les thématiques écologiques, le danger minier est présenté comme inacceptable. Ainsi, pour une raison ou pour une autre, la colère mineure n’est portée que mezzo voce et seulement pour un temps.

Conflits de classe

 

Mais l’historienne trouve les traces de tentatives faites pour briser cette sorte de résignation et déployer l’indignation, à l’initiative de l’extrême gauche maoïste. Plutôt que de constater leur faible impact, elle s’attache à analyser leur échec et étudie à travers eux l’épuisement de points de vue de classe sur ce drame minier.

La première de ces entreprises remonte à une explosion survenue le 4 février 1970 à Lens, qui avait provoqué 16 morts. La Gauche prolétarienne est intervenue, a mené une campagne de dénonciation des Houillères, ainsi que de la CGT et du Parti communiste. Elle a noué des contacts avec des militants mineurs et organisé, en décembre 1970, un Tribunal populaire auquel prirent par des personnalités comme Jean-Paul Sartre. La mise en cause des Houillères sur l’insécurité dans les mines et sur l’acceptation d’une silicose largement répandue a suscité un écho national.

Mais l’organisation maoïste n’a pas construit d’alternative durable conforme à sa vision héroïque et a attribué cet échec à l’« aliénation » des mineurs. En 1975, à Liévin, le PCR, autre organisation maoïste qui dispose de quelques militants dans la ville, tente lui aussi de susciter une dénonciation des mêmes coupables et complices. Il anime une commission populaire d’enquête, qui débouche à nouveau sur un tribunal populaire, en mars 1975. Malgré une mobilisation honorable dans laquelle émerge le thème novateur de la santé au travail, le mouvement reste pris dans une gangue dogmatique, qui n’attribue pas une identité bien claire aux mineurs, et échoue à s’ancrer dans le milieu minier.

Parallèlement, les tribunaux officiels mettent à l’épreuve la possibilité, pour les mineurs, d’obtenir justice de la souffrance subie et de se voir reconnaître une dignité sociale. Une première procédure, conduite par le juge Pascal, entreprend de mettre en accusation les Houillères. Suivant une logique de conflit de classe, celui-ci s’attaque aux ingénieurs de l’entreprise nationale et avant tout à celui qui était responsable de la fosse, qui est inculpé. Après le dessaisissement du juge, qui ne suscite guère de réaction dans la population minière, une deuxième procédure est engagée, s’éternise et débouche, en 1980, sur un procès circonspect.

Les mineurs pris dans l’explosion ne produisaient pas de charbon, mais s’employaient à préparer la remise en exploitation du gisement antérieurement mis en sommeil. Hautement qualifiés dans l’ensemble, ils étaient dirigés par un encadrement considéré comme scrupuleux, mais la période des fêtes – entre Noël 1974 et le Nouvel An 1975 – rendait l’opération fragile. L’élucidation des circonstances du drame donne lieu à une imputation comme par principe de la responsabilité des Houillères, et à une condamnation symbolique de l’ingénieur. Mais les précautions d’analyse sont acceptées à Liévin et écartent l’expression d’une colère de classe.

Axes de mobilisation

 

Une des grandes forces du livre consiste à montrer de quelle manière, à travers les positionnements des forces impliquées, les figures des mineurs comme constituants d’une classe ouvrière tendent à se brouiller, à s’effriter ou à s’estomper. Les souffrances et les risques perdent leur bien-fondé, la vertu des mineurs perd sa netteté.

Le livre comporte une autre force, qui consiste à repérer et à caractériser les esquisses d’autres représentations. Marion Fontaine examine ainsi comment, face à la justice, un collectif de veuves reprend à son compte une proposition de l’extrême gauche et surmonte l’obstruction de la CGT. Mais cette association installe au premier plan les victimes plutôt que la classe et déplace sa protestation sur le terrain existentiel des trajectoires de vie détruites.

Dans les axes de mobilisation qui perdurent, celle qui porte sur la santé au travail prend son autonomie et commence à apparaître comme un sujet majeur. Sur le terrain judiciaire, tandis que le juge Pascal s’épuise sur le terrain de la justice de classe, d’autres juges engagent le combat contre l’irresponsabilité patronale et l’exception que forme le territoire du travail, et pour une réaffirmation du droit civil et du droit pénal dans la vie des entreprises.

Marion Fontaine relève ainsi l’amorce de thèmes qui constituent des alternatives au clivage de classe dans la représentation des mineurs. Presque à regret, elle note comment ces nouveaux thèmes tendent à se substituer à la figure du monde de la mine, plutôt qu’à le renouveler, comment l’ancien et le nouveau échouent à se rencontrer. Elle pointe, à la source, un des moments de la formation de l’asthénie ouvrière qui, à la fin du XXe siècle, fait écho à la « mélancolie » qu’a mise en lumière Michelle Perrot pour le siècle précédent [2].

Pour citer cet article :

 

Nicolas Hatzfeld, « Effacement ouvrier », La Vie des idées, 13 avril 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Effacement-ouvrier.html

Notes

 

[1] Xavier Vigna, Histoire des ouvriers en France au XXe siècle, Paris, Perrin, 2012.

[2] Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière. "Je suis entrée comme apprentie, j’avais alors douze ans". Lucie Baud, 1908, Paris, Grasset, 2012.

 

 

À quoi servent les formations politiques ?

Comment un appareil s’éloigne de sa base

 

De multiples facteurs expliquent l’affaiblissement du Parti communiste français. La volonté d’adapter son discours aux attentes des classes moyennes l’aurait-il précipité ?

Janvier 2015

Par Julian Mischi, chercheur en sociologie à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), auteur de Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années1970, Agone, Marseille, 2014.

Janvier 2014. Nous arrivons au siège du Parti communiste français (PCF), place du Colonel-Fabien à Paris, pour demander des données sur les adhérents. Combien sont-ils ? Mais surtout, qui sont-ils ? D’après tous les indicateurs, les catégories populaires sont de moins en moins présentes au sommet de l’organisation. Mais qu’en est-il à la base ? La réponse devrait être facile à obtenir. Le département « Vie du parti » centralise depuis 2009 les nombreux renseignements que la formation possède sur ses membres : âge, sexe, lieu d’habitation, secteur d’activité... Mais nul mot sur la catégorie socioprofessionnelle. On peut savoir que tel militant travaille à la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) ou dans l’aéronautique, mais pas s’il est cadre ou ouvrier. Ce manque d’intérêt pour la condition sociale des adhérents illustre une tendance à l’œuvre au sein du PCF depuis trente ans : jadis centrale, la question de la représentation des classes populaires est devenue secondaire.

De la Libération aux années 1970, au temps où il était le premier parti de gauche en France, le PCF pouvait se présenter comme le porte-parole de la classe ouvrière, car ses responsables étaient majoritairement issus des milieux populaires : ancien mineur comme Maurice Thorez, dirigeant du parti de 1930 à 1964 ; « petit maraîcher » comme son successeur Waldeck Rochet ; apprenti pâtissier comme Jacques Duclos, candidat à l’élection présidentielle de 1969, où il obtint 21 % des voix. Il en allait de même à l’échelon local : avant de devenir maire d’Aubervilliers entre 1945 et 1953, Charles Tillon était ajusteur ; ses successeurs Emile Dubois (1953-1957) et André Karman (1957-1984), respectivement gazier et fraiseur. En propulsant des militants d’origine modeste dans des instances de pouvoir jusque-là réservées aux représentants de la bourgeoisie, le Parti communiste est parvenu, un temps, à bouleverser l’ordre social de la vie politique française. Le caractère populaire de l’organisation était alors perçu comme une nécessité pour inscrire le projet d’émancipation des travailleurs dans les pratiques militantes.

La base du PCF a été frappée de plein fouet par les transformations socio-économiques que connaissent les milieux populaires depuis les années 1970. Confronté à la précarité et au développement du chômage, le monde ouvrier a perdu en cohésion sociale. Pourtant, la crise du parti ne peut être attribuée à une hypothétique disparition des ouvriers : ceux-ci représentent toujours près d’un quart de la population active, et la décrue des effectifs du PCF est bien plus rapide que l’érosion de la classe ouvrière. La France comptait huit millions deux cent mille ouvriers en 1975 et encore sept millions en 1999, alors que, dans le même temps, le PCF perdait plus de la moitié de ses adhérents, passant de cinq cent mille à deux cent mille encartés. En outre, aux côtés des ouvriers, de nouvelles figures populaires ont émergé, dans les services notamment, avec l’essor du groupe des employés. Les ouvriers et les employés demeurent majoritaires dans la population active française, mais les mutations de leurs conditions de vie (relégation spatiale) et de travail (division des collectifs de travail) ont fragilisé leur entrée dans l’action politique. L’affaiblissement du PCF reflète ainsi les profondes transformations sociales et culturelles subies par les classes populaires ; il exprime le reflux du mouvement ouvrier. Ce déclin, qui marque l’épuisement d’une séquence d’intense politisation de la société française durant les « années 1968 », s’explique également par les bouleversements de l’ordre international, en particulier par l’implosion du système soviétique, ou encore par l’évolution du régime politique vers un système présidentiel et bipartisan.

Au cœur du quartier de la Défense, le choix de l’humanisme et de la démocratie

 

Mais ces explications externes au parti ne suffisent pas, et il serait réducteur d’envisager le déclin du PCF sous l’aspect d’une évolution mécanique, programmée, dont il n’y aurait aucune leçon à tirer.

Pour comprendre l’éloignement du PCF vis-à-vis des classes populaires et son effondrement électoral (il passe de 15,3 % lors de la présidentielle de 1981 à 1,9 % en 2007), il faut analyser les évolutions de son discours et de son organisation. A partir des années 1980 et surtout 1990, le PCF entend représenter non plus seulement les classes populaires, mais la France dans sa « diversité ». La lecture de la société en termes de classes s’efface derrière des thématiques comme la « participation citoyenne » ou la recréation du « lien social ». A l’image de la ville de Montreuil, les municipalités communistes de banlieue adoptent largement la thématique de l’« exclusion » dans les « quartiers » et entérinent sa dimension dépolitisante (1). Les élus communistes se font les chantres d’une « démocratie locale » censée combler le fossé entre la classe politique et les « citoyens ».

Le projet initial du parti, d’inspiration marxiste, laisse alors place à une rhétorique humaniste largement partagée dans le monde associatif et politique. « Association, partage, mise en commun, coopération, intervention, concertation : ces exigences prennent une vitalité inédite, en lien avec le développement de la révolution technologique et informationnelle et la complexification de la société, l’évolution du travail, le besoin de citoyenneté, de nouvelles relations humaines respectant l’autonomie des individus... », proclame par exemple le document adopté lors du XXIXe congrès de 1996. Ce congrès, qui fait le « choix de l’humanisme et de la démocratie », de la « révolution humaine, citoyenne, solidaire » pour répondre au fait que « c’est la civilisation humaine tout entière qui est en péril », se déroule pour la première fois dans le quartier des affaires de la Défense.

Douze ans plus tard, dans le texte proposé par le Conseil national du PCF comme « base commune » pour le XXXIVe congrès de 2008, le mot « ouvrier » n’apparaît qu’une seule fois, et comme un groupe social au même titre que beaucoup d’autres : il s’agit en effet de rassembler « ouvriers, techniciens, employés ou cadres, femmes et hommes salariés de toutes catégories, précaires, intellectuels, sans-papiers, sans-emploi, paysans, créateurs, étudiants, retraités, artisans ». En rejetant l’ouvriérisme associé au stalinisme, les représentants du PCF ont tendance à abandonner la priorité accordée au rôle des ouvriers et des classes populaires dans le combat politique. Ayant délaissé la réflexion sur les rapports de classe et sur l’organisation de la lutte par ceux-là mêmes qui subissent la domination, ils ont naturellement éprouvé des difficultés à prendre en compte l’essor des nouvelles figures populaires — les employés des services et les descendants des travailleurs immigrés du Maghreb notamment.

L’entreprise de rénovation du communisme français passe par une transformation des modes d’organisation du parti. Les dispositifs de sélection et de formation de cadres militants d’origine populaire sont abandonnés dans les années 1990 et 2000 sous l’effet de la baisse des effectifs, mais aussi d’une remise en cause des pratiques autoritaires du centralisme démocratique (lire « A l’école des militants »). Les écoles, par exemple, disparaissent ou perdent leur fonction d’éducation populaire. La « politique des cadres » — un système de formation qui favorisait les militants ouvriers des entreprises — s’éteint progressivement. Pour le renouvellement du parti, on discute désormais surtout de rajeunissement et de féminisation. Quand il est question de « mixité », il ne s’agit jamais de la promotion explicite des militants issus des classes populaires.

Aux permanents d’origine ouvrière, formés dans les écoles du parti, succèdent des responsables dont la trajectoire (scolaire, professionnelle et militante) est étroitement associée au monde des collectivités territoriales. C’est autour de ces administrations locales que se restructure et survit le communisme contemporain et non, comme jadis, autour des réseaux syndicaux. En 2013, sur l’ensemble des adhérents répertoriés par le département « Vie du parti », 75 % indiquent travailler dans le secteur public, dont 23 % dans une collectivité territoriale. Et il en va de même au sommet de l’appareil. Le dernier dirigeant national passé par des fonctions au sein de la Confédération générale du travail (CGT) fut Georges Marchais : ajusteur de profession, il fut responsable syndical dans la métallurgie avant d’occuper la tête du parti de 1970 à 1994. Ses successeurs, eux, ont partie liée à la gestion des collectivités locales. M. Robert Hue fut le premier édile à devenir le secrétaire national du PCF, en 1994 ; il était alors maire de Montigny-lès-Cormeilles, conseiller général, conseiller régional et surtout président de l’Association nationale des élus communistes et républicains. Mme Marie-George Buffet lui a succédé en 2001. Elle fut d’abord employée à la mairie du Plessis-Robinson avant d’être maire adjointe dans une autre municipalité, puis élue au conseil régional d’Ile-de-France.

Quand les nouveaux dirigeants du PCF passent par le syndicalisme, il s’agit du syndicalisme étudiant. Mme Buffet a fait partie du bureau national de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF). Secrétaire national du PCF depuis 2010, M. Pierre Laurent, lui, a dirigé l’Union des étudiants communistes (UEC). Titulaire d’une maîtrise de sciences économiques de la Sorbonne, cet ancien journaliste et directeur de la rédaction de L’Humanité symbolise la puissance de l’engagement familial au sein du communisme contemporain. Fils de Paul Laurent, député et cadre de l’appareil dans les années 1970-1980, il est aussi le frère de M. Michel Laurent, autre dirigeant national qui fut responsable de la fédération de Seine-Saint-Denis. Les nouveaux dirigeants deviennent communistes davantage par héritage local et par fidélité familiale qu’en faisant l’expérience des inégalités sur leur lieu de travail.

La recherche de sources de financement par les permanents, qui ne peuvent plus être rétribués par un parti en perte de vitesse et cherchent à se salarier sur des postes électifs, explique aussi l’évolution du PCF. En 2013, selon le rapport financier présenté au congrès, la contribution des élus s’établit à 46 % des ressources totales du parti (contre 26 % au Parti socialiste et 3 % à l’Union pour un mouvement populaire). Ainsi, partout en France, les dirigeants communistes ont été appelés à entrer dans les assemblées électives. Il existait jusqu’ici une distinction forte entre les responsables d’appareil et les élus, les premiers étant chargés de « surveiller » les seconds en évitant leur « notabilisation » et en assurant la vitalité des réseaux militants. Or les responsables départementaux du parti ont eu pour consigne d’entrer dans leurs conseils régionaux à partir de 1998. Grâce à une alliance avec le Parti socialiste (PS), beaucoup ont pris des responsabilités dans les exécutifs de leur région. La notabilisation élective des cadres d’appareil est en marche.

Les experts en communication aux manettes lors des campagnes électorales

 

M. Hue entendait en 1995 libérer « de toute “tutelle” ombrageuse du parti les élus qui détiennent leur mandat non des seuls communistes mais du suffrage universel (2) ». Dès lors, les dirigeants nationaux eux-mêmes peuvent dévaloriser les ressources militantes au profit des élus et des expériences gestionnaires. Sur le terrain, les militants voient leur rôle se réduire, et l’activité électorale devient prioritaire. Les nouveaux adhérents ne restent pas longtemps de simples militants, mais sont rapidement sollicités pour se présenter aux élections municipales, avec pour conséquence un affaiblissement récurrent du militantisme local — d’autant que les élus, cumulant les mandats, délaissent rapidement les réunions du parti. Aux sièges des fédérations départementales, la présence militante s’efface, les réunions se tiennent avant 18 heures, et les militants « bénévoles » laissent la place à des professionnels (permanents, collaborateurs des groupes d’élus, personnel administratif, etc.) absents le week-end.

Or les élus ont leurs propres préoccupations. Pour préparer la prochaine campagne électorale, ils embauchent des experts en communication ; du fait de la technicisation croissante de l’action locale, ils s’entourent de cadres de la gestion publique (3). Ils peuvent délaisser les relais militants ou associatifs au profit de professionnels, qui leur ressemblent socialement. Résultat : l’univers social des élus communistes se détache de celui de leurs administrés, et les catégories populaires jouent un rôle plus effacé dans la vie politique locale.

Cet éloignement des responsables communistes à l’égard des groupes sociaux qu’ils ont vocation à défendre affecte les pratiques militantes. Pendant longtemps, le PCF a impulsé une sociabilité politique étoffée dans les territoires où il était bien implanté (les « banlieues rouges », certaines communes rurales...). Ses militants animaient un ensemble d’organisations « amies » (Union des femmes françaises, Confédération nationale des locataires, Mouvement de la paix, Fédération sportive et gymnique du travail, etc.), mais aussi des cellules de quartier ou d’entreprise. Au cours des années 1980 et 1990, à mesure que la base militante se réduit et que les responsables se focalisent sur les enjeux électoraux, le militantisme local au PCF se limite de plus en plus à des actions de type associatif. L’essentiel des activités de masse est alors consacré à l’organisation de rassemblements festifs et commémoratifs, à l’image des traditionnels banquets du 1er-Mai ou du 14-Juillet.

Pris au piège de la droitisation de l’allié socialiste

 

Les communistes tirent en quelque sorte les leçons du moindre impact des réunions politiques d’autrefois, d’autant plus que cette dimension festive a traditionnellement constitué une force du communisme français, à l’image du succès continu de la Fête de L’Humanité au-delà des rangs du parti. Ainsi, au niveau local, la sociabilité autour de rendez-vous festifs perd son caractère politique, car les associations et les municipalités prennent le pas sur le parti dans l’organisation. Dans le village de Treban (Allier), par exemple, trois instances se substituent progressivement au PCF dans l’animation locale : l’amicale laïque, le comité des fêtes et le club du troisième âge. Les adhérents, une cinquantaine dans les années 1960-1970, ne sont plus qu’une dizaine dans les années 1990, essentiellement des agriculteurs à la retraite. Ils ne se rassemblent qu’une fois par an, lors de la remise des cartes organisée par le maire — un enseignant à la retraite — et son épouse. La réduction continue du nombre des travailleurs de la terre et de l’industrie, les déceptions vis-à-vis de la participation du PCF au gouvernement (d’abord en 1981-1984, puis en 1997-2002), la fin de l’Union soviétique : un ensemble de processus contrarie le maintien de l’organisation, qui a pourtant vu différentes générations de communistes se succéder depuis les années 1920. Faute de renouvellement militant, la mairie, communiste depuis l’entre-deux-guerres, est finalement perdue en 2001.

Les élus PCF de cette région rurale axent leurs politiques sur les thèmes de la vitalité associative : à la « citadelle rouge » succèdent des communes à la pointe dans le domaine de l’animation et de la promotion de la vie associative, sans référence à la défense d’une identité populaire ou politique. Dans l’éditorial du journal municipal de Bourbon-l’Archambault (deux mille cinq cents habitants) du début de l’année 2014, le maire communiste remercie « le monde associatif bourbonnais et les acteurs économiques locaux [qui] ont travaillé pour défendre et développer l’activité locale (...). Qu’ils soient commerçants, artisans, agriculteurs, chefs d’entreprise, membres de professions libérales, salariés ou agents de l’administration, retraités ou tout simplement concitoyens, les habitants de notre commune méritent remerciements et encouragements ».

Sur le plan pratique, la thématique de la lutte des classes perd sa position centrale pour les militants et laisse peu à peu place à une multitude de combats ciblés : répartition des richesses, féminisme, environnement, diversité, mondialisation. Il s’agit moins de s’engager au PCF au nom de la société socialiste future que de rejoindre certains réseaux à thème (éducation, immigration, Europe, etc.) qui se développent avec des comités propres et des manifestations particulières. Les militants sélectionnent les domaines qu’ils investissent sans se reconnaître forcément dans l’ensemble du message partisan. Cette segmentation de l’engagement contraste avec la place centrale qu’occupaient le parti et l’idéologie marxiste dans l’univers communiste. Dans ces conditions, certains militants ouvriers investissent la CGT mais se détournent du PCF ; d’autres, souvent plus diplômés, participent aux activités de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac) ; d’autres encore se consacrent exclusivement à leurs tâches d’élu local. Le parti a progressivement perdu sa position centrale dans les réseaux militants de la gauche du PS.

Néanmoins, après une longue période de léthargie et de vieillissement, un certain renouvellement des réseaux militants est intervenu depuis quelques années. D’abord lors de la campagne victorieuse contre le traité constitutionnel européen de 2005, puis dans le cadre du Front de gauche, la coalition électorale mise en place en 2008 entre le PCF et d’autres formations de gauche. Pour la première fois depuis 1980, les effectifs militants annoncés par la direction se sont stabilisés autour de soixante-dix mille adhérents (4), et la part des moins de 30 ans a légèrement augmenté. La campagne présidentielle de 2012 a tout particulièrement remobilisé les rangs communistes. A cette occasion, le PCF a soutenu M. Jean-Luc Mélenchon, responsable du Parti de gauche (PG), qui a obtenu 11,1 % des suffrages. Ce dernier, ancien socialiste, a opéré une certaine radicalisation du discours avec un retour de la thématique des antagonismes sociaux, alors que les campagnes précédentes étaient marquées par une euphémisation des référents communistes et anticapitalistes.

Si la stratégie du Front de gauche a freiné le déclin électoral du PCF aux élections présidentielle (2012) et européennes (2009, 2014), la décrue s’est poursuivie lors des élections législatives (2012) et municipales (2014), c’est-à-dire lors de scrutins où le PCF, plus que le Front de gauche, était en première ligne. Cette stratégie a mis au premier plan le problème de l’influence des élus dans l’appareil communiste et de leur dépendance à l’égard du PS. Le Front de gauche a en effet impulsé une dynamique qui s’accorde mal avec la poursuite d’une configuration classique d’union de la gauche PCF-PS. Les élections municipales de mars 2014 ont d’ailleurs donné lieu à des tensions très fortes entre le PCF et le PG, favorable à des listes autonomes du PS dans les grandes villes dès le premier tour. Elles ont également suscité des contestations internes au PCF, de la part de nouveaux adhérents qui s’opposent à la reconduction de l’alliance avec le PS. Mais, pour les élus et pour une part significative de la direction du PCF, conserver les municipalités à direction communiste avec le soutien du PS et les postes d’adjoint dans les autres mairies d’union de la gauche reste une priorité, au risque, selon certains, d’alimenter le lent déclin du militantisme.

L’équilibre semble compliqué à trouver pour les militants. Les élus locaux ont permis indéniablement le maintien d’une certaine influence du PCF alors que son audience nationale s’est effondrée. Par le passé, les municipalités communistes étaient en outre au cœur de l’implantation du PCF dans les milieux populaires : point d’appui à la diffusion des idées, elles constituaient des bases pratiques d’organisation militante et de résistance aux élites politiques et sociales. Plus que la bolchevisation de 1924-1934, ce sont les compromis du « communisme municipal », tout comme la stratégie du Front populaire d’alliance avec le frère ennemi socialiste, qui ont favorisé l’ancrage populaire du PCF. Néanmoins, dans le contexte contemporain de droitisation du PS, de professionnalisation des collectivités territoriales et de faiblesse des réseaux militants, ce qui fut une force pour le PCF peut parfois constituer un frein à son renouvellement.

NOTES :

(1) Lire Sylvie Tissot, « L’invention des “quartiers sensibles” », Le Monde diplomatique, octobre 2007.

(2) Robert Hue, Communisme : la mutation, Stock, Paris, 1995.

(3) Lire Fabien Desage et David Guéranger, « Rendez-vous manqué de la gauche et de la politique locale », Le Monde diplomatique, janvier 2014.

(4) Ce chiffre des adhérents à jour de leur cotisation est plus exact que les cent trente mille « cartes placées » annoncées.

 

Lire aussi :

1. LA CLASSE OUVRIÈRE AUJOURD'HUI

 

2. LA CLASSE OUVRIÈRE ET LE PCF

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