L'État, la nation, l'immigration, l'intégration, la démocratie, la politique, la ville, sans oublier le monde du travail, les classes moyennes et l'économie de marché ...
 

Les premières lectures conseillées

 

Les livres conseillés – édités dans des éditions « bon marché » - sont généralement des textes assez faciles d’accès et plutôt brefs. Lire n’est profitable que si vous faites des fiches de lecture. Pour réussir l’épreuve de culture générale, il faut lire, lire, et lire encore …



ARENDT Hannah, Qu’est-ce que la politique ?, coll. « Points/Essais », Seuil, Paris, 2001.

ASKENAZY Philippe, Les désordres du travail - Enquête sur le nouveau productivisme, La République des Idées / Seuil, Paris, 2004.

BRAUDEL Fernand, La dynamique du capitalisme, Champs/Flammarion, Paris, 2002.

CAHUC Pierre et ZYLBERBERG André, Le chômage, fatalité ou nécessité ?, coll. Champs / Flammarion, Paris, 2005.

CAMBIER Alain, Qu’est-ce qu’une ville ?, « Chemins Philosophiques », Vrin, Paris, 2005.

CAMBIER Alain, Qu’est-ce que l’État ?, « Chemins Philosophiques », Vrin, Paris, 2004.

CANIVEZ Patrice, Qu’est-ce que la nation ?, « Chemins Philosophiques », Vrin, Paris, 2004.

CASTEL Robert, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, La République des Idées / Seuil, Paris, 2003.

CASTEL Robert et HAROCHE Claudine, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi – Entretiens sur la construction de l’individu moderne, Hachette Littérature / Fayard, coll. Pluriel, Paris, 2001.

CHAUVEL Louis, Les classes moyennes à la dérive, éd. La République des Idées / Seuil, Paris, 2006.

GAUCHET Marcel, La démocratie contre elle-même, Gallimard /« Tel », Paris, 2002.

GUESNERIE Roger, L’Économie de marché, Poche, éd. Le Pommier, Paris, 2006.

KANT, Qu’est-ce que les Lumières ? édition électronique reproduite dans le blog de "culture gé".

LA RÉPUBLIQUE DES IDÉES, collectif : La nouvelle critique sociale, Seuil / Le Monde, Paris, 2006.

MAURIN Éric, Le ghetto français – Enquête sur le séparatisme social, éd. La République des Idées / Seuil, Paris, 2004.

MAURIN Éric, L’égalité des possibles – La nouvelle société française, éd. La République des Idées / Seuil, Paris, 2004.

RENAN Ernest, Qu’est-ce que la nation ? – édition électronique reproduite dans le blog de "culture gé".

STORA Benjamin - entretiens avec Thierry Leclère - La guerre des mémoires. La France face à son passé colonial, éditions de l’aube, Paris, 2007.

WEIL Patrick, La République et sa diversité – Immigration, intégration, discrimination, éd. La République des Idées / Seuil, Paris, 2004.

 

REVUES : Sciences Humaines, Alternatives économiques, Le Monde diplomatique.

SITES OFFICIELS : Je vous invite à consulter le plus souvent possible le Portail du Gouvernement - cf. liens - car vous y trouverz une mine d'informations et la référence de tous les sites sur lesquels vous pourrez aller glaner une foule de renseignements.


Alain Laurent-Faucon

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De l'« invention » de l'identité nationale, à ce que l'on pourrait appeler l'« identité narrative de la nation », pour en arriver à cette « mise à nu » consécutive à la prise de parole des « Noirs de France » et des Français issus de l'immigration. L'identité nationale a une histoire, c'est une construction politique, culturelle et sociale. Comme une identité personnelle, la vôtre, la mienne (Paul Ricoeur), l'identité nationale est d'abord une « identité narrative ». Une première approche, essentielle, à travers l'excellent dossier de Télérama - cf. Télérama

 




DOSSIER DE PRESSE





Télérama n° 2948 - 15 Juillet 2006



A


Une incertaine idée de la France

 

Nos ancêtres les gaulois, Vercingétorix ou Jeanne d'Arc ... Construite autour de grands mythes écrits pour fédérer un pays mosaïque, l'identité française, celle-là même que l'on célèbre le 14 juillet, n'a cessé d'évoluer au fil des siècles, cimentée par les guerres, renforcée par la Révolution.

 

 

Ambitieuse ou exsangue, revendiquée ou ignorée, à la fois indiscernable, car enfouie dans la nuit des temps, et repérable par les constructions dont elle a fait l’objet, l’identité française est un grand roman national. Les auteurs en sont multiples, car son histoire est liée à celle des régimes qui l’ont façonnée, ensevelie ou ressuscitée. C’est une histoire qui remonte à … A quand déjà ? Au VIIe siècle, peut-être, avec les moines de Fleury puis ceux de Saint-Denis. Dans les annales, puis dans les Grandes Chroniques de France, ces « moines-historiens », de sacrés bons scénaristes, veulent une histoire romancée avec combats mythiques, événements providentiels et, surtout, un personnage inaugural : Clovis, premier roi chrétien baptisé à Reims en 498. Premier arrangement avec l’histoire : ce roi des Francs, peuple « barbare » venu de l’autre côté du Rhin, est si peu « français » que les scribes de Saint-Denis vont le nationaliser en le fusionnant avec nos ancêtres les Gaulois, au demeurant bien peu représentatifs d’une France unie. Il s’agit d’associer une dynastie, les Mérovingiens, et une religion désormais d’Etat, le catholicisme. « Ainsi, explique l’historienne Suzanne Citron, auteur du Mythe national, fut ficelée l’ancienne robe de France, au prix de quelques rapetassages, coutures et surjets. »

Sous le décorum pointe une réalité bien différente : celle d’un pays qui, jusqu’à la Révolution, se construit et se déconstruit par étapes et soubresauts. C’est, écrit Fernand Braudel dans L’Identité de la France, « une série de France successives, différentes et semblables, tour à tour étroites ou larges, unies ou désunies, heureuses ou tourmentées », mais que la fabrique de l’histoire décrit en majesté comme une suite de sketchs où dominent les descendants des Gaulois et des Francs. Dans cette chaîne de légendes écrites pour un public choisi – l’élite du royaume –, il manque le maillon fort : le peuple, bien peu conscient de former une nation. « Il ne faut jamais oublier, quand nous évoquons les entités géopolitiques des temps mérovingiens et carolingiens, précise Suzanne Citron, qu’elles n’eurent jamais pour leurs contemporains, qui ne disposaient d’aucune représentation cartographique, la précision linéaire des reconstructions à travers lesquelles nous les voyons aujourd’hui. »

Quand la Révolution éclate, rappelle le sociologue Patrick Weil, « le mot même de nationalité n’existe pas. On emploie le terme de “qualité de Français”. C’est seulement au début du XIXe siècle que “la nationalité” va définir le lien qui relie par le droit un Etat et sa population ». Population qu’on ne recense que tardivement : « Jusque très tard, explique le démographe Hervé Le Bras, la population ne représentera qu’une base matérielle de la richesse de l’Etat. On ne se préoccupe pas des manants. Il faudra attendre 1791 et Lavoisier pour que vienne l’idée de les compter. » Dans cette France multiple, chez ce peuple « informe », le « sentiment » national n’est pas forcément absent. Mais il concerne des minorités – celles qui savent lire. Pour Olivier Chaline, auteur du Règne de Louis XIV, l’historien moderniste rechigne à utiliser le terme d’« identité » nationale et préfère parler d’« attachement à la France ». « Reste à savoir, souligne-t-il, comment définir ce qu’on pourrait appeler “patriotisme” ou “sentiment national”. En général, on fait bloc avec le roi, sans trop savoir ce qu’on est mais avec la conscience d’être différent des étrangers. » La Révolution change la donne : elle assure le transfert de souveraineté. L’historienne Anne-Marie Thiesse (1) rappelle que « c’est la prouesse de la Révolution que d’arriver à donner à cette abstraction qu’est la nation un contenu, des contours symboliques et matériels qui n’existaient pas. Le coup de force idéologique est d’asseoir une culture et une identité communes, étape essentielle pour fonder le nouveau lien politique ».

La IIIe République va déployer ensuite propagande, efforts et talents pour unifier la mosaïque. Elle lance ses « hussards noirs », pour alphabétiser le pays et lui inculquer la « conscience nationale ». Elle exhume des ancêtres soigneusement choisis, comme Vercingétorix, remis à l’honneur en 1830, et réintroduit Jeanne d’Arc dans le giron laïc. Elle se charge aussi d’unifier la langue et de faire fructifier le patrimoine commun. On redécouvre les vertus esthétiques et politiques de la pierre médiévale et des misérables masures paysannes où sommeille le génie français que Michelet invoque avec ferveur. On recense, on collectionne l’héritage culturel : musiques, manuscrits, folklore, tout y passe. Et les manuels scolaires de célébrer l’histoire de la nation plutôt que de l’analyser. « Vercingétorix est mort pour avoir défendu son pays contre l’ennemi, pouvait-on lire dans un manuel du cours moyen à la fin du XIXe siècle. Il a été vaincu ; mais il a combattu tant qu’il a pu […]. Tous les enfants de la France doivent se souvenir de Vercingétorix et l’aimer. » Poser le principe d’une solidarité entre tous les membres de la nation articulée autour des droits et des devoirs, avec justice commune, égalité des droits fondamentaux, redistribution de la richesse et impôt du sang : la tâche est d’autant plus ardue que différentes conceptions de la nation ne vont cesser de s’affronter au XIXe siècle. Royaume contre empire, royaume et empire contre république, république « sociale » contre république bourgeoise.

Tiraillée entre un patriotisme plutôt de gauche, hérité de 1789, et un nationalisme de droite, resté attaché à la souveraineté monarchique, la « conscience nationale » va toutefois se renforcer de Waterloo à Verdun. Car l’ennemi est un bon ciment de l’identité nationale. « A partir du moment où 1789 a effectué le transfert brutal de la souveraineté monarchique à la souveraineté populaire, explique l’historien Emmanuel de Waresquiel, on a eu besoin, pour faire tenir ce concept impalpable, d’arguments forts. Le premier d’entre eux a été de faire exister un ennemi. […] L’identité française s’est souvent nourrie d’hostilité, ses grands moments de cristallisation ont été des moments d’affrontement contre l’extérieur. »

L’extérieur parle d’abord allemand. L’historien Fustel de Coulanges est furieux quand il répond en 1870 à Mommsen, son collègue d’outre-Rhin qui avait justifié l’annexion de l’Alsace avec des arguments ethniques et linguistiques. « Ce qui distingue les nations, fulmine Fustel, ce n’est ni la race ni la langue. Les hommes sentent dans leur cœur qu’ils sont un même peuple lorsqu’ils ont une communauté d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs et d’espérances. Voilà ce qui fait la patrie. Voilà pourquoi les hommes veulent marcher ensemble, ensemble travailler, ensemble combattre, vivre et mourir les uns pour les autres. La patrie, c’est ce qu’on aime. » Et Ernest Renan de surenchérir, en 1882, dans son célèbre Qu’est-ce qu’une nation ? : « Une nation est une âme, un principe spirituel, […] une grande solidarité constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. » Marc Bloch, peu avant d’être exécuté, en 1944, écrira, dans L’Étrange Défaite, ce que représente à ses yeux la patrie : « J’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux. » Verdun est l’acmé de ce sentiment national soudé envers et contre tous, notamment l’agresseur allemand. Verdun, grande bataille, grande victoire, grande tuerie. Et annonce d’un revirement, quand on découvrira le nombre des morts et le « bourrage de crâne » de la propagande : le sentiment national alors sera assailli par un doute antipatriotique.

Toutefois, si les divisions politiques modifient l’approche de l’identité nationale, celle-ci ne s’efface pas. « Malgré les tensions, le sentiment général, dans le mouvement ouvrier français, reste l’appartenance à la République, estime Claude Pennetier (2). On veut la transformer mais aussi la protéger. » Après la guerre, des familles entières, fuyant la misère, viennent chercher la sécurité en région parisienne : « C’est le cœur de la République, il symbolise l’école, la langue française, les dispensaires et la possibilité de trouver du travail, explique Pennetier. Les banlieues “rouges”, socialistes et communistes, deviennent alors le lieu d’un patriotisme de clocher à base de classes. Mais le Front populaire, le discours antifasciste et les menaces extérieures vont nourrir ce qu’on pourrait appeler le sentiment de France. On le retrouvera pendant la Seconde Guerre mondiale dans une organisation de résistance comme le MOI (Main-d’œuvre immigrée). »

Cette identité nationale, bâtie, comme disait de Gaulle, sur « quinze siècles d’histoire », est aujourd’hui une construction fragile. « La France est vraiment un pays étonnant, s’amuse l’historien italien Luigi Mascilli Migliorini, spécialiste de la France napoléonienne. Pour nous, son identité a été bâtie par Richelieu, la Sorbonne, la Comédie-Française, les grands XVIIe et XVIIIe siècles, et les institutions monarchiques d’hier se retrouvent dans les institutions républicaines. Mitterrand a sans doute été le dernier grand roi de France ! Mais comme votre politique est en crise, votre identité l’est aussi. » « Le mot “identité” (nationale) est récent, rappelle Anne-Marie Thiesse. Il s’impose dans les années 80 et se substitue à des termes antérieurs comme “génie”, “âme”, “culture”, aujourd’hui disqualifiés. Sur les décombres de l’énorme travail d’identification des pratiques populaires, on réethnicise la question sociale et on fait revenir en force l’identité nationale. »

Le fait de considérer cette dernière comme menacée, et donc à protéger, traduit une profonde difficulté à assimiler les changements en cours, dans un espace supranational – l’Union européenne – bien armé sur les plans juridique, économique, financier, policier, monétaire, mais manquant de patrimoine symbolique. Peut-on faire avancer les peuples sans mythologie collective ? « C’est une idée en passe de devenir banale, a écrit Maurice Agulhon, que de dénoncer comme artificielle la construction du sentiment national français. La France a été fabriquée. Soit. Mais qu’est-ce qui est naturel en histoire ? Existe-t-il d’autres naturels que des artificiels qui ont duré ? » La question mérite débat. Mais qui pourrait ignorer aujourd’hui que ce qui a été volontairement refoulé commence à remonter à la surface ? La mémoire grince et les oubliés de l’histoire – qu’ils soient descendants d’esclaves, d’immigrés et de colonisés – ruent dans les brancards. Demain l’identité, qu’elle soit française ou européenne, devra se faire avec tous. Ou elle ne se fera pas.

Gilles Heuré et Olivier Pascal-Moussellard

NOTES

(1)
La Création des identités nationales, Europe XVIIIe-XXe siècle (éd. du Seuil, coll. Points).

(2) Maître d’œuvre, avec Jean Maitron, du Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social (éd. de l’Atelier).


B

Papiers sensibles

De l’Algérie coloniale aux lois Méhaignerie,
l’épineux accès à la nationalité française


Comment un étranger devient-il Français ? Comment fonctionne notre machine à fabriquer des citoyens dans un pays où un quart des habitants compte au moins un grand-parent venu d’ailleurs? A quels critères ont dû répondre, au fil des siècles, les étrangers pour avoir le droit de devenir des nationaux ?

Prenez la ville de Roubaix sous le second Empire. Cette cité ouvrière compte autant d’étrangers – des Belges, notamment – que de Français. Qui s’en soucie ? La question de savoir qui doit devenir Français n’a pas été, de tout temps, un problème majeur. « A cette époque, on ne regarde pas les étrangers, explique Gérard Noiriel, historien de l’immigration et auteur du Creuset français. Dans cette France-là, élites et classes populaires sont si séparées que l’Etat ne va même pas voir ce qui se passe dans les couches inférieures. » Poussons le paradoxe : il était parfois plus avantageux d’être étranger, par exemple pour ne pas avoir à s’acquitter du service militaire. Quant aux bureaux de bienfaisance, ils ne faisaient pas la différence entre les Français et les autres.

Le terme même de « nationalité » est une invention moderne : Gérard Noiriel note son emploi pour la première fois en 1807… dans un roman de Mme de Staël. Quant aux étrangers vivant en France, ils ne seront enregistrés qu’à partir de 1893. La population étrangère grandit et la France commence à devenir un pays d’immigration. Choix volontaire ? Assurément, puisque les élites ont pris conscience du déclin de la population française : alors que le nombre de morts excède celui des naissances, la nationalité française devient un instrument de la politique démographique. Cette hantise du recul de la France se développe bien sûr dans un climat de revanche vis-à-vis de l’Allemagne.

La loi fondatrice de 1889, premier grand texte sur la nationalité, dispose en vertu du droit du sol (lire ci-dessous) que les enfants nés en France sont Français. Elle permet plus facilement la naturalisation, mais prend garde de priver ces nouveaux Français de certains droits : ils ne sont pas éligibles pendant dix ans. « Cette suspicion à l’égard des citoyens de fraîche date repose sur une idée simple : ils sont censés véhiculer un sentiment d’appartenance à leur ancienne patrie, dit Gérard Noiriel. Appartenir au peuple français, sous la IIIe République, c’est être un citoyen prêt à faire la guerre. Le critère d’appartenance n’est pas ethnique, c’est plus l’idée de loyauté qui prévaut. » Voilà qui explique pourquoi les Allemands sont suspects. Plus tard, ils seront rejoints, au rang d’ennemis de l’intérieur, par les « anarchistes italiens », puis les « bolcheviques ».

Un « bon » Français est aussi, surtout, quelqu’un d’assimilé, qui dépose sa langue et sa culture comme on dépose ses bagages. En conséquence, on suspectera toujours le Français de fraîche date de ne pas vouloir entrer dans le rang. Hier, les juifs et les « levantins » ont été accusés de ne pas vouloir s’intégrer ; on a dit des Polonais du nord de la France qu’ils mettraient trois ou quatre générations à s’assimiler… « Le discours sur l’inassimilabilité dépasse largement l’extrême droite », dit Gérard Noiriel.

Le droit de la nationalité va donc être un droit éminemment politique, variable en fonction des peurs, des crispations identitaires et du racisme propres à chaque époque. Trois exemples : l’Algérie coloniale, Vichy et, plus surprenant, la loi Méhaignerie de 1993. A l’heure de l’Algérie coloniale, la République se place en contradiction avec elle-même puisqu’elle crée des Français de seconde zone. Formellement, les « musulmans d’Algérie » sont Français mais, pratiquement, ils sont soumis à un Code de l’indigénat limitant drastiquement leurs droits. « Jamais ailleurs qu’en Algérie la distance n’a été aussi grande entre les mots du discours républicain et sa pratique », écrit le chercheur Patrick Weil (1).

Deuxième exemple, où le droit de la nationalité vire au racisme : Vichy et les lois antijuives. Dans les années 30, la droite nationale fustige les « Français de papiers ». Pétain ira plus loin en procédant à 15 000 dénaturalisations de juifs, sans compter la déchéance de la nationalité française pour les résistants. Qu’est-ce qu’être français ? Le gouvernement de la France libre se pose la question, à Alger, dès 1943. Patrick Weil raconte que l’abrogation des dénaturalisations prononcées par Vichy n’était pas une évidence pour tous les partisans de De Gaulle. François de Menthon, futur ministre de la Justice à la Libération, estimait même que « les naturalisations d’éléments israélites douteux, trop nombreuses dans les années qui ont précédé la guerre, ont donné prétexte à un antisémitisme qui peut poser au jour du retour un certain problème » !

Des « Français de papiers »… Depuis plus de trente ans, le Front national dénonce la « trop grande facilité » avec laquelle des étrangers deviennent des nationaux. Ce serpent de mer resurgit au début des années 90 sous le gouvernement d’Edouard Balladur. Rompant avec cent ans de tradition du droit français, la loi Méhaignerie de 1993 a remis en cause l’accès automatique à la nationalité française, instituant l’obligation pour les enfants nés en France de parents étrangers de « manifester leur volonté d’être Français ». Cinq ans plus tard, avec le retour des socialistes au pouvoir, la loi Guigou est revenue sur cette exception.

Ainsi, depuis un siècle, l’étranger qui demande la nationalité française a toujours été, peu ou prou, traité comme un suspect potentiel, menaçant de diluer insidieusement l’identité nationale ou de « manger le pain des Français ». On a appelé des bras et « fabriqué » des Français pour faire tourner l’économie, repeupler le pays et se défendre face à l’ennemi. Mais chaque crise économique (celle de 1880, puis au XXe siècle celles des années 30 et des années 80) a été l’occasion d’un durcissement du droit de la nationalité.

En 2003, selon l’Insee, 144 640 personnes ont acquis la nationalité française. Elles l’ont obtenue principalement par naturalisation, ou par déclaration, notamment quand il s’agit d’étrangers mariés avec un conjoint français. Mais même une fois la nationalité acquise, les Français d’origine immigrée – surtout les plus modestes – restent suspects. Une partie de nos élites verse même carrément dans le racisme : on l’a vu pendant la crise des banlieues avec les déclarations d’Alain Finkielkraut ou d’Hélène Carrère d’Encausse, accusant Noirs et Arabes d’être de mauvais citoyens. Quant à l’ancien député socialiste Max Gallo, au nom de la République, il redonne vigueur au slogan « Fier d’être Français » (titre de son dernier essai). Les « Français de préférence » qu’appelle de ses vœux le polémiste riment dangereusement avec la « préférence » nationale, chère à Jean-Marie Le Pen. Dans ce pamphlet nationaliste et nostalgique, l’auteur fustige les enfants d’immigrés, ces Français « qui veulent bien être de ce pays à condition qu’il ne ressemble qu’à eux ». Max Gallo décrète qui est bon Français et qui ne l’est pas. Comme si le sentiment d’appartenance nationale, qu’il confond souvent avec le patriotisme belliqueux, pouvait se codifier ou se décréter…

Les Français d’origine immigrée se sentent-ils moins Français que les autres ? Dans Liberté, égalité, carte d’identité (éd. La Découverte), la sociologue Evelyne Ribert a longuement interrogé des jeunes issus de l’immigration. Elle démontre que le débat sur l’identité nationale n’a plus le même sens pour les jeunes générations. Elle constate une « mise en cause du modèle d’appartenance nationale », certes plus forte chez les jeunes issus de l’immigration, mais présente aussi chez l’ensemble des jeunes Français, qui manifesteraient, globalement, un moindre attachement à l’« identité nationale » que les générations précédentes (2). Pour autant, l’attachement à la France, à son école, à son Etat de droit est très fort chez les enfants d’immigrés. Et la « haine de la France », souvent évoquée dans les médias, n’est pas du tout une tendance lourde chez ces jeunes, constate la sociologue. « Ils sont peu nombreux à se sentir Français, mais ils se considèrent intégrés, dit-elle. Tous disent qu’ils se sentent d’ici. » Se sentir « d’ici », du quartier, d’une ville, du « 93 », de l’Europe (quand on est en vacances à l’autre bout du monde)… Ces identités multiples, et à géométrie variable, semblent mieux correspondre aux jeunes Français quand on leur demande de se définir.

Finalement, qu’est-ce qu’être Français ? Au terme des 640 pages fort érudites de son histoire politique de la nationalité, le sociologue Patrick Weil, conscient des chausse-trapes d’un débat sans cesse idéologisé, préfère s’en tenir à une définition qui a le mérite de la simplicité : « Est Français celui dont l’Etat dit qu’il est Français. » 640 pages pour en arriver là ! Mais y a-t-il, au fond, une seule autre définition, plus juste et moins excluante ?

Thierry Leclère

NOTES

(1) Auteur de Qu’est-ce qu’un Français ? (éd. Gallimard, coll. Folio histoire).

(2) L’enquête Eurobaromètre de 1997, reprise par Evelyne Ribert, indique que les Français sont parmi les moins nombreux, avec les Italiens, à se définir en fonction du seul critère de leur nationalité.



C

Droit du sol, droit du sang et “contrat d’intégration”

Le droit français a toujours combiné, en proportion variable, droit du sol (la nationalité découle du lieu de naissance) et droit du sang (la nationalité se transmet par filiation). Mais chaque époque a dosé différemment ce subtil cocktail. Au Moyen Age, le droit du sol l’emporte. L’« aubain », c’est-à-dire l’étranger, est d’abord celui qui est né ailleurs … dans une autre seigneurie. Mais sous l’influence du droit romain, le droit du sang vient peu à peu concurrencer le droit du sol : ainsi l’enfant né dans un pays étranger d’un père français est considéré comme Français « s’il a conservé l’esprit de retour et revient dans le royaume avec l’intention de s’y fixer durablement ».

Avec la Révolution française, le droit du sol revient en force. Normal, puisque la conception révolutionnaire fait de l’appartenance à la nation le résultat d’un acte volontaire. La démonstration extrême en est donnée avec la Constitution girondine de 1793, qui accorde la qualité de citoyen français à la seule condition d’avoir résidé un an sur le territoire français ! Le Code civil de 1804 reviendra à la transmission de la qualité de Français par la filiation ; il instaure le droit de la nationalité comme droit de la personne, mais ce droit est réservé à l’homme : « Il se construit au détriment de la femme, qui jusqu’en 1927, prend la nationalité de son époux », note le sociologue Patrick Weil, qui, après huit années de recherches patientes pour reconstruire l’histoire politique de la nationalité française, conclut : « La politique de la nationalité française a été l’objet de constants affrontements politiques et juridiques. […] Depuis la Révolution, la France a changé son droit comme aucune autre nation. » Et ce n’est pas fini, le feuilleton de la nationalité ne cessant de rebondir à l’approche des échéances électorales, avec des formulations différentes : à quelles conditions un étranger peut-il rester en France ? Comment scinder en différents critères les droits et les devoirs de l’immigré ? Le dernier projet de loi Sarkozy, durci ou assoupli lors des différentes navettes parlementaires, insère dans le débat deux notions dont l’intitulé est à haut risque : immigration choisie et intégration réussie. La France se réserve donc de faire le choix de ses immigrés « en fonction de ses besoins et de ses possibilités », selon le ministre, restreignant les conditions du regroupement familial avec une série de critères cumulatifs, dont le contrat d’intégration. Dans ce dernier est envisagée l’interdiction faite aux enfants de parler leur langue maternelle. Le critère de la langue pour définir l’identité française, toujours écarté depuis plus d’un siècle, revient donc en force. Judicieuse initiative pour l’enrichissement culturel de la France, de l’Europe…

FIN DOSSIER TÉLÉRAMA


A lire absolument


WEIL Patrick, La République et sa diversité – Immigration, intégration, discrimination, éd. La République des Idées / Seuil, Paris, 2004. - Cet auteur est vraiment l'un des meilleurs spécialistes de l'histoire française de la nationalité.

GUÉNIF-SOUILAMAS Nacira, sous la direction de, La république mise à nu par son immigration, La fabrique éditions, Paris, 2006.

 

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L'identité nationale « mise à nu » par la prise de parole des « Noirs de France » et des « Français issus de l'immigration ». Une première approche, essentielle, à travers deux "points de vue" parus dans l'édition "papier" du journal le Monde et un "chat" provenant de l'édition électronique du même quotidien - cf. le Monde

 




DOSSIER DE PRESSE






Points de vue et chat tirés du "Monde"



1


Point de vue

 

La France et l'immigration : la fin d'une époque

par Smaïn Laacher, sociologue au Centre d'étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS) 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 18.07.07.

Le ministère de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du codéveloppement n'ouvre pas sur une nouvelle période mais, bien au contraire, traduit la fin d'une époque, celle où la droite française ne pensait l'immigration qu'en termes de répression. Aujourd'hui, à ce volet policier sont raccordées une gestion internationale des flux migratoires et l'ouverture à la "diversité" aux plus hautes fonctions de l'Etat. Cette configuration n'est nullement spécifique à la France. Elle est maintenant quasi générale dans l'ancienne Union européenne des Quinze.

Ce ministère de l'immigration ne fait au fond que centraliser ce qui existait déjà sous l'autorité de différentes administrations. Après tout, un ministère de l'immigration et de l'intégration n'eût été infamant pour personne. Nous n'aurions été ni les seuls ni les premiers en Europe, sans que l'existence d'un tel ministère fasse du continent européen un espace d'Etats racistes. C'est l'apparition et l'insertion de la thématique de l'"identité nationale" constituée comme enjeu d'Etat susceptible d'une gestion politique et bureaucratique qui a créé la surprise et, à juste titre, l'indignation.

Mais à quoi renvoie, pour ce ministère, l'identité nationale ? La réponse n'est pas difficile à trouver. Pour dire les choses rapidement, l'Etat a la charge, et depuis longtemps, de l'identité nationale, sans pour autant que cela soit stipulé et codifié comme tel : tout simplement en permettant sous certaines conditions l'inclusion de l'autre chez soi. Par quel moyen ? En usant légitimement du monopole des conditions juridiques et symboliques d'accès à la nationalité française. Mais alors, pourquoi avoir objectivé sous forme de souci d'Etat officiel la protection de l'identité nationale ? Parce que c'est par l'accueil des nouveaux venus dans l'ordre national, et donc dans leur nouvelle nationalité, que vient se loger et se traduire pour l'actuel gouvernement la défense nationaliste de l'identité nationale.

DÉCOMPLEXER LA DROITE

Devenir le national d'une nation par la naturalisation, à y regarder de près, relève non pas tant du langage du droit que du langage de l'honneur et de la puissance : c'est un honneur qu'il faut mériter et dont il faut prouver, avant et après, qu'on l'a bien mérité. Celui ou celle qui se voit attribuer la nationalité française est ainsi honoré par cette nouvelle qualité et cette nouvelle dignité. C'est exactement la même logique politique et symbolique qui préside à l'exercice du droit d'asile et à l'octroi du statut de réfugié.

Trois raisons peuvent contribuer à expliquer sa création effective. Tout d'abord, une remise en cause culturelle par les forces de droite de leurs schèmes de perception dans les domaines de l'immigration, de la nation et de l'autorité institutionnelle. La Cité nationale de l'histoire de l'immigration (CNHI) doit en grande partie son existence à la ténacité de Jacques Toubon, ancien ministre de droite. Ensuite, c'est-à-dire en face, la gauche et l'extrême gauche sont installées depuis des années dans un vide réflexif sidérant quant à ces mêmes problématiques, ainsi que celles de la mondialisation des flux migratoires et de la question nationale. Leur discours dominant demeure celui de l'indignation et de l'imprécation.

Enfin, et cette réalité n'a jamais été examinée, l'élite issue de l'immigration, celle insérée depuis une vingtaine d'années dans les appareils, les cabinets ministériels et les cercles confidentiels de réflexions, a sans aucun doute grandement contribué à décomplexer la droite en matière d'immigration, d'appartenance nationale, de moeurs et de religion. Rachida Dati et Rama Yade, que tout sépare de Tokia Saïfi et d'Azouz Begag, en sont la traduction la plus éclatante. Rachida Dati est membre de l'Institut Montaigne, du club Le Siècle et fondatrice du Club du XXIe siècle, dont Rama Yade est une des animatrices. Autant d'espaces fermés de socialisation politique et de rencontres providentielles.

Mais de même, au sein de ce gouvernement, tout sépare le parcours de ces deux femmes d'avec celui de Fadela Amara (type de scolarisation, appartenance politique, etc.). Cette dernière est la seule des trois femmes issues de l'immigration à avoir eu un parcours politique à gauche. On aurait tort de mobiliser la grille inopérante de la fascination du pouvoir et de la carrière pour expliquer sa présence au côté de M. Sarkozy. En tout état de cause, son ralliement n'a strictement rien à voir avec celui de M. Kouchner, de M. Bockel et de M. Besson.

Ces derniers sont à la fois l'expression et la traduction d'une redéfinition des frontières et des critères qui ont pendant longtemps fondé les différences politiques et culturelles entre la gauche et la droite. Rachida Dati et Rama Yade sont dans ce gouvernement par adhésion depuis toujours aux idées de Nicolas Sarkozy. Quant à Fadela Amara, elle traduit à sa manière non pas la cécité de la gauche, mais son refus tout à fait volontaire de ne pas laisser "entrer" et accéder à des positions de pouvoir une partie de l'élite issue de l'immigration qui avait cru qu'elle pouvait être naturellement accueillie à gauche.

Aussi, cette nouvelle donne ne peut être réduite à un "coup" politico-médiatique. Si cette perspective n'est pas dénuée de fondement, elle est en réalité infiniment plus que cela. Elle traduit des transformations profondes et "contradictoires" de la société française à l'oeuvre depuis une trentaine d'années (restriction du droit de séjour et mondialisation des flux migratoires, perméabilité des frontières et maintien de l'identité nationale, etc.). La gauche a pris beaucoup de retard dans la compréhension de ces bouleversements sociaux. Elle a cinq ans devant elle.



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Point de vue

 

La République blanche, c'est fini !


par Fodé Sylla, ancien président de SOS-Racisme et membre du Conseil économique et social ; et par Francis Terquem, avocat au barreau de Paris, proche du MRAP

LE MONDE - Article paru dans l'édition du 10.12.05

Nous venons d'assister, dans nos banlieues, à la fin de l'hypocrisie républicaine. Parce que son idéologie est inexorablement holiste [estime que les intérêts de la communauté priment sur ceux des individus], parce qu'elle considère le peuple comme une abstraction, un tout, la République se prive de la capacité à accepter et, plus encore, à susciter l'apport d'une extranéité d'origine théologique distincte, contrairement aux immigrations précédentes qui avaient le bon goût d'être d'origine catholique.

Assez rapidement après avoir, il y a déjà un certain temps, engagé une campagne judiciaire, médiatique et militante contre les discriminations par testings, nous avons compris qu'il fallait chercher dans la composition elle-même de l'appareil répressif l'explication de sa réticence à réprimer une délinquance massive, placée par le législateur en tête des atteintes à la dignité de la personne, et dont le président de la République vient de rappeler solennellement combien elle était perturbatrice de l'ordre public et destructrice du tissu social. Il n'était pourtant pas difficile de faire accompagner, sinon organiser, ces testings par des officiers de police judiciaire — aucun des 175 parquets de la République n'en a jamais pris l'initiative — ni de contrôler spontanément les boîtes d'intérim ou les structures HLM qui ont organisé la ghettoïsation en banlieue en protégeant les centres-villes.

Combien de magistrats français sont arabes ? Et qui s'est jamais fait arrêter par un motard de la gendarmerie d'origine africaine ? En poursuivant cette observation, il ne nous a pas été nécessaire d'être grands clercs pour constater qu'aucune des institutions républicaines n'était à l'abri d'une telle critique. Il n'est donc pas surprenant que la classe politique reste si peu représentative de la diversité de la population. C'est pourquoi, tout en maugréant que cela ne vînt pas de notre camp, nous avons été sensibles aux propos de Nicolas Sarkozy sur la discrimination positive, qu'il aurait été plus exact et opportun d'appeler action positive. Non pas tant que la solution ait emporté notre adhésion totale et aveugle, mais parce qu'elle présupposait qu'il fût pris acte d'une situation réelle, la discrimination. La République ne l'a pas empêchée, elle le paye de cette émeute raciale, qui n'est pas la première — en 1988, les enfants de harkis déjà..., et on ne se souvient pas assez des grèves dans l'industrie automobile, dès 1983 —, et qui cristallise l'échec de l'intégration républicaine.

Sur une base nationaliste, des socialo-nationalistes, autrefois pourfendeurs de boucheries halal ou nonistes gaucho-souverainistes, aux souverainistes gaullistes les plus estampillés maurrassiens, tous ont décrété la patrie en danger. Les intellectuels républicains, à l'instar de Michèle Tribalat, ont avancé que ce qui a échoué ce n'est pas tant la République que l'intégration elle-même, qui ne peut pas fonctionner parce que nous ne nous aimerions pas nous-mêmes. Ils en appellent donc à la concorde entre Français de souche et sont prêts, à l'instar de Jules Guesde, en 1914, à participer à l'Union nationale contre l'étranger, au mépris de toute analyse de classes.

Pourtant, il faudra bien un jour, objectivement, dresser le bilan de la République, et pas seulement de la Ve ; du comportement de sa diplomatie, de ses armées, de ses élites et de ses corps intermédiaires ; sans oublier cet accord fondateur et séculaire avec l'Église catholique — et seulement avec elle —, une certaine intolérance laïcarde à l'encontre des musulmans, et sa fâcheuse habitude d'asservir les peuples au mépris des grands principes universels qu'elle prétend promouvoir. Et que dire de son soutien sans relâche aux dictatures, au prétexte du droit à la souveraineté des nations.

Il devient de plus en plus insupportable de vivre sous la férule d'une République qui ne voit dans les quartiers que de jeunes trafiquants de drogue, en omettant de rappeler que, s'il y a des vendeurs, c'est qu'il y a des acheteurs. Comme disait Milton Friedman, pour faire un bon économiste, il suffit de prendre un perroquet et de lui apprendre : "La loi de l'offre et de la demande, la loi de l'offre et la demande..." Il faut bien des vendeurs à Gennevilliers (Hauts-de-Seine) pour approvisionner les boîtes chics, garnir les tiroirs des salles de rédaction, égayer les séminaires de direction. Ils sont pratiques ces petits "sauvageons" dans leurs cités, sous réserve qu'ils n'en sortent pas, ce à quoi la police et la justice républicaines veillent, scrupuleusement.

Il ne nous sera pas possible de vivre en harmonie avec dix millions de personnes sans que notre culture commune s'imprègne de la leur. Elle n'est pas de source judéo-chrétienne ? Et alors, la belle affaire pour une République laïque ! Il faudra bien que la question coloniale soit abordée et analysée dans toute sa complexité ; y compris que l'on procède à l'examen précis et complet des conséquences de notre rivalité avec l'Empire britannique générées par cette aventure, et qu'il en soit tenu compte dans l'histoire que l'État a la charge de faire enseigner à chacun. Au lieu de cela, la République fait montre de la même vision que Georges Marchais avec l'Union soviétique en prétendant décréter par la loi que la colonisation était globalement positive.

Peu de temps avant les émeutes, deux informations nous étaient parvenues : tout d'abord, un rapport tout à fait officiel commis par une éminente sociologue sur le traitement réservé, par la hiérarchie militaire, aux recrues de la marine nationale d'origine arabe ou africaine. La manière dont sont traités ces grands frères par l'armée de la République, dont on apprend au passage qu'elle est dotée d'aumôniers catholiques embarqués sur ses navires, ne peut pas inciter leurs petits frères à accepter sans rechigner l'inexorable destin qui leur est réservé. Nous n'avons pas su qu'une suite judiciaire quelconque ait été réservée à ces discriminations, injures et diffamations raciales. Ensuite, un article sur les discriminations sexuelles — le harcèlement même — dont est victime le personnel féminin de l'armée américaine. Là, l'état-major a mis en place un numéro vert, destiné à recueillir les dénonciations de ces délits. Quel contraste, tout de même, et quel retard !

C'est ici que la posture de Nicolas Sarkozy nous paraît dangereuse, et celle de Lionel Jospin incompréhensible. Car, s'il est cohérent d'être libéral sur les plans social et sociétal — quoique pour notre part nous préférions une économie régulée —, il est plus incongru de prétendre être, sur le même plan sociétal, tout à la fois le héraut de l'ordre républicain et le chantre des libertés individuelles. Certes, il faut deux jambes pour avancer, sauf si elles marchent dans deux directions opposées. Il vaut mieux même être unijambiste pour continuer à avancer. Mais l'amputation sera douloureuse, électoralement.

En revanche, comme les 35 heures lui confèrent un brevet social et que l'égalité sociale est indispensable à la promotion de l'équité sociétale, Lionel Jospin paraît le mieux placé pour investir le large champ qui s'ouvre des droits individuels, terrain naturel de la social-démocratie. Pourtant, il semble s'obstiner à ne pas s'y aventurer, à ne pas vouloir moderniser sa matrice. La clé de sa victoire, et donc de sa candidature, est là, s'il veut bien prendre garde à ne pas être dépassé par l'histoire.

Le candidat dont la gauche démocratique a besoin est celui qui, tout en garantissant le progrès de l'ordre public social, mènera le combat contre des institutions d'inspiration bonapartiste surannées qui ne conservent pas d'autre ambition que d'assurer la suprématie du communautarisme blanc, même au prix d'une répression sans limites et aveugle.



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Chat

 

Discriminations : pourquoi les Noirs de France se rassemblent-ils ?

LEMONDE.FR | Mis à jour le 13.12.05 | 12h08

L'intégralité du débat avec Pap Ndiaye, universitaire et membre du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), mardi 13 décembre 2005

QUESTION - Bonjour, je suis colombienne d'origine française. Je pense que le problème de la discrimination en France ne touche pas que les Français d'origine africaine ou les Français des DOM TOM... Qu'en pensez-vous ?

Pap Ndiaye : Vous avez raison. Les discriminations visent des personnes très différentes les unes des autres. Il est hors de question de les hiérarchiser moralement, mais il convient de les distinguer pour mieux les combattre. En l'occurrence, les discriminations visant les populations noires de France (personnes d'origine antillaise ou africaine) ont une histoire, des formes particulières qu'il est nécessaire de penser. Cela ne signifie pas que les Noirs aient des droits particuliers, ni que leur situation soit nécessairement plus difficile que celle d'autres personnes, par exemple des citoyens ou étrangers d'origine arabe, sud-américaine, etc.

QUESTION - Est-ce vraiment habile de vous présenter (les Noirs) comme une minorité "fragile" ? J'ai peur que vous donniez le bâton pour vous faire battre !

Pap Ndiaye : Les populations noires de France constituent une minorité affectée de difficultés et de souffrances sociales spécifiques. Elles sont plus fragiles socialement et économiquement, en moyenne, que le groupe dit "majoritaire". Il importe, à mon sens, de reconnaître ces difficultés sociales pour y remédier.

QUESTION - On nous dit qu'il ne faut pas revisiter l'histoire. Qu'en pensez-vous ?

Pap Ndiaye : Il me semble au contraire utile et important d'ouvrir les chapitres "sombres" de l'histoire nationale, non pas pour instruire des procès contre la République, mais plutôt pour la renforcer. Il me semble que c'est en parlant et en travaillant sur l'histoire de Vichy, l'histoire de la guerre d'Algérie, l'histoire de l'esclavage, de la colonisation, que l'on est, par contrecoup, crédible lorsqu'on parle des pages "glorieuses". Il ne s'agit pas de "faire plaisir" à tel ou tel groupe, mais de reconnaître l'importance de sujets d'histoire longtemps occultés dans notre histoire nationale.

QUESTION - Que pensez-vous des déclarations d'Alain Finkielkraut, Héléne Carrère d'Encausse et quelques autres ? Ne pensez-vous pas qu'une certaine parole malsaine se lâche aujourd'hui ? A quoi attribuez-vous cela ?

Pap Ndiaye : Ces déclarations sont désolantes de la part d'intellectuels renommés. La montée en puissance des questions relatives aux minorités en France donne probablement l'occasion à des intellectuels conservateurs de ressasser des vieux thèmes culturalistes attribuant aux Noirs ou à d'autres des traits culturels irréductibles censés rendre compte de phénomènes récents, comme les émeutes de banlieue. Le contexte actuel favorise des prises de parole à connotation xénophobe, ou parfois raciste, qu'on n'aurait probablement pas entendues il y a quelques années.

"LE DISCOURS RÉPUBLICAIN, GÉNÉREUX EN PRINCIPES, A MASQUÉ DES INÉGALITÉS SOCIALES"

QUESTION - Il ne s'agit pas seulement d'un problème des "intellectuels" renommés. Je trouve que c'est un problème qui a ses origines dans le concept d'intégration républicain du modèle français. Qu'en pensez-vous ?

Pap Ndiaye : Je suis d'accord. Le modèle républicain a promu la figure abstraite du citoyen libre et a recouvert d'un voile pudique des phénomènes de discriminations fondés sur la couleur de peau, le sexe, etc. Il s'agit aujourd'hui de nommer et de décrire les discriminations pour mieux les combattre.

QUESTION - Pensez-vous que l'Etat représenté par ses ministres doit donner l'exemple en employant un langage politiquement correct et éviter le langage de la rue tel que Karcher, racaille... ?

Pap Ndiaye : Il me semble que les ministres de la République doivent s'exprimer différemment des "habitués du café du commerce". La parole et les mots d'un ministre ont des effets culturels et sociaux et il importe de peser ses mots. Force est de constater que des mots comme "racaille" ou "Karcher" n'appartiennent pas au registre de la délibération républicaine, mais à celui de la stigmatisation populiste.

QUESTION - D'après vous, Pap Ndiaye, pourquoi la France d'aujourd'hui ne veut-elle pas assumer sa diversité ?

Pap Ndiaye : La diversité a longtemps été perçue comme une menace pour la cohésion nationale et l'ordre républicain. L'universel républicain a longtemps été celui des hommes blancs. De surcroît, la diversité ethnique de la population française a une histoire qui est liée à la construction de l'empire, histoire longtemps occultée. Il n'est donc pas étonnant que l'expression et l'organisation publiques des minorités françaises passent aussi par la mise en avant d'épisodes difficiles et occultés de notre histoire commune, comme l'esclavage.

QUESTION - Bonjour, ne pensez-vous pas que le discours des "républicains universalistes" rend très difficile la lutte contre les discriminations en France, et que ce discours conduit surtout à ne rien changer ?

Pap Ndiaye : Certainement. Le discours républicain universaliste, généreux en principes, parfois en actes, a aussi masqué des inégalités sociales et des discriminations. Il est possible et nécessaire, me semble-t-il, d'être à la fois universaliste et de prêter attention aux difficultés sociales spécifiques de groupes sociaux qui ont longtemps été "invisibles". L'abbé Grégoire, grand révolutionnaire et grand républicain universel, était aussi le fondateur de la Société des amis des Noirs et celui qui a accordé la citoyenneté aux juifs de France.

QUESTION - Je suis d'origine algérienne, je souffre du racisme autant que vous. Suis-je blanche ? Ne devriez-vous pas élargir votre cercle ? Pourquoi les Noirs uniquement ?

Pap Ndiaye : Il est hors de question de hiérarchiser les souffrances sociales dues au racisme et à la discrimination. D'un point de vue moral et politique, elles s'équivalent. Il me semble en revanche qu'il est utile de réfléchir sur les discriminations et stigmatisations spécifiques dont sont victimes les populations noires, ce qui ne signifie pas qu'elles soient plus "intolérables" que celles qui affectent les populations arabo-berbères.

QUESTION - La multiplication d'associations à caractère "ethnique" ne risque-t-elle pas à vos yeux de favoriser la communautarisation de la société française ?

Pap Ndiaye : S'il s'agissait d'associations "ethniques", on aurait affaire à des associations antillaises, congolaises, béninoises, etc. Ces associations sont par ailleurs légitimes, dans la mesure où elles permettent à des personnes originaires de la même région ou du même pays de se regrouper en fonction de tel ou tel objectif culturel ou social, et où elles ont servi à amortir le choc migratoire. Mais ce dont il est question avec le Conseil représentatif des associations noires, ce n'est pas un regroupement ethnique (puisqu'il rassemble des personnes d'origines très différentes), mais un regroupement fondé sur l'expérience sociale commune de discriminations et stigmatisations liées à la couleur de peau. En cela, il n'y a pas communautarisation de la société, mais organisation associative visant à établir des liens entre les autorités chargées de la lutte contre les discriminations (la Halde, Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité) et les personnes qui les subissent. C'est donc fondamentalement un projet républicain.

QUESTION - L'électorat noir peut-il, selon vous, peser sur l'issue des prochaines élections présidentielles ? Si oui au profit de qui ?

Pap Ndiaye : Il faudrait d'abord réfléchir sur ce que pourrait être cet électorat noir. La diversité politique et sociale des populations noires est une bonne chose et elle me semble difficilement compatible avec une stratégie présidentielle spécifique. En revanche, il est légitime que les populations noires de France, via leurs associations, formulent des demandes d'égalité des droits réels (pas seulement formels) auprès des candidats à l'élection présidentielle.

QUESTION - Mais que pensez-vous du danger que peuvent représenter certains groupes de revendications naissants, au discours souvent violent et mal maîtrisé ? Je pense particulièrement aux nouveaux Black Panthers français, qui d'ailleurs sont rejetés par des électrons libres tels que Dieudonné.

Pap Ndiaye : Il existe certainement une petite minorité active de Noirs caractérisée par un discours radical intolérant, avec parfois des connotations antisémites. Ce discours doit être dénoncé parce qu'il est moralement inacceptable et politiquement suicidaire. D'où l'importance, me semble-t-il, de la création d'une fédération des associations noires fondée sur des principes de tolérance, de respect mutuel.

Je vous remercie pour vos questions pertinentes. Le débat est naissant en France et nous aurons certainement d'autres occasions de réfléchir à tout cela.

Chat modéré par Constance Baudry et Stéphane Mazzorato


publié dans : IDENTITÉ NATIONALE par alain laurent-faucon
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Les conceptions fondatrices de l’identité nationale


 

Les « marqueurs » de l'identité nationale sont à chercher du côté de Renan et de sa conception de la nation – notamment son recours à l'oubli comme thérapie civique -, et du côté de ce grand principe, jacobin et fondateur : la République « Une et Indivisible ». Sans oublier, bien sûr, les courants dominants de l'historiographie : un historien écrit d'abord pour ses pairs, afin d'obtenir « leur » reconnaissance - être l'un des leurs - et suit donc les voies tracées par les aînés, les maîtres du moment, les patrons de thèses. C'est l'un des points que l'on oublie trop souvent en épistémologie historique : l'on se demande toujours « comment l'histoire s'écrit », mais rarement « pour qui l'histoire s'écrit » !

Comme vous le constaterez en lisant et relisant l'article vraiment lumineux de Patrick Girard, l'identité nationale renvoie à tout un ensemble de concepts philosophiques, juridiques, historiques - nous aurons l'occasion d'y revenir - et pose aussitôt la question de l'histoire et de ses rapports avec la ou les mémoires.

Cette réflexion épistémologique sur
ce qu'est l'histoire sera abordée dans une synthèse sur l'identité, les identités, la reconnaissance et sur l'histoire, la mémoire, l'oubli. Avec, "in fine", cette interrogation jadis posée par un journaliste de Télérama : « peut-il y avoir une histoire juste et des mémoires apaisées ? » Et là, vous le verrez, tous les mots importent, même ceux qui semblent les plus anodins ! 

Pour trouver des réponses moins convenues sur l'identité nationale et pour "échapper" à ce double conditionnement intellectuel – la nation selon Renan et le principe d'unité et d'indivisibilité de la République – j'évoquerai, en cours d'année, les pertinentes analyses de Roberto Esposito sur la notion de "communauté".

Questionnant ce concept à partir de son sens étymologique -
cum munus - ce philosophe italien ouvre d'originales perspectives. Celles-ci, par exemple : « la communauté n'est pas une propriété, un plein, un territoire à défendre et à isoler de ceux qui n'en font pas partie. Elle est un vide, une dette, un don (tous sens de munus) à l'égard des autres ... »

Notez, dès à présent, combien le titre de l'article que je vous invite à lire et à méditer, est intéressant. Il peut être un sujet de dissertation de "culture gé" !

Notez, enfin, que cet article est paru en novembre 2005 dans un dossier de l'hebdomadaire Marianne consacré à la fracture coloniale. Et j'en profite pour vous inviter à consulter les excellents dossiers - ils sont en libre accès - de cet hebdomadaire non conformiste.

 

DOSSIER DE PRESSE 

 

L’identité nationale française : entre la mémoire et l’oubli.

Marianne - le 03/11/2005 - article de Patrick Girard – in DOSSIER "La fracture coloniale"


 La prise en compte des mémoires spécifiques, juive, maghrébine ou afro-antillaise, tarde à passer dans les faits car elle est en opposition flagrante avec les conceptions fondatrices de l’identité nationale française.


Avec la reconnaissance par la France de sa responsabilité dans la mise en œuvre de la solution finale de la question juive ( discours de Jacques Chirac au Vel d’Hiv en juillet 1995) et le vote par le Parlement d’une loi assimilant l’esclavage et la traite à un crime contre l’humanité, commémoré chaque année, les plus hautes autorités de l’Etat ont posé les jalons d’une « politique républicaine de l’identité » qui pose autant de problèmes qu’elle n’en résout.

Il s’agissait avant tout de remédier à l’occultation, jusque-là systématique, des pages les plus sombres et les plus douloureuses de notre histoire nationale : Vichy, la colonisation, les crimes coloniaux et l’esclavage aboli seulement en 1848 dans les colonies françaises. Jusqu’à une date très récente, les manuels d’histoire, du primaire à l’enseignement supérieur, en faisaient rarement pour ne pas dire jamais mention.

C’étaient là des sujets tabous ou tenus pour secondaires. Le grand historien de l’antisémitisme, Léon Poliakov rappelait qu’en dépit de la réputation internationale que lui valurent son Bréviaire de la haine et son Histoire de l’antisémitisme, sa carrière universitaire fut longtemps freinée par le pape de la «  nouvelle histoire », Fernand Braudel, qui n’était certes ni raciste ni antisémite. Mais il jugeait les préoccupations de Léon Poliakov indignes des regards de Clio et exigea de lui qu’il fasse ses « preuves » en se consacrant à un «  sujet sérieux », c’est-à-dire à un sujet relevant de l’histoire quantitative. C’est la raison pour laquelle, afin de conserver son poste au sein de l’Alma Mater, Léon Poliakov consacra sa thèse aux relations entre les banquiers juifs et le Saint-Siège. Fernand Braudel daigna alors convenir qu’en dépit du caractère « marqué » de l’étude, l’impétrant était digne d’être admis dans le cadre des desservants de Clio.

Jusqu’à la fin des années 1970, s’intéresser à l’histoire des minorités relevait du parcours du combattant. Il fallait trouver le professeur assez souple pour admettre pareille hérésie. Ayant décidé de m’intéresser à l’histoire des Juifs français au XIX° siècle et de leur consacrer mon mémoire de maîtrise et ma thèse de troisième cycle, je savais ne pouvoir compter que sur l’appui bienveillant de deux hommes que leurs opinions désignaient à la vindicte des soixante-huitards : Jacques Droz, spécialiste du mouvement ouvrier, très critiqué pour avoir soutenu la politique de participation initié par Edgar Faure ; Pierre Chaunu, brillant historien du monde ibérique et du protestantisme, souvent moqué pour la rigueur de ses convictions éthiques. Mais ils étaient d’authentiques libéraux, plus sensibles aux «  différences » que ceux qui voulaient les noyer dans leur fumeuse conception du Grand Soir.

Tout changea à la fin des années 70 avec l’émergence d’une mémoire juive spécifique sur fond de résurgence identitaire de la communauté juive rompant avec la vieille logique assimilationniste. Puis vint l’importance décisive accordée par l’école historique française à la politique anti-juive de Vichy, sous l’influence des travaux publiés aux Etats-Unis et au Canada par Stanley Hoffmann, Robert Paxton et Richard Marrus. L’émergence des théories révisionnistes de Faurisson et les propos douteux de Jean-Marie Le Pen contribuèrent, entre autres, à légitimer la mémoire juive de la Shoah et à faire entrer celle-ci dans les manuels d’histoire.

L’on assiste depuis quelques années à un phénomène similaire touchant les populations antillaises ou celles issues de l’immigration maghrébine et sub-saharienne qui revendiquent haut et fort que soient prises en considération leurs spécificités culturelles et les aspects les plus douloureux de leurs rapports anciens avec la métropole : l’esclavage, la traite négrière, le racisme, la colonisation et les crimes coloniaux. Ce que la communauté juive aura mis quarante ans à obtenir, ces communautés sont en train de l’acquérir relativement rapidement, avec, notamment, l’ouverture prochaine d’un musée de l’immigration et la refonte des manuels scolaires, désormais plus attentifs aux phénomènes mentionnés plus haut.

Reste que cela n’est pas sans poser des problèmes à la conception que nous avons de la nation française. Une conception volontiers qualifiée de jacobine et de faussement universaliste puisqu’elle vise à broyer les différences au nom d’une citoyenneté éthérée, indépendante de toute appartenance ethnique ou confessionnelle.

Patrick Weil a beau affirmer : «  L’immigration, la colonisation, l’esclavage ne s’opposent pas à l’histoire de France, elles en sont partie intégrante », il est bien obligé de constater qu’elles «  ont été traitées comme s’il revenait encore à Ernest Renan de définir les programmes scolaires de la fin du XX° siècle ». Car Renan est au cœur de la définition française de la nation, une communauté de destin et une histoire commune partagée au même titre qu’un corpus de valeurs, celles héritées de 1789, des valeurs nécessairement consensuelles puisqu’elles imposent l’oubli de tout ce qui a pu diviser : les privilèges, les religions, etc… L’oubli est indispensable à la construction de la nation, c’est un point sur lequel Ernest Renan insistait tout particulièrement dans sa célèbre conférence de 1882, Qu’est-ce qu’une nation ? : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation ; et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passées à l’origine de toutes les formations politiques, mêmes de celles dont les conséquences ont été les plus bienfaisantes ».

C’est pour cette raison d’ailleurs que le judaïsme français, contrairement à son homologue allemand, ne développa jamais une Wissenschaft des Judentums, une Science du Judaïsme, et répugna à écrire sa propre histoire, au point de n’avoir jamais produit en son sein un Graetz ou un Doubnov. L’histoire des Juifs de France ne pouvait être différente de l’histoire de France et de l’histoire des Français, elle se confondait avec elle et tous les épisodes douloureux ( expulsions, pogroms, etc) étaient voués à l’oubli, condition sine qua non de l’égalité civique. Et c’est pour cette raison qu’après les années noires de l’Occupation, la communauté juive institutionnelle s’abstint de demander que soit reconnue la spécificité des souffrances qu’elle avait endurées. C’était là, estimait-elle, le prix à payer pour la reconduction du pacte républicain écorné par Vichy et elle se tint à cette attitude jusqu’à l’émergence, en son sein, de générations en quête de leur identité.

On observa le même phénomène aux Antilles après l’abolition de l’esclavage en 1848. C’est ainsi que l’un des premiers historiens du phénomène esclavagiste, Lucien Peytraud, concluait en 1897 sa magistrale étude, L’esclavage aux Antilles françaises avant 1789 (réédition chez Desormeaux, Pointe-à-Pitre, 1973) par ces mots : «  Un des éléments du patriotisme est d’ordinaire la communauté des souffrances et des joies dans le passé. Malheureusement, il ne saurait exister ici. Il faut donc que les descendants des anciens maîtres et des anciens esclaves oublient des souvenirs déjà si lointains. Puissent-ils, se dégageant de préjugés funestes, se réconcilier et fraterniser bien plutôt par la communauté d’efforts en vue de l’œuvre présente qui s’offre à eux et par la communauté des espérances en vue de l’avenir ».

Dès le 22 mai 1848, le gouverneur de la Martinique, Rostoland, affirmait : « Je recommande à chacun l’oubli du passé ». C’était là une position partagée par le mulâtre Cyrille Bissette, futur candidat à la députation : «  Consentons donc à un mutuel oubli du passé et jetons loin de nous nos funestes divisions, nos vieux préjugés d’un temps qui n’est plus, les vieilles récriminations qui ne font jamais l’affaire des partis et bien moins encore le bonheur du pays qui doit dominer et faire taire toutes les passions ». Au point, lui, descendant d’esclaves, de considérer que « ceux qui rappellent les souvenirs irritants du passé, les anciennes injustices faites à ceux qu’on appelle les hommes de couleur, et les horreurs de la servitude, peuvent être objectivement dénoncés comme travaillant à la ruine et à la destruction des colonies ».

On assista alors à un phénomène analogue à celui déjà mentionné pour les Juifs français après leur émancipation, le recours à l’oubli comme thérapie civique au point qu’évoquant les esclaves affranchis, Patrick Chamoiseau, chantre de la créolité, a pu écrire : « Ils ont demandé à leur silence de panser la blessure, de soigner au plus vite la douleur, de recréer autour de leur conscience cette stabilité qui aide à vivre ou, plus exactement, à essayer de vivre ».

Ce qui fait dire à Caroline Oudin-Bastide, dans son excellent Travail, capitalisme et société esclavagiste. Guadelopue-Martinique (XVII°-XIX° siècle) ( La Découverte, 348 p., 298 euros) : « Force est de constater qu’il n’existe pas aux Antilles de transmission orale ou explicite d’un récit de la traite et de l’esclavage ». Il existe une « mémoire obscure », infiniment plus douloureuse et taraudante qui  peine à trouver sa place avec l’émergence d’une nouvelle problématique visant à faire du devoir de mémoire la condition sine qua non de l’exercice plein et entier de la citoyenneté. Car c’est bien ce qui se passe aujourd’hui comme le souligne Caroline Oudin-Bastide : « Longtemps considéré comme la condition de l’intégration des anciennes colonies esclavagistes à la République, l’oubli est dénoncé dorénavant comme « antirépublicain ». L’esclavage était une négation des principes de la France, et il est nécessaire, explique le 10 mai 2 001 le Secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer, Christian Paul, de restituer leur dignité à tous ceux – esclaves marrons, révoltés ou insurgés- qui l’ont combattu en leur donnant toute leur place dans la mémoire commune et vive de la France. Rompant avec l’oubli, qui « n’est pas une vertu républicaine », déclare pour sa part son successeur Brigitte Girardin, la République doit, pour consolider la communauté nationale, œuvrer au partage par tous les citoyens français de l’ensemble des mémoires croisées, parfois conflictuelles, qui font la France d’aujourd’hui ».

L’objectif était louable. Force toutefois est de constater que la « dénationalisation de l’oubli » et la privatisation du « devoir de mémoire », confié par l’Etat à des communautés ethniques ou religieuses censées l’incarner légitimement, a eu pour effet non pas de provoquer l’adhésion de l’ensemble de la nation à cette stratégie, mais, plus prosaïquement et plus cruellement, d’exacerber les rivalités entre les groupes qu’on entendait ainsi réhabiliter.

Les bourreaux s’en tirent bien, leurs victimes ou leurs descendants, eux, sont condamnés à s’entredéchirer dans cette « concurrence des victimes » bien mise en évidence par Jean-Michel Chaumont (La concurrence des victimes. Génocide, Identité, Reconnaissance, La Découverte/Poche, 12,50 euros). Ce chercheur belge n’a pas tort de citer les propos de l’écrivain noir américain Shelby Steele : « Quand je transforme ma