Le silence, une stratégie de pouvoir comme le mensonge et l'amnésie ...


Étranges silences, rumeurs très proches des cercles du pouvoir et de l'armée, perturbations dans les protocoles habituels, autant d'ndices concordants qui laisseraient supposer que le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, serait décédé - depuis dimanche 26 août selon certains ? 

 

Lisez la presse, soyez attentifs aux informations des médias - la blogosphère, RFI, Courrier International - et vous comprendrez qu'il se passe quelque chose - ou qu'il s'est peut-être passé quelque chose. Ce silence, déjà, des autorités. Et cette absence du "devant de la scène" depuis plusieurs jours, durant ce mois d'août..

 

Bien sûr, je ne peux pas dévoiler mes sources et je peux également avoir été abusé par mes informateurs, mais – et là, ce sont mes vieux réflexes du temps où j'étais journaliste qui reviennent – je pense que mes informateurs sont dans le vrai. Ou pourraient être dans le vrai ! Et aussitôt remontent à la surface d'autres vieux réflexes du temps jadis : en suis-je vraiment certain ? Alors : faut vérifier, recouper les témoignages, car nous sommes dans le "on dit" ... et le risque de se faire manipuler est toujours grand ! 

 

J'écris cela, non pas pour le goût du "scoop" ou du "bidonage" mis à jour – cette perversion-là m'est passée depuis que j'ai quitté le monde de la presse – mais pour attirer votre attention sur les jeux et enjeux du pouvoir et pour vous faire comprendre qu'il arrive parfois, quand la succession peut provoquer de graves perturbations, que le silence devienne une stratégie de pouvoir. Ou un instrument de déstabilisation utilisé par les opposants qui avancent alors : ce silence est le signe que quelque chose de grave est arrivé.

 

En effet, pour celles et ceux qui s'intéressent au « monde arabe » et à la situation de l'Algérie contemporaine, la succession du Président Abdelaziz Bouteflika n'est pas une mince affaire. Il y a trop de problèmes non encore résolus, de tensions entre l'armée et certains courants politiques, sans parler de la question « berbère », pour que cette mort ne pose pas de réels et graves difficultés. Surtout que ce Président est globalement apprécié des Algériens, malgré les critiques qui lui sont adressées. J'utilise pour dire cela le présent, car, pour l'instant, le décès du Président algérien ne relève que de la rumeur, n'est qu'une hypothèse. Alors prudence !



Silences et trous de mémoire : la langue de bois

 

Toutes les histoires nationales, comme certaines commémorations et autres mémoires officielles, sont trouées d'oublis, de « silences assourdissants », de contre-vérités, de « mensonges d'État », d'amnésie programmée. Certains parlent, de nos jours, de « langue de bois » et de « pensée unique ».
 

La France, autant que l'Algérie et n'importe quel autre pays, n'est pas exempte de ce genre de pratiques, d'où, aujourd'hui, ces retours du refoulé à propos de l'esclavage et de la traite négrière, de la période coloniale et de la « plus grande France », de la collaboration avec l'occupant durant la Seconde Guerre mondiale, de la torture en Algérie, etc.

 

La liste est longue, très longue, trop longue ... tant ils sont nombreux les petits et grands silences, les petits et grands mensonges, les petits et grands oublis qui ponctuent notre vie politique, économique et sociale.

 

Songez simplement aux querelles de chiffres concernant le chômage en France, ou aux mensonges du gouvernement américain pour justifier la guerre en Irak ! Il n'y a pas que les régimes totalitaires qui trafiquent les preuves et les photos, comme au temps de Staline.

 

Mais, puisqu'il est question, ici, du Président Abdelaziz Bouteflika et de son « étrange mutisme », de son « étonnante absence », arrêtons-nous sur certains silences et oublis qui expliquent en partie les diverses tensions qui traversent la société algérienne.

 

C'est à l'historien Gilbert Meynier que nous ferons appel, en citant notamment deux passages de son « Avant-propos » à l'ouvrage qu'il consacre à l'Algérie des origines – De la préhistoire à l'avènement de l'islam (éditions La Découverte, Paris, 2007), ouvrage passionnant et dont je vous conseille la lecture.

 

Il y a d'ailleurs quelques ouvrages qu'il convient de consulter quand on veut un peu comprendre l'Algérie et son histoire, notamment ceux de : Ismaÿl Urbain, Tocqueville, Charles-André Julien, Benjalin Stora, Guy Pervillé, ou encore Daniel Rivet avec son travail sur Le Maghreb à l'épreuve de la colonisation.

 


Extraits de 
L'Algérie des origines

 

« Pour des raisons qui relèvent, non de l'Histoire, mais des préoccupations de pouvoir s'articulant sur l'idéologie, des termini a quo ont arbitrairement fixé tels événements censés décisivement donner le branle à l'évolution historique de l'Algérie. Le Front de libération nationale (FLN) et le pouvoir autoritaire à ancrage militaire qui en est issu et qui régit l'Algérie depuis des décennies ont fait du 1er novembre 1954 le moment zéro de la libération de l'Algérie du colonialisme, moment sans antécédents et sans mémoire. Jusqu'à la fin du XXe siècle, les manuels d'histoire algériens, conçus à partir de l'époque de Houari Boumediene, ne mentionnaient ni Messali Hadj, ni les militants centralistes du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), ni même nombre de chefs historiques du FLN de 1954 : il s'agissait ce faisant de disqualifier toute la préhistoire du nationalisme algérien – l'Étoile nord-africaine, puis le Parti populaire algérien-Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (PPA-MTLD) -, parce que cette séquence était trop dominée par la figure historique de Messali. [...]

 

« L'appareil qui s'empara alors du pouvoir eut aussi à coeur de figer les Algériens dans une identité identifiée sans discussion à ce qu'il disait être l'islam, et à la langue arabe : c'était là une vision dérivée des conceptions religieuses/culturalistes des 'ulamâ', reprise et instrumentalisée pour en faire un topos dominant de la langue de bois officielle. Étant entendu que l'arabe dont il était question était trop souvent un arabe obscurantisé, qui n'avait que peu à voir avec l'épanouissement des grands penseurs et des grands poètes de l'époque classique de la civilisation arabe, et pas davantage avec les intellectuels libres et hardis de la Nahda égyptienne, dont le regretté Naguib Mahfouz était un chaleureux descendant. [...] »


A propos de la "crise berbériste", l'historien Gilbert Meynier montre bien les ambiguïtés de la question kabyle liées en grande partie à la question coloniale en France : « C'est que, dans leur stratégie du "diviser pour régner", des idéologues coloniaux avaient construit un mythe kabyle qui alla jusqu'à assimiler narcissiquement les "Berbères", parés de toutes les vertus, aux Gaulois, pour les opposer aux "Arabes", auxquels étaient imputés tous les vices : se réclamer de la constante berbère, c'était donc emboucher les trompettes des colonialistes et faire leur jeu ; c'était trahir. »



La rumeur, ses raisons et ses enjeux

 

"On nous cache tout, on nous dit rien", chantait Jacques Dutronc, et il est vrai qu'aux origines de la rumeur se trouvent le manque de transparence, le refus de communiquer, la manipulation de l'information par les pouvoirs en place.


Mais, contrairement à ce que nous pensons parfois, une nouvelle véhiculée par la rumeur n'est pas toujours une fausse information, ce peut être une vérité que l'on veut taire - simplement elle sera déformée, dramatisée par ce medium particulier qu'est la rumeur. Comme l'écrit Jean-Noël Kapferer, « c'est parce qu'elle peut se révéler exacte que la rumeur gêne. » [ Kapferer, in Rumeurs. Le plus vieux média du monde ]


Plus loin encore : « Les rumeurs ne gênent pas parce qu'elles sont "fausses" : si tel était le cas, personne n'en tiendrait compte. Elles sont crues précisément parce qu'il leur arrive souvent d'être "vraies" comme dans le cas des fuites et des secrets politiques éventés. Les rumeurs gênent parce qu'elles sont une information que le pouvoir ne contrôle pas. Face à la version officielle, il naît d'autres vérités : à chacun sa vérité. »

« Dans L’Énéide, Virgile parle de la rumeur, messagère de l’erreur et de la vérité, comme du plus rapide de tous les fléaux, qui va, répandant la terreur, et se fortifie en se diffusant », note, de son côté, André Akoun dans l'article qu'il consacre à ce medium dans l'Encyclopædia Universalis.

Ainsi, poursuit l'auteur, « l’accent est-il mis par le poète sur les trois traits principaux du phénomène, que la psychosociologie retrouvera et étudiera scientifiquement :

 

- 1°) « la rumeur, phénomène de propagation d’une nouvelle, n’a pas de rapport avec la question de la vérité et de l’erreur (car elle est, indifféremment, messagère de l’une ou de l’autre) ; elle répond à autre chose que le besoin de connaissance, autre chose qui est à chercher du côté de l’inconscient collectif ;

- 2°) « la rumeur a un effet « terroriste » ; elle s’impose par le fait même de sa diffusion et soumet l’« âme collective » à son diktat ;

- 3°) « la rumeur, dans sa diffusion, subit un type de déformation qui accroît son impact, car la rumeur se nourrit d’elle-même. »

 

En guise d'épilogue ...

 
 

La Tribune – The Associated Press - 28/08/07

 

La télévision algérienne montre des images du président Bouteflika

La télévision algérienne a montré mardi, dans son journal de l'après-midi, des images du président Abdelaziz Bouteflika se recueillant sur le cercueil du général Smain Lamari, directeur de la sécurité intérieur algérienne, décédé dans la nuit de lundi à mardi.

Dans la même édition, le président Bouteflika est montré à la présidence de la République, recevant l'ambassadeur britannique Andrew David venu lui remettre ses lettres de créance.

C'est la première apparition officielle du président Bouteflika depuis le 6 août, date à laquelle il avait reçu le président iranien Mahmoud Ahmadinejad.

Sa disparition depuis cette date avait relancé les rumeurs ces derniers jours dans les milieux politiques et médiatiques sur la dégradation de son état de santé, qui aurait nécessité son transfert en Suisse pour des soins intensifs.

"Le président de la république se porte bien, il n'est pas malade", a déclaré de son côté le chef du gouvernement Abdelaziz Belkhadem lors de sa conférence de presse de rentrée.

Dans la matinée, le secrétaire général de l'Union générale des travailleurs algériens, Abdelmadjid Sidi Said, s'exprimant devant des syndicalistes d'Alger leur avait recommandé de "ne pas prêter attention aux rumeurs sur la santé du président". "Je vous rassure, il se porte bien et reprendra normalement ses activités", avait-il déclaré.

Le président Bouteflika a subi en 2005 une intervention chirurgicale à l'hôpital militaire du Val-de-Grâce à Paris, après avoir été transféré vers la France en urgence à cause d'un "ulcère hémorragique". AP


... et de conclusion sur l'annonce de l'éventuel décès du Président


L'annonce qui m'a été faite du décès du Président Abdelaziz Bouteflika par des informateurs « bien placés » relève d'abord du phénomène de la rumeur par le canal emprunté, celui du bouche-à-oreille. Elle relève ensuite du phénomène de la rumeur dans la mesure où les conditions essentielles pour qu'un tel phénomène surgisse sont remplies : l'exercice du pouvoir en Algérie n'est pas exactement un modèle de transparence, le Président est gravement malade – ce que tout le monde sait -, depuis quelque temps il est invisible, enfin « personne ne dit ce qui se passe ». On nous cache tout, disait Dutronc, le chanteur. Et c'est ainsi que tout commence ...
« j'ai un ami qui m'a dit que ... », et cet ami est souvent "bien placé", et le témoignage d'un ami est toujours important : à qui donc peut-on faire confiance, sinon à un ami ? Et la nouvelle se propage, se transforme et déforme, se dramatise. « De toute façon il n'y a pas de fumée sans feu ! » Avec une telle analogie perçue comme un adage, "on" a tout dit - ici, le "on" est essentiel, il renvoie à l'opinion publique, au sens commun. Même démentie par les faits, la nouvelle colportée cache une part de vérité : le fait, par exemple, que l'état de santé de nos dirigeants politiques est un secret bien gardé et qu'en la matière personne, jamais, ne dit ce qu'il en est. Résultat : une telle opacité est la "mère de toutes les rumeurs".



Alain Laurent-Faucon

A LIRE ABSOLUMENT :

KAPFERER Jean-Noël, Rumeurs. Le plus vieux média du monde, Seuil, Paris, 1987.



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Reconnaissance au travail, le corps emblême de soi, l'exclusion est-elle fatale, une nouvelle morale du soin : autant de thèmes sur lesquels vous vous devez de réfléchir. Voici donc quatre textes d'auteurs connus pour vous aider dans votre recherche.

 

 



REVUE DE PRESSE





La reconnaissance au travail

 

Extrait d’un entretien avec Christophe DEJOURS – psychiatre et professeur de psychologie du travail au Cnam - paru dans la revue Sciences Humaines d’octobre 2002. Propos recueillis par Gaëtane Chapelle. 

Lors d’un entretien avec Christophe Dejours, la journaliste de la revue Sciences Humaines note que « l’être humain a un besoin fondamental de reconnaissance » puis demande « quelle forme ce besoin fondamental de reconnaissance prend-il dans le travail ? » 


Réponse de Christophe Dejours

 

La première question qui se pose est : pourquoi les gens se mobilisent-ils dans leur travail ? Parce qu’en échange de ce que j’appelle la contribution, ils espèrent une rétribution. Et celle-ci prend une forme très claire. 

Contrairement à ce que l’on croit, la rétribution principale est symbolique ou morale : la reconnaissance. Il y a bien sûr des formes matérielles de rétribution, comme le salaire ou les primes. Mais l’efficacité de l’argent dépend d’abord de la dimension symbolique. 

Certaines personnes touchent des salaires extraordinaires et travaillent pourtant sans enthousiasme. Je rencontre dans mon cabinet des ingénieurs avec un salaire aux alentours de 10 000 euros par mois et qui se sentent démotivés parce que, par exemple, un de leurs collègues bénéficie d’une position de prestige telle qu’ils se sentent floués. A l’inverse, les infirmières, dont le salaire est bas, mais qui bénéficient d’une forte reconnaissance sociale, sont capables de s’investir dans leur travail de façon illimitée. 

Mais la reconnaissance ne s’exprime pas n’importe comment. Il ne suffit pas d’une bonne tape dans le dos. Elle passe par deux grandes formes de jugement. 

Le premier est le jugement d’utilité (économique, technique ou sociale) sur le service rendu par un opérateur. Qui peut juger de l’utilité de quelqu’un ? Ce sont ses supérieurs hiérarchiques, bien sûr, mais également ses subordonnés. Ceux-ci portent un jugement sévère sur l’utilité de leur chef. Les gens sont très attachés à ce jugement d’utilité. C’est pourquoi la mise au placard devient si douloureuse. Lorsque des travailleurs ne sont plus reconnus comme utiles, malgré leur salaire, ils tombent malades. 

Le deuxième jugement est celui de beauté. Il confirme que le travail accompli respecte les règles, que les solutions trouvées sont simples, dépouillées. Ce jugement de beauté contient lui-même deux niveaux. Tout d’abord, le niveau de conformité. Face à un tableau électrique, un électricien peut s’exclamer « ça, c’est du beau boulot ! » Cette appréciation signifie généralement que le tableau est lisible, clair, qu’il va pouvoir intervenir dessus sans risque d’électrocution, en un mot, qu’il respecte les règles de l’art. C’est justement parce qu’il faut connaître les règles de l’art que le jugement de conformité est porté par les pairs, ceux qui partagent le même savoir. Ce jugement confère alors à celui qui le reçoit l’appartenance à un métier, à un collectif de travail. S’il respecte les règles de travail, il est admis dans le cercle. Cela permet de conjurer la solitude. Lorsque le jugement de conformité est acquis, on peut espérer accéder au deuxième jugement de beauté : l’originalité. Ce qui fait qu’on reconnaît le style de quelqu’un, le « plus ». On accède alors à l’identité, ce par quoi je ne suis à nul autre pareil. 

On voit donc que dans le travail, la reconnaissance porte d’abord sur le faire. Ce n’est qu’après que l’on peut rapatrier ce jugement sur le faire dans le registre de l’être.

 



Le corps, emblème de soi


Texte établi à partir d’un entretien avec Georges Vigarello, paru dans la revue Sciences Humaines de novembre 2002. G. Vigarello est historien, professeur à l’université Paris-V, directeur d’études à l’EHESS, et membre de l’Institut universitaire de France.

Parmi les normes qui concernent le corps, il en est une très importante qui est celle de l’exigence d’une tenue droite. Bien sûr, on retrouve cette exigence aussi bien aujourd’hui qu’au XVe siècle. Mais, à y regarder de près, on s’aperçoit que beaucoup de choses ont changé depuis la Renaissance, non seulement dans la représentation de la rectitude mais surtout dans la manière de l’obtenir. Autrement dit, le corps est au cœur d’une relation pédagogique qui a évolué au cours de l’histoire.

Au Moyen Âge, on recommande par exemple aux pages de ne pas s’appuyer sur leur coude lorsqu’ils sont à table ; ou encore on leur dit : « N’enfonce pas la tête dans les épaules sinon tu risques d’apparaître comme un hypocrite … ». Les positions du corps sont ainsi moralisées, et cette éducation du corps va perdurer jusqu’au XVIIIe siècle, avant de connaître des changements essentiels en matière de représentations du corps.

Notre rapport au corps va également connaître des fluctuations en fonction des représentations scientifiques, philosophiques, psychologiques ou sociales, et des libérations successives.

Le corps est ainsi devenu le support de notre identité. La relation à l’identité s’est transformée ces trente dernières années, en raison de changements majeurs. Il y a d’abord ce que j’appellerai la chute de la transcendance (religieuse ou politique), qui fait que les individus peuvent de moins en moins se projeter dans un univers ou un avenir enchanté qui suppose l’acceptation de grands sacrifices pour les atteindre.

Par ailleurs, comme l’a bien montré Alain Erhenberg, il y a aussi le déclin des institutions, qui auparavant, vous attribuaient une identité : dans les années 1930, on pouvait repérer dans la rue un professeur d’université, un médecin, un curé, un militaire, un ouvrier … Dès lors que les institutions ne vous disent plus ce que vous devez être, chacun doit construire son identité, à partir notamment de signes et d’expressions physiques. L’apparence s’individualise et devient de plus en plus importante : il faut être au mieux, et cela, ici et maintenant. L’individu est sommé de se réaliser mais personne ne lui dit ce qu’il doit être, d’où une certaine angoisse … Et le corps est le principal instrument dans la construction de cette identité, il la traduit. D’où des expressions de plus en plus individualisées (le piercing, le tatouage, par exemple), ou encore ces recherches de « retrouvailles » avec son corps (dont la thalasso est un exemple), comme si ces retrouvailles allaient nous permettre d’être vraiment ce que nous sommes …

En outre, la transcendance s’est rabattue dans l’univers intérieur et dans l’espace du corps : on expérimente l’« ailleurs » à l’intérieur de soi-même. Certaines pratiques comme les raids, les sports extrêmes, ou toute autre pratique à risque, ou encore les rave parties avec leurs consommations et leurs transes multiples, constituent une manière d’explorer le corps au-delà de ses limites : l’illimité du corps prend le relais des anciennes transcendances.

Quoi qu’il en soit, de nos jours le corps constitue de plus en plus notre identité, et cela marque un changement profond avec les périodes antérieures.

 

 

L’exclusion est-elle fatale ?

Texte de Xavier Emmanuelli, médecin, fondateur du Samu social.

Que l’on bannisse l’amour et la transcendance des échanges humains – pour ne conserver que les vertus profanes du droit et de la solidarité -, et l’on engendre forcément l’exclusion, dans la mesure où l’exclusion signifie ôter de son regard les gens avec lesquels on ne se sent pas impliqué. Pour ceux-là, on s’en remet au droit commun, afin qu’il les traite avec l’équité due à chaque citoyen … Et c’est ce que le droit commun ne sait pas faire, ne connaissant que l’égalité. Il ignore les différences entre les hommes. Et pourtant, elles sont considérables, car il y a ceux qui sont nantis en affection et tendresse, et ceux qui en sont démunis.

Dans un souci d’efficacité, la modernité a libéré les hommes de leurs liens symboliques et de leurs contraintes matérielles. La vie dans les villes s’est émancipée des rythmes des champs et des saisons, et s’est exonérée de ses devoirs de sollicitude. Il ne reste de tangible que les règles et les lois de la citoyenneté, celles de notre actuelle civilisation. Or, notre civilisation est la première, depuis les balbutiements de la conscience, à avoir déritualisé la mort. Les trois-quarts des gens meurent à l’hôpital, dans une démarche d’ailleurs considérée comme un échec de la thérapeutique, avec ce que cela comporte de frustrations et de solitude. Il ne peut en être autrement : les appartements des villes ne sont pas conçus pour organiser la veillées funèbre, ni l’entourage des mourants. Les naissances, également, ont lieu hors du domicile des parents, loin des regards des proches. Quant aux vieux, ils ne peuvent coexister avec les générations actives, confinées dans leurs habitations fonctionnelles.

Faute d’espace, le monde industriel s’est insidieusement séparé des anciens, les ressentant de plus en plus comme « en trop », parasites en quelque sorte, presque illégitimes, les excluant de manière feutrée des préoccupations quotidiennes. Faute de temps, et faute d’intérêt, les passages d’un âge à l’autre – de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à l’âge d’homme, de l’âge d’homme à la vieillesse – n’ont plus été marqués.

Le travail lui-même, qui montrait jadis ses échelons, de l’apprentissage au magistère, est uniformément ressenti comme une activité rémunératrice, productive et non pas créative, et donc interchangeable. Cette banalisation facilite l’exclusion, comme le montrent les licenciements de la crise, si faciles, si nombreux. Les rituels qui jalonnaient le projet social se sont effondrés dans des archaïsmes poussiéreux. Et même la finalité du mariage n’est plus apparente, offrant le sexe à la consommation, libérant les couples de leur fatalité de génération. C’est ainsi que s’est défait le consensus culturel, rendant la société anomique, puisqu’elle a perdu ses clefs et son sens. C’est ainsi que la vie des villes est devenue morne et stagnante, sans signification, perdant par là ses pouvoirs d’« inclusion ».

La modernité, par proximité de pensée et par analogie à ses outils techniques, ne sait plus prendre soin, mais seulement réparer : les hôpitaux en sont les témoins. Elle ne sait plus loger, mais parquer, mettre à l’abri : les logements des banlieues le démontrent. Elle ne regarde plus la singulière identité des hommes, mais les traite en consommateurs interchangeables, en mécaniques interréagissantes, et ne leur offre, en guise d’espérance, que des projets de possession. La modernité met les uns et les autres en compétition, au lieu de les rassembler, et les gère en les normalisant. Tous ceux qui échappent à ces normes deviennent donc des exclus.

 


Une nouvelle morale du soin

Nicolas Weill - LE MONDE | Article paru dans l'édition du 05.08.06

S’il est une notion qui, aujourd'hui, semble envahir notre espace public, c'est celle de soin. Bien loin d'être réductible à la médecine et à ses pratiques, sa prise en considération entraîne une refonte complète de ce qu'est la relation humaine. Effet collatéral : les thérapeutes au sens large, à côté des philosophes et des historiens, deviennent des acteurs de la scène intellectuelle avec lesquels il faut désormais aussi compter.

La vingt et unième édition des Rencontres de Pétrarque, coorganisées à Montpellier (Hérault) par France Culture et Le Monde, qui s'est tenue du lundi 17 au vendredi 21 juillet et qui sera diffusée sur cette antenne du lundi 7 au vendredi 11 août (de 20 h 30 à 22 heures), a pris acte de cette évolution en consacrant ses débats à un thème inhabituel : "Soigner". Sous la chaleur caniculaire, le public a paru un peu désarçonné par une problématique qui, en apparence, touchait peu à l'actualité et ne faisait pas appel aux intervenants dont il avait l'habitude.

Pourtant, autour de la notion de soin, un véritable domaine de recherche s'est constitué depuis plusieurs années dans les universités américaines, sous l'influence notamment des études féministes, puis chez nous, comme l'avait montré un excellent dossier de la revue Esprit (février) sur ce thème. On nomme parfois "éthique de la sollicitude" ("care", en anglais) ce champ qui englobe l'ensemble des relations entre soignant et soignés. La bioéthique, centrée exclusivement sur la technique et les actes médicaux, n'en constitue qu'une région.

Car ce que le soin nous conduit à imaginer, c'est qu'une relation par définition inégalitaire - entre soignant et soigné, entre "une confiance" (le médecin) qui rencontre "une connaissance" (le malade) - puisse rester compatible avec la liberté de l'homme et, par là même, conserver sa dimension éthique. A condition que l'on définisse la liberté non comme nous y avaient accoutumé les Lumières, en termes d'autonomie, mais comme interdépendance, solidarité. Loin des rapports d'autorité et de pouvoir qu'entretenaient jadis les docteurs Diafoirus et les naïfs Argans, la philosophie du soin porterait ainsi la promesse d'une morale nouvelle fondée sur la relation et non sur l'individu séparé des autres.

Certains participants à la rencontre, parmi la vingtaine qui avaient fait le déplacement, ont noté qu'avec l'adoption de la Charte de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), créée le 22 juillet 1946, et dont on vient de fêter les 60 ans, la médecine est devenue "un enjeu démocratique". Car, comme l'a souligné le neurologue Olivier Lyon-Caen, ancien membre du cabinet de Lionel Jospin, à l'occasion de sa leçon inaugurale (l'une des autres innovations de cette édition des rencontres), le "paternalisme" d'autrefois n'est plus de mise. A l'heure d'Internet, de la multiplication des autodiagnostics et de la judiciarisation croissante de la médecine, on est passé "du pouvoir sans partage des médecins au partage du savoir".

Mais le contexte n'est guère favorable alors que, ajoute-t-il, "la confiance s'est émoussée entre médecin et malade". Pour le sexologue et alcoologue Gonzague de Larocque, on peut situer au tournant des années 1980, avec l'apparition du sida, l'émergence d'un malaise et une mutation qui - paradoxalement - s'accompagne d'une médicalisation croissante des problèmes sociaux. "Dans une société où l'idée de la mort est devenue de plus en plus impensable, on demande au médecin de réaliser ce qu'on demandait jadis au curé", a déploré l'historien des idées Alain-Gérard Slama, en parlant de "recléricalisation de la fonction médicale".

En écho, Didier Sicard, qui préside le Comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé, a mis en évidence la difficile position de la médecine, devenue une "prothèse" pour pallier les angoisses de l'existence moderne. Quant au médecin, il est placé au coeur d'une situation aussi conflictuelle qu'insoluble. Ainsi, quand on propose des traitements de plus en plus performants à des coûts de plus en plus déraisonnables, la société confère-t-elle au thérapeute, qu'il le veuille ou pas, un rôle d'arbitre économique.

CHÂTEAUX EN ESPAGNE ?

Evolution généralisée ? Plusieurs intervenants ont quand même souligné quelques exceptions françaises. Ainsi Jean-Claude Ameisen, président du comité d'éthique de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et professeur d'immunologie, a-t-il noté que 70 % des Français mouraient à l'hôpital, la plupart du reste sans soins palliatifs. Chez un voisin au niveau de vie comparable, les Pays-Bas, ce chiffre tombe à 20 %. On consomme dans l'Hexagone six fois plus de médicaments que dans ce dernier pays. Dans le même temps, la psychiatre Sylvie Wieviorka, spécialiste de toxicomanie, avait constaté, à la veille de l'explosion des banlieues, la faiblesse du nombre de pédopsychiatres installés dans un département aussi peuplé que la Seine-Saint-Denis.

En demande-t-on trop aux médecins ? Certains d'entre eux ont-ils tendance à construire des châteaux en Espagne en public, au risque de décevoir ? Non sans provocation, l'éditeur Philippe Pignarre, fondateur des "Empêcheurs de penser en rond", devenus une collection du Seuil, leur a reproché de tenir un double discours propre à susciter dans l'opinion des attentes déraisonnables.

En faisant croire, par exemple, que le déchiffrement du génome humain était en mesure de fournir la "clef de la nature humaine". Ou en prétendant fonder une éthique sur les avancées des neurosciences, "alors qu'on ne sait même pas comment guérir la schizophrénie". Les scientifiques sont, la plupart du temps, prudents, s'est défendu le chercheur en neurologie Hervé Chneiweiss, renvoyant la responsabilité des excès à la quête effrénée de crédits ou aux médias.

La montée en puissance du discours médical ne révèle-t-elle pas un autre phénomène contemporain : notre refus d'admettre que nous vivons dans une société par définition exposée au risque ? Le philosophe François Ewald en a profité pour stigmatiser à nouveau l'introduction du principe de précaution dans la Constitution via sa mention dans l'article 5 de la Charte de l'environnement. "Nous sommes à la naissance d'un nouvel Etat que l'on pourrait appeler l'Etat de précaution", a-t-il annoncé. Un Etat qui instituerait l'urgence en principe permanent de gouvernement au détriment éventuel des comportements démocratiques ou de la liberté de la recherche scientifique. Philosopher reviendrait alors à trouver des limites. Même à la sollicitude.


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Généalogie de la pensée paresseuse

 

Ou comment un discours présidentiel cristallise les stéréotypes de l'homme occidental concernant l'ontologie africaine, l'essence nègre ... Au coeur des ténèbres, l'homme africain ! Comme l'écrit le grand historien et chercheur Achille Mbembé, auteur d'un maître livre, De la postcolonie, publié en français et quasiment ignoré par le monde universitaire hexagonal : « Le viol souvent commence par le langage ». 



"Sarko, Hegel et les Nègres"

Remarque : C'est le titre d'un article du Courrier International (n° 878 – du 30 août au 5 septembre 2007) dans lequel sont reproduits quelques passages de la réponse faite par l'essayiste camerounais Achille Mbembe au discours prononcé par Nicolas Sarkozy, le 26 juillet 2007 à Dakar. La réponse de cet universitaire africain, auteur de plusieurs ouvrages sur la post-colonisation, a connu un énorme retentissement en Afrique francophone et a été reprise par divers blogs, notamment celui du romancier congolais Alain Mabanckou, prix Renaudot 2006 pour son roman Mémoires de porc-épic – cf.  Le Blog d'Alain Mabanckou
 


DOSSIER DE PRESSE

L'Afrique de Nicolas Sarkozy, par Achille Mbembe

Remarque : Je me suis permis de choisir, dans cette longue réponse, les passages qui me semblent être les plus significatifs pour caractériser cette vision de l'homme blanc et cette souffrance de l'homme noir face à un tel regard réducteur, méprisant et injuste. J'ai coupé certains passages fort intéressants, car ils auraient exigé de longues explications – les critiques concernant Senghor par exemple. On peut dire aujourd'hui que la vision de "l'homme noir" bouscule les certitudes de "l'homme blanc" et ce qu'il considérait jusqu'à présent comme « allant de soi ».

Les intertitres sont d'Achille Mbembe lui-même. Les passages soulignés le sont par moi afin d'attirer votre attention sur certains points qui me paraissent essentiels.


ACHILLE MBEMBE
- Né au Cameroun, cet universitaire noir francophone enseigne l'histoire et la science politique à l'université de Witwatersrand, à Johannesburg (Afrique du Sud), et à l'université Irvine de Californie (USA). Il est également directeur de recherche au Witwatersrand Institute for Social and Economic Research (WISER). Auteur d'un maître livre totalement ignoré en France, alors qu'il fait autorité dans le monde universitaire anglo-saxon et qu'il a été originellement publié en français aux éditions Kartala en 2000, De la postcolonie, Achille Mbembé est actuellement l'un des penseurs et chercheurs africains les plus en vue.

Dans un long article intitulé Francophonie et politique du Monde et publié sur le blog d'Alain Mabankou, Achille Mbembé fait d'ailleurs cette remarque concernant l'attitude de la France face aux universitaires noirs et francophones :

« Dans les sciences sociales et les humanités par exemple, les meilleurs ouvrages des meilleurs auteurs noirs francophones sont désormais publiés par des maisons d’édition américaines. C’est, par exemple, le cas de V.Y. Mudimbe dont l’œuvre maîtresse, The Invention of Africa, n’a jamais fait l’objet d’une traduction française. Il est significatif que mon propre ouvrage, De la postcolonie, bien qu’originellement publié en français, ait eu plus d’écho dans le monde anglo-saxon où il figure dans d’innombrables programmes d’enseignement dans diverses disciplines. »

 


Réponse d'Achille Mbembe - extraits

 

« [...]

Du viol par le langage

Pour sa première tournée en Afrique au sud du Sahara, il [Nicolas Sarkozy] a donc atterri à Dakar précédé d’une très mauvaise réputation - celle d’un homme politique agité et dangereux, cynique et brutal, assoiffé de pouvoir, qui n’écoute point, dit tout et le double de tout, ne lésine pas sur les moyens et n’a, à l’égard de l’Afrique et des Africains, que condescendance et mépris.

Mais ce n’était pas tout. Beaucoup étaient également prêts à l’écouter, intrigués sinon par l’intelligence politicienne, du moins la redoutable efficacité avec laquelle il gère sa victoire depuis son élection. Surpris par la nomination d’une Rachida Dati ou d’une Rama Yade au gouvernement (même si à l’époque coloniale il y avait plus de ministres d’origine africaine dans les cabinets de la république et les assemblées qu’aujourd’hui), ils voulaient savoir si, derrière la manœuvre, se profilait quelque grand dessein – une véritable reconnaissance, par la France, du caractère multiracial et cosmopolite de sa société.

[...]

Mais si l’on en juge par les réactions enregistrées ici et là, les éditoriaux, les courriers dans la presse, les interventions sur les chaînes de radios privées et les débats électroniques, une très grande partie de l’Afrique francophone – à commencer par la jeunesse à laquelle il s’est adressé – a trouvé ses propos sinon franchement choquants, du moins parfaitement invraisemblables. Et pour cause. Dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre ni égale, le viol souvent commence par le langage – un langage qui, sous prétexte de n’exposer que les convictions intimes de celui qui es profère, s’exempte de tout, refuse d’exposer ses raisons et s’auto-immunise tout en faisant porter tout le poids de la violence au plus faible.

Régression

[...]

Dans sa « franchise » et sa « sincérité », Nicolas Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle. Voici donc une politique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage intellectuel obsolète, vieux de près d’un siècle, malgré les rafistolages. Le discours du nouveau président français montre comment, enfermé dans une vision frivole et exotique du continent, les nouvelles élites dirigeantes françaises prétendent jeter un éclairage sur des réalités dont elles ont fait leur hantise et leur fantasme (la race), mais dont, à la vérité, elles ignorent tout. Ainsi, pour s’adresser à « l’élite de la jeunesse africaine », Henri Guaino se contente de reprendre, presque mot à mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La raison dans l’histoire – et dont j’ai fait, récemment encore et après bien d’autres, une longue critique dans mon livre De la postcolonie (pp. 221-230). Selon Hegel en effet, l’Afrique est le pays de la substance immobile et du désordre éblouissant, joyeux et tragique de la création. Les nègres, tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont toujours été. Dans l’immense énergie de l’arbitraire naturel qui les domine, ni le moment moral, ni les idées de liberté, de justice et de progrès n’ont aucune place ni statut particulier. Celui qui veut connaître les manifestations les plus épouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique. Cette partie du monde n’a, à proprement parler, pas d’histoire. Ce que nous comprenons en somme sous le nom d’Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle.

Les nouvelles élites françaises ne sont pas convaincues d’autre chose. Elles partagent ce préjugé hégélien. Contrairement à la génération des « Papa-Commandant » (de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand ou Chirac) qui épousait tacitement le même préjugé tout en évitant de heurter de front leurs interlocuteurs, les « nouvelles élites » de France estiment désormais qu’à des sociétés aussi plongées dans la nuit de l’enfance, l’on ne peut s’adresser qu’en s’exprimant sans frein, dans une sorte de vierge énergie. Et c’est bien ce qu’elles ont à l’idée lorsque, désormais, elles défendent tout haut l’idée d’une nation « décomplexée » par rapport à son histoire coloniale.

[...]

Le président ethnophilosophe

À côté de Hegel existe un deuxième fonds que recyclent sans complexe les « nouvelles élites françaises ». Il s’agit d’une somme de lieux communs formalisés par l’ethnologie coloniale vers la fin du XIXe siècle. C’est au prisme de cette ethnologie que se nourrit une grande partie du discours sur l’Afrique, voire une partie de l’exotisme et de la frivolité qui constituent les figures privilégiées du racisme à la française.

Cet amas de préjugés, Lévy Brühl tenta d’en faire un système dans ses considérations sur « la mentalité primitive » ou encore « prélogique ». Dans un ensemble d’essais concernant les « sociétés inférieures » (Les fonctions mentales en 1910 ; puis La mentalité primitive en 1921), il s’acharnera à donner une caution pseudo-scientifique à la distinction entre « l’homme occidental » doué de raison et les peuples et races non-occidentaux enfermés dans le cycle de la répétition et du temps mythico-cyclique.

Se présentant – coutume bien rodée – comme « l’ami » des Africains, Leo Frobenius (que dénonce avec virulence le romancier Yambo Ouologuem dans Le devoir de violence) contribua largement à diffuser une partie des ruminations de Lévy Brühl en mettant en avant le concept de « vitalisme » africain. Certes, considérait-il que la « culture africaine » n’est pas le simple prélude à la logique et à la rationalité. Toujours est-il qu’à ses yeux, l’homme noir était, après tout, un enfant. [...]

[...]

Mais il n’y a pas que l’ethnologie coloniale, cette pseudoscience des conquérants et autres fabricants d’une Afrique imaginaire dont ils inventent volontiers la différence afin de révéler, dans leur splendide isolement, la présence chez autrui de formes exotiques et inaltérées, témoins d’une humanité d’une autre essence. Ainsi de Maurice Delafosse (L’âme nègre, 1921), de Robert Delavignette (Les paysans noirs, 1931) et des autres démiurges de l’ « âme africaine » - cette notion idiote à laquelle les élites françaises tiennent tant. Il y a aussi le legs des expositions coloniales, la tradition des zoos humains analysée par Pascal Blanchard et ses collègues, et celle des récits de voyage les uns toujours plus fantastiques que les autres – des explorations de Du Chaillu dans les massifs du Gabon jusqu’au Dakar-Djibouti de Marcel Griaule et Michel Leiris (L’Afrique fantôme), sans compter les « découvreurs » d’art nègre, Pablo Picasso en tête.

C’est tout cela qui nourrit à son tour un habitus raciste, souvent inconscient, qui est ensuite repris par la culture de masse à travers les films, la publicité, les bandes dessinées, la peinture, la photographie, et, conséquence logique, la politique « Y’a bon banania » et « Mon z’ami toi quoi y’en a ». Dans ces produits de la culture de masse, on s’efforce de créer des attitudes qui, loin de favoriser un véritable travail de reconnaissance de l’Autre, font plutôt de ce dernier un objet substitutif dont l’attrait réside précisément dans sa capacité à libérer toutes sortes de fantasmes et de pulsions.

Le conseiller spécial du chef d’état français reprend à son compte cette logorrhée aussi bien que l’essentiel des thèses (qu’il prétend par ailleurs réfuter) des pontifes de l’ontologie africaine. Pour faire de Nicolas Sarkozy le président ethnophilosophe qu’il aspire peut-être à devenir, c’est dans cette bibliothèque coloniale et raciste qu’il va puiser ses motifs-clés. Puis il procède comme si l’idée d’une « essence nègre », d’une « âme africaine » dont « l’homme africain » serait la manifestation vivante – comme si cette idée boueuse et somme toute farfelue n’avait pas fait l’objet d’une critique radicale par les meilleurs des philosophes africains, à commencer par Fabien Éboussi Boulaga dont l’ouvrage, La crise du Muntu, est à cet égard un classique.

Dès lors, comment s’étonner qu’au bout du compte, sa définition du continent et de ses gens soit une définition purement négative ? En effet, « l’homme africain » de notre président ethnophilosophe est surtout reconnaissable soit par ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’est pas ou ce qu’il n’est jamais parvenu à accomplir (la dialectique du manque et de l’inachèvement), soit par son opposition à « l’homme moderne » (sous-entendu « l’homme blanc ») – opposition qui résulterait de son attachement irrationnel au royaume de l’enfance, au monde de la nuit, aux bonheurs simples et à un âge d’or qui n’a jamais existé.

Pour le reste, l’Afrique des nouvelles élites dirigeantes françaises est essentiellement une Afrique rurale, féérique et fantôme, mi-bucolique et mi-cauchemardesque, peuplée de paysans, faite d’une communauté de souffrants qui n’ont rien en commun sauf leur commune position à la lisière de l’histoire, prostrés qu’ils sont dans un hors-monde - celui des sorciers et des griots, des êtres fabuleux qui gardent les fontaines, chantent dans les rivières et se cachent dans les arbres, des morts du village et des ancêtres dont on entend les voix, des masques et des forêts pleines de symboles, des poncifs que sont la prétendue « solidarité africaine », « l’esprit communautaire » , « la chaleur » et le respect des aînés et des chefs.

La politique de l’ignorance

Le discours se déroule donc dans une béatifique volonté d’ignorance de son objet, comme si, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, l’on n’avait pas assisté à un développement spectaculaire des connaissances sur les mutations, sur la longue durée, du monde africain.

Je laisse de coté l’inestimable contribution des chercheurs africains eux-mêmes à la connaissance de leurs sociétés et à la critique interne de leurs cultures – critique à laquelle certains d’entre nous ont largement contribué, parfois avec sévérité, mais toujours avec humanité. [...]

[...] Comment peut-on faire comme si, en France même, Georges Balandier n’avait pas montré, dès les années cinquante, la profonde modernité des sociétés africaines ; comme si Claude Meillassoux, Jean Copans, Emmanuel Terray, Pierre Bonafé et beaucoup d’autres n’en avaient pas démonté les dynamiques internes de production des inégalités ; comme si Catherine Coquery-Vidrovitch, Jean-Suret Canale, Almeida Topor et plusieurs autres n’avaient pas mis en évidence et la cruauté des compagnies concessionnaires, et les ambigüités des politiques économiques coloniales ; comme si Jean-François Bayart et la revue Politique africaine n’avaient pas tordu le cou à l’illusion selon laquelle le sous-développement de l’Afrique s’explique par son « désengagement du monde » ; comme si Jean-Pierre Chrétien et de nombreux géographes n’avaient pas administré la preuve de l’inventivité des techniques agraires sur la longue durée ; comme si Alain Dubresson, Annick Osmont et d’autres n’avaient pas décrit, patiemment, l’incroyable métissage des villes africaines ; comme si Alain Marie et les autres n’avaient pas montré les ressorts de l’individualisme ; comme si Jean-Pierre Warnier n’avait pas décrit la vitalité des mécanismes d’accumulation dans l’Ouest-Cameroun et ainsi de suite.

Déni de responsabilité

Quant à l’antienne sur la colonisation et le refus de la « repentance », voilà qui sort tout droit des spéculations de Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut et autres Daniel Lefeuvre. Mais à qui fera-t-on croire qu’il n’existe pas de responsabilité morale pour des actes perpétrés par un État au long de son histoire ? À qui fera-t-on croire que pour créer un monde humain, il faut évacuer la morale et l’éthique par la fenêtre puisque dans ce monde, il n’existe ni justice des plaintes, ni justice des causes ?

Afin de dédouaner un système inique, la tentation est aujourd’hui de réécrire l’histoire de la France et de son empire en en faisant une histoire de la « pacification », de « la mise en valeur de territoires vacants et sans maîtres », de la « diffusion de l’enseignement », de la « fondation d’une médecine moderne », de la mise en place d’infrastructures routières et ferroviaires. Cet argument repose sur le vieux mensonge selon lequel la colonisation fut une entreprise humanitaire et qu’elle contribua à la modernisation de vieilles sociétés primitives et agonisantes qui, abandonnées à elles-mêmes, auraient peut-être fini par se suicider.

En traitant ainsi de la colonisation, on prétend s’autoriser, comme dans le discours de Dakar, d’une sincérité intime, d’une authenticité de départ afin de mieux trouver des alibis - auxquels on est les seuls à croire – à une entreprise passablement cruelle, abjecte et infâme. L’on prétend que les guerres de conquête, les massacres, les déportations, les razzias, les travaux forcés, la discrimination raciale institutionnelle – tout cela ne fut que « la corruption d’une grande idée » ou, comme l’explique Alexis de Tocqueville, « des nécessités fâcheuses ».

Demander que la France reconnaisse, à la manière du même Tocqueville, que le gouvernement colonial fut un « gouvernement dur, violent, arbitraire et grossier », ou encore lui demander de cesser de soutenir des dictatures corrompues en Afrique, ce n’est ni la dénigrer, ni la haïr. C’est lui demander d’assumer ses responsabilités et de pratiquer ce qu’elle dit être sa vocation universelle. Cette demande est absolument nécessaire dans les conditions actuelles. Et en matière de passé colonial français en particulier, la politique de l’irresponsabilité illimitée doit faire l’objet d’une critique ferme, intelligente et soutenue.

 [...] »

Achille Mbembe

 

VERBATIM

Extrait du discours que Nicolas Sarkozy a prononcé le 26 juillet 2007 à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar – extrait reproduit dans Courrier International n°878 et mis en ligne par mes soins

« Je ne suis pas venu vous faire la morale »

Je ne suis pas venu, jeunes d'Afrique, vous donner des leçons. Je ne suis pas venu vous faire la morale. Je suis venu vous dire que la part d'Europe qui est en vous est le fruit d'un grand péché d'orgueil de l'Occident, mais que cette part d'Europe en vous n'est pas indigne. Car elle est l'appel de la liberté, de l'émancipation et de la justice et de l'égalité entre les femmes et les hommes. Car elle est l'appel à la raison et à la conscience universelles. Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire. Le paysan africain, qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. Jamais l'homme ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin. Le problème de l'Afrique – et permettez à un ami de l'Afrique de le dire -, il est là. Le défi de l'Afrique, c'est d'entrer davantage dans l'Histoire. Le problème de l'Afrique, c'est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l'éternel retour, c'est de prendre conscience que l'âge d'or qu'elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu'il n'a jamais existé. Le problème de l'Afrique, c'est qu'elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l'enfance. Le problème de l'Afrique, c'est que trop souvent elle juge le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer ressusciter. Le problème de l'Afrique, ce n'est pas de se préparer au retour du malheur, comme si celui-ci devait indéfiniment se répéter, mais de vouloir se donner les moyens de conjurer le malheur, car l'Afrique a le droit au bonheur comme tous les autres continents du monde. Le problème de l'Afrique, c'est de rester fidèle à elle-même sans rester immobile.

Nicolas Sarkozy

 



UN DISCOURS CONTREVERSÉ

 
L'Afrique au Kärcher

 
  Le Monde Diplomatique septembre 2007 – Article de Anne-Cécile Robert
Deux courts extraits de l'article mis en ligne par mes soins

 

« [...]

C'est surtout l'aberrante description faite du continent qui a choqué. Invoquant la « politique des réalités », le président français décrit une Afrique qui n'existe pas et qui rappelle les visions paternalistes du XIXe siècle. Comme pour s'autoriser à débiter les stéréotypes les plus éculés et les préjugés les plus dépréciatifs, M. Sarkozy prend d'abord soin de rendre hommage aux civilisations noires, dont la « pensée et la culture » ont été fertiles pour les colonisateurs. Mais la présentation qu'il effectue ensuite du continent noir tourne au fantasme folklorique : il peint des civilisations tournées vers le passé, sans histoire, vivant « au rythme des saisons », où l'instinct joue un plus grand rôle que la raison, dans un monde presque exclusivement rural « où l'aventure humaine n'a pas sa place ». La « suprémtie » de l'Europe s'en trouve de facto confirmée : elle représente « l'appel de la liberté, de l'émancipation et de la justice (...), l'appel à la raison et à la conscience universelles », à l'inverse d'une Afrique poursuivant des rêves « immobiles ».

Cinquante ans de travaux scientifiques semblent échapper au président français, notamment ceux de l'historien sénégalais Cheikh Anta Diop (dont l'université où il prononce son discours porte le nom), mais aussi, entre autres, ceux du sociologue Georges Balandier ou de l'historienne Hélène d'Almeida-Topor. Tous montrent la modernité des sociétés africaines et réhabilitent un passé longtemps déformé. M. Sarkozy sait-il, par exemple, qu'alors que l'Europe était encore féodale l'Afrique connaissait des royaumes « constitutionnels » dotés de contre-pouvoirs, que ne désavoueraient pas les promoteurs actuels de la « bonne gouvernance ». Sait-il que l'université de Sankoré, dans l'actuel Mali, comptait vingt-cinq mille étudiants au XVIe siècle ? Sait-il que des milliers de manuscrits centenaires, trouvés notamment à Tombouctou, recèlent toute l'étendue du savoir technologique africain avant l'arrivée des Blancs ?

 [...] »

Anne-Cécile Robert

 

Site de la section de Toulon de la Ligue des Droits de l'Homme 

http://www.ldh-toulon.net/

 
Gaston Kelman et Benjamin Stora se penchent sur le cas Sarkozy


 

L’écrivain Gaston Kelman, originaire du Cameroun, veut, depuis son premier ouvrage Je suis noir mais je n’aime pas le manioc (Max Milo 2004), « rompre avec l’avilissante rente de la repentance que les aînés ne cessent de réclamer au Blanc ». Benjamin Stora est professeur d’histoire contemporaine à l’INALCO (langues orientales, Paris) ; son dernier ouvrage, écrit avec Emile Temime, est Immigrances, Histoire de l’immigration en France au XXe siècle (Hachette 2007). Ils analysent pour Marianne-en-ligne le discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet, dans le cadre de sa première tournée africaine. Texte publié le 4 août 2007 sur marianne-en-ligne.fr. et repris par la section de Toulon de la LDH.



Marianne-en-ligne : Comment réagissez-vous à des citations comme celle-ci : « La réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. »

Gaston Kelman : Il y a un malaise profond dans le comportement des nations africaines. Ce malaise trouve-t-il son origine dans le trauma causé par l’esclavage et la colonisation ? Devrait-on rechercher dans une certaine africanité précolombienne, les causes de ces drames ?

L’Afrique a-t-elle toujours connu un destin identique du Nord au Sud ? Les Africains du Sahel peuvent-ils avoir le même rapport au temps et à l’espace que ceux de la forêt équatoriale ? Alors, petit à petit se construisent des mythes africains : une fraternité et un destin coloriels, un âge d’or avant l’arrivée des Blancs, l’esclavage subi à l’identique par tous, puis la colonisation, la néo-colonisation, les termes de l’échange, la mondialisation, et enfin la chinafrique qui se profile à l’horizon… et dont on se plaindra dans cinquante ans.

Mais cette quête mythologique se nourrit aussi du modèle colonial français et de ses avatars post-coloniaux que sont la repentance et la bien-pensance. « Nos pauvres amis africains ont tant souffert ». Les Africains anglophones disent qu’ils n’ont rien à prouver par rapport au passé et que tout se joue à partir d’aujourd’hui.

Benjamin Stora : Bien sûr, dans l’histoire d’une nation ou d’un continent, il faut toujours sortir des ruminations vaines du passé, de ce poids d’une histoire trop lourde qui empêche de regarder vers l’avenir. Mais précisément, pour s’extraire du ressassement, de la répétition stérile, encore faut il connaître, écrire cette histoire. Donc ne pas arracher les pages des récits antérieurs, au contraire les écrire, condition évidente pour dépasser les traumatismes.

Nicolas Sarkozy n’invite pas à regarder en face une histoire, dans ses ombres et ses lumières, mais place des « mythes », qui ne sont pas définis, responsables des crises et des désastres. Invoquer des « mythes » remontant à la nuit des temps, c’est faire abstraction des processus historiques concrets, comme la place de l’Afrique dans le processus de mondialisation économique surgissant à partir des XVIe et XVIIe siècle, la nature des échanges commerciaux avec l’Europe, l’irruption coloniale. Cette dernière séquence est conçue comme une parenthèse accessoire face à la puissance de mythes…. Bref, nous sommes là dans une conception de l’histoire immuable, où tout est déjà écrit et se poursuit depuis des siècles.

Marianne-en-ligne : «  L’homme moderne a beaucoup à apprendre de l’homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires », nous sommes en pleine littérature naturaliste qui prône le classement des espèces, qu’en pensez-vous ?

Gaston Kelman : Nicolas Sarkozy a commencé son discours en disant qu’il ne venait pas donner des leçons. Alors, cette partie du discours qui ressemble à un cours d’ethnologie est mal venue. Elle procède d’une globalisation que nous devons combattre. [...]

Benjamin Stora : Oui, on trouve des propos de ce genre dans certains récits d’explorateurs et de missionnaires au XIXe siècle qui, remontant l’Afrique à partir du Sénégal, décrivait des sociétés sans histoire, froides et répétitives. Où seule comptait la puissance de la nature sauvage, au détriment de la réalisation des hommes.

Or, en Afrique il y avait des Rois et des esclaves, des grands Empires et des ethnies en guerre, des universités prestigieuses et des espaces d’inculture … Encore une fois, l’histoire réelle est absente de ce genre de récit politique, en fait très abstrait, et reprenant des stéréotypes anciens, dévalorisants. Mais nous ne sommes plus au XIXe siècle ! Et la connaissance historique des sociétés africaines a, heureusement, profondément progressé grâce à de grands historiens français comme Catherine Coquery-Vidrovitch ou d’origine africaine comme Elikia M’Bokolo.

Comment tenir encore des discours aussi « anciens » ? Sur le poids des traditions et des représentations, le travail est considérable traitant du rôle des confréries religieuses, de la traite négrière, du maraboutisme ou du patriarcat. Mais cette histoire des mentalités n’est qu’un aspect parmi d’autres, comme le social ou le politique, pour comprendre le fonctionnement des sociétés africaines.

Marianne-en-ligne : Est-ce que Sarkozy, selon vous, entame une véritable rupture avec la tendance très « judéo-chrétienne » qui consiste à s’auto-flageller pour sa bonne conscience face à des périodes comme la colonisation ? Avec Sarkozy, finie l’hypocrisie ?

Gaston Kelman : Avec Sarkozy, il y a la volonté que finisse l’hypocrisie. Mais un certain atavisme traîne dans son sillage. C’est cette ambiguïté que je soulignais dès la première question. D’une part, une réelle volonté de rupture, d’autre part, un héritage dont il convient de se débarrasser. C’est la discrimination positive – une réelle avancée conceptuelle - qui enfante du préfet musulman.

Benjamin Stora : Depuis plusieurs années s’est installée en France, dans de larges secteurs de la société, la tendance à voir la période coloniale comme exclusivement positive. Le succès public des livres contre « la repentance » témoigne de cette évolution. C’est à mon sens un discours de nostalgie de l’empire perdu, mais aussi le produit des échecs des Etats nés de la décolonisation. Nous ne sommes donc pas dans un moment « d’auto-flagellation ».

Le refus de regrets ou d’excuses pour des exactions commis au temps colonial n’est pas à l’ordre du jour. Le discours dominant est celui de la bonne conscience. Mais la France ne peut s’abstraire du contexte international, en particulier de l’ancien monde colonisé, où la colonisation n’est pas vécue comme positive. Aussi le discours d’un président de la République française qualifiant la colonisation de « crime », dans le même discours de Dakar, est une surprise et une première. Je ne sais pas comment Nicolas Sarkozy va pouvoir concilier les motivations de son électorat et de tels propos.

Marianne-en-ligne : Avec le caractère emphatique, anaphorique du texte prononcé, ne serait-on pas dans un discours théorique, académique, et donc forcément très éloigné des réalités ?

Gaston Kelman : Nicolas Sarkozy voulait un discours fondateur pour une nouvelle relation avec les pays d’Afrique et une relation tournée vers le futur avec la jeunesse. En voulant ménager les vieux, le discours a été une demi-réussite auprès des jeunes. J’espère que le rattrapage se fera avec les actes.

Benjamin Stora : Oui, ce texte est très théorique. A ma connaissance, la tendance actuelle dans les « pays du Sud » est celle du désir d’une nouvelle décolonisation, le passage aux indépendances des années 1960 étant considéré comme un échec. Et non pas de revenir en arrière, de valoriser l’ancien temps colonial ou de disserter sur « l’âme africaine ». C’est le discours de la nouvelle décolonisation que les jeunes générations attendent, d’Abidjan à Dakar.

Etablir un partenariat égalitaire avec l’ancienne puissance coloniale, et ne pas voir la présence française seulement par le biais de bases militaires ou de grandes entreprises commerciales, pétrolières. Aller plus loin dans le soutien aux mouvements de la société civile, qui vont de la presse aux organisations de jeunes et de femmes, soutenir les efforts d’associations contre la corruption et pour la démocratie politique, aider à combattre le fléau du Sida par l’accès à la gratuité de médicaments.

Ecrire ensemble la page de l’histoire coloniale, écouter la parole de l’autre, que les historiens à Nord et du Sud trouvent les moyens de travailler ensemble. Ne pas hésiter à sanctionner les atteintes aux droits de l’homme et que ne triomphe pas en permanence « la politique du contrat » dictée par les marchés économiques. En indiquant comment sortir ensemble du sous développement, et des rapports de dépendance politique, il sera alors légitime de signaler la responsabilité, bien réelle, qui incombe aux Africains eux-mêmes.

Marianne-en-ligne : Gaston Kelman, Benjamin Stora, vous êtes respectivement écrivain et historien, vous avez tous deux des origines africaines (le premier, camerounaise, le second, algérienne) comment percevez-vous le discours de N. Sarkozy face aux étudiants sénégalais ?

Gaston Kelman : Dans ce discours, il y a l’homme et sa volonté de faire avancer les relations entre la France et les pays d’Afrique. Puis il y a l’héritier d’un passif lourd, fait de culpabilité, de repentance, de paternalisme envers les Africains. Du côté de certains Africains, il y a la victimisation et la succeptiibilité. Ce cocktail rend difficile tout dialogue franc entre les deux parties.

Ce qui est extrêmement positif de la part du Président, c’est qu’il a décidé de s’adresser à la jeunesse. Ce choix est plein de sens, puisqu’il s’agit de se tourner vers l’avenir. Le Président dit « Je ne suis pas venu pour pleurer avec vous sur les malheurs de l’Afrique » et il est sur le bon ton. C’est ce que la jeunesse veut entendre. Elle veut rompre avec l’avilissante rente de la repentance que les aînés ne cessent de réclamer au Blanc.

Nicolas Sarkozy dit aussi à juste titre qu’il n’est pas venu effacer le passé. Ensuite pendant de longues minutes, il s’enfonce dans ce passé, reprenant à l’envi les thèmes et les méfaits de l’esclavage, de la colonisation. Il pense qu’il doit tenir ce discours sur le passé.

Et c’est là l’erreur absolue. La jeunesse ne souhaite plus qu’on lui rappelle que de toute éternité, qu’ils ont été faibles et dominés. On en finit par se demander si l’on n’a pas été colonisé parce que colonisable. Le jeune Africain, noir ou maghrébin, est taraudé par cette angoisse. Je me souviens de ce jeune qui me demandait si l’histoire du Noir se réduisait à 400 ans d’oppression.

Généralement, les jeunes ressentent ce passé comme une maladie honteuse dont ils ne veulent plus qu’on leur parle. Ils savent intuitivement que les choses n’ont pas été aussi simples et le comportement de leurs leaders et des élites intellectuelles les attriste et ils se disent que, hier colonisés parce que colonisables, ils n’en sont pas à l’abri, puisque l’on ne parle de l’Afrique, comme d’un continent moribond ou immature.

Puis à la fin de son discours, Nicolas Sarkozy aborde enfin les choses qu’attendent les jeunes. « Ce que veut faire la France avec l’Afrique, c’est regarder en face les réalités. C’est faire la politique des réalités et non plus la politique des mythes ». Il aurait dû passer des heures sur ce thème ; il aurait pu le faire et les jeunes auraient exulté.

Benjamin Stora : Ce discours m’a surpris car se situant dans une sorte d’abstraction, d’intemporalité de l’histoire. Un nouveau discours de Brazzaville — En janvier 1944, le général De Gaulle a prononcé à Brazzaville un discours annonçant de profondes réformes. Ce discours a été considéré comme une sorte de prélude à la décolonisation de l’Afrique ... — reste à inventer, à écrire….



REMARQUE :
Après avoir lu ce dossier sur l'ontologie africaine et les stéréotypes qui s'y rattachent, je vous invite à réfléchir sur ces formules creuses et dangereuses : l'homme africain, par exemple.

Comme le faisait remarquer Jacques Lacan, « la » femme n'existe pas, mais il y a Marie, Michelle, Sophie ... que je connais peut-être, un peu ... ou que je crois connaître, ce serait certainement  plus juste et moins prétentieux ... et Michel Foucault se plaisait, de son côté,  à répéter : « la » sexualité n'existe pas, il n'y a que « des discours » sur la sexualité.

Enfin, l'un de mes anciens maîtres, philosophe et professeur de philosophie, François Dagognet, dans son ouvrage Philosophie du transfert, rappelle le jugement de Gaston Bachelard et sa mise en garde (L'activité rationaliste de la philosophie contemporaine, PUF, 1951, p. 12) :

« Les idées générales sont assez floues pour qu'on trouve toujours le moyen de les vérifier. Les idées générales sont des raisons d'immobilité. C'est pourquoi elles passent pour fondamentales »

 

 

publié dans : LA "QUESTION NOIRE" par alain laurent-faucon
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Un regard sociologique sur les "violences urbaines"

par Saïd Bouamama


 

Ce texte essentiel, me semble-t-il, est paru une première fois dans la revue Ville École Intégration en mars 1998, et sur lmsi.net en mars 2004. Saïd Bouamama est sociologue et formateur à l’Ifar (Intervention, formation, action, recherche), Lille. Il a publié, entre autres : Vingt ans de marche des beurs (Desclée de Brouwer, 1994), De la galère à la citoyenneté (Desclée de Brouwer, 1996), J’y suis j’y vote (L’esprit frappeur, 2000), L’affaire du foulard islamique, ou La production d’un racisme respectable (éditions du geai bleu, 2004).


DOSSIER DE PRESSE

 


Jeunesse, autorité et conflit



Les violences urbaines qui ont secoué l’Hexagone ont été à chaque fois l’occasion d’une demande supplémentaire de sécuritaire, de forces de l’ordre et de fermeté dans les décisions. De nouveau, l’exploration et la recherche d’explications et de solutions tend à se limiter à une volonté de saisir et de faire disparaître les symptômes, sans s’interroger sur les causes profondes. L’enjeu est de taille : soit nous continuerons à rechercher dans des causalités internes à la jeunesse l’explication de ses comportements et de ses violences et nous déboucherons inévitablement sur une demande toujours accrue de sécuritaire et de répression ; soit nous interrogerons les fondements économiques, sociaux et culturels de notre société et nous déboucherons sur l’exigence d’une transformation sociale globale. Nous pensons, en ce qui nous concerne, que la crise socio-économique qui traverse notre société déstabilise les processus de socialisation de base et laisse la jeunesse dans un état de vide, état de violence symbolique par excellence, et que la violence agie des jeunes est en grande partie une réponse à cette violence subie.


Violences symboliques et occultation du conflit

Dans un contexte de néolibéralisme dominant, il est devenu incongru de relier les problèmes sociaux à des bases économiques - comme si, désormais, les comportements sociaux de telle ou telle catégorie de la population étaient devenus indépendants de ses conditions matérielles d’existence. Force est, néanmoins, de constater que la crise économique et sociale de la décennie 1970 vient bousculer et déstabiliser les processus de socialisation des milieux populaires. Pour mettre en évidence cette affirmation, nous exposerons brièvement ce que sont ces mécanismes de socialisation et les modalités de légitimation de l’autorité, du droit et de la justice qu’ils portent. Nous pourrons alors tenter de mettre en évidence les conséquences familiales de cette crise économique structurelle et nous interroger sur les réponses idéologiques qu’apporte notre société.

Les cultures populaires et leurs socialisations Nous appelons "cultures populaires" l’ensemble des visions du monde qui se sont structurées autour du double ancrage que constituent les figures du "travail" et du "collectif". Si elles sont homogènes dans ce double fondement, elles sont également diverses d’un secteur économique à l’autre, d’une branche industrielle à l’autre, d’une région géographique à l’autre. Il n’est pas de notre propos ici de rendre compte de cette diversité. Nous nous contenterons d’exposer les aspects communs, en nous limitant aux dimensions de l’autorité, du droit et de la justice.

1. Le travail et l’utilité sociale

Le travail est au centre des cultures populaires (la culture ouvrière étant le noyau de celles-ci). Beaucoup plus qu’un simple échange de revenus et de force de travail, il est intériorisé comme un donneur d’identité valorisante et valorisée. Le rapport au travail ne s’inscrit donc pas dans le cadre d’une logique instrumentale mais est porteur d’un soubassement identitaire puissant et donc d’une charge affective particulièrement forte. L’origine de cette place du travail est à rechercher dans le système de contraintes et de conditions d’existence particulièrement dures qui ont marqué l’émergence de ces cultures au cours du processus d’industrialisation. Pour rendre supportables celui-ci, force à alors été de transformer la contrainte en valorisation.

"Celui qui ne travaille pas, ne mange pas" : ce dicton, rencontré dans une de nos enquêtes dans les mines du Pas-de-Calais, résume à notre sens ce processus de transformation d’une contrainte en valeur. En effet, loin de n’être que le simple reflet de la dureté des conditions, il exprime également une "éthique sociale" porteuse de sens, que nous pourrions résumer de la manière suivante : Face aux difficultés d’existence, la participation de tous est nécessaire. Dès lors, la figure du "fainéant" devient l’image de l’illégitimité. Celle de l’homme au travail devient le symbole de la légitimité.

2. Le rapport au monde et à la quotidienneté

Dans cette texture de base se construit alors le rapport au monde et à la quotidienneté. Le rapport au monde est bâti sur l’idée d’une division entre des "travailleurs", producteurs de richesses, et des "possédants" ne contribuant pas à l’utilité sociale. L’idée d’une injustice fondamentale est donc posée, relayée par le discours politique, syndical, associatif et religieux. Cette injustice a une grille explicative : la participation au travail social ou non. Elle donne une cible sociale précise. Elle dessine un espoir social permettant de mieux supporter les difficultés et souffrances du présent. Elle constitue, enfin, un facteur d’identité et de dynamique collective puissant. La violence sociale existe, certes, mais elle est à la fois ritualisée pour ne pas affaiblir la "communauté" et externalisée en direction d’une cible sociale. Les remises en cause de l’injustice du monde se pensent globalement comme remise en cause collective du droit ; il n’est qu’à la marge qu’elles sont contournements individuels du droit.

Le rapport à la quotidienneté se tisse, lui, autour du travail du père. L’ensemble du système de repères est fonction de cette activité productive. Contentons-nous, pour illustrer cette affirmation, des repères de temporalité. C’est à partir des rythmes de l’entreprise et donc des horaires de travail du père (et de la mère, mais à un degré moindre) que se structurent les repères et les rythmes de la famille. Les heures des repas, du repos, des loisirs, des retrouvailles familiales, de l’accueil des amis, etc., prennent pour base la disponibilité du père de famille. Au niveau hebdomadaire, la distinction semaine/week-end ne prend valeur que par rapport à la présence du père. Depuis l’instauration des congés payés, l’importance symbolique des vacances renvoie aux mêmes raisons. La même analyse pourrait être développée à propos des autres repères fondamentaux - d’espace, d’adultéïté, de légitimité, etc.

L’ensemble de ce système de socialisation est bousculé par la massification du chômage et de l’exclusion. Jamais, depuis la révolution industrielle et l’exode rural massif qu’elle a suscité, une masse aussi importante de citoyens n’a connu de migration sociale aussi importante. Les identités sociales sur lesquelles se construisaient les identités individuelles sont remises en cause et les processus de socialisation basés sur ces identités sociales tendent à devenir inopérants. Si le processus se déploie au sein de chaque famille, il est étroitement dépendant du système environnant. Dans certains quartiers populaires, l’image du travailleur est devenu si rare que même les familles non exclues du travail sont touchées par ces bouleversements. Abordons maintenant la question des conséquences sur le système familial.

La déstabilisation des pères

Nous avons souligné précédemment l’ancrage de l’identité paternelle dans le travail. La disparition de cette base identitaire, par le chômage d’une part et par la disparition de l’espoir de retrouver un emploi, a des conséquences importantes sur la dynamique et les équilibres familiaux. Nous assistons en effet à une remise en cause complète des rôles et fonctions de chacun des acteurs. Nous nous contenterons ici d’analyser ce qui se joue sur la fonction paternelle. Le même type d’analyse pourrait être mené à propos des autres acteurs familiaux : mère, frère aîné, fille, etc.

1. L’identité blessée

L’identité masculine, avons-nous dit, est construite autour du travail. Cela est encore plus vrai de l’identi