SYNTHÈSE : L’IDÉE COLONIALE, DIEU ET LA PATRIE

LE NOIR DANS LE REGARD DES BLANCS


NOTES :

[1] Cf. Jean Bruhat, « Colonialisme et anticolonialisme », in Encyclopædia Universalis. « Pour Juan Ginés de Sepúlveda (env. 1490-1573), la domination coloniale est un devoir. La guerre faite aux Indiens est une guerre juste en raison de leurs crimes, de leur idolâtrie et de leurs sacrifices humains. D’autre part, il est des hommes que Dieu a condamnés à une situation inférieure. C’est le cas des Indiens, peuple grossier, servile par nature et ainsi légitimement contraint à l’esclavage au profit de nations plus évoluées, comme la nation espagnole. La guerre enfin est le seul moyen d’assurer dans les Indes l’établissement de la religion chrétienne. Bartolomé de Las Casas (1474-1566) s’oppose à cette idée. « Racontant ce qu’il a vu », il dénonce « la destruction des Indiens », réclame la suppression du système de l’encomienda, c’est-à-dire de la pratique des commanderies où les indigènes étaient remis à des colons qui pouvaient les utiliser comme esclaves à condition de leur enseigner la religion chrétienne. […] En 1550, à Valladolid, une controverse met aux prises les deux théologiens devant une commission de lettrés et le Conseil des Indes ; Las Casas l’emporte.

[2] Cf. Jean Bruhat, « Colonialisme et anticolonialisme », in Encyclopædia Universalis. Francisco de Vitoria (env. 1492-1549), dominicain de Salamanque, pose plus nettement que Las Casas le problème du droit de colonisation dans son mémoire De Indiis. Il rejette plusieurs des thèses avancées pour justifier la conquête des Indes : la domination de l’empereur sur le monde, la souveraineté temporelle du pape sur l’ensemble de la terre, les droits de la découverte, l’obligation de sauver les âmes même par la violence, les péchés des barbares. Cependant, il y a pour Vitoria des titres légitimes à la colonisation. C’est d’abord le droit d’universelle circulation et d’universelle transmigration. Les Espagnols ont donc le droit de passer dans les terres des barbares sans que ceux-ci puissent le leur interdire. À l’aube des temps, tout étant commun, chacun pouvait se rendre où bon lui semblait. Le partage des biens n’abolit pas ce droit. D’autre part, les richesses naturelles étant un bien commun, personne ne peut empêcher les Espagnols de commercer avec les barbares. Qui plus est, « ce qui n’appartient à personne devient d’après le droit des gens la propriété du premier occupant. Ainsi est-il de l’or qui est dans le sol, des perles qui sont dans la mer. » Le droit de naturalisation étant également légitime, personne ne peut empêcher un Espagnol d’acquérir le droit de cité dans une ville « barbare ». Demeure enfin le devoir de propagation de la religion. « Tous ces barbares sont non seulement en état de péché, mais même hors d’état de faire leur salut: il appartient donc aux chrétiens de les redresser et de les diriger. » Une guerre « juste » ne pourra être conduite contre les barbares que si ceux-ci s’opposent à la liberté du commerce et de la prédication. Dans ce cas, « il est permis aux Espagnols de s’emparer des terres et des provinces [...] de faire en vertu du droit de guerre tout ce que l’on a le droit de faire dans une guerre juste ».

[3] « L’apparition des mots est toujours signifiante pour l’historien. Les mots colonie et colon, hérités du latin, sont utilisés dans la langue française dès le XIVe siècle. Le mot colon désigne alors le cultivateur d’une terre dont le loyer est payé en nature. Il ne s’appliquera qu’au XVIIIe siècle à la personne qui va fonder ou peupler une colonie et qu’on opposera ainsi à l’habitant de la métropole. On ne parle de colonisation qu’au XVIIe siècle, pour définir l’action de coloniser ou le résultat de cette action. Puis, greffés sur cette souche, surgissent l’adjectif colonial, le verbe coloniser et, beaucoup plus tard, le substantif colonisateur. En France, autour de 1834, on appelle colonistes les partisans du maintien de l’occupation de l’Algérie et anticolonistes les adversaires. Par contre, les mots colonialisme et colonialiste n’apparaissent qu’au début du XXe siècle. Ils prennent très vite une nuance péjorative et, par réaction, provoquent l’apparition des termes anticolonialisme et anticolonialiste. […] À partir de 1960, on forgera le mot néo-colonialisme pour caractériser l’ensemble des méthodes qui visent à maintenir une domination économique sur un pays anciennement colonisé. » - Jean Bruhat, art. « Colonialisme et anticolonialisme », in Encyclopædia Universalis.

[4] Quittant l’évêché de Nancy pour le siège d’Alger, Mgr Lavigerie déclare en guise d’adieu : « Je vous quitte pour porter, si je le puis, mon concours à la grande œuvre de civilisation chrétienne qui doit faire surgir des désordres et des ténèbres d’une antique barbarie une France nouvelle. » Citation extraite de l’étude de l’historien Raoul Girardet intitulée L’idée coloniale en France, de 1871 à 1962.

[5] Fille d’industriels lyonnais, Pauline Jaricot (1799-1862) décide de fonder l’œuvre de la Propagation de la Foi dont les membres, souvent des gens de modeste condition, soutiennent les missions catholiques grâce au versement d’un sou chaque semaine.

[6] En France, la politique coloniale est notamment préconisée par Leroy-Beaulieu dans son essai De la colonisation chez les peuples modernes, paru en 1874. « Un peuple qui colonise c’est un peuple qui jette les assises de sa grandeur dans l’avenir et de sa suprématie future », fait-il remarquer avant d’ajouter : « A quelque point de vue que l’on se place, que l’on se renferme dans la considération de la prospérité et de la puissance matérielle, de l’autorité et de l’influence politique, ou que l’on s’élève à la contemplation de la grandeur intellectuelle, voici un mot d’une incontestable vérité : le peuple qui colonise le plus est le premier peuple ; s’il ne l’est pas aujourd’hui, il le sera demain. »

[7] En France, la politique coloniale est notamment préconisée par Leroy-Beaulieu dans son essai De la colonisation chez les peuples modernes, paru en 1874. « Un peuple qui colonise c’est un peuple qui jette les assises de sa grandeur dans l’avenir et de sa suprématie future », fait-il remarquer avant d’ajouter : « A quelque point de vue que l’on se place, que l’on se renferme dans la considération de la prospérité et de la puissance matérielle, de l’autorité et de l’influence politique, ou que l’on s’élève à la contemplation de la grandeur intellectuelle, voici un mot d’une incontestable vérité : le peuple qui colonise le plus est le premier peuple ; s’il ne l’est pas aujourd’hui, il le sera demain. »

[8] Cette célèbre formule qui fera fortune chez les partisans de la colonisation est due à l’écrivain et homme politique Paul Déroulède. Représentant le courant nationaliste alors farouchement hostile à toute idée d’expansion coloniale, fortement marqué par la défaite de Sedan et le désir de Revanche, Paul Déroulède déclare que le rêve de « la plus grande France » est une façon de faire oublier les nécessités du « relèvement de la vraie France » qui passe par la récupération de l’Alsace et de la Lorraine. Parlant de ces deux provinces soumises à la loi des vainqueurs et des terres nouvelles conquises outre-mer, Paul Déroulède s’écrie : « J’ai perdu deux sœurs et vous m’offrez vingt domestiques. »

[9] Déjà, Renan, dans La Réforme intellectuelle et morale, notait : « La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure qui s’y établit pour le gouverner n’a rien de choquant […] Autant les conquêtes entre races égales doivent être blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité » - in Œuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, 1947, tome 1er.

[10] Figure majeure de la IIIe République, surnommé d’abord « le Tigre » puis « le Père la Victoire », Georges Clemenceau (1841-1929) sera président du Conseil de 1906 à 1909 et de 1917 à 1920, et jouera un rôle déterminant lors de la Première Guerre mondiale.

[11] « Races supérieures, races supérieures, c’est bientôt dit, s’écrie Clemenceau. Pour ma part j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou race inférieure. »

[12] Journaliste, écrivain et homme politique issu d’une vieille famille noble, Henri Rochefort, de son vrai nom Victor Henri, marquis de Rochefort-Luçay, commence par être renvoyé du Figaro en raison de ses articles hostiles à l’Empire. Il lance alors un pamphlet périodique, la Lanterne, dont le troisième numéro est saisi, puis la Marseillaise. Après les événements de la Commune il est condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie pour délit de presse. Il s’évade en 1874 et rentre en France à la faveur de l’amnistie de 1880. Il fonde l’Intransigeant, journal radical. Elu député à partir de 1885, il soutient le général Boulanger, les thèses nationalistes et le parti des antidreyfusards.

[13] Les rapports du R.P. Dussercle sont : Archipel de Chagos, en mission, 10 novembre 1933-11 janvier 1934 ; Archipel de Chagos, en mission, Diégo, Six Iles, Péros, septembre-novembre 1934 ; L’Ile d’Aigle, naufrage de la barque Diégo, 20 juin 1935 ; Dans les Ziles Là-Haut, paru en 1936 ; Agaléga, petite île, paru en 1949.

[14] Dans son ouvrage, le R.P. Gorju rappelle les faits suivants : « Le 10 mars 1893, la Côte d’Ivoire était constituée en une colonie indépendante dont le gouvernement était confié au capitaine Binger, le célèbre explorateur qui, trois ans auparavant, s’était imposé à l’admiration universelle par son splendide voyage du Sénégal à Grand-Bassam, à travers les régions encore inconnues, pour la plupart, de la boucle du Niger. Un des premiers soins de M. Binger fut de s’assurer la coopération des missionnaires dont il estimait le concours indispensable à l’œuvre civilisatrice que la France avait entreprise en ces contrées nouvelles. Les démarches qu’il s’empressa de faire auprès des diverses Sociétés de missionnaires lui ayant apporté la certitude que ces territoires étaient compris dans la sphère d’action des Missions Africaines de Lyon, dès le 11 janvier 1895 il adressait, de Grand-Bassam, au T.R.P. Planque, Supérieur général de cette Société, une lettre pressante dans laquelle il l’assurait que la colonie serait toute disposée à favoriser dans la mesure du possible un établissement (des missionnaires). Le budget local, ajoutait M. Binger, prévoit certaines sommes destinées à l’instruction publique et qui pourraient très facilement être versés aux Missions. Le vénérable Supérieur des Missions africaines n’eut garde d’opposer un refus à ces offres si bienveillantes. Les pourparlers nécessaires furent entamés et poursuivis activement. » C’est ainsi que commença l’œuvre apostolique des Pères des Missions Africaines de Lyon et des Sœurs de Notre-Dame des Apôtres, et dont le R.P. Gorju va retracer l’histoire.

[15] La méconnaissance de l’arrière pays, surtout la zone forestière, oblige les Français à lancer des missions d’exploration dès le milieu du XIXe siècle. Les explorateurs sont souvent des officiers de marine comme Bouët-Willaumez et Fleuriot De Langle ou d’infanterie comme Binger.

[16] Toutefois « l’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation » rappelle avec vigueur le Palais-Bourbon au général Sarrail, socialiste et franc-maçon, nommé haut-commissaire au Liban par le Cartel des gauches quand il ose déclarer aux chrétiens maronites venus lui souhaiter la bienvenue : « Sachez que ma mission ne consiste pas à m’occuper d’affaires religieuses ». Et cette ligne de conduite, quand il s’agit des intérêts de la France à l’étranger, dans les territoires d’outre-mer et les colonies, sera toujours respectée. Comme le fait remarquer l’historien Raoul Girardet : « Il est à cet égard assez significatif que les activités missionnaires n’aient été que très faiblement touchées, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, par les conséquences du conflit qui opposa l’Eglise et l’Etat républicain. Dans les colonies mêmes, des incidents locaux mirent parfois aux prises certains religieux et certains représentants du pouvoir administratif. Les mesures anti-congréganistes semblent avoir, à un certain moment, gêné le recrutement missionnaire. Les gouvernements les plus laïques, voire les plus anticléricaux, paraissent toutefois avoir très délibérément évité d’étendre aux territoires d’outre-mer toute la rigueur de leurs principes. »

[17] Faire de sa vie une étincelle, transcender le quotidien en partant conquérir le monde pour Dieu ou la Patrie ou les deux ou simplement pour le grand frisson, voilà les thèmes que reprennent les innombrables romans destinés à la jeunesse ou aux adultes. Cette attirance pour l’outre-mer et les contrées lointaines, le merveilleux et l’extraordinaire, l’exotisme et le dépaysement est aussi entretenu par la presse illustrée aux titres significatifs : l’Illustration, Le Monde illustré, Le Tour du Monde.

[18] Cette expression imagée, employée par les Noirs des îles, désigne les unions libres ou illégitimes.

[19] Paysans et chasseurs, les Sénoufo se sont installés dans les savanes du Nord et du Centre de l’actuelle Côte d’Ivoire bien avant le XVIe siècle. Tardivement islamisés (milieu du XIXe siècle), la plupart des groupes sénoufo étaient jadis animistes. Jusqu’au XVIIIe siècle, le village était leur principale unité d’organisation politique. L’existence s’organisait autour des rites agraires et des cérémonies d’initiation dans le bois sacré de chaque village.

[20] Dans la presse comme dans la littérature « d’aventure et de voyage », le Noir, qu’il vive en Afrique ou dans les îles, est couramment représenté sous l’image d’un « grand enfant » paresseux, crédule et capricieux, mais capable de dévouement et de fidélité. A cette première représentation mentale du Noir s’en ajoute une autre, celle d’un être encore enfoncé dans l’animalité, ignorant les lois les plus élémentaires de la morale humaine. « Le nègre sauvage et barbare, écrit le romancier Armand Dubarry dans un récit de Voyage au Dahomey publié en 1879, est capable de toutes les turpitudes et, malheureusement, Dieu sait pourquoi, il semble être condamné dans son pays d’origine à la sauvagerie, à la barbarie à perpétuité. »

[21] Le ministre de l’instruction publique Victor Duruy publie les circulaires d’octobre et novembre 1867 qui organisent un enseignement secondaire pour les jeunes filles. Si le projet reste modeste - utiliser les maîtres du secondaire et les locaux publics pour dispenser des cours aux jeunes filles -, il provoque néanmoins la colère de l’épiscopat et des milieux catholiques. Jusqu’alors, en effet, « l’éducation des demoiselles » était la chasse gardée du clergé.

[22] « La civilisation d’Occident est aujourd’hui attaquée avec toutes les ressources, avec toutes les puissances, avec tous les masques, avec toutes les ruses qui sont de l’ordre de l’esprit », constate l’écrivain Henri Massis dont la retentissante Défense de l’Occident, publiée en 1927, s’efforce de jeter les bases de la contre-offensive. « Nous sommes menacés de périr par où nous avons cru vivre, écrit encore Henri Massis… C’est la civilisation, l’idée même de civilisation dont l’Europe se proclamait détentrice, qui se trouve le plus profondément atteinte ».

[23] Comme le rappelle Raoul Girardet, « c’est en 1912 qu’un administrateur colonial du nom de Maurice Delafosse publie, sous le titre de Haut-Sénégal-Niger, les résultats d’une vaste enquête sur le droit coutumier en pays soudanais, première œuvre maîtresse de ce qui va devenir l’école africaniste française. » Toutefois, c’est après la Première Guerre mondiale que Maurice Delafosse publie ses principaux ouvrages : Les civilisations négro-africaines, Les Noirs de l’Afrique, L’âme nègre.

[24] L’Anthologie nègre se présente comme un recueil de contes africains, de récits moraux ou mythologiques, de fables, de charades et de chansons.

[25] On mesure l’importance de ce concile – lieu d’une confrontation violente à propos de l’œcuménisme - quand on sait qu’il faudra attendre 1965 pour que soit enfin condamné le racisme.

 
ALF


publié dans : LES COLONIES, DIEU ET LA PATRIE par alain laurent-faucon
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SYNTHÈSE : LA TRAITE DES NOIRS ET L’ESCLAVAGE


De la servitude nécessaire et admise

Pour arrêter le dépeuplement d’Hispaniola (l’actuelle Haïti) – les indigènes, décimés par les mauvais traitements, les maladies et la faim, ne sont plus que quelques milliers en 1510 alors qu’ils étaient peut-être un million en 1492 -, Bartolomé de Las Casas propose qu’on fasse appel à une main-d’œuvre nouvelle, celle des esclaves importés d’Afrique. S’il ne perçoit pas, dans un premier temps, l’iniquité d’une telle solution, celui qui fut le plus ardent défenseur des Indiens du Nouveau Monde n’est pas toutefois à l’origine de la traite négrière, une pratique déjà ancienne et acceptée par les chrétiens de l’époque. Ce n’est que plus tard que Las Casas regrettera d’avoir pu faire une telle proposition. Mais l'esclavage, que les Écritures Saintes ne condamnaient pas, était chose admise. Par exemple, lors de sa querelle avec le pasteur protestant Jurieu, Bossuet, évêque de Meaux, écrira : « De condamner cet état [de servitude], ce serait entrer dans les sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés, c’est-à-dire dans les sentiments de ceux qui trouvent toute guerre injuste : ce serait non seulement condamner le droit des gens, où la servitude est admise, comme il paraît par toutes les lois, mais ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état et n’oblige point les maîtres à les affranchir. »


Les réflexions de Paul sur l’esclavage

Dans son Épître aux Ephésiens (6, 5-8), Paul déclare : « Esclaves, obéissez à vos maîtres d’ici-bas avec crainte et tremblement, en simplicité de cœur, comme au Christ, non d’une obéissance tout extérieure qui cherche à plaire aux hommes, mais comme des esclaves du Christ, qui font avec âme la volonté de Dieu. Que votre service empressé s’adresse au Seigneur et non aux hommes, dans l’assurance que chacun sera payé par le Seigneur selon ce qu’il aura fait de bien, qu’il soit esclave ou qu’il soit libre. »

Dans sa Première épître à Timothée (6, 1-2), Paul, parlant des esclaves, dit : « Tous ceux qui sont sous le joug de l’esclavage doivent considérer leurs maîtres comme dignes d’un entier respect, afin que le nom de Dieu et la doctrine ne soient pas blasphémés. Quant à ceux qui ont pour maîtres des croyants, qu’ils n’aillent pas les mépriser sous prétexte que ce sont des frères ; qu’au contraire ils les servent d’autant mieux que ce sont des croyants et des amis de Dieu qui bénéficient de leurs services.

Dans son Épître à Tite (2, 9-10), Paul rappelle à Tite les devoirs particuliers qu’il faut enseigner à certains fidèles comme, par exemple, les vieillards, les femmes âgées, et les esclaves : « Que les esclaves soient soumis en tout à leurs maîtres, cherchant à leur donner satisfaction, évitant de les contredire, ne commettant aucune indélicatesse, se montrant au contraire d’une parfaite fidélité : ainsi feront-ils honneur en tout à la doctrine de Dieu notre Sauveur. »

Traite négrière et commerce triangulaire


Récemment installées en Amérique, les puissances maritimes européennes mettent en place la traite négrière au cours des XVIe et XVIIe
siècles et la portent à son apogée au siècle suivant. Cette traite concerne d’abord les colonies du Nouveau Monde puis l’archipel des Mascareignes dans l'océan Indien – c’est-à-dire : les îles de France et de Bourbon (l’île Maurice et la Réunion).

Pour des questions de rentabilité, la traite devient un véritable commerce triangulaire : 1/ échanger sur la côte africaine, avec les chefs locaux, des produits bruts et manufacturés européens contre des captifs ; 2/ transporter les captifs par-delà les océans pour les amener dans les colonies ; 3/ vendre ou échanger les captifs contre des denrées tropicales destinées à l’Europe.

La traite négrière - c’est-à-dire la déportation dans les colonies de captifs africains vendus par d’autres tribus africaines – s’avère possible parce que la traite et l’esclavage existaient en Afrique avant l’arrivée des navires portugais puis européens. Toutefois, si cette dimension africaine de la traite est admise par tous les historiens, il n'en demeure pas moins vrai que les Africains ont généralisé un tel trafic parce qu’ils trouvaient des acheteurs. En fait, c'est avec la conquête arabe dans les premiers temps de l’islam que la traite a commencé dans le continent africain. Les populations soumises sont en effet obligées de fournir à leurs vainqueurs une main-d'œuvre servile. Se mettent alors en place deux circuits : une traite transsaharienne à destination du nord de l'Afrique et du Moyen-Orient ; une traite orientale à destination de la mer Rouge. A cette traite sous contrôle arabo-musulman s'en ajoute une autre au sud du Sahara, purement interne à l’Afrique celle-là, et qui est alimentée par les razzias et les guerres entre les ethnies et les potentats locaux.

Les transactions d’un négrier, le nègre pièce d’Inde

Après avoir quitté la France le 22 juillet 1702, accompagné d’une frégate de 44 canons, le navire « L’Aigle » arrive au large de l’Angola portugaise. Si l’on en juge par le Journal d’un voyage sur les Costes d’Afrique et aux Indes d’Espagne, fait à bord du navire L’Aigle et publié sous son nom d’auteur à Rouen en 1723, les négociations s’engagent comme suit avec le roi du pays. « La harangue a été courte : ils [les représentants de la Compagnie de commerce] l’ont simplement assuré de l’amitié du Roi leur maître […] Ensuite ils lui ont présenté de la part du Roi un manteau d’écarlate, une robe de chambre, un chapeau garni d’un plumet blanc. Ce nègre, ébloui par tant de belles choses, […] les a reçus parfaitement bien, mais encore mieux leur présent. Il leur a promis de favoriser leur commerce […] Ils ont convenu des coutumes et des droits qu’on lui paierait […] »

Une fois l’autorisation du potentat local obtenue, les négociations s’engagent avec les intermédiaires indigènes qui se chargent de mettre en rapport les marins européens avec les marchands d’esclaves. Les transactions se font en « pièces du pays » - c’est-à-dire en esclaves -, dont l’auteur du Journal fournit un tarif détaillé. Par exemple : « […] Bassins de cuivre : 10 pour une pièce [entendons : 10 bassins de cuivre équivalent à une pièce du pays et peuvent être échangés contre celle-ci]. Corail : 2 onces pour une pièce. Couteaux : 24 pour une pièce. Fusil : 1 pour une pièce. Miroirs grands : 6 pour une pièce. Sabres : 2 pour une pièce […] »

Grâce aux intermédiaires, les esclaves sont enfin achetés aux marchands noirs qui les ont conduit jusqu’à la côte. L’esclave le plus chèrement payé est « le nègre, pièce d’Inde », représentant un individu mâle de quinze à trente-cinq ans, sans défauts et de bonne constitution. Sa cargaison rassemblée, le navire « l’Aigle » met la voile vers l’Amérique du Sud… (extraits du Journal reproduits dans les Cahiers d’Histoire et de Bibliographie sur « l’Amérique du Sud au XVIIIe siècle », 1942, n°3).


Le Code noir de Colbert

En mars 1685, Colbert accompagne les mesures prises en faveur de la traite en octroyant la première protection légale des esclaves en soixante articles connue sous le nom de Code Noir. Cette ordonnance concerne le régime, la police et le commerce des esclaves dans les îles françaises de l'Amérique - puis de l'océan Indien en 1723. Il s'agit, en théorie, de définir les droits et les devoirs des esclaves et des maîtres les uns envers les autres. En pratique, et quand ils sont respectés, les droits de l'esclave se limitent à l'accès aux sacrements religieux – notamment à ceux du mariage qui donnent ainsi une existence légale à la famille de l’esclave –, aux soins médicaux, à l’obtention d'une ration alimentaire hebdomadaire et à la distribution de deux habits par an. Les droits du maître, quant à eux, placent l'esclave sous sa complète dépendance : il est d’ailleurs sa propriété, son bien « meuble », et il peut le léguer, le vendre, le punir. Par exemple, à la première évasion, et si celle-ci dure plus d’un mois, l’esclave a les oreilles coupées et est marqué de la fleur de lys ; à la deuxième, il a le jarret coupé ; à la troisième, il est mis à mort.

Des voix s'élèvent contre l'esclavage

Il y a eu quelques voix isolées au XVIIe siècle qui dénoncèrent l’esclavage, comme celles de ces deux prêtres de l’ordre des Capucins - l'un Français, Épiphane de Moirans ; l'autre Espagnol, Francisco José de Jaca - qui furent jugés par un tribunal ecclésiastique espagnol en 1681 et incarcérés. Mais à cette époque, la position de l'Église est celle qu’exprime Bossuet et que nous avons déjà évoquée.

C'est au siècle des Lumières qu'on va se demander s'il est juste ou non de posséder des colonies ; s'il est admissible de pratiquer la traite et l'esclavage pour des motifs économiques. Ces remises en cause restent toutefois peu engagées. Montesquieu (1689-1755) comme Voltaire (1694-1778) préfèrent d’ailleurs l'ironie à une dénonciation virulente. Ils occultent une partie de la réalité – s’ils parlent très rapidement de l’esclavage des Noirs, ils ne disent rien sur la traite négrière et « oublient » de parler du Code Noir - et leur ironie ou leur réalisme ressemble plutôt à une pirouette intellectuelle, une façon d’éluder l’essentiel. Cette ironie devient ainsi un procédé rhétorique qui, paradoxalement, évoque la violence de la réalité tout en occultant cette réalité dont la violence est telle qu’elle obligerait les auteurs à s’engager dans une condamnation sans appel.

C’est dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, avec plusieurs articles qui paraissent dans l'Encyclopédie, que la critique devient plus radicale. Dans l'article « Population », Damilaville expose les méfaits de la colonisation, tandis que le chevalier de Jaucourt à l'article « Traite des Nègres » affirme que celle-ci « est un négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles, et tous les droits de la nature humaine ». Par ailleurs, dans son Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, l'abbé Raynal écrit que la traite est « le plus atroce de tous les commerces » et qu'il est regrettable que « la plupart des nations s'en soient souillées ». Quant à la Société des Amis des Noirs créée en 1788 autour de Condorcet, Buffon, Clavière, Mirabeau et Brissot, si elle se prononce pour la suppression de la traite, reste toutefois favorable au maintien provisoire de l'esclavage car un doute subsiste sur la capacité des Noirs à supporter une liberté qui serait immédiate et entière.

Cette opinion sera aussi partagée au siècle suivant par des philanthropes tels Victor Schœlcher, celui-là même qui fera signer par le gouvernement provisoire de la IIe République le décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, le 27 avril 1848. Au cours d’un voyage d’affaires (1828), qui lui permet de se rendre au Mexique, en Floride, en Louisiane et à Cuba, Victor Schœlcher découvre la condition des esclaves – « aux champs et à la ville, on les traite comme de véritables animaux domestiques ; on leur refuse le titre d’hommes ». Il décide de prendre la tête du combat abolitionniste et rédige plusieurs articles qui paraissent dans la Revue de Paris entre 1828 et 1830. Dans un texte de 1830 et intitulé « Une variété de l’espèce d’animaux dénommés hommes », il se demande : « Que faire des nègres affranchis ? Pour quiconque les a vus de près, cette question est impossible à résoudre. Les nègres sortis des mains de leurs maîtres avec l’ignorance et tous les vices de l’esclavage, ne seraient bons à rien, ni pour la société, ni pour eux-mêmes. » Et il poursuit en ces termes : « Je ne vois pas plus que personne la nécessité d’infecter la société active (déjà assez mauvaise) de plusieurs millions de brutes décorés du titre de citoyens qui ne seraient en définitive qu’une vaste pépinière de mendiants et de prolétaires. » Avant de conclure : « […] laissons faire le grand maître, laissons faire le temps. La mort et les affranchissements successifs feront disparaître peu à peu les restes de l’esclavage ; mais la seule chose dont on doive s’occuper aujourd’hui, c’est d’en tarir la source, en mettant fin à la traite. »


Vers l’abolition de la traite et de l’esclavage

Dans les premiers temps de la Révolution le grand débat sur le problème de l'esclavage et de la traite n'a pas lieu et les armateurs négriers ne sont pas inquiétés jusqu'en 1793. A l'Assemblée les députés qui défendent les intérêts coloniaux sont plus représentés et mieux organisés que ceux qui demandent l’abolition de l’esclavage et la fin de la traite. La guerre avec l'Angleterre et la révolte des esclaves noirs à Saint-Domingue - qui condamnent les négriers à l'inactivité forcée - pèsent autant sur la décision d'abolir l'esclavage que les préoccupations philosophiques. C'est tardivement - la Révolution est entrée dans sa sixième année - que la Convention nationale abolit le 16 pluviôse an II (4 février 1794) l'esclavage des Nègres dans toutes les colonies et accorde la citoyenneté française à tous les hommes sans distinction de couleur de peau. Mais le décret, qui ne dit mot de la traite, n’est pas vraiment appliqué : on n'en tient pas compte à Bourbon ni à l'Ile de France et la guerre maritime avec l'Angleterre coupe la métropole de ses possessions en Guyane et aux Antilles. Dès le Consulat, le lobby colonial et esclavagiste représenté par une délégation de députés de Nantes, Bordeaux et Marseille parvient à obtenir, d’un Bonaparte assez peu concerné par la question, l'annulation des acquis de la Révolution. La loi du 30 floréal an X (20 mai 1802) rétablit la traite et l'esclavage conformément aux dispositions antérieures à 1789. La suite des événements est assez chaotique et il faudra attendre bien des années avant que ne prennent fin et la traite et l’esclavage dans les colonies françaises. Il faudra surtout la pression anglaise – la Grande Bretagne interdit la pratique de la traite en 1807 - sur les gouvernements successifs de la France. Si Louis XVIII s'engage dès le 30 juillet 1815 à interdire la traite, il faudra une ordonnance et trois lois promulguées entre 1817 et 1831 pour que soit enfin mis un terme à l'activité négrière française. Une telle interdiction ne peut être véritablement respectée tant que l'esclavage persiste. L'Angleterre montre la voie en décrétant l’abolition de l’esclavage en 1833. Quinze ans plus tard, c’est au tour de la France grâce à l’intervention de Victor Schœlcher, sous-secrétaire d'État aux Colonies de la Seconde République, qui obtient le 27 avril 1848 la signature du décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises.

Alain Laurent-Faucon

DOCUMENTS : cf. Traite des Noirs et esclavage [2]

 

publié dans : LA "QUESTION NOIRE" par alain laurent-faucon
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SYNTHÈSE : LA TRAITE DES NOIRS ET L’ESCLAVAGE

LE NOIR DANS LE REGARD DES BLANCS - SUITE

- DOCUMENTS -

Je vous soumets, dans cet article/rubrique un certain nombre de documents relatifs à la traite des Noirs et à l'esclavage. C'est en naviguant sur le Net que j'ai trouvé ces textes sélectionnés par d'autres internautes et je les en remercie. Mais je leur dois aussi toutes mes profondes excuses, car, en « surfant » comme ça sur la Toile, j'ai réellement commis de graves erreurs déontologiques. En effet, j'ai oublié de noter les références des sites visités et des auteurs concernés. Ce qui ne se fait pas, et ce, pour deux raisons : d'abord, parce qu'il faut toujours être redevable du travail d'autrui, car c'est grâce à ce travail que l'on progresse ; ensuite, parce que s'approprier ce qu'ont pu faire les autres reste la plus extrême des bassesses morales et intellectuelles – même si cela est « dans l'air du temps ». Comme l'a toujours dit et répété l'un de mes professeurs de philosophie, Pierre Gire, spécialiste des mystiques allemands et de Maître Eckhart, et comme il le dit toujours : la dignité ne se négocie pas. Et la première dignité, c'est de reconnaître ses dettes envers les autres, même si c'est comme ça, pour le fun, le panache. Alors si, malgré toutes ces réserves et mises en garde, je vous soumets ces documents choisis par des personnes que je ne puis citer, c'est parce qu'il est bon que vous puissiez découvrir un certain nombre de textes concernant la traite et l'esclavage. Que celles et ceux qui ont sélectionné ces textes me pardonnent de ne point les citer. Mais si elles ou ils se manifestent, je serai trop heureux de réparer cette désinvolture peu recommandable. Alors, me direz-vous, pourquoi un tel raffut : il aurait suffi de faire l'impasse sur ces textes ... Eh oui ! mais c'est oublier ce vieux réflexe de prof : donner à ses étudiant(e)s le maximum d'infos – car les infos ici proposées sont, elles, exactes, vérifiées et vérifiables ! Il suffit d'ailleurs de consulter les livres dont elles sont tirées.



CONDORCET - Épitre dédicatoire aux nègres esclaves

MES AMIS,

Quoique que je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardé comme mes frères. La nature vous a formés pour avoir le même esprit, la même raison, les mêmes vertus que les blancs. Je ne parle ici que de ceux d’Europe ; car pour les Blancs des Colonies, je ne vous fais pas l’injure de les comparer à vous ; je sais combien de fois votre fidélité, votre probité, votre courage ont fait rougir vos maîtres. Si on allait chercher un homme dans les îles de l’Amérique, ce ne serait point parmi les gens de chaire blanche qu’on le trouverait.

Votre suffrage ne procure point de places dans les colonies ; votre protection ne fait point obtenir de pensions ; vous n’avez pas de quoi soudoyer les avocats : il n’est donc pas étonnant que vos maîtres trouvent plus de gens qui se déshonorent en défendant leur cause, que vous n’en avez trouvés qui se soient honorés en défendant la vôtre. Il y a même des pays où ceux qui voudraient écrire en votre faveur n’en auraient point la liberté.

Tous ceux qui se sont enrichis dans les îles aux dépens de vos travaux et de vos souffrances, ont, à leur retour, le droit de vous insulter dans des libelles calomnieux ; mais il n’est point permis de leurs répondre. Telle est l’idée que vos maîtres ont de la bonté de leurs droits ; telle est la conscience qu’ils ont de leur humanité à votre égard. Mais cette injustice n’a pas été pour moi qu’une raison de plus pour prendre, dans un pays libre, la défense de la liberté des hommes. Je sais que vous ne connaîtrez jamais cet Ouvrage, et que la douceur d’être béni par vous me sera toujours refusée. Mais j’aurai satisfait mon cœur déchiré par le spectacle de vos maux, soulevé par l’insolence absurde des sophismes de vos tyrans. Je n’emploierai point l’éloquence, mais la raison ; je parlerai, non des intérêts du commerce, mais des lois de la justice.

Vos tyrans me reprocheront de ne dire que des choses communes, et de n’avoir que des idées chimériques : en effet, rien n’est plus commun que les maximes de l’humanité et la justice ; rien n’est plus chimérique que de proposer aux hommes d’y conformer leur conduite.


ABBÉ GRÉGOIREDe la noblesse de la peau (Extraits)

Chapitre premier : Des préjugés en général. Origine de celui qui concerne la couleur des Africains et de leurs descendants.

La noblesse des parchemins était dans tout son lustre quand l’avarice coloniale établit la noblesse de la peau, car c’est une invention moderne. Au crime d’avoir arraché les Africains de leur terre natale, de les avoir chargés de chaînes et assommés de coups, on ajouta celui d’imprimer une flétrissure ineffaçable à leur couleur. Ce préjugé parut aux blancs une invention merveilleuse pour étayer leur domination. Ils prononcèrent qu’une peau africaine excluait des avantages de la société. Combien d’astuce et d’efforts déployés pour établir cette doctrine ! N’ont-ils pas cent fois appliqué aux nègres la malédiction de Chanaan ? Tour à tour on les a vu invoquer la Bible, en dénaturer le sens pour faire descendre du ciel l’esclavage, puis la contredire en niant l’unité dans la nature humaine, en soutenant que le noir est une race différente et ravalée au bas de l’échelle des êtres. Forcés dans ces retranchements, ils ont répondu à des arguments irréfragables, en parlant d’intérêts commerciaux, de balles de coton, de barriques de sucre, comme si des calculs mercantiles pouvaient balancer la justice et flétrir la rigueur des principes ; comme si la justice seule n’était pas pour les individus et pour les états de l’ancre le salut, le gage de la stabilité et du bonheur.

Diviser pour régner fut toujours et sera toujours la maxime favorite des despotes ecclésiastiques, politiques et domestiques. Les colons tentèrent ensuite et malheureusement ils réussirent à susciter l’aversion entre les noirs et les sang-mêlé. Ce moyen de consolider et d’aggraver l’esclavage doit être pour les Africains de toutes les nuances un avertissement salutaire sur la nécessité d’abjurer leurs préventions.

L’autorité gouvernante et ses agents s’empressèrent de cimenter l’ouvrage de la cupidité. En 1770, un magistrat du Port-au-Prince qui, par sa place, devait protéger le malheur, s’exprimait ainsi en parlant des Africains : « Il est nécessaire d’appesantir sur cette classe le mépris et l’opprobre qui lui est dévolu en naissant ; ce n’est qu’en brisant les ressorts de leur âme qu’on les conduit au bien » ; des hommes que l’on conduit au bien en brisant les ressorts de l’âme ! Ici la démence égale la férocité.

En 1767, lettre du ministre de la marine qui trace la ligne de démarcation entre les nègres et les Indiens. Ceux-ci, assimilés aux Français, peuvent aspirer à toutes les charges et dignités dont les noirs sont exclus. Pour franchir cet obstacle, quelques sang-mêlé sollicitaient la grâce d’être réputés Indiens. Alors une lettre ministérielle vint repousser leur demande. « Cette faveur détruirait le préjugé qui établit une distance à laquelle les gens de couleur et leurs descendants ne peuvent jamais prétendre ; il importe au bon ordre de ne pas affaiblir l’état d’humiliation attaché à l’espèce, en quelque degré qu’il se trouve. »

En 1761, le conseil du Port-au-Prince avait enjoint aux notaires et aux curés d’insérer dans leurs actes les qualités de nègres, mulâtres et quarterons.

En 1763, défense aux noirs et aux sang-mêlé de prendre « les noms de leurs pères putatifs, quoique de race blanche. Ordre d’ajouter au nom de baptême un surnom tiré de l’idiome africain, pour ne pas détruire cette barrière insurmontable que l’opinion publique a posée, et que la sagesse du gouvernement maintient. »

En 1779, défense aux gens de couleur de s’assimiler aux blancs par le vêtement, les parures. Injonction de porter les marques caractéristiques qui les discernent.

En 1771, un arrêt du conseil du Cap avait accordé au bourreau l’insigne faveur d’avoir pour femme une négresse condamnée à être pendue ; mais les mariages des blancs de l’un et de l’autre sexe avec des noirs étaient sévèrement prohibés, sous peine de punitions et d’amendes arbitraires.

Un nègre ayant été convaincu de liaison criminelle avec une blanche mariée, intervint une sentence portant qu’il ferait amende honorable, la corde au cou, puis qu’on lui couperait le poing, et qu’il serait pendu ; mais le tribunal supérieur, mitigeant la peine, se contenta de lui faire couper les oreilles, de lui faire appliquer la fleur de lis sur les deux joues, et de le faire fouetter par le bourreau. La femme fut renvoyée en France dans un couvent. Les blancs qui avaient commerce avec des Africaines, devaient être condamnés seulement à une amende de deux mille livres de sucre qu’on ne payait jamais, car jamais le coupable n’était poursuivi, ni puni.

ABBÉ GRÉGOIREDe la littérature des Nègres

Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres. Discussion sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au développement de leurs facultés. Ces obstacles combattus par la religion chrétienne. Evêques et prêtres nègres.

Homère assure que quand Jupiter condamne un homme à l'esclavage, il lui ôte la moitié de son esprit. La liberté conduit à tout ce qu'ont de sublime le génie et la vertu, tandis que l'esclavage les étouffe. Quels sentiments de dignité, de respect pour eux-mêmes peuvent concevoir des êtres considérés comme le bétail, et que des maîtres jouent quelquefois aux cartes et au billard, contre quelques barils de riz ou d'autres marchandises ? Que peuvent être des individus dégradés au-dessous des brutes, excédés de travail, couverts de haillons, dévorés par la faim, et pour la moindre faute déchirés par le fouet sanglant d’un commandeur ? […]

Les colons s’obstinent à vouloir persuader les esclaves qu’ils sont heureux ; les esclaves s’obstinent à soutenir le contraire. A qui faut-il s’en rapporter ? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils sans cesse vers leur patrie ? Pourquoi ces regrets amers d’en être éloignés, et ce dégoût de la vie ? Pourquoi ces élans d’allégresse en assistant aux funérailles de leurs compagnons de misère, que la mort délivre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre obstacle ? Pourquoi ces suicides multipliés afin d’accélérer ce retour ? […].

L’érudition des colons est riche de citations en faveur de la servitude ; personne mieux qu’eux ne connaît la tactique du despotisme. Ils ont lu dans Vinnins, que l’air rend esclave ; dans Fermin, que l’esclavage n’est pas contraire à la loi naturelle ; dans Beckford, que les Nègres sont esclaves par nature. Ce Hilliard d’Auberteuil, que les ingrats colons firent périr dans un cachot, parce qu’il fut soupçonné d’affection pour les Mulâtres et Nègres libres, avait écrit : « L’intérêt et la sûreté veulent que nous accablions les Noirs d’un si grand mépris que quiconque en descend jusqu’à la sixième génération, soit couvert d’une tache ineffaçable ». Barre-Saint-Venant regrette qu’on ait détruit l’opinion de la supériorité du Blanc. […] Mais rien n’égale ce qu’a écrit dans ses prétendus Egarements du négrophilisme, un nommé de Lozières, qu’il faut considérer seulement comme insensé, pour se dispenser de croire pis. « Il assure textuellement que l’inventeur de la traite mériterait des autels ; que par l’esclavage on fait des hommes dignes du ciel et de la terre ».

Vingt ans d’expérience m’ont appris ce qu’opposent les marchands de chair humaine : à les entendre, il faut avoir vécu dans les colonies pour avoir droit d’opiner sur la légitimité de l’esclavage, comme si les principes immuables de la liberté et de la morale variaient suivant dans les degrés de la latitude ; et quand on leur oppose l’accablante autorité d’hommes qui ont habité ces climats et même fait la traite, ils les démentent ou les calomnient. Ils auraient fini par dénigrer ce Page qui, après avoir été l’un des plus forcenés défenseurs de l’esclavage, chante la palinodie, et s’abandonne à des aveux si étranges, dans un ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, où il prend pour base la liberté des Noirs. Les planteurs s’obstinent à soutenir que dans les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit être flétri par la servitude, sous prétexte que ce travail excède les forces de l’Européen […] Parle-t-on de justice ? ils répondent en parlant de sucre, d’indigo, de balance du commerce. Raisonne-t-on ? ils disent qu’on déclame ; redoutant la discussion, ils ressassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si souvent rabattus et si souvent réfutés, par lesquels on voudrait étayer une mauvaise cause ? Fait-on un rappel aux cœurs sensibles ? ils ricanent. Ils ramènent nos regards sur les pauvres qui assiègent les Etats d’Europe, pour nous empêcher de les porter sur les malheurs que l’avarice persécute dans les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns emportait l’interdiction de réclamer pour les autres. […].

On a calomnié les Nègres, d’abord pour avoir droit de les asservir, ensuite pour se justifier de les avoir asservis, et parce qu’on était coupable envers eux. Les accusateurs sont simultanément juges et exécuteurs, et ils se disent chrétiens ! Maintes fois ils ont tenté de dénaturer les livres saints, pour y trouver l’apologie de l’esclavage colonial, quoiqu’on y lise que tous les enfants du père céleste, tous les mortels se rattachent par leur origine à la même famille. La religion n’admet entre eux aucune différence ; […].


BENJAMIN FROSSARD - « La cause des esclaves », Esclaves et négriers, J. Meyer

Si les planteurs m’ont forcé jusqu’à présent à convenir que leurs nègres sont aussi heureux que leurs animaux qui ont été achetés dans le même marché, je me flatte qu’ils ne feront pas de difficulté de m’accorder à leur tour, qu’ici la comparaison est toute en faveur du dernier, puisqu’il n’arrive jamais qu’on châtie un bœuf avec autant de vigueur qu’un esclave. (…)

Un esclave se permet-il de résister à la violence d’un homme libre ? La loi le condamne à la mort. Une femme blanche se disputait, dans un marché du Cap-Français, avec une Négresse ; celle-ci osa donner un soufflet à son adversaire, elle fut arrêtée, et la potence fut la peine de son crime…Et les blancs peuvent battre, mutiler à leur gré les gens de couleur. On a vu un jeune homme couper les oreilles à six esclaves que son père venait de lui donner…afin de les reconnaître. On a vu un tonnelier colérique tuer de sa doloire tous les Nègres qui irritaient sa fureur. On a vu une Négresse qui avait volé un canard, recevoir cinquante coups de fouets, être frottée de jus de citron pimenté, être enchaînée en plein air, et y rester quinze jours, pour achever d’expier le crime affreux dont elle s’était rendue coupable. On a vu un Nègre, après avoir osé se débattre contre son maître qui l’arrêtait pour le faire fustiger, être étendu la face contre terre, les membres tirés avec effort et liés à des piquets, recevoir par quatre commandeurs cinq cent coups de fouets. (…)


INTERVENTION DE DUFAY, DÉPUTÉ BLANC DE SAINT-DOMINGUE, LE 16 PLUVIÔSE AN II - 16 pluviôse an II, les colonies de la Révolution, par J-P Biondi et F. Zuccarelli, Denoël, Paris, 1988.

Les esclaves qui étaient en insurrection depuis deux ans, instruits par les flammes et les coups de canon que le Cap était attaqué, crurent sans doute cette occasion favorable pour rentrer en grâce et vinrent en foule offrir leurs services; ils se présentèrent en armes devant nos délégués : Nous sommes nègres, Français, leur dirent-ils; nous allons combattre pour la France; mais pour récompense nous demandons la liberté. Ils ajoutèrent même les droits de l'homme.

Si on les avait refusés, ils auraient pu accepter les propositions des Espagnols qui les sollicitaient depuis longtemps, et qui avaient déjà gagné quelques principaux chefs. Les commissaires civils préférèrent les ranger du parti de la République, d'autant qu'ils étaient aguerris depuis deux ans aux exercices de la guerre. Nous étions dans la confusion. Les Noirs sentaient leur force; ils auraient pu même les tourner contre nous, si on les avait indisposés. Il n'y avait pas à balancer dans la position où se trouvaient vos délégués; ils déclarèrent donc que la liberté serait accordée, mais seulement aux guerriers qui combattaient pour la République, contre les Espagnols ou contre les ennemis intérieurs.


INTERVENTION DE DANTON, 16 pluviôse an II, les colonies de la Révolution, op. cit.

Représentants du peuple français, jusqu'ici nous n'avons décrété la liberté qu'en égoïste et pour nous seuls. Mais aujourd'hui nous proclamons à la face de l'univers, et les générations futures trouveront leur gloire dans ce décret, nous déclarons la liberté universelle. La convention vient de faire son devoir. Mais après avoir accordé le bienfait de la liberté, il faut que nous en soyons pour ainsi dire les modérateurs. Renvoyons aux comités de salut public et des colonies, pour combiner les moyens de décret utile à l'humanité sans aucun danger pour elle. Nous avions déshonoré notre gloire en tronquant nos travaux. Les grands principes développés par le vertueux Las Cases avaient été méconnus. Nous travaillons pour les générations futures, lançons la liberté dans les colonies [...].


LE PÈRE DUCHESNE, JOURNAL D’HÉBERT (n°347), 16 pluviôse an II ..., op. cit.

Fallait-il tourner si longtemps autour du pot pour savoir s'il peut exister des esclaves dans un pays libre ? Quoi donc, foutre, la nation française a déclaré dans sa constitution qu'elle donnerait assistance à tous les peuples opprimés, et elle souffrirait qu'au-delà des mers on pût exercer en son nom la plus odieuse tyrannie ! Je sais que des raisonneurs à perte de vue prétendent que, sans esclavage des nègres, les colonies ne pourraient exister. Tonnerre de Dieu ! Quelle est la terre maudite qui ne peut rien produire si elle n'est arrosée de sang, et quels les fruits amers empoisonnés qui sortent de son sein ?


DÉCLARATION DE ERNOUF, GOUVERNEUR DE LA GUADELOUPE SUR LE RÉTABLISSEMENT DE L’ESCLAVAGE, 16 pluviôse an II ..., op. cit.

Une puissance rivale de la France voyait, avec autant de peine que d'envie, la prospérité de nos colonies. Depuis longtemps, elle méditait leur perte; ses efforts avaient été impuissants jusqu'au moment ou la révolution française lui fournit les moyens d'exécuter ses sinistres projets. Des hommes adroits et perfides furent envoyés vers la capitale; l'or fut répandu avec profusion; la liberté des Noirs fut résolue dans la fameuse société des Jacobins. L’Assemblée nationale, séduite par les apparences ainsi que par les fausses idées de philanthropie des orateurs stipendiés par nos ennemis, développées avec toute l'astuce du sophisme, seconda puissamment leurs intentions : son décret, à ce sujet, fut la perte de nos colonies et de ces mêmes Noirs qu'elle croyait favoriser.

Vous connaissez, par une fatale expérience, les maux qui ont été le résultat de cette prétendue liberté, indiscrètement accordée à des êtres sans civilisation, sans principes et sans patrie. Ce ne fut pas seulement la licence qui se mit à la place de la liberté, mais la révolte la plus affreuse et la plus sanglante. La religion détruite, les habitations incendiées, des flots de sang français répandus, tel fut le triste état dans lequel nos colonies furent réduites. Jetons le voile sur ces événements affreux dont il ne reste, hélas, que trop de monuments, mais de pareils désastres doivent être prévenus pour l'avenir. Ces motifs ont déterminé le gouvernement à prendre [un] arrêt d'après la connaissance acquise que l'humanité a toujours guidé les colons de la Guadeloupe et que chaque propriétaire est un père dont la sollicitude s'étend sur tous ceux qui
l'environnent
.

COLONEL MÉTIS LOUIS DELGRES (GUADELOUPE), 16 pluviôse an II, op. cit.

C'est dans les plus beaux jours d'un siècle à jamais célèbre par le triomphe des Lumières et de la Philosophie, qu'une classe d'infortunés qu'on veut anéantir, se voit obligée d'élever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître, lorsqu'elle aura disparu, son innocence et ses malheurs.

Victime de quelques individus altérés de sang qui ont osés tromper le gouvernement français, une foule de citoyens toujours fidèles à la Patrie, se voit enveloppée par une proscription méditée par l'auteur de tous ses maux.

Osons le dire : les maximes de la tyrannie la plus atroce sont surpassées aujourd'hui. Nos anciens tyrans permettaient à un maître d'affranchir son esclave et tout nous annonce que, dans le siècle de la Philosophie, il existe des hommes, malheureusement trop puissants par leur éloignement de l'autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d'hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l'esclavage.

Et vous, Premier Consul de la République, vous guerrier philosophique, de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut-il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d'où partent les conceptions sublimes que vous nous avez fait si souvent admirer ! Ah ! sans doute un jour vous connaîtrez notre innocence; mais il ne sera plus temps, et des pervers auront déjà profité des calomnies qu'ils ont prodiguées contre nous pour consommer notre ruine.

Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l'épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace (à moins qu'on ne veuille vous faire un crime de n'avoir pas dirigé vos armes contre nous), vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation.

La résistance à l'oppression est un droit naturel. La divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause. Elle est celle de la justice et de l'Humanité. Nous ne la souillerons pas pour l'ombre même d'un crime. Oui, nous sommes résolus de nous tenir sur une juste défensive, mais nous ne deviendrons jamais agresseurs. Pour vous restez dans vos foyers; ne craignez rien de notre part ... Et toi, Postérité, accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits.


MONTESQUIEU
- « De l'esclavage des Nègres », in L’Esprit des Lois

Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir [...]. Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui chez des nations policées, est d’une si grande conséquence. Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. Des petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains : car, si elle était telle qu’ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié.


VOLTAIRE Essais sur les moeurs et Candide (extraits)

Voici deux extraits tirés de l’œuvre de Voltaire et dans lesquels l’auteur use de l’ironie et fait appel à ce que les professeurs de littérature nomment le réalisme pour dénoncer les méfaits de l’esclavage. « On comptait, en 1757, dans la Saint-Domingue française – note Voltaire (in Essai sur les mœurs) - environ 30 000 personnes et 100 000 esclaves, nègres ou mulâtres, qui travaillaient aux sucreries, aux plantations, et qui abrègent leur vie pour flatter nos appétits nouveaux […] ».

Dans Candide, Voltaire décrit la rencontre du « nègre de Surinam » (chap. XIX) : « En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je te vois ? - J’attends mon maître, monsieur Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. - Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ? - Oui, Monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. »


DÉCLARATION DE LAMARTINE - BANQUET ORGANISÉ PAR LE COMITÉ POUR LA LIBÉRATION DES ESCLAVES - FÉVRIER 1842, 16 pluviôse an II ..., op. cit.

Nous voulons introduire graduellement, lentement, prudemment le Noir dans la jouissance des bienfaits de l'humanité auxquels nous le convions, sous la tutelle de la mère Patrie, comme un enfant, pour la compléter et non pas comme un sauvage pour la ravager ! Nous voulons que l'accession des Noirs à la liberté soit un passage progressif et sûr d'un ordre à un autre ordre, et non pas un abîme où tout s'engloutira, colons et Noirs, propriété, travail, colonies !


MARAT« Du droit des colonies à s'émanciper » - in
L’Ami du peuple, n°624, 12 décembre 1791, imprimé par Michel Vovelle in Marat, messidor, éditions sociales, Paris, 1988.

Le fondement de tout gouvernement libre est que nul peuple n’est soumis de droit à un autre peuple, qu’il ne doit avoir d’autres lois que celles qui s’est données à lui-même, qu’il est souverain chez lui, et souverain indépendant de toute puissance humaine. Tandis que le simple bon sens, admettant ces principes, ajoute qu’il est absurde et insensé qu’un peuple se gouverne par des lois qui émanent d’un législateur résidant à deux mille lieux de distance. La seule sottise qu’aient faite les habitants de nos colonies, c’est d’avoir consenti à envoyer des députés à l’Assemblée nationale de France. Mais cette sottise est du fait des seuls colons blancs. Or tous ont le droit de s’affranchir de la métropole, de se choisir un autre suzerain, ou de s’ériger en République : et pourquoi non ? Puisque la suprématie que la métropole prétend avoir sur eux est usurpée, qu’elle tient aux maximes du despotisme et qu’elle ne s’exerce qu’en vertu du droit du plus fort. Je vais plus loin, et je suppose que les habitants de nos colonies s’étant déclarés libres, de quel front oserions-nous trouver mauvais qu’ils aient imité l’exemple des colonies anglaises ? et par quelle bizarre inconséquence blâmerions-nous chez eux ce que nous avons si fort approuvé chez les insurgents ? De ce que nos colonies sont en plein droit de s’affranchir de la métropole, n’allez pas conclure que je songe à donner gain de cause aux colons blancs : oui, sans doute, ils sont inexcusables à mes yeux d’avoir voulu s’ériger en maîtres despotiques des mulâtres et en maîtres tyranniques des noirs. Si les lois de la nature sont antérieures à celles des sociétés et si les droits de l’homme sont imprescriptibles, celui qu’ont les colons blancs à l’égard de la nation française, les mulâtres et les noirs l’ont à l’égard des colons blancs. Pour secouer le joug cruel et honteux sous lequel ils gémissent, ils sont autorisés à employer tous les moyens possibles, la mort même, quand dussent-ils être réduits à massacrer jusqu’au dernier de leurs oppresseur.

Tels sont les principes d’après lesquels un législateur équitable aurait prononcé dans l’affaire de Saint-Domingue : c’est assez dire que le dernier décret sur les hommes de couleur est équitable, et que celui sur les nègres est atroce. Mais comment pourrions-nous traiter en hommes libres des hommes qui ont la peau noire, tandis que nous n’avons pas traité en citoyens des hommes qui ne payent pas à l’Etat une contribution directe d’un écu ? Nous vantons notre philosophie et notre liberté ; mais nous ne sommes pas moins esclaves aujourd’hui de nos préjugés et de nos mandataires que nous l’étions il y a dix siècles. Demandez-le aux parents et aux amis éclairés des victimes égorgées au Champ-de-Mars.


PIERRE LAROUSSE
, "Nègre", Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle

« C'est en vain que quelques philanthropes ont essayé de prouver que l'espèce nègre est aussi intelligente que l'espèce blanche. Un fait incontestable et qui domine tous les autres, c'est qu'ils ont le cerveau plus rétréci, plus léger et moins volumineux que celui de l'espèce blanche. Mais cette supériorité intellectuelle qui selon nous ne peut être révoquée en doute, donne-t-elle aux blancs le droit de réduire en esclavage la race inférieure ? Non, mille fois non. Si les nègres se rapprochent de certaines espèces animales par leurs formes anatomiques, par leurs instincts grossiers, ils en diffèrent et se rapprochent des hommes blancs sous d'autres rapports dont nous devons tenir grand compte. Ils sont doués de la parole, et par la parole nous pouvons nouer avec eux des relations intellectuelles et morales, nous pouvons essayer de les élever jusqu'à nous, certains d'y réussir dans une certaine limite. Du reste, un fait plus sociologique que nous ne devons jamais oublier, c'est que leur race est susceptible de se mêler à la nôtre, signe sensible et frappant de notre commune nature. Leur infériorité intellectuelle, loin de nous conférer le droit d'abuser de leur faiblesse, nous impose le devoir de les aider et de les protéger. »

 

publié dans : LA "QUESTION NOIRE" par alain laurent-faucon
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SYNTHÈSE : LE PEUPLE ! QUEL PEUPLE ? HISTOIRE D'UN MOT



AVANT PROPOS

Le peuple en ses états : ambiguïté sémantique

En 1793 paraît un petit texte anonyme : Réponse à l’impertinente question : Mais qu’est-ce qu’un Sans-Culotte [1] ? On pourrait s’amuser à parodier ce titre et se demander avec la même impertinence : Mais qu’est-ce que le peuple ? Car les réponses à la fois nombreuses et parfois contradictoires qu’une telle question suscite indiquent qu’il n’y a pas une représentation ou une définition du peuple, mais plusieurs. Les ambiguïtés du mot sont non seulement dues au fait qu’il peut désigner l’ensemble d’une société par rapport à une autre – le peuple français, le peuple allemand - mais au fait qu’il peut désigner aussi une partie de la société.

C’est à partir de la Révolution française que le mot « peuple » va connaître sa véritable fortune. Sous l’Ancien Régime, ce mot, qui recouvre une notion vague, fluctuante, désigne, fait remarquer Raymonde Monnier [2], un ensemble d’individus liés par l’appartenance - ou le sentiment d’appartenance - à une communauté d’origine, de culture ou d’institutions ; il s’applique aussi à l’ensemble des sujets vis-à-vis du souverain et, depuis le XVIIe siècle, à une communauté définie par un mode de vie et un statut commun au bas de l’échelle sociale.

Son ambiguïté est revendiquée par les révolutionnaires qui cherchent un mot qui n’effraye pas, qu’on ne puisse contester, « un mot qui se prête à tout » comme le dit Mirabeau. « On a cru m’opposer le plus terrible dilemme en me disant que le mot peuple signifie nécessairement ou trop ou trop peu, que si on l’explique dans le même sens que le latin populus, il signifie nation […], que si on l’entend dans un sens plus restreint comme le latin plebs, alors il suppose des ordres, des différences d’ordre et que c’est là ce que nous voulons prévenir. On a même été jusqu’à craindre que ce mot ne signifiât ce que les Latins appelaient vulgus, ce que les aristocrates tant nobles que roturiers appellent insolemment la canaille. A cet argument je n’ai que ceci à répondre. C’est qu’il est infiniment heureux que notre langue dans sa stérilité nous ait fourni un mot que les autres langues n’auraient pas donné dans leur abondance […] un mot qui ne puisse nous être contesté et qui dans son exquise simplicité nous rende chers à nos commettants sans effrayer ceux dont nous avons à combattre la hauteur et les prétentions, un mot qui se prête à tout et qui, modeste aujourd’hui, puisse grandir notre existence à mesure que les circonstances le rendront nécessaire, à mesure que, par leur obstination, par leur faute, les classes privilégiées nous forceront à prendre en main la défense des droits nationaux et de la liberté du peuple. »

En 1798, le Dictionnaire de l’Académie précise - en les opposant - les principaux emplois du mot, relève Raymonde Monnier dans son étude déjà citée : « quand on parle du peuple comme d’une multitude peu éclairée, et souvent passionnée, on lui attribue les défauts qui naissent de sa condition : l’inconstance du peuple, l’impétuosité du peuple, etc. Quand on parle de ce même peuple comme formant une nation, ayant des droits et une autorité collective, on exprime sa dignité par des termes magnifiques : la grandeur, la majesté du Peuple Romain, du Peuple Anglois, du Peuple François. »

L’idée de peuple : 1830-1871

Cela dit, un fait semble néanmoins établi, l’idée de peuple « s’installe dans la société française à la faveur d’une révolution : c’est à dater de 1830 que des intellectuels, des artistes, des théoriciens et des meneurs politiques font de lui un objet de réflexion et d’espérance, quelquefois de vénération – écrit Alain Pessin [3] avant de constater que c’est une autre révolution parisienne, la Commune de Paris en 1871, « qui va marquer l’effacement de cette matrice de l’imaginaire collectif, après qu’en de multiples expressions s’est noué, à partir d’elle, l’un des grands mythes du XIXe siècle. »

La révolution de 1830 : apercevant le peuple de Paris occupé à se battre, à espérer, à résister, à conquérir, Victor Hugo le verra porter, de bout en bout, les chapitres de Notre-Dame de Paris. Théophile Gautier fera, de son côté, une tapisserie bariolée de ce grouillement du temps qui a chamboulé l’année 1830, dans Mlle de Maupin. Jules Michelet, le poète historien, découvrira le dynamisme de ces vieux papiers classés aux Archives grâce à la formidable leçon de 1830 : le peuple est un réservoir d’énergie, un fabuleux potentiel, le peuple et sa marche en avant ! Dans son livre intitulé Michelet par lui-même, Roland Barthes cite un texte fulgurant de Michelet datant de 1842 et dans lequel il s’explique sur la raison d’être de l’historien. « L’historien […] voit souvent dans ses rêves une foule qui pleure et se lamente, la foule de ceux qui n’ont pas vécu assez, qui voudraient revivre […] Il leur faut un Œdipe qui leur explique leur propre énigme dont ils n’ont pas eu le sens, qui leur apprenne ce que voulaient dire leurs paroles, leurs actes qu’ils n’ont pas compris. Il leur faut un Prométhée, et qu’au feu qu’il a dérobé, les voix qui flottaient glacées dans l’air se révoltent, rendent un son, se remettent à parler. Il faut plus. Il faut entendre les mots qui ne furent jamais dits, qui restèrent au fond des cœurs (fouillez le vôtre, ils y sont) ; il faut faire parler les silences de l’histoire, ces terribles points d’orgue où elle ne dit plus rien, et qui sont justement ses accents les plus tragiques. Alors seulement les morts se résigneront au sépulcre. »

 

PREMIÈRE PARTIE 

DE L'INVENTION DU PEUPLE A LA FOULE QUI FAIT PEUR 


De fièvre, de sang et de mort

Si la France de la première moitié du XIXe siècle garde encore bien des traits de la vie sociale de l’Ancien Régime, les progrès de la révolution industrielle [4] annoncent une ère nouvelle : celle du prolétaire et de la classe ouvrière, celle des grandes villes modernes. Au monde rural qui évolue lentement – en 1815, 85% des Français vivent à la campagne ; en 1848, 75% ; de nos jours, plus que 20% -, s’oppose un monde urbain en pleine mutation. A côté des gens de métier, artisans, compagnons, apparaît une nouvelle main-d’œuvre issue des campagnes, celle des ouvriers non qualifiés qui affluent vers la capitale et les villes de la grande industrie naissante [5].

Pour ces populations déracinées, les conditions d’existence sont terrifiantes. Hommes, femmes et enfants travaillent douze ou quatorze heures par jour pour un salaire de misère et, lors des crises économiques qui ébranlent le siècle, sont souvent réduits à la mendicité. « Ce n’est plus là un travail, une tâche, c’est une torture ; et on l’inflige à des enfants de six à huit ans, mal nourris, mal vêtus, obligés de parcourir, dès cinq heures du matin, la longue distance qui les sépare de leurs ateliers, et qu’achève d’épuiser, le soir, leur retour de ces mêmes ateliers. Comment ces infortunés, qui peuvent à peine goûter quelques heures de sommeil, résisteraient-ils à tant de misère et de fatigue ? », se demande Villermé dans son Tableau de l’état physique et moral des ouvriers, employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, publié en 1840.

Refoulés dans les faubourgs et les quartiers les plus déshérités, tous ces gens s’entassent dans des caves et des logements insalubres, subissant la promiscuité et les maux qu’elle engendre. « J’ai vu à Mulhouse de ces misérables logements, où deux familles couchaient chacune dans un coin, sur de la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches. Des lambeaux de couverture et souvent une espèce de matelas de plumes d’une saleté dégoûtante, voilà tout ce qui recouvrait cette paille », observe Villermé au cours de son enquête sur l’état physique et moral des ouvriers. « Je voudrais ne rien ajouter à ce détail des choses hideuses qui révèlent, au premier coup d’œil, la profonde misère des malheureux habitants ; mais je dois dire que, dans plusieurs des lits dont je viens de parler, j’ai vu reposer ensemble des individus des deux sexes et d’âges très différents […]. Père, mère, vieillards, enfants, adultes, s’y pressent, s’y entassent », note encore Villermé.

En 1851, Victor Hugo voudra se rendre compte par lui-même de la misère des ouvriers de l’industrie textile. Il exprimera son indignation dans le poème « Joyeuse vie », livre III des Châtiments : « Un jour je descendis dans les caves de Lille ; / Je vis ce morne enfer ». Puis il parle du père qui va mendier dans l’ombre ; de ces fantômes qui vivent, sous terre, dans des chambres, déjà vieillards à trente ans ; de la « prostitution des vierges affamées » et de ces hommes que l’on écrase... « C’est de fièvre et de faim et de mort que sont faites / Toutes vos voluptés ! », conclut-il alors.


Les « nouveaux barbares »
 

L’arrivée dans la capitale de cette main-d’œuvre non qualifiée, livrée à elle-même et vivant dans une extrême misère, va engendrer bien des peurs collectives. L’on parle avec effroi de ces « nouveaux barbares », de ces populations regroupées dans les bas-fonds et les quartiers mal famés, les faubourgs et les barrières [6], de ces étrangers de l’intérieur qui vivent tels des « sauvages ». C’est Buret, auteur en 1840 d’une enquête sur la Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, qui va comparer la condition des classes laborieuses à celle du sauvage. Sauvages, les ouvriers le sont par l’incertitude de leur existence ; ils le sont également par ce nomadisme incessant qui commence par le vagabondage des enfants et se caractérise par la population flottante des grandes villes ; ils le sont enfin par l’ivrognerie, « s’inoculant, au moyen de l’alcool, la rage des bêtes féroces, et mêlant à d’ignobles orgies le sang et les blessures ! »

Même si les multiples enquêtes [7], celles d’un Quételet, d’un Villermé, d’un Parent-Duchatelet tentent d’expliquer cette situation nouvelle, un seul fait demeure dans l’opinion : abandons d’enfants, infanticide, prostitution, vols et meurtres caractérisent ces populations quittant la campagne pour venir travailler dans les villes et notamment à Paris. Chez ces gens-là, dit-on, tout le monde est délinquant ou le devient.

L'opposition du capital et du travail

Frappés par la misère de tous ces "déracinés" et cette "guerre du riche contre le pauvre", des réformateurs cherchent des solutions pour apporter plus de justice dans la répartition des biens. Divers courants apparaissent qui prennent, vers 1830, le nom de socialistes.

Si le développement du machinisme multiplie la production des richesses, dans le même temps les classes laborieuses paraissent plus misérables que jamais. De ce paradoxe naît l’idée que la société capitaliste est source de désordre et qu’il faut donc lutter contre elle. Mais des questions se posent alors : comment imaginer la société future ? Quel doit être le rôle de l’Etat ? Comment détruire la société actuelle ? Diverses propositions sont faites que l’on regroupe en trois grandes tendances. L’on trouve d’abord les socialistes utopistes avec Charles Fourier qui imaginent des phalanstères, associations où chacun ferait le travail qui lui plaît. Il y a ensuite les socialistes anarchistes avec Proudhon [8] qui manifestent une double hostilité : au capitalisme et à l’Etat. Il y a enfin, à partir des années 1840, ceux qui partagent les idées de Karl Marx sur la lutte des classes et la dictature du prolétariat.