LES FEMMES ET LA SOCIÉTÉ [1]

Publié le par alain laurent-faucon

 


SYNTHÈSE : LES FEMMES ET LA SOCIÉTÉ

PREMIERE PARTIE


AVANT-PROPOS

Fausses évidences et malentendus

Il y a d’abord les « gens de peu », ceux que l’histoire a tendance à oublier, et les « grands de ce monde », les riches et les puissants, qui encombrent le devant de la scène et dont les faits et gestes masquent souvent les réalités de la vie quotidienne. Mais il y a aussi, pour emprunter à l’historien Philippe Ariès ses analyses [1], d’un côté le monde des « faits réels et agis, facilement repérables et mesurables » et, de l’autre, « le monde obscur et extravagant des fantasmes, le monde de l’imaginaire ».

Parler des femmes devient alors une aventure hasardeuse dans la mesure où la vie de quelques femmes célèbres fait oublier la condition peu enviable de toutes les autres femmes, dans la mesure où il faut sans cesse aller d’un monde à l’autre, du monde des faits réels souvent masqués par les fausses évidences au monde des fantasmes et de l’arbitraire culturel. La domination masculine, constate le sociologue Pierre Bourdieu, est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l’apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question (La Domination masculine, 1998). Et c’est cela qui est terrifiant, positivement terrifiant : le fait de constater qu’au fil des siècles, quand il s’agit des femmes, l’ensemble des croyances et des pratiques sociales sont perçues comme normales, comme allant de soi, ne devant pas faire l’objet du moindre doute. L’arbitraire culturel fortement marqué par la religion [2] paraît naturel ; stéréotypes et préjugés sont considérés comme des vérités. Pour expliquer une telle attitude misogyne et sexiste, Virginia Woolf (1882-1941), romancière et théoricienne britannique, évoque le « pouvoir hypnotique de la domination » (Trois guinées, traduit par Viviane Forrester, éditions des femmes, 1977).

 

L’iconographie, les livres de médecine et d’hygiène, les manuels de savoir-vivre ou d’éducation chrétienne, les témoignages littéraires, les traités relatifs à la beauté féminine, l’utilisation de l’image de la femme dans les publicités contemporaines sont autant d’approches qui brouillent la vision de la femme tout en révélant les représentations mentales de l’opinion dominante encore et toujours marquée par le regard omniprésent et réducteur de l’homme. Au point qu’il est possible d’affirmer que son monde est l’envers du monde des hommes, ou, plutôt que l’envers, son image : « on ne naît pas femme, on le devient » - dira fort justement Simone de Beauvoir au XXe siècle.


ÈVE OU LA CRÉATION DE LA PREMIÈRE FEMME

Les deux récits de la Genèse

Peut-être est-il possible d’avancer, sans risquer de graves erreurs d’analyse et sans commettre de réels contresens, que dans toutes les sociétés le corps reste un enjeu essentiel – sinon pourquoi toutes les religions, quelles qu’elles soient, s’intéresseraient-elles tant à la vie privée et affective de l’être humain et, si l’on y regarde de plus près, s’intéresseraient-elles d’abord et avant tout à la femme. Comme si l’ordre du monde reposait sur l’invisibilité de la femme et comme si, entre le pouvoir séculier et le pouvoir religieux, la femme était toujours un enjeu. Dans toutes les communautés humaines la différence des sexes engendre des inégalités sociales et une hiérarchie masculin/féminin considérée comme étant consubstantielle à l’ordre de la nature – ce qu’a fort bien montré l’anthropologue Françoise Héritier. Dans la Genèse, le livre des livres qui révèle nos origines - mythiques ou non selon nos croyances et nos schèmes mentaux -, l’on trouve deux scènes primitives qui dévoilent notre ascendance première et la naissance du couple originel. Ces deux textes [3] contradictoires ou plutôt concurrents, rédigés à des époques fort éloignées, proposent deux approches totalement antinomiques de la création humaine.
L’un des textes laisse supposer une sorte d’indifférenciation [4]
sexuelle, un peu comme si l’être humain, créé à l’image de Dieu, était hermaphrodite ; l’autre explique clairement qu’Adam a été conçu le premier et qu’Eve le fut ensuite à partir de l’une de ses côtes. C’est ce second texte, cette seconde version, que l’apôtre Paul a retenu. C’est ce second texte qui est devenu canonique, celui auquel les Pères de l’Eglise se réfèrent et sur lequel ils ont fondé leur pastorale, notamment au Moyen Age quand ils cherchent et parviennent à imposer leur vision matrimoniale et à faire du mariage un sacrement au même titre que le baptême ou l’eucharistie. Mais voici les deux textes en question :

- a) le premier (Gn 1, 26-29), le plus récent, date du VIIe-VIe siècle av. J.-C.

« 26 Et Dieu dit : faisons un homme selon notre image et selon notre ressemblance et qu’ils commandent aux poissons de la mer et aux volatiles du ciel et aux bestiaux et à toute la terre et à tous les reptiles rampant sur la terre. 27 Et Dieu fit l’homme, selon l’image de Dieu il le fit, mâle et femelle il les fit. 28 Et Dieu les bénit en ces termes : croissez et multipliez-vous. »

- b) le deuxième (Gn 2, 7-25), le plus ancien, date du Xe-IXe siècle av. J.-C.

« 18 Et le Seigneur Dieu dit : il n’est pas bon que l’homme soit seul. Faisons-lui une aide qui lui corresponde. Et Dieu façonna encore à partir de la terre tous les animaux sauvages des champs et tous les volatiles du ciel, et il les amena à Adam pour voir comment il les appellerait. […] mais pour Adam il ne fut pas trouvé d’aide semblable à lui. 21 Et Dieu jeta un égarement sur Adam et il l’endormit ; et il prit un de ses côtés et il substitua de la chair à sa place. 22 Et le Seigneur Dieu édifia le côté qu’il avait pris à Adam pour en faire une femme et il l’amena à Adam. 23 Et Adam dit : C’est maintenant l’os de mes os et la chair de ma chair, celle ci sera appelée femme parce que c’est de son homme qu’elle a été prise. »

Le choix du second récit de la Genèse par Saint Paul et les Pères de l’Eglise n’est pas anodin. Il importe, pour la bonne marche du monde, que les sexes soient bien différenciés ; qu’il n’y ait pas la moindre confusion entre l’homme et la femme. Comme l’a fort bien analysé l’historien et anthropologue René Girard, notamment dans La Violence et le Sacré, toute différenciation induit un degré, un ordre, une hiérarchie, et le choix du deuxième texte autorise justement une telle hiérarchie : l’homme a été créé par Dieu avant la femme et la femme dépend de l’homme. Le choix du deuxième récit par la hiérarchie ecclésiastique induit ou révèle une vision du monde ; une vision que l’histoire dévoile à travers les positions de l’Eglise au fil des siècles ; une vision qui répond comme en écho à certaines analyses de René Girard émises dans un autre contexte, celui des mythes revisités par les tragiques grecs : si les rôles de chacun sont bien définis, tout va pour le mieux car chacun est à sa place ; en revanche, l’absence de différenciation - en un mot : la confusion -, est source de désordre, voire de violence. La vision des Pères de l’Eglise, en rejetant le premier récit et l’indifférenciation sexuelle, s’appuie sur un certain nombre de présupposés anthropologiques – et androcentriques - qui mettent l’accent sur un ordre naturel et chrétien fondé sur la différenciation des rôles et des fonctions dans les sociétés humaines, sur la suprématie du masculin identifié à l’esprit ou à la raison sur le féminin assimilé à la sensation ou à la sexualité. Eve n’est-elle pas la cause de la Chute ? Comme le souligne par ailleurs Laurent Angliviel de la Beaumelle - dans son étude intitulée « Eve à l’épreuve des Pères » parue dans l’ouvrage collectif publié sous la direction de Jean-Claude Schmitt, Eve et Pandora -, l’image chrétienne de la première femme trouve également « une grande partie de son sens dans le contexte des controverses de l’époque autour des dangers ou des mérites de la piété ascétique et de sa composante essentielle, l’exaltation de la virginité. »

Masculin/féminin, à chacun sa place et son rang

Les Pères de l’Eglise vont, en effet, être hantés par la peur de la chair [5]. Les Saintes Ecritures sont là pour le rappeler, comme d’ailleurs Saint Augustin : c’est Eve, la première femme, la mère de tous les hommes, qui a introduit le mal et le malheur, - en un mot : le péché. Si les rapports entre les hommes et les femmes sont indispensables pour la perpétuation de l’espèce, alors dans ce cas le mariage est le moindre mal ; c’est, pour tout dire, une concession à la chair, un pis aller. Cela dit, il convient de se garder des femmes. Même si l’un et l’autre sexe sont égaux devant Dieu, même si le Christ s’est montré, à maintes reprises, indulgent envers les femmes, il n’empêche qu’elles doivent rester à leur place – cf. l’attitude sévère du Christ vis-à-vis de sa mère – et se montrer pudiques en société. Saint Paul n’a-t-il pas exigé que les femmes aient la tête voilée dans les assemblées ? Et le Christ n’a-t-il pas fondé son Eglise sur un homme, Pierre ? Dans l’exégèse chrétienne - comme le fait remarquer Maaike van der Lugt dans son étude intitulée « Pourquoi Dieu a-t-il créé la femme ? Différence sexuelle et théologie médiévale » parue dans l’ouvrage déjà référencé Eve et Pandora -, « l’origine de la femme détermine son rapport à l’homme et le mode de la création révèle les intentions sociales de Dieu ». Pères de l’Eglise et théologiens médiévaux proposent finalement une interprétation des textes bibliques qui justifie la domination de la femme par l’homme. « Ce n’est pas l’homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme. Et l’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme », est-il d’ailleurs rappelé dans la première Epître aux Corinthiens (11, 8-10). Si la femme provient de l’homme et non l’inverse, c’est pour qu’elle soit sous son autorité dans le mariage, où, selon Saint Paul lui-même, « l’homme est la tête de la femme » (I Cor. 11, 3). A cette Epître et aux récits de la Bible il faut ajouter le commentaire de l’auteur de la première lettre à Timothée (qui n’est plus attribuée à Paul) : « Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de prendre autorité sur l’homme, mais qu’elle demeure dans le silence, car Adam a été créé le premier, Eve ensuite. »

Une vision androcentrique de la femme

Non seulement les Ecritures associent la création de la femme et l’origine de ce que l’on peut appeler « la condition humaine », c’est-à-dire l’introduction de la mort et du mal dans le monde, mais elles imputent aussi à la femme une responsabilité essentielle dans l’obligation du travail pénible auquel est soumise l’existence humaine. Les Ecritures ont également mis l’accent sur la double dépendance de la femme : dépendance matérielle puisque la femme est créée à partir de l’homme, dépendance existentielle puisque la femme est créée pour l’homme. Réfléchissant à tous ces aspects qui relèvent d’une véritable anthropologie androcentrique [6], l’historienne Pauline Schmitt Pantel [7] rappelle le décret que le moine canoniste de Bologne Gratien [8] devait rédiger dans les années 1140. Il s’agit-là, écrit-elle, d’une « première tentative pour réunir, ordonner et classer l’œuvre élaborée depuis plus d’un millénaire par les instances ecclésiastiques de l’Orient et de l’Occident, et proposer des solutions qui rendent compatibles ces décisions souvent contradictoires. Ce texte va servir de socle au droit canonique. Une série d’articles concerne les incapacités féminines : La création de la femme à partir d’Adam est la source de l’infériorité féminine Il est de l’ordre naturel chez les humains que les femmes servent les hommes, les fils leurs parents, parce qu’il est juste que l’inférieur serve le supérieur. Il parle aussi de la condition de servitude par laquelle la femme doit être soumise à l’homme en toute chose. Bref, l’usage fait de ces récits est sans conteste un des enjeux majeurs de l’histoire des femmes dans un Occident très marqué par le christianisme. »


LA FEMME ET LE MARIAGE AU MOYEN AGE


En ce qui concerne l’approche de la femme et la conception du mariage, l’époque féodale est celle où se mettent en place des rites et des habitudes – contrôlés et imposés par l’Eglise – qui vont perdurer pendant des siècles. Selon des théories qui s’échafaudent longuement entre l’horreur du sexe et les nécessités de la reproduction, les hommes de religion, notamment les clercs devenus célibataires [9], installent le mariage au cœur d’un dispositif de purification des relations sexuelles. Ils définissent le rôle de l’épouse, qui doit rester obéissante, passive, tout en se méfiant de la femme qui sommeille en elle, une femme tentatrice, corruptrice, réceptacle d’influences maléfiques. Par de longs cheminements idéologiques et spirituels, les hommes d’Eglise parviennent à faire du mariage un sacrement, alors que relevant du charnel et presque de la concupiscence, il n’avait pu longtemps prétendre à la même dignité que le baptême ou l’eucharistie. C’est le concile de Latran IV, réuni en 1215 par le pape Innocent III, qui met en place la législation [10]  du mariage. Dans le même temps, c’est-à-dire entre le Xe et XIIIe siècle, ils parviennent également à imposer leurs propres visions matrimoniales non seulement au peuple, ce qui n’était pas une tâche trop difficile, mais aussi aux seigneurs, princes et rois qui ne se laissèrent pas facilement défaire du privilège de renvoyer une femme selon leur gré et d’en prendre une nouvelle selon leur désir ou les nécessités du lignage. Entre la vision des guerriers et celle des hommes de religion, les désaccords sont fréquents et l’Eglise, pour arriver à ses fins, n’hésite pas à accuser les récalcitrants d’adultère ou de bigamie pouvant entraîner l’excommunication comme cela arriva à Philippe 1er et à bien d’autres personnages de haut rang avant qu’ils n’acceptent de se soumettent au grand contrôle des clercs sur les mœurs matrimoniales – ce qui sera fait à partir du XIIIe siècle comme l’a si magistralement montré l’historien Georges Duby dans Le chevalier, la femme et le prêtre. Les hommes de Dieu l’avaient fort bien compris : gérer les mariages, c’est gérer les lignages, c’est gérer le pouvoir. Voilà pourquoi l’amour passion – comme celui d’Héloïse et d’Abélard - était si mal vu et voilà pourquoi, note Georges Duby, l’amour courtois ne pouvait être qu’un leurre … Un point de vue que ne partage pas Régine Pernoud qui, dans ses ouvrages : Pour en finir avec le Moyen Age et La femme au temps des cathédrales, estime que l’époque féodale et médiévale est plutôt favorable aux femmes : aux temps féodaux, les filles sont majeures à 12 ans, deux ans avant les garçons ; au XIIe siècle, l’Ordre de Fontevraud réunit aussi bien les moines que les moniales sous l’autorité d’une abbesse ; au XIIIe siècle, les femmes exercent couramment la médecine ; et ce n’est qu’au XVIe siècle enfin, qu’à partir de 1593, qu’un édit du Parlement de Paris leur interdit toute fonction dans l’Etat. Tout cela est certes bien vrai … mais sa démonstration nous paraît un peu tronquée : les cas particuliers ne sont pas nécessairement des cas généraux, et l’exception n’est jamais la règle. Quand les femmes exercent un certain pouvoir, elles ne l’exercent que par procuration, en « éminences grises », dirait Bourdieu.


LA FEMME ET LA RÉFORME PROTESTANTE


A la fin du Moyen Age, l’Eglise joue toujours un rôle essentiel dans la vie sociale, morale et intellectuelle de la France comme de l’Europe. C’est au clergé qu’appartient exclusivement l’enseignement qu’il dispense dans les universités ou dans les écoles des couvents et des paroisses. C’est lui qui se charge de l’assistance publique. C’est lui qui tient l’état civil, représenté par les registres des paroisses où sont inscrits les actes de baptême, de mariage et de décès. L’Eglise a également ses propres tribunaux, les officialités, qui jugent les procès concernant les mariages et les testaments. Quant à ceux dont les croyances s’écartent de son enseignement, ils sont livrés au « bras séculier », c’est-à-dire à la justice des souverains pour être jugés comme hérétiques. Tous les actes ou presque de l’existence, de la vie familiale ou professionnelle, sont placés sous le signe de la foi et de la religion. Pourtant, à la fin du XVe siècle, l’Eglise catholique souffre d’une crise très grave. Cette crise est à l’origine d’une véritable révolution religieuse, la « Réforme », qui éclate dans la première moitié du XVIe siècle. A la suite de cette révolution, une partie de l’Europe chrétienne va rejeter l’autorité du pape, se séparer de Rome et renoncer à une partie des dogmes traditionnellement enseignés par l’Eglise catholique. C’est d’abord un moine allemand, Martin Luther (1483-1546) qui donne le signal de la révolte contre le pape Léon X, en 1517, à l’occasion de l’Affaire des Indulgences. C’est ensuite le Français Jean Calvin (1509-1564) qui publie en 1536 l’Institution chrétienne. S’inscrivant tous deux dans le courant de pensée représenté par l’humanisme chrétien - celui d’un Erasme publiant en 1504 le Manuel du Chevalier chrétien et voulant revenir à une religion épurée, simplifiée, purement intérieure – ces protestataires se font les défenseurs d’une pratique religieuse reposant essentiellement sur la foi, sur la lecture et la méditation personnelles de la Bible, sur un culte et un ministère du culte plus proches des fidèles.

Ces réformes vont avoir, dans les diverses communautés protestantes, une réelle incidence sur la vie et la situation des femmes. Déjà, le modèle du pasteur est un modèle de complémentarité puisqu’il peut se marier. D’autre part, la lecture individuelle de la Bible entraîne une autonomie de lecture qui profite à la femme : il faut qu’elle aille à l’école, qu’elle s’instruise : c’est un facteur d’alphabétisation extraordinaire. Enfin, le fait que le ministre du culte soit désormais proche des fidèles dont il partage les problèmes domestiques est une porte ouverte pour les femmes : très vite, on va voir certaines d’entre elles participer à des prêches et animer des assemblées autour de la lecture de la Bible.


LA FEMME, LE MARI, LE PRÊTRE (XVI-XVIIIe siècle)

« On ne se marie pas pour soi »

« On ne se marie pas pour soi, quoi qu’on dise ; on se marie autant ou plus pour sa postérité, pour sa famille. […] Un bon mariage, s’il en est, refuse la compagnie et les conditions de l’amour », écrit Montaigne dans ses Essais. Même si le mariage, sous l’Ancien Régime, est d’abord un sacrement, il est aussi un contrat civil permettant de rapprocher les intérêts matériels de deux familles et de fonder un nouveau foyer susceptible de continuer une lignée et de reprendre un patrimoine. Cela s’applique aux paysans comme aux gens de robe et aux nobles chez qui les enjeux peuvent être considérables : nom, rang, fortune immobilière.

Même si l’amour est parfois au rendez-vous, tous les historiens s’accordent à reconnaître qu’un mariage est d’abord et surtout – mais non exclusivement - un mariage de raison. Ce que laisse entendre le jeune duc de Saint-Simon [11] qui, orphelin à vingt ans et « fort esseulé à la cour » jette son dévolu sur la fille du maréchal de Lorges parce « l’estime et l’amour que lui portait toute son armée, sa considération à la cour, la magnificence avec laquelle il vivait partout, sa naissance fort distinguée, ses grandes alliances » lui ont donné « un désir extrême » de ce mariage où il croit avoir enfin trouvé tout ce qui lui manque pour se « soutenir et cheminer ». Ce n’est pas la fille que le jeune duc veut épouser, c’est la position sociale du père.

Cette façon de concevoir le mariage comme une rente de situation ou un tremplin vers l’avenir, exprimée sans détour par le jeune duc de Saint-Simon, sera l’un des thèmes [12] récurrents de la littérature à travers les siècles. Mais cette manière d’agir ne plait pas à tout le monde. Certains s’en offusquent et le font savoir, un Restif de La Bretonne [13] par exemple qui écrit, dans La Petite laitière, en guise d’épilogue : « Heureux celui qui peut faire la fortune de sa femme, et se donner cet avantage précieux, qu’elle tienne tout de lui ! Il est véritablement homme : au lieu que celui qui tient sa fortune de son épouse, n’est qu’un vil esclave. »

Obéir au mari, seigneur et maître de la vie domestique

Généralement ce sont les familles qui marient les enfants dans l’intérêt bien compris des deux parties en présence. Et généralement les mariages se font entre personnes de même rang social ou de même milieu professionnel, d’un même village ou d’un village proche. Indépendamment du devoir et du désir d’avoir des enfants - note François Lebrun dans son article sur Les amours paysannes paru dans L’Histoire (juin 1999) - il est nécessaire de se marier car « toute la vie sociale et économique est organisée en fonction du couple, selon une répartition des tâches entre mari et femme, variable selon les activités et les régions, mais immémoriale et toujours respectée ». Entre la femme et le mari - son maître - se crée un lien indissoluble de subordination. Ce que rappelle le père de l’écrivain Nicolas Restif de la Bretonne quand il déclare à sa future épouse : « Le premier moyen d’être heureux en ménage, c’est que le chef commande et que l’épouse tendrement chérie fasse par amour ce qu’on nommerait dans toute autre qu’une épouse, obéir. » - (cf. La Vie de mon père).

Bien sûr le divorce [14]  est interdit, puisqu’il n’est pas possible de défaire ce que Dieu a uni – le mariage est un sacrement. Bien sûr les pères de l’Eglise et les légistes [15] du Roi s’accordent pour rappeler que l’épouse doit obéissance à son mari. Bien sûr… Mais écoutons encore ce que dit à sa future épouse le père de Nicolas Restif de la Bretonne : « Le défaut le plus dangereux d’un mari c’est d’être un mari faible et qui ne sait pas tenir le sceptre de l’autorité familiale. » Ce qui signifie ou laisse entendre qu’il existe quelques maris qui acceptent que leur femme décide à leur place ou qui acceptent la discussion. Bien sûr ce sont des maris faibles… Même si l’autonomie de certaines mères de famille existe réellement comme en témoignent les mémoires de Louis Simon [16] 1741-1820), un modeste ouvrier tisserand d’un village du Maine, il n’en demeure pas moins vrai que le mari est particulièrement satisfait quand il est obéi : « Elle avait toutes les qualités qu’on puisse désirer d’une épouse, elle était laborieuse, savait coudre et filer au parfait et jamais ne s’amusait à babiller avec les autres femmes. Elle faisait tout ce que je lui disais de faire et ne faisait pas ce que je lui défendais », note Louis Simon.

L’honnêteté du lit nuptial

Non seulement on ne se marie pas pour soi, mais on ne se marie pas non plus pour se laisser aller aux étreintes charnelles . Sur ce point, la « doctrine de l’Eglise, développée par les théologiens et répercutée par les prédicateurs et les confesseurs, est sans ambiguïté : le plaisir sexuel est intrinsèquement mauvais et n’est tolérable [17] qu’en vue de la procréation dans le mariage », dit François Lebrun. Une telle doctrine a donc pour conséquence de voir le mal partout dès qu’il s’agit de la sexualité, y compris dans le cadre du mariage. S’abandonner sans aucune retenue et sans aucune pudeur, c’est, affirment les pères de l’Eglise « souiller l’honnêteté du lit nuptial ». En 1584, dans La Somme des péchés, le théologien Benedicti est catégorique : « Il ne faut pas que l’homme use de sa femme comme d’une putain, ni que la femme se porte envers son mari comme avec un amoureux. » Cette conception des rapports amoureux au sein du couple se retrouve chez Montaigne : « Aucune femme ne voudrait tenir lieu de maîtresse et d’amie à son mari. Si elle est logée en son affection comme femme, elle y est plus honorablement et plus sûrement logée. »

Qu’une fille sache se taire, écrit Fénelon

Mystique, penseur politique, précepteur du duc de Bourgogne, auteur des Aventures de Télémaque - un récit qui relate le périple du fils d’Ulysse parti à la recherche de son père -, archevêque de Cambrai, François de Salignac de La Mothe-Fénelon rédige, à la demande de l’une des filles de Colbert, la duchesse de Beauvilliers, un Traité de l’éducation des filles qui est publié en 1687. Dans ce traité, Fénelon développe l’idéal d’une femme « domestique » et pieuse, fidèle, soumise, obéissante, « travailleuse, économe et modeste ». Pas question qu’elle devienne l’une de ces précieuses ou savantes ridicules décrites par Molière dans ses pièces de théâtre. « Une fille ne doit parler que pour de vrais besoins, rappelle Fénelon. Qu’elle sache se taire et conduire quelque chose, cette qualité si rare la distinguera dans son sexe. » Un point de vue partagé par Mme de Maintenon qui, avec le roi Louis XIV, fonde, à Saint-Cyr, en 1686, une maison d’éducation pour des jeunes filles sans fortune. Il s’agit de faire de ces demoiselles, suivant l’expression même de Mme de Maintenon, « d’excellentes vierges pour le cloître et de pieuses mères de famille pour le monde. »


LE SIÈCLE DES LUMIÈRES, LA RÉVOLUTION, LES FEMMES

Les femmes sont faibles et déraisonnables

Diderot, Montesquieu, Rousseau : le premier rêve d’amour libre et prône « le retour à la nature » ; le second dénonce la rigueur de l’Eglise et des légistes, et considère l’indissolubilité du mariage comme étant la cause de bien des unions stériles ; le troisième parle fort joliment de l’amour passion et défend le droit des femmes à choisir leur amant et leur époux (la Nouvelle Héloïse). Mais ni ces trois auteurs ni les autres philosophes ou écrivains du siècle des Lumières n’ont vraiment d’idées nouvelles en ce qui concerne le rôle de la femme, sa « destination naturelle » pour reprendre l’expression en usage au XVIIIe siècle. Influencés par les représentations [18] physiologiques de l’époque, l’un, Diderot, affirme que la femme se définit par « l’organe propre à son sexe » ; l’autre, Montesquieu, « déplore le génie féminin de l’intrigue et de la manipulation souterraine, qui fait des femmes un Etat dans l’Etat » ; l’autre encore, le dernier, Rousseau, rappelle que la femme « est faite pour céder à l’homme et supporter son injustice », dresse avec le personnage de Sophie le portrait de la femme idéale, à la fois épouse et mère, et affirme que « la première et la plus grande qualité d’une femme est la douceur » (Emile ou de l’éducation, 1762).

Ainsi, durant le siècle des Lumières, constate Michelle Perrot - « Féminisme et modernité », in Sciences Humaines (juillet 1998) -, « le sens commun, conforté par les affirmations des philosophes, des scientifiques et politiques, entérine largement l’idée que les femmes sont faibles et déraisonnables, et qu’elles jouent un rôle majeur à condition d’être complémentaires ».

Les femmes, des « citoyens passifs »

Il en va de même durant la période révolutionnaire, malgré l’action d’Olympe de Gouges qui propose une « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » (1794), malgré la présence ou la participation active des femmes dans les manifestations [19], les clubs et les tribunes de l’assemblée. L’opinion dominante parmi les révolutionnaires est celle de l’abbé Sieyès [20] qui, selon Michelle Perrot, place les femmes « parmi les citoyens passifs ayant droit à la protection de leur personne et de leurs biens, mais non à l’exercice de la citoyenneté ». L’historienne ajoute que les femmes « sont rangées d’emblée aux côtés des mineurs, des pauvres et des étrangers, la discrimination sexuelle étant la plus forte de toutes, parce que définitive. En revanche, la Révolution avait ouvert une porte en instituant l’égalité des héritiers sans distinction de sexe, le mariage civil et la possibilité du divorce ; porte vite refermée par le Code civil napoléonien. D’inspiration romaine et patriarcale, celui-ci fit de la famille, cimentée par le mariage, le cœur de la société. Il la plaça sous l’autorité souveraine du mari-père, détenteur de tous les pouvoirs, qui donne le nom et gère la communauté des biens. Il décide de l’accès de son épouse au salariat, perçoit son salaire même en cas de séparation, a toute possibilité de lire sa correspondance et de la poursuivre en justice pour adultère – que lui-même peut impunément commettre. »

La Révolution, qui proclame pourtant urbi et orbi l’universalité des droits de l’homme, exclut la femme du suffrage et de l’éligibilité. Le peuple souverain est exclusivement masculin. Le Code civil napoléonien, promulgué en 1804, déclare que l’épouse est une « incapable juridique ». N’étant pas plus libre de son corps que de ses faits et gestes, la femme est reléguée dans l’espace domestique. Un nouveau modèle se met en place au cours du XIXe siècle, celui de la femme au foyer. Selon la belle et terrifiante formule de Michelle Perrot, les femmes « ont une destination prévue, pas de destin choisi ». Il faudra attendre l’après seconde guerre mondiale pour qu’il en soit autrement.

La Révolution, les femmes et l’inconscient collectif

Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur les représentations mentales durant toute la période révolutionnaire. Au début des mouvements insurrectionnels, la femme – l’image de la femme – symbolise le peuple qui souffre, à l’instar de la mère de famille qui se révolte et descend dans la rue parce que ses enfants n’ont pas de quoi manger. Puis, quand le peuple devient le Peuple, le Souverain, cette référence ne convient plus. Il faut désormais insister sur des vertus considérées comme masculines : la force, le courage, l’ardeur au combat. La femme n’a donc plus sa place : « Faites pour adoucir les mœurs de l’homme, doivent-elles prendre une part active à des discussions dont la chaleur est incompatible avec la douceur et la modération qui font le charme de leur sexe ? » - s’interroge le député Amar en 1793. Progressivement les femmes révolutionnaires sont mises à l’écart, interdites de clubs, et sont mal perçues. « Si le thème de la violence et de la férocité féminines n’est certes pas nouveau, il est désormais omniprésent. Furies de guillotine l’évoque d’emblée : la femme du peuple est un monstre sanguinaire vomie des enfers, qui ne pense qu’à envoyer ses ennemis à la guillotine. Pour les adversaires du mouvement populaire, elle va désormais incarner mieux que toute autre figure un peuple dénigré et redouté. L’on pourrait même ajouter : pour les adversaires de la Révolution, elle va incarner la Révolution. En effet, que les femmes, naturellement douces, soient devenues féroces souligne l’aspect monstrueux. Le peuple ignare n’aurait pas dû quitter sa place pour se mêler de politique ; les femmes, en plus, n’auraient pas dû quitter leur foyer pour les tribunes publiques » (Dominique Godineau, De la rosière à la tricoteuse : les représentations de la femme du peuple à la fin de l’Ancien Régime et pendant la Révolution).

Olympe de Gouges (1748-1793)

Avec Théroigne de Méricourt [21] et Claire Lacombe, Olympe de Gouges est l’une des premières féministes françaises de la période révolutionnaire. Née à Montauban, elle serait la fille naturelle du marquis Le Franc de Pompignan. La rumeur affirme même qu’elle serait bâtarde de Louis XV. En tout cas, l’on ne prête qu’aux seuls riches ou à ceux qui sortent du commun. Et Olympe de Gouges n’est pas une jeune femme ordinaire. Mariée à dix-sept ans, mère d’un petit garçon, elle s’enfuit du domicile conjugal à vingt ans, part tenter sa chance à Paris comme femme de lettres, devient la maîtresse de Sébastien Mercier et courtisane à l’occasion. Fascinée par la Révolution, qui donne un sens à son existence, elle se lance dans la lutte pour l’égalité des droits. En 1791, l’Assemblée constituante rédige une Constitution d’où sont exclues les femmes en tant que citoyennes. Elle réagit aussitôt en proposant sa fameuse Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, calquée point par point sur celle des droits de l’homme. Son texte est précédé d’un préambule à l’intention de Marie-Antoinette : « Cette Révolution ne s’opérera que quand toutes les femmes seront pénétrées de leur déplorable sort et des droits qu’elles ont perdus dans la société. Soutenez, Madame, une si belle cause; défendez ce sexe malheureux et vous aurez bientôt pour vous une moitié du royaume et le tiers au moins de l’autre. » À l’article 10, elle écrit cette phrase qui semble prémonitoire : « Une femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune. » Olympe de Gouges sera exécutée le 6 novembre 1793.

Alain Laurent-Faucon


SUITE ET NOTES - in FEMMES ET SOCIETE [2]








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