LES FEMMES ET LA SOCIETÉ [2]

Publié le par alain laurent-faucon


SYNTHÈSE : LES FEMMES ET LA SOCIÉTÉ

DEUXIÈME PARTIE

 LES FEMMES, ENJEUX DE POUVOIR AU XIXe SIECLE 

Les femmes, l’Église et l’État

Durant tout le XIXe siècle, un fait demeure certain : les femmes deviennent de véritables enjeux de pouvoir entre l’Eglise et l’Etat qui tente d’arracher au clergé son autorité morale et spirituelle sur les familles, les mœurs et la vie privée. D’une façon générale, le XIXe siècle accorde une grande importance à tout ce qui concerne les mœurs et fait de plus en plus la distinction entre ce qui relève de la vie privée et ce qui relève de la vie publique. Dans la sphère privée, les femmes apparaissent comme les gardiennes des mœurs. Par ailleurs, beaucoup estiment que la France court un réel danger à cause d’une natalité insuffisante. Et ce d’autant plus qu’à l’époque la force d’une nation reposait en grande partie sur les hommes en âge de porter les armes et de se battre aux frontières. Ces questions liées à la natalité et au nombre de naissances mâles seront encore plus prégnantes après la défaite de Sedan et la montée en puissance des mouvements nationalistes. Dans le premier de ses trois évangiles, Fécondité, Emile Zola exalte la maternité et critique ces femmes qui entendent contrôler les naissances et leur sexualité. Le rôle des femmes est donc important et il convient d’avoir une emprise sur elles – ce que vont tenter de faire et l’Eglise et l’Etat, avec, au début, un avantage certain pour l’Eglise. « L’Eglise devient femme », note Michelet qui, en 1850, sous la IIe République, demandait que l’Etat assure l’instruction des jeunes filles. « Les filles vont être élevées sur les genoux de l’Eglise », déclare Mgr Dupanloup, adversaire acharné de l’école laïque. Non seulement les femmes doivent s’occuper des enfants et de leur éducation, mais elles doivent également s’occuper des pauvres et faire le catéchisme. De plus en plus il est fait appel à la charité des femmes et l’on assiste à l’émergence des dames patronnesses dans la vie paroissiale. Si les hommes restent plutôt voltairiens et distants face aux bondieuseries et aux « histoires de curé », les femmes sont appelées à devenir les déléguées à la religion. Evoquant la stratégie complexe de l’Eglise envers les femmes où se mêlent séduction et compassion, un contemporain parlera de l’« imprégnation des filles par l’Eglise ». Par exemple, dans L’éducation sentimentale, le roman de Flaubert, Emma Bovary ne songe-t-elle pas, avec un brin de nostalgie, à ses années de jeunesse passées dans un pensionnat de jeunes filles tenu par les sœurs ? Aussi, pour soustraire les demoiselles à l’influence de l’Eglise, est-il nécessaire que l’Etat s’occupe de leur instruction. C’est ce que feront, à la fin du Second Empire, Victor Duruy, et sous la IIIe République, Jules Ferry.

Le ministre, l’évêque et les écoles de jeunes filles

Des grandes batailles scolaires du XIXe siècle, celle de l’éducation des filles est l’une des plus significatives de la lutte d’influence entre l’Eglise et l’Etat. Après avoir penché du côté de la liberté lors des journées de février 1848, les évêques, qui en redoutent maintenant les excès, prennent position pour l’autorité et l’ordre, et rivalisent de flatteries dans leurs mandements à l’égard de l’empereur Napoléon III, celui qu’ils appellent le « nouveau Constantin » ou encore « l’homme de la droite de Dieu ». Montalembert, catholique libéral, condamne la « honteuse comédie des évêques, […] la coalition éphémère entre le corps de garde et la sacristie ». Mais sa voix reste isolée. L’Eglise est seule à bénéficier de la liberté de parole et de réunion. Elle l’utilise pour chanter les louanges du régime, prêcher l’obéissance et faire voter pour les candidats officiels. En retour, elle bénéficie de l’augmentation du traitement des prêtres, de donations, de la participation des représentants officiels aux manifestations du culte. Les congrégations se multiplient. Depuis le 15 mars 1850 et la loi Falloux votée à l’époque où Louis Napoléon Bonaparte est président de la IIeRépublique, le clergé a augmenté le nombre de ses écoles secondaires et surveille les instituteurs qu’il essaye de remplacer par des religieux. En fait, il voudrait qu’on lui rende le monopole de l’enseignement. Mais il ne peut rien contre l’Université, et ne peut obtenir ni de se voir confier à nouveau (comme avant 1789) la charge de l’Assistance publique, ni la subordination du mariage civil au mariage religieux.

A partir de 1860, les rapports entre l’Eglise et l’Etat ne sont plus au beau fixe. La politique italienne de Napoléon III, qui soutient les mouvements d’unité nationale, irrite bon nombre de catholiques très attachés au pouvoir temporel du Souverain Pontife et qui voient dans les Etats du Pape comme le symbole de l’indépendance de l’Eglise et comme un modèle d’Etat théocratique. Le Pape tente de faire pression sur Napoléon III en demandant aux évêques d’« enflammer les fidèles en vue de la défense du Saint-Siège » (Encyclique du 19 janvier 1860). Ceux-ci prennent alors violemment position dans leurs mandements et leurs prônes, n’hésitant pas à comparer l’Empereur à Ponce-Pilate et à Judas. Le gouvernement réagit en interdisant l’Univers, le journal du virulent Louis Veuillot, en nommant des évêques gallicans, en dissolvant la Société de Saint-Vincent-de-Paul, une organisation hiérarchisée forte de 30 000 membres encadrés par des légitimistes.

Les rapports entre L’Eglise et l’Etat changent de nature. Le pouvoir, qui ne peut plus compter sur le clergé pour prêcher l’obéissance au régime, décide d’arrêter la « politique d’envahissement » de l’Eglise en faisant appliquer plus strictement le Concordat (limitation du nombre des couvents), en renforçant l’indépendance de l’Université, et, surtout, en cherchant à mettre un terme à la mainmise catholique sur l’instruction. Afin de renforcer la tutelle de l’Etat, Napoléon III fait appel, en 1863, à un universitaire agrégé d’histoire, docteur ès lettres et inspecteur général, Victor Duruy [22]. Libéral et patriote, dévoué à la cause de l’État-nation fondé par la Révolution, rêvant « d’un monde futur éclairé par les lumières de la raison et de la science », Victor Duruy apparaît comme l’homme de la situation.

Ministre de l’Instruction publique de 1863 à 1869, Victor Duruy va freiner le développement de l’enseignement libre, très rapide depuis la loi Falloux, et donner un essor décisif à l’enseignement d’Etat : c’est ainsi qu’il multiplie les écoles primaires, qui ne sont pas encore, comme il le voudrait, obligatoires et gratuites [23], qu’il rétablit dans l’enseignement secondaire les cours de morale (laïque) et d’histoire, qu’il soumet les écoles catholiques à l’inspection et qu’il cherche à renforcer le rôle de l’instituteur dans les villages, au détriment de fait du curé et des notables traditionnels : François Furet et Mona Ozouf – Lire et écrire, l’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, éd. de Minuit, 1977 – ont d’ailleurs fort bien montré à quel point le ministre attribue à l’instituteur une place nouvelle dans et hors de l’institution scolaire. Bien que le projet reste encore modeste, la loi du 10 avril 1867 peut être considérée « comme la première loi organique du primaire féminin et comme la première tentative pour développer la scolarité des jeunes filles dans le secondaire », estime Jean-Michel Gaillard [24] .

Malgré le soutien de Napoléon III, l’épiscopat et les notables catholiques se déchaînent contre les initiatives du ministre Duruy qui sera limogé en 1869. Un homme s’est violemment opposé à la politique de Victor Duruy : l’évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup.

Ancien directeur du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le prélat est un spécialiste de l’éducation des jeunes filles et un catéchiste renommé. Pourfendeur de l’athéisme social, il défend, dans un ouvrage intitulé De la haute éducation, un enseignement qui permette à la femme « d’exercer un rôle véritablement apostolique auprès de son entourage et d’entamer une rechristianisation de la société ».

Lâché par le pouvoir à cause de la virulence des attaques à son endroit, Mgr Dupanloup a même écrit contre lui une brochure peu amène, Victor Duruy perd une bataille mais non la guerre. Reprenant le combat dans son discours du 10 avril 1870, Jules Ferry déclare qu’il fera de l’éducation des jeunes filles l’une de ses priorités. A quoi servirait, dit-il, l’éducation laïque des garçons s’ils devaient épouser des jeunes filles « confites en dévotion » ? Il faut « des compagnes républicaines aux hommes républicains »… Nommé ministre de l’Instruction publique de la IIIe République en 1879, Jules Ferry fait appel à Victor Duruy qui l’aide notamment à élaborer la loi du 21 décembre 1880 relative à l’enseignement secondaire des jeunes filles et à son organisation. Cette loi marque la défaite posthume de Mgr Dupanloup, disparu en 1878.

L’éloge de la ménagère au « siècle des ouvriers » (1880-1936)

Sous le Second Empire, après 1860, Alain Corbin constate que « le modèle de la famille conjugale et celui de l’intimité bourgeoise sont progressivement assimilés par le prolétariat urbain » (Les filles de noce, misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle). Analysant le discours ouvrier de la fin du siècle, Michelle Perrot [25] souligne la constitution d’un ménage ouvrier original, issu tout à la fois du ménage paysan de l’ancienne France et de l’union conjugale bourgeoise construite autour de l’enfant ; désormais écrit-elle, « l’ouvrier est d’abord un père de famille pourvu de femme et d’enfants et sa revendication, salariale ou autre, sa pensée sur l’éducation, le travail, l’apprentissage, la sécurité s’appuient constamment sur cette réalité ». Les classes laborieuses, note par ailleurs Louis Chevalier [26], cessent également d’être perçues comme des classes dangereuses. L’on assiste enfin à l’émergence d’une certaine intimité ouvrière qui s’accompagne d’une exaltation des sentiments familiaux et d’un contrôle de la sexualité. Désormais, « on cherche à isoler, à distribuer les membres d’une même famille dans l’intérieur du logement, de façon à éviter tous les corps à corps ».

Dans le monde ouvrier, comme dans le milieu bourgeois dont les modes de comportement tendent à se diffuser dans l’ensemble de la pyramide sociale, une femme honnête est d’abord une mère qui s’occupe de son mari et de ses gosses, qui sait faire la cuisine et qui sait garder la maison propre. Il n’est pas rare de trouver dans les discours militants des premières années du XXe siècle la volonté de défendre la moralité de la famille ouvrière « dont les valeurs, constate Alain Corbin, ressemblent par bien des traits à celles qui fondent la famille bourgeoise : chasteté pré-conjugale, fidélité, exaltation de la maternité ».

La religion de la femme-mère chez le bourgeois

Michelet, Hugo, Zola : ces trois auteurs, à quelques variantes près et plutôt anecdotiques, partagent la même vision : il y a les filles aux mœurs légères, filles de joie ou filles de noce, et les femmes qui deviennent des épouses et des mères. L’idéalisation romantique de la femme – qui tend à faire oublier à la jeune bourgeoise qu’elle a un corps - passe par le culte de la pureté et la religion de la femme-mère.

Destinée à la maternité, la femme, dans la relation conjugale, est privée de désir ou d’envie comme le souligne Théodore Zeldin dans son étude sur les relations émotionnelles au sein du couple bourgeois. Que l’épouse puisse s’abandonner au plaisir [27] ou qu’elle puisse exprimer ses envies, constitue le scandale suprême ou plutôt, l’impensable. Le rapport conjugal est encore et toujours étroitement associé à la notion de devoir et à la procréation [28]. Alain Corbin note même : « L’influence du positivisme, les progrès du matérialisme et de la libre pensée ne remettront pas fondamentalement en question ce modèle conjugal […] ; les progressistes comme les radicaux étaient aussi anxieux que ne l’étaient les catholiques de promouvoir la notion de devoir plutôt que celle de plaisir. » Dans le roman de Zola, Nana, le comte Muffat est d’autant plus fasciné par le spectacle du corps de Nana que, dans son milieu, la femme n’exhibe pas sa nudité [29] ; après plus de vingt ans de vie commune, il « n’avait jamais vu la comtesse Muffat mettre ses jarretières ».

D’un côté la femme est idéalisée, de l’autre elle est dégradée. Il y a ainsi deux visions complémentaires de la femme que Freud lui-même a analysées et que Jean Borie (Le célibataire français), en les replaçant dans le contexte de l’époque, décrit comme étant l’alternance des « exploits de bordels » et des « pétitions angéliques et passionnées ». Une bipolarité que dévoilent de nombreux romanciers quand ils évoquent la « camaraderie des hommes chez les filles » (Zola dans Nana) et qu’ils décrivent les maisons de rendez-vous – un leitmotiv du roman naturaliste – ou quand ils mettent en scène les diverses formes d’amour vénal, de Flaubert à Maupassant ou Huysmans, et qu’ils parlent de « l’âpre et mystérieuse séduction » de la servante : Germinie Lacerteux des frères Goncourt, Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau, Pot-Bouille de Zola, Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust.

Les « petites mains » et les « non classées »

Cette bipolarité – l’épouse et mère d’un côté, la femme pour le plaisir de l’autre - est facilitée, pour les bourgeois de l’époque, par la condition souvent très précaire de toutes les jeunes filles « de peu », de toutes ces « petites mains », servantes, femmes de chambre, ouvrières de l’aiguille et autres couturières, vendeuses en boutique et demoiselles de magasin.

Dans ces différents secteurs d’activité, explique Alain Corbin, « le salaire est insuffisant pour faire vivre l’ouvrière ou la demoiselle qui ne bénéficie pas d’un complément de ressources fourni par un homme ». Il est difficile à la femme de s’intégrer, sans l’homme, dans la société urbaine du XIXe siècle, ce que montre bien Zola au travers du personnage de Denise Baudu dans Au Bonheur des Dames. Il lui est presque impossible de trouver à se loger : « les garnis bien tenus, rapporte Picot, dans La Réforme Sociale (1901), se ferment devant elle ». En outre, poursuit Alain Corbin, « dans ces industries, la longueur des mortes-saisons est considérable ; pire, elle croît avec le temps jusqu’à atteindre quatre, voire six mois et demi. Enfin, ces activités se révèlent extrêmement sensibles aux aléas de la conjoncture ; la grande vulnérabilité d’industries dont une fraction croissante de la production est destinée à l’exportation, explique le lien étroit qui existe, dans ces secteurs, entre les fluctuations économiques et celles du volume de la prostitution. »

Outre ces « petites mains » l’on trouve aussi celles qu’un observateur de l’époque, collaborant à la Revue des Deux-Mondes, le comte d’Haussonville, désigne par l’expression de « non classées », c’est-à-dire « les femmes, ou plutôt les jeunes filles, qui, nées dans un milieu populaire, ont fait effort pour s’élever au-dessus, sans y avoir encore réussi, et qui oscillent, incertaines de leur avenir, entre la condition qu’elles ont quittée et celle qu’elles n’ont pu encore atteindre. » Parmi ces « non classées », il n’est pas rare de trouver bon nombre de gouvernantes, des maîtresses de piano ou des institutrices dont « la solitude et la détresse morale sont intenses ».

« Chair à travail, chair à plaisir »

La précarité et les conditions de travail sont telles pour toutes ces jeunes femmes qu’il n’est pas rare qu’elles soient victimes de ce que nous appelons de nos jours le « harcèlement sexuel » et qui, à l’époque, s’appelle « droit de cuissage » ou « droit de jambage ». Cette pression sexuelle, exercée par les hommes, qu’ils soient employeurs, patrons, contremaîtres, sur celles qui sont sous leur contrôle est certainement le plus grave fléau qui frappe le salariat féminin. Pire encore, les faveurs sexuelles constituent souvent une clause tacite du contrat qui lie l’ouvrière ou l’employée à son patron. « Révélatrice est à ce propos la campagne menée par la presse socialiste, comme la teneur des discours prononcés à la Chambre par les orateurs d’extrême gauche, au lendemain de la grève révolutionnaire qui a éclaté à Limoges en 1905 et qui […] avait été motivée par l’immoralité des contremaîtres » (Alain Corbin). Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXesiècle, la presse anarchiste – Le Père Peinard, Le Libertaire – dénonce à plusieurs reprises les sollicitations abusives dont sont victimes les ouvrières et les employées. A maintes reprises, dans le cadre d’une réflexion globale sur la condition des travailleurs, est évoqué, dans les congrès ouvriers, le danger que fait courir à « l’honneur des familles ouvrières » le comportement des surveillants et des contremaîtres.

La bourgeoise et la cocotte durant la Belle Époque

Les notions de dot, de communauté, de patrimoine et d’héritage hantent la famille conjugale bourgeoise. Au même titre que la virginité des jeunes filles. Le mariage d’affaires ou de raison passe avant la passion amoureuse et les sentiments [30]. Qu’elles soient grandes, moyennes ou petites, les bourgeoises ont des réflexes communs, constate Alain Decaux qui a étudié l’histoire des femmes dans plusieurs livres, en particulier dans l’Histoire des Françaises. « Ce qui compte pour elles, remarque-t-il, c’est la famille et la maison. Le mari gagne l’argent, la femme en dépense le moins possible et veille à le dépenser à bon escient. Elle est en général mariée sous le régime de la communauté réduite aux acquêts. A part les femmes de la toute petite bourgeoisie et les boutiquières, elle ne travaille pas. L’éducation des enfants est son domaine. Elle en a eu trois au maximum. Parfois, elle est secondée par une bonne [31], venue de la campagne, car on laisse les nurses anglaises à l’aristocratie. Sa tâche impérative : faire des visites. Une bourgeoise ne peut y manquer sans être quasi mise au ban de la société. […] La bourgeoise doit également donner des dîners : trois ou quatre grands par an. »

Le mari de la Belle Epoque, semblable en cela à celui du Second Empire, s’en va souvent chercher ailleurs que dans le lit conjugal la satisfaction de ses besoins sexuels. « Dans une société hiérarchisée, note Alain Decaux, il n’est pas surprenant que l’on discerne une hiérarchie de la prostitution. En haut, les demi-castors, au milieu les cocottes, en bas les demoiselles. […] Si l’on descend d’un degré, on peut se rendre au Moulin-Rouge où Jane Avril règne sur le quadrille, et lorgner vers celles qui tournent, sautent, font le grand écart et montrent dans un cri suraigu leurs derrières enjuponnés de dentelles : Grille-d’Egout, La Goulue [32], Camelia dite Trompe-la-mort, Rayon d’or, Demi-Siphon, Muguet-la-Limonière, la Mélinite, Sauterelle, Cléopâtre, Torpille, Gavrochinette et d’autres. »


LA MARCHE DES FEMMES VERS L’ÉGALITÉ


Oubliées de la Révolution et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, confinées dans la sphère domestique, ne jouissant pas des mêmes droits que l’homme dans leur vie privée - en 1804, l’inégalité des hommes et des femmes est inscrite dans le Code civil napoléonien - comme dans leur vie publique – elles ne peuvent ni voter ni être éligibles – de nombreuses Françaises vont se battre pour obtenir des droits au sein de la famille et dans la vie publique.

Au XIXe siècle, Julie Daubié, première bachelière française en 1860, écrit La Femme pauvre, ardent plaidoyer pour l’instruction des filles, seul moyen de les sauver de la misère et de la prostitution. L’écrivain George Sand fait de l’égalité civile le préalable à toute autre revendication et critique le mariage. A la Belle Epoque, les femmes engagées dans les mouvements féministes considèrent le Code civil comme une bastille et manifestent contre lui chaque 14 juillet. Après la Seconde Guerre mondiale, deux femmes bousculent la pensée dominante en démontrant combien l’éternel féminin est une fausse évidence, un arbitraire culturel, tandis que d’autres, qui sont psychanalystes, remettent en question les conceptions de Freud sur la féminité assimilée à la passivité et définie en termes de manques par rapport à l’homme. Les deux femmes qui donnent un nouveau regard sur les femmes sont Margaret Mead et Simone de Beauvoir.

1948 : dans L’Un et l’autre sexe, l’anthropologue américaine Margaret Mead conteste la vieille notion d’éternel féminin. Il n’y a, conclut-elle, aucune raison de croire qu’il existe des types de comportements – féminins ou masculins – innés ; c’est la culture qui façonne les individus, selon leur sexe.

1949 : dans Le Deuxième sexe [33], l’essayiste et écrivain Simone de Beauvoir déclare : « On ne naît pas femme, on le devient ». La hiérarchisation entre les sexes et l’oppression qui en résulte ne sont pas dus, explique-t-elle, à une éventuelle nature féminine mais à l’environnement socioculturel.

La marche des femmes vers l’égalité depuis la seconde moitié du XXe siècle est jalonnée de nombreux événements majeurs : droit de vote et éligibilité (1944), développement du planning familial (1956), possibilité d’exercer une activité salariée sans le consentement du mari (1965), apparition de la pilule (1964) et loi Neuwirth légalisant la contraception (1967), autorité parentale conjointe qui se substitue à l’autorité paternelle (1970), reconnaissance du divorce par consentement mutuel (1975), dépénalisation de l’avortement (1975), répression des discriminations sexuelles lors de l’embauche (1975), meilleure répression du viol (1980), égalité professionnelle entre hommes et femmes (1983), égalité des époux dans la gestion des biens de la famille et des enfants (1985), création du délit de harcèlement sexuel dans les relations de travail (1992).

Mais l’histoire n’est pas finie ! De la construction sociale du corps à l’étude des genres, des revendications homosexuelles aux querelles autour du voile islamique, des violences faites aux jeunes filles des quartiers au mouvement « Ni putes ni soumises », le parcours est encore long ... Une chose est sûre en tout cas : les femmes, en bousculant l’ordre établi des hommes, les idées convenables et convenues, sont - comme le fait remarquer le sociologue Edgar Morin - des « agents secrets de la modernité ».

Alain Laurent-Faucon -

NOTES in FEMMES ET SOCIÉTÉ [3]


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