LES COLONIES, DIEU ET LA PATRIE [2]

Publié le par alain laurent-faucon


SYNTHÈSE : L’IDÉE COLONIALE, DIEU ET LA PATRIE

LE NOIR DANS LE REGARD DES BLANCS


NOTES :

[1] Cf. Jean Bruhat, « Colonialisme et anticolonialisme », in Encyclopædia Universalis. « Pour Juan Ginés de Sepúlveda (env. 1490-1573), la domination coloniale est un devoir. La guerre faite aux Indiens est une guerre juste en raison de leurs crimes, de leur idolâtrie et de leurs sacrifices humains. D’autre part, il est des hommes que Dieu a condamnés à une situation inférieure. C’est le cas des Indiens, peuple grossier, servile par nature et ainsi légitimement contraint à l’esclavage au profit de nations plus évoluées, comme la nation espagnole. La guerre enfin est le seul moyen d’assurer dans les Indes l’établissement de la religion chrétienne. Bartolomé de Las Casas (1474-1566) s’oppose à cette idée. « Racontant ce qu’il a vu », il dénonce « la destruction des Indiens », réclame la suppression du système de l’encomienda, c’est-à-dire de la pratique des commanderies où les indigènes étaient remis à des colons qui pouvaient les utiliser comme esclaves à condition de leur enseigner la religion chrétienne. […] En 1550, à Valladolid, une controverse met aux prises les deux théologiens devant une commission de lettrés et le Conseil des Indes ; Las Casas l’emporte.

[2] Cf. Jean Bruhat, « Colonialisme et anticolonialisme », in Encyclopædia Universalis. Francisco de Vitoria (env. 1492-1549), dominicain de Salamanque, pose plus nettement que Las Casas le problème du droit de colonisation dans son mémoire De Indiis. Il rejette plusieurs des thèses avancées pour justifier la conquête des Indes : la domination de l’empereur sur le monde, la souveraineté temporelle du pape sur l’ensemble de la terre, les droits de la découverte, l’obligation de sauver les âmes même par la violence, les péchés des barbares. Cependant, il y a pour Vitoria des titres légitimes à la colonisation. C’est d’abord le droit d’universelle circulation et d’universelle transmigration. Les Espagnols ont donc le droit de passer dans les terres des barbares sans que ceux-ci puissent le leur interdire. À l’aube des temps, tout étant commun, chacun pouvait se rendre où bon lui semblait. Le partage des biens n’abolit pas ce droit. D’autre part, les richesses naturelles étant un bien commun, personne ne peut empêcher les Espagnols de commercer avec les barbares. Qui plus est, « ce qui n’appartient à personne devient d’après le droit des gens la propriété du premier occupant. Ainsi est-il de l’or qui est dans le sol, des perles qui sont dans la mer. » Le droit de naturalisation étant également légitime, personne ne peut empêcher un Espagnol d’acquérir le droit de cité dans une ville « barbare ». Demeure enfin le devoir de propagation de la religion. « Tous ces barbares sont non seulement en état de péché, mais même hors d’état de faire leur salut: il appartient donc aux chrétiens de les redresser et de les diriger. » Une guerre « juste » ne pourra être conduite contre les barbares que si ceux-ci s’opposent à la liberté du commerce et de la prédication. Dans ce cas, « il est permis aux Espagnols de s’emparer des terres et des provinces [...] de faire en vertu du droit de guerre tout ce que l’on a le droit de faire dans une guerre juste ».

[3] « L’apparition des mots est toujours signifiante pour l’historien. Les mots colonie et colon, hérités du latin, sont utilisés dans la langue française dès le XIVe siècle. Le mot colon désigne alors le cultivateur d’une terre dont le loyer est payé en nature. Il ne s’appliquera qu’au XVIIIe siècle à la personne qui va fonder ou peupler une colonie et qu’on opposera ainsi à l’habitant de la métropole. On ne parle de colonisation qu’au XVIIe siècle, pour définir l’action de coloniser ou le résultat de cette action. Puis, greffés sur cette souche, surgissent l’adjectif colonial, le verbe coloniser et, beaucoup plus tard, le substantif colonisateur. En France, autour de 1834, on appelle colonistes les partisans du maintien de l’occupation de l’Algérie et anticolonistes les adversaires. Par contre, les mots colonialisme et colonialiste n’apparaissent qu’au début du XXe siècle. Ils prennent très vite une nuance péjorative et, par réaction, provoquent l’apparition des termes anticolonialisme et anticolonialiste. […] À partir de 1960, on forgera le mot néo-colonialisme pour caractériser l’ensemble des méthodes qui visent à maintenir une domination économique sur un pays anciennement colonisé. » - Jean Bruhat, art. « Colonialisme et anticolonialisme », in Encyclopædia Universalis.

[4] Quittant l’évêché de Nancy pour le siège d’Alger, Mgr Lavigerie déclare en guise d’adieu : « Je vous quitte pour porter, si je le puis, mon concours à la grande œuvre de civilisation chrétienne qui doit faire surgir des désordres et des ténèbres d’une antique barbarie une France nouvelle. » Citation extraite de l’étude de l’historien Raoul Girardet intitulée L’idée coloniale en France, de 1871 à 1962.

[5] Fille d’industriels lyonnais, Pauline Jaricot (1799-1862) décide de fonder l’œuvre de la Propagation de la Foi dont les membres, souvent des gens de modeste condition, soutiennent les missions catholiques grâce au versement d’un sou chaque semaine.

[6] En France, la politique coloniale est notamment préconisée par Leroy-Beaulieu dans son essai De la colonisation chez les peuples modernes, paru en 1874. « Un peuple qui colonise c’est un peuple qui jette les assises de sa grandeur dans l’avenir et de sa suprématie future », fait-il remarquer avant d’ajouter : « A quelque point de vue que l’on se place, que l’on se renferme dans la considération de la prospérité et de la puissance matérielle, de l’autorité et de l’influence politique, ou que l’on s’élève à la contemplation de la grandeur intellectuelle, voici un mot d’une incontestable vérité : le peuple qui colonise le plus est le premier peuple ; s’il ne l’est pas aujourd’hui, il le sera demain. »

[7] En France, la politique coloniale est notamment préconisée par Leroy-Beaulieu dans son essai De la colonisation chez les peuples modernes, paru en 1874. « Un peuple qui colonise c’est un peuple qui jette les assises de sa grandeur dans l’avenir et de sa suprématie future », fait-il remarquer avant d’ajouter : « A quelque point de vue que l’on se place, que l’on se renferme dans la considération de la prospérité et de la puissance matérielle, de l’autorité et de l’influence politique, ou que l’on s’élève à la contemplation de la grandeur intellectuelle, voici un mot d’une incontestable vérité : le peuple qui colonise le plus est le premier peuple ; s’il ne l’est pas aujourd’hui, il le sera demain. »

[8] Cette célèbre formule qui fera fortune chez les partisans de la colonisation est due à l’écrivain et homme politique Paul Déroulède. Représentant le courant nationaliste alors farouchement hostile à toute idée d’expansion coloniale, fortement marqué par la défaite de Sedan et le désir de Revanche, Paul Déroulède déclare que le rêve de « la plus grande France » est une façon de faire oublier les nécessités du « relèvement de la vraie France » qui passe par la récupération de l’Alsace et de la Lorraine. Parlant de ces deux provinces soumises à la loi des vainqueurs et des terres nouvelles conquises outre-mer, Paul Déroulède s’écrie : « J’ai perdu deux sœurs et vous m’offrez vingt domestiques. »

[9] Déjà, Renan, dans La Réforme intellectuelle et morale, notait : « La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure qui s’y établit pour le gouverner n’a rien de choquant […] Autant les conquêtes entre races égales doivent être blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité » - in Œuvres complètes, Paris, Calmann-Lévy, 1947, tome 1er.

[10] Figure majeure de la IIIe République, surnommé d’abord « le Tigre » puis « le Père la Victoire », Georges Clemenceau (1841-1929) sera président du Conseil de 1906 à 1909 et de 1917 à 1920, et jouera un rôle déterminant lors de la Première Guerre mondiale.

[11] « Races supérieures, races supérieures, c’est bientôt dit, s’écrie Clemenceau. Pour ma part j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou race inférieure. »

[12] Journaliste, écrivain et homme politique issu d’une vieille famille noble, Henri Rochefort, de son vrai nom Victor Henri, marquis de Rochefort-Luçay, commence par être renvoyé du Figaro en raison de ses articles hostiles à l’Empire. Il lance alors un pamphlet périodique, la Lanterne, dont le troisième numéro est saisi, puis la Marseillaise. Après les événements de la Commune il est condamné à la déportation en Nouvelle-Calédonie pour délit de presse. Il s’évade en 1874 et rentre en France à la faveur de l’amnistie de 1880. Il fonde l’Intransigeant, journal radical. Elu député à partir de 1885, il soutient le général Boulanger, les thèses nationalistes et le parti des antidreyfusards.

[13] Les rapports du R.P. Dussercle sont : Archipel de Chagos, en mission, 10 novembre 1933-11 janvier 1934 ; Archipel de Chagos, en mission, Diégo, Six Iles, Péros, septembre-novembre 1934 ; L’Ile d’Aigle, naufrage de la barque Diégo, 20 juin 1935 ; Dans les Ziles Là-Haut, paru en 1936 ; Agaléga, petite île, paru en 1949.

[14] Dans son ouvrage, le R.P. Gorju rappelle les faits suivants : « Le 10 mars 1893, la Côte d’Ivoire était constituée en une colonie indépendante dont le gouvernement était confié au capitaine Binger, le célèbre explorateur qui, trois ans auparavant, s’était imposé à l’admiration universelle par son splendide voyage du Sénégal à Grand-Bassam, à travers les régions encore inconnues, pour la plupart, de la boucle du Niger. Un des premiers soins de M. Binger fut de s’assurer la coopération des missionnaires dont il estimait le concours indispensable à l’œuvre civilisatrice que la France avait entreprise en ces contrées nouvelles. Les démarches qu’il s’empressa de faire auprès des diverses Sociétés de missionnaires lui ayant apporté la certitude que ces territoires étaient compris dans la sphère d’action des Missions Africaines de Lyon, dès le 11 janvier 1895 il adressait, de Grand-Bassam, au T.R.P. Planque, Supérieur général de cette Société, une lettre pressante dans laquelle il l’assurait que la colonie serait toute disposée à favoriser dans la mesure du possible un établissement (des missionnaires). Le budget local, ajoutait M. Binger, prévoit certaines sommes destinées à l’instruction publique et qui pourraient très facilement être versés aux Missions. Le vénérable Supérieur des Missions africaines n’eut garde d’opposer un refus à ces offres si bienveillantes. Les pourparlers nécessaires furent entamés et poursuivis activement. » C’est ainsi que commença l’œuvre apostolique des Pères des Missions Africaines de Lyon et des Sœurs de Notre-Dame des Apôtres, et dont le R.P. Gorju va retracer l’histoire.

[15] La méconnaissance de l’arrière pays, surtout la zone forestière, oblige les Français à lancer des missions d’exploration dès le milieu du XIXe siècle. Les explorateurs sont souvent des officiers de marine comme Bouët-Willaumez et Fleuriot De Langle ou d’infanterie comme Binger.

[16] Toutefois « l’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation » rappelle avec vigueur le Palais-Bourbon au général Sarrail, socialiste et franc-maçon, nommé haut-commissaire au Liban par le Cartel des gauches quand il ose déclarer aux chrétiens maronites venus lui souhaiter la bienvenue : « Sachez que ma mission ne consiste pas à m’occuper d’affaires religieuses ». Et cette ligne de conduite, quand il s’agit des intérêts de la France à l’étranger, dans les territoires d’outre-mer et les colonies, sera toujours respectée. Comme le fait remarquer l’historien Raoul Girardet : « Il est à cet égard assez significatif que les activités missionnaires n’aient été que très faiblement touchées, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, par les conséquences du conflit qui opposa l’Eglise et l’Etat républicain. Dans les colonies mêmes, des incidents locaux mirent parfois aux prises certains religieux et certains représentants du pouvoir administratif. Les mesures anti-congréganistes semblent avoir, à un certain moment, gêné le recrutement missionnaire. Les gouvernements les plus laïques, voire les plus anticléricaux, paraissent toutefois avoir très délibérément évité d’étendre aux territoires d’outre-mer toute la rigueur de leurs principes. »

[17] Faire de sa vie une étincelle, transcender le quotidien en partant conquérir le monde pour Dieu ou la Patrie ou les deux ou simplement pour le grand frisson, voilà les thèmes que reprennent les innombrables romans destinés à la jeunesse ou aux adultes. Cette attirance pour l’outre-mer et les contrées lointaines, le merveilleux et l’extraordinaire, l’exotisme et le dépaysement est aussi entretenu par la presse illustrée aux titres significatifs : l’Illustration, Le Monde illustré, Le Tour du Monde.

[18] Cette expression imagée, employée par les Noirs des îles, désigne les unions libres ou illégitimes.

[19] Paysans et chasseurs, les Sénoufo se sont installés dans les savanes du Nord et du Centre de l’actuelle Côte d’Ivoire bien avant le XVIe siècle. Tardivement islamisés (milieu du XIXe siècle), la plupart des groupes sénoufo étaient jadis animistes. Jusqu’au XVIIIe siècle, le village était leur principale unité d’organisation politique. L’existence s’organisait autour des rites agraires et des cérémonies d’initiation dans le bois sacré de chaque village.

[20] Dans la presse comme dans la littérature « d’aventure et de voyage », le Noir, qu’il vive en Afrique ou dans les îles, est couramment représenté sous l’image d’un « grand enfant » paresseux, crédule et capricieux, mais capable de dévouement et de fidélité. A cette première représentation mentale du Noir s’en ajoute une autre, celle d’un être encore enfoncé dans l’animalité, ignorant les lois les plus élémentaires de la morale humaine. « Le nègre sauvage et barbare, écrit le romancier Armand Dubarry dans un récit de Voyage au Dahomey publié en 1879, est capable de toutes les turpitudes et, malheureusement, Dieu sait pourquoi, il semble être condamné dans son pays d’origine à la sauvagerie, à la barbarie à perpétuité. »

[21] Le ministre de l’instruction publique Victor Duruy publie les circulaires d’octobre et novembre 1867 qui organisent un enseignement secondaire pour les jeunes filles. Si le projet reste modeste - utiliser les maîtres du secondaire et les locaux publics pour dispenser des cours aux jeunes filles -, il provoque néanmoins la colère de l’épiscopat et des milieux catholiques. Jusqu’alors, en effet, « l’éducation des demoiselles » était la chasse gardée du clergé.

[22] « La civilisation d’Occident est aujourd’hui attaquée avec toutes les ressources, avec toutes les puissances, avec tous les masques, avec toutes les ruses qui sont de l’ordre de l’esprit », constate l’écrivain Henri Massis dont la retentissante Défense de l’Occident, publiée en 1927, s’efforce de jeter les bases de la contre-offensive. « Nous sommes menacés de périr par où nous avons cru vivre, écrit encore Henri Massis… C’est la civilisation, l’idée même de civilisation dont l’Europe se proclamait détentrice, qui se trouve le plus profondément atteinte ».

[23] Comme le rappelle Raoul Girardet, « c’est en 1912 qu’un administrateur colonial du nom de Maurice Delafosse publie, sous le titre de Haut-Sénégal-Niger, les résultats d’une vaste enquête sur le droit coutumier en pays soudanais, première œuvre maîtresse de ce qui va devenir l’école africaniste française. » Toutefois, c’est après la Première Guerre mondiale que Maurice Delafosse publie ses principaux ouvrages : Les civilisations négro-africaines, Les Noirs de l’Afrique, L’âme nègre.

[24] L’Anthologie nègre se présente comme un recueil de contes africains, de récits moraux ou mythologiques, de fables, de charades et de chansons.

[25] On mesure l’importance de ce concile – lieu d’une confrontation violente à propos de l’œcuménisme - quand on sait qu’il faudra attendre 1965 pour que soit enfin condamné le racisme.

 
ALF


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