TRAITE DES NOIRS ET ESCLAVAGE [1]

Publié le par alain laurent-faucon


SYNTHÈSE : LA TRAITE DES NOIRS ET L’ESCLAVAGE


De la servitude nécessaire et admise

Pour arrêter le dépeuplement d’Hispaniola (l’actuelle Haïti) – les indigènes, décimés par les mauvais traitements, les maladies et la faim, ne sont plus que quelques milliers en 1510 alors qu’ils étaient peut-être un million en 1492 -, Bartolomé de Las Casas propose qu’on fasse appel à une main-d’œuvre nouvelle, celle des esclaves importés d’Afrique. S’il ne perçoit pas, dans un premier temps, l’iniquité d’une telle solution, celui qui fut le plus ardent défenseur des Indiens du Nouveau Monde n’est pas toutefois à l’origine de la traite négrière, une pratique déjà ancienne et acceptée par les chrétiens de l’époque. Ce n’est que plus tard que Las Casas regrettera d’avoir pu faire une telle proposition. Mais l'esclavage, que les Écritures Saintes ne condamnaient pas, était chose admise. Par exemple, lors de sa querelle avec le pasteur protestant Jurieu, Bossuet, évêque de Meaux, écrira : « De condamner cet état [de servitude], ce serait entrer dans les sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés, c’est-à-dire dans les sentiments de ceux qui trouvent toute guerre injuste : ce serait non seulement condamner le droit des gens, où la servitude est admise, comme il paraît par toutes les lois, mais ce serait condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état et n’oblige point les maîtres à les affranchir. »


Les réflexions de Paul sur l’esclavage

Dans son Épître aux Ephésiens (6, 5-8), Paul déclare : « Esclaves, obéissez à vos maîtres d’ici-bas avec crainte et tremblement, en simplicité de cœur, comme au Christ, non d’une obéissance tout extérieure qui cherche à plaire aux hommes, mais comme des esclaves du Christ, qui font avec âme la volonté de Dieu. Que votre service empressé s’adresse au Seigneur et non aux hommes, dans l’assurance que chacun sera payé par le Seigneur selon ce qu’il aura fait de bien, qu’il soit esclave ou qu’il soit libre. »

Dans sa Première épître à Timothée (6, 1-2), Paul, parlant des esclaves, dit : « Tous ceux qui sont sous le joug de l’esclavage doivent considérer leurs maîtres comme dignes d’un entier respect, afin que le nom de Dieu et la doctrine ne soient pas blasphémés. Quant à ceux qui ont pour maîtres des croyants, qu’ils n’aillent pas les mépriser sous prétexte que ce sont des frères ; qu’au contraire ils les servent d’autant mieux que ce sont des croyants et des amis de Dieu qui bénéficient de leurs services.

Dans son Épître à Tite (2, 9-10), Paul rappelle à Tite les devoirs particuliers qu’il faut enseigner à certains fidèles comme, par exemple, les vieillards, les femmes âgées, et les esclaves : « Que les esclaves soient soumis en tout à leurs maîtres, cherchant à leur donner satisfaction, évitant de les contredire, ne commettant aucune indélicatesse, se montrant au contraire d’une parfaite fidélité : ainsi feront-ils honneur en tout à la doctrine de Dieu notre Sauveur. »

Traite négrière et commerce triangulaire


Récemment installées en Amérique, les puissances maritimes européennes mettent en place la traite négrière au cours des XVIe et XVIIe
siècles et la portent à son apogée au siècle suivant. Cette traite concerne d’abord les colonies du Nouveau Monde puis l’archipel des Mascareignes dans l'océan Indien – c’est-à-dire : les îles de France et de Bourbon (l’île Maurice et la Réunion).

Pour des questions de rentabilité, la traite devient un véritable commerce triangulaire : 1/ échanger sur la côte africaine, avec les chefs locaux, des produits bruts et manufacturés européens contre des captifs ; 2/ transporter les captifs par-delà les océans pour les amener dans les colonies ; 3/ vendre ou échanger les captifs contre des denrées tropicales destinées à l’Europe.

La traite négrière - c’est-à-dire la déportation dans les colonies de captifs africains vendus par d’autres tribus africaines – s’avère possible parce que la traite et l’esclavage existaient en Afrique avant l’arrivée des navires portugais puis européens. Toutefois, si cette dimension africaine de la traite est admise par tous les historiens, il n'en demeure pas moins vrai que les Africains ont généralisé un tel trafic parce qu’ils trouvaient des acheteurs. En fait, c'est avec la conquête arabe dans les premiers temps de l’islam que la traite a commencé dans le continent africain. Les populations soumises sont en effet obligées de fournir à leurs vainqueurs une main-d'œuvre servile. Se mettent alors en place deux circuits : une traite transsaharienne à destination du nord de l'Afrique et du Moyen-Orient ; une traite orientale à destination de la mer Rouge. A cette traite sous contrôle arabo-musulman s'en ajoute une autre au sud du Sahara, purement interne à l’Afrique celle-là, et qui est alimentée par les razzias et les guerres entre les ethnies et les potentats locaux.

Les transactions d’un négrier, le nègre pièce d’Inde

Après avoir quitté la France le 22 juillet 1702, accompagné d’une frégate de 44 canons, le navire « L’Aigle » arrive au large de l’Angola portugaise. Si l’on en juge par le Journal d’un voyage sur les Costes d’Afrique et aux Indes d’Espagne, fait à bord du navire L’Aigle et publié sous son nom d’auteur à Rouen en 1723, les négociations s’engagent comme suit avec le roi du pays. « La harangue a été courte : ils [les représentants de la Compagnie de commerce] l’ont simplement assuré de l’amitié du Roi leur maître […] Ensuite ils lui ont présenté de la part du Roi un manteau d’écarlate, une robe de chambre, un chapeau garni d’un plumet blanc. Ce nègre, ébloui par tant de belles choses, […] les a reçus parfaitement bien, mais encore mieux leur présent. Il leur a promis de favoriser leur commerce […] Ils ont convenu des coutumes et des droits qu’on lui paierait […] »

Une fois l’autorisation du potentat local obtenue, les négociations s’engagent avec les intermédiaires indigènes qui se chargent de mettre en rapport les marins européens avec les marchands d’esclaves. Les transactions se font en « pièces du pays » - c’est-à-dire en esclaves -, dont l’auteur du Journal fournit un tarif détaillé. Par exemple : « […] Bassins de cuivre : 10 pour une pièce [entendons : 10 bassins de cuivre équivalent à une pièce du pays et peuvent être échangés contre celle-ci]. Corail : 2 onces pour une pièce. Couteaux : 24 pour une pièce. Fusil : 1 pour une pièce. Miroirs grands : 6 pour une pièce. Sabres : 2 pour une pièce […] »

Grâce aux intermédiaires, les esclaves sont enfin achetés aux marchands noirs qui les ont conduit jusqu’à la côte. L’esclave le plus chèrement payé est « le nègre, pièce d’Inde », représentant un individu mâle de quinze à trente-cinq ans, sans défauts et de bonne constitution. Sa cargaison rassemblée, le navire « l’Aigle » met la voile vers l’Amérique du Sud… (extraits du Journal reproduits dans les Cahiers d’Histoire et de Bibliographie sur « l’Amérique du Sud au XVIIIe siècle », 1942, n°3).


Le Code noir de Colbert

En mars 1685, Colbert accompagne les mesures prises en faveur de la traite en octroyant la première protection légale des esclaves en soixante articles connue sous le nom de Code Noir. Cette ordonnance concerne le régime, la police et le commerce des esclaves dans les îles françaises de l'Amérique - puis de l'océan Indien en 1723. Il s'agit, en théorie, de définir les droits et les devoirs des esclaves et des maîtres les uns envers les autres. En pratique, et quand ils sont respectés, les droits de l'esclave se limitent à l'accès aux sacrements religieux – notamment à ceux du mariage qui donnent ainsi une existence légale à la famille de l’esclave –, aux soins médicaux, à l’obtention d'une ration alimentaire hebdomadaire et à la distribution de deux habits par an. Les droits du maître, quant à eux, placent l'esclave sous sa complète dépendance : il est d’ailleurs sa propriété, son bien « meuble », et il peut le léguer, le vendre, le punir. Par exemple, à la première évasion, et si celle-ci dure plus d’un mois, l’esclave a les oreilles coupées et est marqué de la fleur de lys ; à la deuxième, il a le jarret coupé ; à la troisième, il est mis à mort.

Des voix s'élèvent contre l'esclavage

Il y a eu quelques voix isolées au XVIIe siècle qui dénoncèrent l’esclavage, comme celles de ces deux prêtres de l’ordre des Capucins - l'un Français, Épiphane de Moirans ; l'autre Espagnol, Francisco José de Jaca - qui furent jugés par un tribunal ecclésiastique espagnol en 1681 et incarcérés. Mais à cette époque, la position de l'Église est celle qu’exprime Bossuet et que nous avons déjà évoquée.

C'est au siècle des Lumières qu'on va se demander s'il est juste ou non de posséder des colonies ; s'il est admissible de pratiquer la traite et l'esclavage pour des motifs économiques. Ces remises en cause restent toutefois peu engagées. Montesquieu (1689-1755) comme Voltaire (1694-1778) préfèrent d’ailleurs l'ironie à une dénonciation virulente. Ils occultent une partie de la réalité – s’ils parlent très rapidement de l’esclavage des Noirs, ils ne disent rien sur la traite négrière et « oublient » de parler du Code Noir - et leur ironie ou leur réalisme ressemble plutôt à une pirouette intellectuelle, une façon d’éluder l’essentiel. Cette ironie devient ainsi un procédé rhétorique qui, paradoxalement, évoque la violence de la réalité tout en occultant cette réalité dont la violence est telle qu’elle obligerait les auteurs à s’engager dans une condamnation sans appel.

C’est dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, avec plusieurs articles qui paraissent dans l'Encyclopédie, que la critique devient plus radicale. Dans l'article « Population », Damilaville expose les méfaits de la colonisation, tandis que le chevalier de Jaucourt à l'article « Traite des Nègres » affirme que celle-ci « est un négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles, et tous les droits de la nature humaine ». Par ailleurs, dans son Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, l'abbé Raynal écrit que la traite est « le plus atroce de tous les commerces » et qu'il est regrettable que « la plupart des nations s'en soient souillées ». Quant à la Société des Amis des Noirs créée en 1788 autour de Condorcet, Buffon, Clavière, Mirabeau et Brissot, si elle se prononce pour la suppression de la traite, reste toutefois favorable au maintien provisoire de l'esclavage car un doute subsiste sur la capacité des Noirs à supporter une liberté qui serait immédiate et entière.

Cette opinion sera aussi partagée au siècle suivant par des philanthropes tels Victor Schœlcher, celui-là même qui fera signer par le gouvernement provisoire de la IIe République le décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, le 27 avril 1848. Au cours d’un voyage d’affaires (1828), qui lui permet de se rendre au Mexique, en Floride, en Louisiane et à Cuba, Victor Schœlcher découvre la condition des esclaves – « aux champs et à la ville, on les traite comme de véritables animaux domestiques ; on leur refuse le titre d’hommes ». Il décide de prendre la tête du combat abolitionniste et rédige plusieurs articles qui paraissent dans la Revue de Paris entre 1828 et 1830. Dans un texte de 1830 et intitulé « Une variété de l’espèce d’animaux dénommés hommes », il se demande : « Que faire des nègres affranchis ? Pour quiconque les a vus de près, cette question est impossible à résoudre. Les nègres sortis des mains de leurs maîtres avec l’ignorance et tous les vices de l’esclavage, ne seraient bons à rien, ni pour la société, ni pour eux-mêmes. » Et il poursuit en ces termes : « Je ne vois pas plus que personne la nécessité d’infecter la société active (déjà assez mauvaise) de plusieurs millions de brutes décorés du titre de citoyens qui ne seraient en définitive qu’une vaste pépinière de mendiants et de prolétaires. » Avant de conclure : « […] laissons faire le grand maître, laissons faire le temps. La mort et les affranchissements successifs feront disparaître peu à peu les restes de l’esclavage ; mais la seule chose dont on doive s’occuper aujourd’hui, c’est d’en tarir la source, en mettant fin à la traite. »


Vers l’abolition de la traite et de l’esclavage

Dans les premiers temps de la Révolution le grand débat sur le problème de l'esclavage et de la traite n'a pas lieu et les armateurs négriers ne sont pas inquiétés jusqu'en 1793. A l'Assemblée les députés qui défendent les intérêts coloniaux sont plus représentés et mieux organisés que ceux qui demandent l’abolition de l’esclavage et la fin de la traite. La guerre avec l'Angleterre et la révolte des esclaves noirs à Saint-Domingue - qui condamnent les négriers à l'inactivité forcée - pèsent autant sur la décision d'abolir l'esclavage que les préoccupations philosophiques. C'est tardivement - la Révolution est entrée dans sa sixième année - que la Convention nationale abolit le 16 pluviôse an II (4 février 1794) l'esclavage des Nègres dans toutes les colonies et accorde la citoyenneté française à tous les hommes sans distinction de couleur de peau. Mais le décret, qui ne dit mot de la traite, n’est pas vraiment appliqué : on n'en tient pas compte à Bourbon ni à l'Ile de France et la guerre maritime avec l'Angleterre coupe la métropole de ses possessions en Guyane et aux Antilles. Dès le Consulat, le lobby colonial et esclavagiste représenté par une délégation de députés de Nantes, Bordeaux et Marseille parvient à obtenir, d’un Bonaparte assez peu concerné par la question, l'annulation des acquis de la Révolution. La loi du 30 floréal an X (20 mai 1802) rétablit la traite et l'esclavage conformément aux dispositions antérieures à 1789. La suite des événements est assez chaotique et il faudra attendre bien des années avant que ne prennent fin et la traite et l’esclavage dans les colonies françaises. Il faudra surtout la pression anglaise – la Grande Bretagne interdit la pratique de la traite en 1807 - sur les gouvernements successifs de la France. Si Louis XVIII s'engage dès le 30 juillet 1815 à interdire la traite, il faudra une ordonnance et trois lois promulguées entre 1817 et 1831 pour que soit enfin mis un terme à l'activité négrière française. Une telle interdiction ne peut être véritablement respectée tant que l'esclavage persiste. L'Angleterre montre la voie en décrétant l’abolition de l’esclavage en 1833. Quinze ans plus tard, c’est au tour de la France grâce à l’intervention de Victor Schœlcher, sous-secrétaire d'État aux Colonies de la Seconde République, qui obtient le 27 avril 1848 la signature du décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises.

Alain Laurent-Faucon

DOCUMENTS : cf. Traite des Noirs et esclavage [2]

 

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