PROGRÈS, SCIENCE ET RAISON [1]

Publié le par alain laurent-faucon



SYNTHÈSE : PROGRÈS, SCIENCE ET RAISON

LES MARQUEURS DU MONDE « MODERNE »


Naissance d’une nouvelle idée-force : le « Progrès » !

C’est le philosophe anglais Francis Bacon qui, au début du XVIIe siècle, dans son ouvrage Du progrès et de la promotion des savoirs, ouvre la voie à la conception moderne du progrès imaginé comme un accroissement sans fin du savoir, une augmentation du pouvoir de l’homme sur la nature et une marche vers le bonheur. Dans un autre de ses livres, un récit utopique, La Nouvelle Atlantide, Bacon imagine la cité idéale, gouvernée par des sages tournés vers les sciences et les techniques : « Notre Fondation a pour fin de connaître les causes et le mouvement secret des choses ; et de reculer les bornes de l’Empire Humain en vue de réaliser toutes les choses possibles. »

C’est vers le milieu du XVIIe siècle, en 1637 pour être plus précis, que René Descartes, dans son Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, note : « […] au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, […] nous les pourrions employer […] à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »

C’est à la fin du XVIIe siècle que surgit la fameuse « querelle des Anciens et des Modernes » (1687-1697) provoquée [1] par Charles Perrault et développée dans les quatre volumes de son essai sur le Parallèle des Anciens et des Modernes. Une querelle qui, d’après Ferdinand Brunetière dans L’Evolution des genres dans la littérature française (1890), va bien au-delà du contexte esthétique et littéraire : « au point de vue philosophique, écrit-il en effet, ce n’est […] rien de moins que la question même du progrès qui s’est trouvée d’abord engagée dans la dispute ».

C’est en 1780 que triomphent en France cette foi dans le Progrès, somme de tous les progrès, et cette confiance dans l’avenir, rappelle Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution (1856) : « Personne ne prétend plus, en 1780, que la France est en décadence ; on dirait, au contraire, qu’il n’y a en ce moment plus de bornes à ses progrès. C’est alors que la doctrine de la perfectibilité continue et indéfinie de l’homme prend naissance. Vingt ans avant, on n’espérait rien de l’avenir ; maintenant on n’en redoute rien. »

C’est en 1848, dans L’Avenir de la science, que Renan dit qu’il « n’y a qu’un moyen de comprendre et de justifier l’esprit moderne : c’est de l’envisager comme un degré nécessaire vers le parfait : c’est-à-dire vers l’avenir ».

C’est en 1853, dans Philosophie du Progrès, que Pierre-Joseph Proudhon écrit : « La notion de Progrès, portée par toutes les sphères de la conscience et de l’entendement, devenue la base de la raison pratique et de la raison spéculative, doit renouveler le système entier des connaissances humaines, purger l’esprit de ses derniers préjugés, remplacer dans les relations sociales les constitutions et les catéchismes, apprendre à l’homme tout ce qu’il peut légitimement croire, faire, espérer et craindre : la valeur de ses idées, la définition de ses droits, la règle de ses actions, le but de son existence. »


Le progrès « gagne un point après l’autre, et court contagieux »

Dans le Paris du Second Empire en pleine métamorphose [2] les écrivains se passionnent désormais pour des réalités nouvelles – la Machine, le Progrès - qui scintillent comme des promesses. « L’Avenir est à la Science, l’heure est à la conquête de la matière, du pouvoir de l’homme sur la matière », notent les auteurs du Précis de littérature française du XIXe siècle, un ouvrage collectif réalisé sous la direction de Madeleine Ambrière.

Au livre VII des Châtiments, dans le poème Force des Choses, écrit à Jersey en mai 1853, Victor Hugo fait non seulement l’éloge du câble transatlantique – « Paris, Londres, New York, les continents énormes / Ont pour lien un fil qui tremble au fond des mers » - mais fait aussi l’éloge de l’électricité – « Une force inconnue, empruntée aux éclairs, / Mêle au courant des flots le courant des idées » -, sans oublier l’aérostat et la locomotive – « Le feu souffle aux naseaux de la bête d’airain » -, avant d’évoquer le progrès lui-même qui, en « reliant entr’elles ses conquêtes, / Gagne un point après l’autre, et court contagieux ».

« […] j’en suis fâché pour les rêveurs, le siècle est aux planètes et aux machines », fait remarquer, en 1855, un ami de Gustave Flaubert, l’écrivain saint-simonien [3] Maxime Du Camp, dans sa préface aux Chants modernes, un recueil de poèmes dont certains s’intitulent : La Vapeur, La Bobine, La Locomotive.

Ce qui caractérise notre temps – constate Zola, le 2 juin 1860, dans une lettre adressée à son ami Jean-Baptistin Baille – « c’est cette fougue, cette activité dévorante ; activité dans les sciences, activité dans le commerce, dans les arts, partout : les chemins de fer, l’électricité appliquée à la télégraphie, la vapeur faisant mouvoir les navires, l’aérostat s’élevant dans les airs. […] Le monde se précipite donc dans un sentier de l’avenir, courant et pressé de voir ce qui l’attend au bout de sa course. »

Dans son étude sur Le Romancier et la Machine, L’image de la machine dans le roman français (1850-1900), Jacques Noiray écrit que la machine est « l’objet qui apparaît aux hommes de la seconde moitié du siècle comme le plus représentatif de leur temps et qui va trouver dans le roman, après 1850, son expression littéraire définitive. » Dès lors, le mythe de la machine et une certaine technolâtrie vont se substituer à la méfiance – si ce n’est la double condamnation, esthétique et morale - des écrivains de l’époque romantique [4] vis-à-vis de l’objet technique.


Du refus romantique au « paganisme des imbéciles »

« C’est la laideur d’une machine hostile à l’ordre naturel - rappelle Jacques Noiray dans son ouvrage déjà cité -, c’est la stupidité d’un siècle de fer, voué au culte de l’Utile et du Progrès, dont la machine est devenue le symbole détesté, que condamnent sans appel Musset, Vigny, Delacroix, pour ne citer que les plus célèbres, avant Baudelaire ou Leconte de Lisle. »

Dans un article publié par La Presse le 31 janvier 1844, Gautier proclame « l’aversion instinctive des poètes et des artistes pour les merveilles de la civilisation », et déclare avec force que « les engins, les machines et tous les produits des combinaisons mathématiques sont empreints de laideur ».

Quant à l’historien Jules Michelet, s’il reconnaît, dans Le Peuple (1846), que la machine peut être « un très puissant agent de progrès démocratique » en mettant à la portée des plus pauvres une foule d’objets d’utilité, il s’inquiète toutefois de voir, « en face de la machine, l’homme tombé si bas ». En effet, explique-t-il, le développement du machinisme transforme la machine en « véritable ouvrier » et l’ouvrier en machine – d’où la métaphore d’« ouvrier-machine » qui revient en permanence sous sa plume.

Dans sa préface à Poèmes et Poésies, publiée en 1855 et qui se présente comme une réponse à la préface de Maxime Du Camp (Chants modernes), Leconte de Lisle écrit : « […] Je suis trop vieux de trois mille ans au moins, et je vis, bon gré mal gré, au XIXe siècle de l’ère chrétienne. J’ai beau tourner les yeux vers le passé, je ne l’aperçois qu’à travers la fumée de la houille […] les poètes deviennent d’heure en heure plus inutiles aux sociétés modernes […] Et c’est parce que je suis invinciblement convaincu que telle sera bientôt, sans exception possible, la destinée inévitable de tous ceux qui refuseront d’annihiler leur nature au profit de je ne sais quelle alliance monstrueuse de la poésie et de l’industrie, c’est par suite de la répulsion naturelle que nous éprouvons pour ce qui nous tue que je hais mon temps. Haine inoffensive malheureusement, et qui n’attriste que moi. »

Parlant de l’Exposition universelle de 1855, Baudelaire dénonce dans l’idée de progrès « une erreur fort à la mode », dont il faut se garder « comme de l’enfer », une « idée grotesque qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne ». La foi en la science c’est le « paganisme des imbéciles ». En 1857, dans Notes nouvelles sur Edgar Poe, il condamne le progrès, « cette grande hérésie de la décrépitude », et déclare que « l’homme civilisé invente la philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa déchéance ».I


Implantation définitive d'une véritable industrie moderne

Ce n’est qu’après 1850 que l’on assiste, dans notre pays, au développement de la civilisation industrielle dont le roman, « miroir du monde », va se faire l’écho.

Dans l’industrie cotonnière, l’on dénombre 5000 métiers mécaniques en 1834, 31.000 en 1846, 85.000 en 1875. En 1816, il y a 150 à 200 machines à vapeur, 5 à 6.000 en 1850. La production de charbon passe, quant à elle, de l’indice 100 en 1816 aux indices 319 en 1840, 882 en 1860, 2.144 en 1880. En ce qui concerne le réseau ferré, les chiffres sont encore plus spectaculaires : 400 km en 1840, 1.931 km en 1848, 4.100 km en 1860, 17.400 en 1870 et 23.600 km en 1880 (cf. Histoire économique et sociale de la France, sous la direction de F. Braudel et E. Labrousse, t. III, PUF, 1976).

Bien sûr, comme l’écrit Jacques Noiray, « beaucoup de ces chiffres peuvent paraître modestes, si l’on compare la production industrielle française à celle d’autres pays européens, la Grande-Bretagne en particulier. Ils n’en soulignent pas moins avec éloquence le développement quantitatif, et la véritable mutation qualitative qui s’opèrent autour du demi-siècle dans la grande industrie française. » 


Le Romancier et la Machine symbole du Progrès

La machine fait son entrée dans la littérature, devenant à la fois objet et sujet de roman. Elle devient également une image à la mode qui va s’appliquer à des « objets aussi divers que les Halles, l’alambic, le grand magasin, la banque [5] et la ville de Paris », sans oublier toutes les métaphores relatives au corps humain ou à des systèmes plus abstraits : le gouvernement de la France, l’Eglise, l’armée, etc.

Dans Le Figaro du 15 mai 1867, Zola compare la capitale à une machine : « Paris me fait […] l’effet d’une énorme et puissante machine, fonctionnant à toute vapeur avec une furie diabolique. [...] Tout le mécanisme est secoué par un labeur de géant. […] Les membres trapus de la machine se tordent, s’allongent, se raccourcissent, vont et viennent ; et, par instants, dans le grondement sourd de toutes ces pièces qui se heurtent et s’écrasent, la vapeur en s’échappant jette un cri aigu, d’une sécheresse déchirante. »

Tout est machine ou le sera. Et ce d’autant plus que la machine devient un personnage romanesque, surtout la locomotive qui apparaît aux hommes du XIXe siècle comme le signe le plus évident de la révolution industrielle. « Prototype de l’objet technique, elle est la Machine par excellence, symbole unique d’un Progrès détesté ou exalté, explique Jacques Noiray. En second lieu, la locomotive possède, entre toutes les machines à vapeur, le privilège du mouvement. »

Dans son roman Les Sœurs Vatard, Huysmans évoque le décor de la gare de l’Ouest, le spectacle des machines en manœuvre, tandis que l’on entend parfois le cri mélancolique de l’une d’entre elles qui semble « sangloter dans l’ombre », ou la voix « profonde et basse » de celles qui sont en partance. Evoquant, dans A Rebours, deux types de machines en service sur les lignes du Chemin de fer du Nord, Huysmans en parle comme si elles étaient des femmes : « L’une, la Crampton, une adorable blonde, à la voix aiguë, à la grande taille frêle, emprisonnée dans un étincelant corset de cuivre, au souple et nerveux allongement de chatte, une blonde pimpante et dorée […] L’autre, l’Engerth, une monumentale et sombre brune aux cris sourds et rauques, aux reins trapus, étranglés dans une cuirasse en fonte, une monstrueuse bête, à la crinière échevelée de fumée noire, aux six roues basses et accouplées […] »

Dans La Bête humaine, Zola ira encore plus loin dans la personnification de la machine en érotisant les rapports entre Jacques, le mécanicien, et sa locomotive appelée la Lison, « maîtresse apaisante » qu’il aime « en mâle reconnaissant » - « Et, c’était vrai, il l’aimait d’amour, sa machine, depuis quatre ans qu’il la conduisait. Il en avait mené d’autres, des dociles et des rétives, des courageuses et des fainéantes ; il n’ignorait point que chacune avait son caractère, que beaucoup ne valaient pas grand-chose, comme on dit des femmes de chair et d’os ; de sorte que, s’il l’aimait celle-là, c’était en vérité qu’elle avait des qualités rares de brave femme. »

Ainsi, la locomotive est à la fois un instrument de progrès et le vecteur des passions humaines - ce qui explique ses pouvoirs meurtriers. Cette alliance de la machine avec les forces de mort, constate Jacques Noiray, est l’un des thèmes récurrents de tous les romans de l’époque. 


La France positiviste : 1850 - 1900

S’il est possible d’affirmer que c’est durant la seconde moitié du XIXe siècle que la France connaît sa première révolution industrielle, il faut également noter que c’est au cours de cette période que la science triomphe et que Renan s’en fait le héraut dans L’Avenir de la science. « Le dogme qu’il faut maintenir à tout prix, c’est que la raison a pour mission de réformer la société d’après ses principes […] Ce n’est donc pas une exagération de dire que la science renferme l’avenir de l’humanité ; qu’elle seule peut lui dire le mot de sa destinée et lui enseigner la manière d’atteindre sa fin. Jusqu’ici ce n’est pas la raison qui a mené le monde : c’est le caprice, c’est la passion. »

Ecrit en 1848 mais publié qu’à la fin de sa vie, en 1890, L’Avenir de la science est un cri de confiance dans la raison, sûre de ses moyens et fière des résultats obtenus, ainsi que dans la science [6] et le savoir, cette religion [7] qui va donner aux hommes toutes les explications que leur nature exige. En ce qui concerne le Pouvoir, l’idéal « serait un gouvernement scientifique où des hommes compétents […] traiteraient les questions gouvernementales comme des questions scientifiques, et en chercheraient rationnellement la solution […] Je ne sais si un jour, sous une forme ou sous une autre […] le gouvernement ne deviendra pas le partage […] d’une sorte d’académie des sciences morales et politiques. » Car la politique est une science comme une autre. « Organiser scientifiquement l’humanité, tel est le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention. »

En ce qui concerne la méthode scientifique, dont l’axiome de base réside dans le dialogue de l’hypothèse et de l’expérimentation, elle est exposée par Claude Bernard, en 1862, dans l’Introduction à la médecine expérimentale. Dès lors, notent G. Duby et R. Mandrou dans leur Histoire de la civilisation française, tome 2, les spéculations d’Auguste Comte [8] sur les trois états de l’humanité qui possède en elle-même un principe de civilisation progressive inhérent à la nature humaine – état théologique, état métaphysique, état positif [9] - paraissent se réaliser pleinement : « elle entre dans l’âge positif, scientifique, où toute métaphysique perd sa raison d’être, parce qu’elle perd sa réalité ». La loi des trois états révèle l’orientation générale de l’humanité vers la positivité. « Les sociétés seront gouvernées scientifiquement dans la mesure où le pouvoir spirituel […] aura su assembler, coordonner, rendre pratiquement utilisables les connaissances amassées par la physique sociale, ou sociologie (mot créé par A. Comte), par la morale, science suprême, par l’histoire » (Maxime Leroy, in Histoire des idées sociales en France, tome 3).

Parvenues au troisième état, les sociétés modernes ont donc besoin d’un gouvernement scientifique, à base morale. « Notre régime public consiste tout entier à réaliser dignement cette double maxime : dévouement des forts aux faibles ; vénération des faibles pour les forts. » Le positivisme, poursuit Auguste Comte, « ne reconnaît à personne d’autre droit que celui de toujours faire son devoir ».

A la religion du Christ, fait homme, doit succéder l’Humanité, faite Dieu. Dans l’humanisation de la divinité du Christ, explique Maxime Leroy qui explicite la pensée de Comte, se manifeste une tendance en quelque sorte immanente à la déification de l’humanité : après s’être asservie à la divinité, qu’elle a cru transcendante, l’humanité se fait Dieu elle-même. Elle a « acquis assez de grandeur et de consistance pour remplacer entièrement son précurseur nécessaire », écrit Auguste Comte.


Influence du positivisme : littérature, sciences naturelles, sciences sociales

Sous l’influence du positivisme [10], Taine considère l’œuvre littéraire comme un produit sociologique et psychologique (Histoire de la littérature anglaise, 1864) et popularise l’explication déterministe de la littérature : par la race (la culture), le milieu (géographique et social) et le moment (la conjoncture historique).

Ferdinand Brunetière étudie, de son côté, l’évolution des genres littéraires sur le modèle de l’évolution des espèces décrit par Darwin (Études critiques sur l’histoire de la littérature française, 1880-1892).

Concernant l’histoire, Fustel de Coulanges se voue à la recherche analytique des causes et conséquences, et accorde au déterminisme géographique une place importante.

Le romancier, quant à lui, ne cherche plus la vérité de ce qu’il décrit dans des principes religieux ou abstraits mais dans la causalité des faits, selon la méthode décrite par A. Comte dans ses Cours de philosophie positive (1830-1842). Le roman devient « réaliste [11] », c’est-à-dire qu’il fait appel à toutes les nouvelles sciences qui prennent pour objet le réel, celui de la nature ou de la société.

Balzac représente la ville comme une jungle et met le réalisme sous le signe des sciences naturelles, inspiré qu’il est par les travaux de Buffon (voir à ce propos la dédicace du Père Goriot à Geoffroy Saint-Hilaire, où il dit vouloir appliquer les notions zoologiques de milieu et d'espèce à la société humaine). Sa Comédie humaine met en scène des personnages aux prises avec leurs passions, - surtout avec la passion de l’argent considérée comme l’un des principaux facteurs du malheur de la société. 


Le triomphe du scientisme et du roman naturaliste

Nous l’avons déjà signalé : dès la seconde moitié du XIXe siècle, la croyance au progrès matériel, intellectuel et moral est universelle. Ou presque. « Critiques, historiens, écrivains affirment leur confiance dans la science, exaltent ses bienfaits, tentent de transposer sa méthode et ses contenus à l’étude des faits sociaux et moraux, tandis que machines, […] lois de l’hérédité, découvertes physiologiques, nourrissent leurs fantasmes » (Précis de littérature française du XIXe siècle). Comme le font remarquer Duby et Mandrou (Histoire de la civilisation française, tome 2), les « découvertes multipliées dans le domaine des sciences naturelles ont donc suscité un enthousiasme, qui est le fond du scientisme [12] : la foi dans un progrès scientifique susceptible de rassembler toutes les sciences dans un seul savoir à base mathématique, qui rendrait compte de l’univers et ses galaxies, de l’homme pensant bien sûr – voire de Dieu par surplus. »

Participant de cet esprit scientiste qui entend rechercher les lois générales d’un déterminisme humain, le naturalisme, dont le principal représentant est Emile Zola [13], s’inscrit dans la lignée du réalisme : même recours à la documentation, même souci de décrire le monde ouvrier, même ambition scientifique, même prise en compte de l’incidence des facteurs à la fois sociaux et héréditaires sur le comportement humain. Le naturalisme, tel que Zola [14] le représente, va toutefois plus loin que le réalisme car il fait du roman le lieu même de l’expérimentation scientifique. Zola postule que le corps social est régi par des lois identiques à celles qui gouvernent la nature, et se donne pour objectif non seulement d’observer, mais d’expérimenter ces règles dans la fiction. Il va écrire des « romans expérimentaux », notion qu’il développe dans un célèbre article publié en 1880, le Roman expérimental. Se référant à l’ouvrage de Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865), il note : « Puisque la médecine, qui était un art, devient une science, pourquoi la littérature elle-même ne deviendrait-elle pas une science, grâce à la méthode expérimentale ? »

Le romancier ne peut donc plus se contenter d’observer, il se doit d’adopter aussi une attitude scientifique, soumettant ses personnages à une grande variété de situations, éprouvant leur caractère, faisant apparaître un jeu de relations, de généralités, de nécessités et, surtout, fondant son travail sur une solide documentation. Le romancier est, à la fois, un observateur et un expérimentateur. Zola s’en explique : « L’observateur chez lui donne les faits tels qu’il les a observés, pose le point de départ, établit le terrain solide sur lequel vont marcher les personnages et se développer les phénomènes. Puis, l’expérimentateur paraît et institue l’expérience, je veux dire fait mouvoir les personnages dans une histoire particulière, pour y montrer que la succession des faits y sera telle que l’exige le déterminisme des phénomènes mis à l’étude. […] En somme, toute l’opération consiste à prendre les faits dans la nature, puis à étudier le mécanisme des faits, en agissant sur eux par les modifications des circonstances et des milieux, sans jamais s’écarter des lois de la nature. Au bout, il y a la connaissance de l’homme, la connaissance scientifique, dans son action individuelle et sociale. » On voit, de nos jours, les limites d’un tel raisonnement : alors qu’une démarche véritablement scientifique consiste à soumettre des théories à l’épreuve des faits, l’écrivain, lui, confronte les siennes à la fiction romanesque, lieu d’expérience inadéquat puisqu’il dépend de l’imagination du créateur.

Lorsqu’il décide de se consacrer à sa vaste fresque des Rougon-Macquart, Zola élabore une série de réflexions liminaires. Par souci de méthode, il veut d’abord concevoir un plan général, avant même d’écrire la première ligne. Il tient aussi à préciser ce qui le distingue d’un prédécesseur comme Balzac : « Mon œuvre à moi sera tout autre chose. Le cadre en sera plus restreint. Je ne veux pas peindre la société contemporaine, mais une seule famille en montrant le jeu de la race modifiée par le milieu. » Et il ajoute : « Ma grande affaire est d’être purement naturaliste, purement physiologiste » (Différences entre Balzac et moi).

C’est vers la fin de 1867 ou au début de l’année suivante que Zola envisage d’étudier « les fatalités de la vie, les fatalités des tempéraments et des milieux » à travers une seule famille, et c’est dans l’hérédité (telle que l’a décrite le docteur Lucas dans le Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle, 1847-1850) qu’il va découvrir le fil conducteur, l’outil lui permettant d’expliquer les comportements de ses personnages, leurs déséquilibres et leurs vertiges, leurs folies meurtrières et leur instinct de mort – cette « bête humaine » et cette « fêlure » qui, du fond des âges et des cavernes, reviennent submerger la raison et la lucidité.

C’est dans les travaux du docteur Lucas que Zola va trouver les principes de construction de la famille des Rougon-Macquart. Selon ce célèbre médecin, le processus héréditaire peut aboutir à trois résultats différents : l’élection (ressemblance exclusive du père ou de la mère), le mélange (représentation simultanée père - mère), la combinaison (fusion, dissolution père - mère).

Fasciné par l’aspect systématique de la détermination génétique telle que la définit Lucas, Zola dresse un arbre généalogique dans lequel il établit des correspondances entre les personnages et les romans. Il prépare ensuite un premier plan de dix romans qui s’inscrivent dans un ordre chronologique. Dans la préface du premier volume, il donne une explication sur l’origine et le devenir potentiel de ses personnages : « Historiquement, ils partent du peuple, ils s’irradient dans toute la société contemporaine, ils montent à toutes les situations, par cette impulsion essentiellement moderne que reçoivent les basses classes en marche à travers le corps social, et ils racontent ainsi le Second Empire à l’aide de leurs drames individuels, du guet-apens du coup d’État à la trahison de Sedan. »

Toute la structure interne des Rougon-Macquart est expliquée par la névrose d’Adélaïde Fouque, dont le père a fini dans la démence et qui, après la mort de son mari, un domestique nommé Pierre Rougon, prend pour amant un ivrogne, Antoine Macquart. La descendance de celle que l’on appelle tante Dide est ainsi marquée par la double malédiction de la folie et de l’alcoolisme que l’on retrouve dans tous les volumes. Ainsi, le docteur Pascal, héros du vingtième et dernier volume, prend peur quand il comprend subitement la tragique destinée de sa famille : « Tout s’emmêlait, il arrivait à ne plus se reconnaître au milieu des troubles imaginaires qui secouaient son organisme éperdu. Et chaque soir, la conclusion était la même, le même glas sonnait dans son crâne : l’hérédité, l’effrayante hérédité, la peur de devenir fou. […] Ah ! qui me dira, qui me dira, […] chez lequel est le poison dont je vais mourir ? Quel est-il, hystérie, alcoolisme, tuberculose, scrofule ? Et que va-t-il faire de moi, un épileptique, un ataraxique ou un fou ? »

Si, actuellement, les théories de Zola font sourire tant elles semblent peu crédibles et surtout naïves, il ne faut pas oublier qu’elles correspondaient au savoir scientifique de son temps et, même, à ce qu’il y avait de meilleur. Encore une fois, il est bon de rappeler que les idées comme les mots sont les reflets d’une époque, ses miroirs pourrait-on dire. Cette foi en la science et cet esprit scientiste, on les retrouve également, à des degrés divers, chez un penseur comme Karl Marx avec le « socialisme scientifique » ; chez les responsables de la Commune de Paris quand ils déclarent : « La Révolution communale […] inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges […] » ; chez Emile Durkheim qui, à la fin du XIXe siècle, reprenant un mot – et une idée – de Comte, fonde la sociologie, étude scientifique des collectivités humaines (Règles de la méthode sociologique, 1895).

Cette foi en la science est « agressivement rationaliste, d’une agressivité qui ne cache pas un certain dédain pour les religions, et plus particulièrement le catholicisme », notent G. Duby et R. Mandrou, Histoire de la civilisation française, tome 2, avant d’ajouter : la jeunesse intellectuelle qui s’est formée sous le Second Empire, et qui porte la marque du scientisme, de Ferry à Clemenceau, de Vallès à Zola, est anticléricale avec fougue ; « les loges francs-maçonniques recrutent largement et forment, dans le secret encore bien gardé de leurs rites initiatiques, les cadres de la IIIe République : le triomphe de la science doit être la fin des superstitions… » 


Une « escroquerie de l'espérance » ?

L’idée d’une civilisation universelle « supposant un progrès en même temps spirituel et temporel était […] à l’apogée de sa fortune quand elle fut assaillie par la guerre », rappelle l’écrivain Georges Duhamel en 1930 dans Scènes de la vie future.

Cette croyance presque aveugle dans un avenir toujours meilleur et cette foi dans le Progrès, un instant perturbées par la guerre de 1914-1918, ne seront véritablement contestées qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les horreurs concentrationnaires, le choc provoqué par les mouvements de libération nationale des peuples alors colonisés, les contestations culturelles revendiquant le droit à la différence vont engendrer une véritable crise de la conscience européenne et de douloureuses remises en cause : le progrès n’est plus désormais cet ensemble de promesses imaginé par Victor Hugo dans Les Misérables : « L’éclosion future, l’éclosion prochaine du bien-être universel, est un phénomène divinement fatal ». Le Progrès n’est plus cette sortie des ténèbres et le triomphe de la Lumière – post tenebras lux. Il serait plutôt une « escroquerie de l’espérance », comme le suggère Bernanos dans La Liberté pour quoi faire ? (1947) : la « civilisation des machines » n’est qu’une « contre-civilisation, une civilisation non pas faite pour l’homme, mais qui prétend s’asservir l’homme, faire l’homme pour elle, à son image et à sa ressemblance ». Quelques années plus tard, en 1954, date de La Technique ou l’enjeu du siècle, Jacques Ellul, juriste, théologien protestant, et penseur non conformiste, ose à son tour mettre en question le développement de la technique ; cette technique qui est, pour lui, « le facteur déterminant de la société. Plus que le politique et l’économie [15]. »

Mais cette contestation, apparue dans les années d’immédiat après-guerre, sera balayée par le retour à la prospérité des « trente glorieuses ». Il faudra attendre encore quelques années avant que divers courants se conjuguent pour dénoncer le progrès : des situationnistes à cet homme unidimensionnel dont parle Herbert Marcuse, de la post-modernité (ou ultra-modernité) à l’âge herméneutique de la raison et aux mouvements alter-mondialistes, etc.

En tout cas, ce qui est certain, note Taguieff [16], c’est que l’idée de progrès « aura constitué une pièce maîtresse de l’imaginaire commun aux sociétés occidentales depuis le XVIIIe siècle, et peut-être le cœur de leur auto-représentation idéalisée, populaire autant que savante. Mais son hégémonie culturelle est désormais fortement ébranlée. Du moins si, par le terme de progrès, on renvoie exclusivement à la vision classique d’une amélioration nécessaire, continu et sans limites de la condition humaine. »

Alain Laurent-Faucon

NOTES : in L'IDÉE DE PROGRÈS [2]








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Buridan 28/04/2008 15:51

Bonjour,
En rapport avec le sujet de cet article: la modernité consistant également en une phase intense de découverte du monde et pas seulement du point de vue européen.

La librairie Buridan-Le fou d'Histoire vous informe, à ce propos, qu'elle organise, jusqu'au mois de juillet 2008, une présentation des récits de voyages de la collection Magellane. Grâce à cette superbe collection, à la typographie soignée, les éditions Chandeigne ont réédité des textes de voyageurs du XV, XVI, et XVIIe siècle qui vous emmèneront de l'Amérique du sud au Japon en passant par les récits de naufrages ou d'explorations extraordinaires.
Ces récits sont accompagnés de longues préfaces d'historiens contemporains qui font références.
Cette présentation sera accompagnée de lectures, tous les jeudi à partir du 15 mai. Pour plus d'information, merci de consulter le sitoile (www.buridan.fr) de la libraire Buridan-Le Fou d'Histoire.

Merci de votre attention et de votre soutien.

L'équipe de Buridan.