QUESTIONNER LES MOTS [1]

Publié le par alain laurent-faucon


Il suffit d'écouter celles et ceux qui font de la politique ou qui travaillent dans les médias pour éprouver un réel plaisir à lire le tout petit livre d'Eric Hazan, LQR - La propagande du quotidien, aux éditions Raison d'Agir, Paris, 2006. Et si nous en parlons aujourd'hui, c'est parce que nous entrons dans une période de "glaciation intellectuelle" au cours de laquelle les glissements sémantiques, sous la double pression du néo-libéralisme et du populisme, vont de plus en plus obscurcir la réalité. Comme le suggère la quatrième de couverture de l'ouvrage : "la LQR substitue aux mots de l'émancipation et de la subversion ceux de la conformité et de la soumission".

Concernant la LQR, voici deux articles de presse d'autant plus intéressants qu'ils montrent que, même si la "langue des médias et des politiques" existe, il est possible de dénoncer le système. Ce qui prouve deux choses, soit que le système n'est pas complètement verrouillé, soit qu'il s'autorise des plages de désordre afin de mieux s'imposer - ce qui rejoindrait les subtiles analyses d'Edgar Morin sur les relations ordre / désordre.


 
 DOSSIER DE PRESSE

 


"La fonction de la LQR est de masquer le réel”

Propos recueillis par Véronique Brocard et Catherine Portevin - Télérama n° 2938 - 4 mai 2006

L’écrivain Eric Hazan fustige la “langue de la Ve République”. Euphémismes et néologismes brumeux permettent à “l’élite” d’endormir “les exclus”.


L’homogénéité de la presse, cette impression d’eau tiède que tout lecteur en retire, serait-elle une question de langage ? De mots creux en expressions prêtes à penser, toute une panoplie sert à endormir la vigilance du citoyen. Pour l’écrivain et éditeur Eric Hazan, cette langue est à la fois le reflet et la cause de la « pensée unique », qu’il appelle carrément « la propagande du quotidien ». Et qu’il analyse dans un petit livre cruel (1).

TÉLÉRAMA : Qu’est-ce que la LQR ?

ÉRIC HAZAN : C’est la lingua Quintae Respublicae (langue de la Ve République), ainsi appelée en hommage au travail de Victor Klemperer, qui avait observé la langue du IIIe Reich et l’avait baptisée LTI, lingua Tertii Imperii (2). Il n’est évidemment pas question d’établir une équivalence entre la langue de notre régime actuel avec celle imposée par les services du Dr Goebbels, mais on constate des mécanismes identiques : toutes deux sont déversées sans qu’on s’en rende compte et s’imposent par répétition. La montée en puissance de la LQR coïncide avec le triomphe du « néolibéralisme » – déjà un mot de cette novlangue (néo, c’est nouveau, libéralisme, c’est liberté, tout ça pour ne pas dire « capitalisme »). C’est la fin des années 80, la chute du mur de Berlin, la déréglementation des marchés financiers.

TÉLÉRAMA : Donnez-nous quelques exemples de LQR…

ÉRIC HAZAN : Ils sont innombrables. Un des ressorts de la LQR est l’emploi d’euphémismes. Il y a ceux qui font rire depuis longtemps – les infirmes devenus des handicapés, les femmes de ménage des techniciennes de surface, etc. Ceux qu’on a moins remarqués : ainsi il n’y a plus de pauvres, mais des gens de condition modeste ; les opprimés ont également disparu. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a plus d’oppresseurs : s’il existait des oppresseurs, il y aurait de la lutte des classes, et cela voudrait dire qu’il existe des classes (on préfère « couche », « tranche », « catégorie »). Tout ce vocabulaire est gommé. Mais comme la misère est devenue trop visible pour qu’on puisse la nier, on a trouvé un mot formidable pour la désigner, typique LQR : les « exclus ». Opération rentable, puisqu’un « exclu » l’est toujours un peu par sa faute. Ou par manque de chance. Remplacer les opprimés par les exclus, c’est remplacer la lutte pour la justice sociale par l’humanitaire.

TÉLÉRAMA : Ces mots sont-ils inventés et utilisés de façon consciente ?

ÉRIC HAZAN : Cette langue n’est pas la conséquence d’une politique déterminée. Il n’y a pas de complot, pas de « décideurs » qui se réunissent et se disent : cette semaine on va lancer « exclusion », « transparence », la semaine prochaine on lancera « diversité » et « gouvernance ». La LQR est dominante seulement parce qu’elle est pratiquée et répandue par un grand nombre de personnes très variées. Très variées, j’insiste : cela va du directeur de com de la RATP à un juge antiterroriste, en passant par un membre du cabinet du ministre de l’Agriculture, un chroniqueur de France Culture, un enquêteur d’un institut de sondages ou un créatif de pub. Ces gens-là ont tous en commun de sortir des grandes écoles où on leur a enseigné qu’ils étaient « l’élite ». Encore un mot de la LQR, l’élite : pour ne pas dire « classe dominante », on préfère un terme « objectif ». L’élite, c’est objectivement les meilleurs. Il y a quelque temps encore, personne n’aurait pensé à utiliser ce mot pour désigner l’oligarchie. On ne dit jamais que Lagardère ou Dassault sont des oligarques, ce qu’ils sont évidemment. Cette désignation est exclusivement réservée aux Russes. Comme pour toutes les novlangues, la fonction de la LQR est de masquer le réel.

TÉLÉRAMA : Comment se débrouille-t-elle pour parler des banlieues ?

ÉRIC HAZAN : C’est dans ce domaine qu’elle est le plus inventive pour rendre acceptable et neutre le racisme ordinaire. On parle des « jeunes issus de l’immigration » (ce qui veut dire qu’ils sont noirs ou arabes), qui habitent des « quartiers sensibles » (sans qu’on définisse cette sensibilité) et appartiennent à un univers « arabo-musulman », expression née après le 11 Septembre. On parle aussi d’émeutes et de violence en banlieue, en se gardant bien de jamais prononcer le mot trop politique de « révolte ». De l’autre côté, il y a les « Français de souche », qu’on oppose à des « immigrés de troisième génération ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Combien de générations faut-il pour faire souche ?

TÉLÉRAMA : Quelle est la responsabilité de la presse dans le développement de cette langue ?

ÉRIC HAZAN : Elle est un agent créatif et un amplificateur. Les journalistes, qui se lisent entre eux très attentivement, reprennent consciemment ou inconsciemment des formules, si bien qu’elles prolifèrent. Le temps où la presse était un contre-pouvoir est vraiment passé. Je ne sais pas dans quelle mesure il faut y voir une conséquence de la concentration capitaliste ou du recrutement des jeunes journalistes, toujours est-il qu’aujourd’hui un article qui dérange se fait rare. Moins sur Internet.

TÉLÉRAMA : Quel est le mot le plus tabou de la LQR ?

ÉRIC HAZAN : « Guerre civile ». La LQR, qui est un formidable agent du maintien de l’ordre, fait en sorte que la guerre civile, du moins en France, reste à l’état de drôle de guerre ou de guerre froide. La presse, hypnotisée et hypnotisante, participe à cette opération de gommage du conflit. Si on est du côté des oppresseurs et des oligarques, on a intérêt à ce que rien ne change. Si on est de l’autre côté, faut voir…

(1) LQR, La propagande du quotidien, éd. Raisons d’agir, 126 p., 6 €.

(2) Entre 1933 et 1945, ce professeur juif chassé de l’université de Dresde tient un journal dans lequel il décrit la naissance et le développement d’une langue nouvelle, celle de l’Allemagne nationale-socialiste. Ce texte sera publié en 1947 sous le titre LTI.


« La langue de la Ve République masque le réel »

Chat – Le Monde / Télérama | Mis à jour le 09.05.06 |

L'intégralité du débat avec l'écrivain et éditeur Eric Hazan, auteur de "LQR, La propagande du quotidien", mardi 09 mai 2006. Un rendez-vous avec Télérama, en partenariat avec Le Monde.fr.

"Nous vivons dans une société de soft apartheid"

QUESTION : Dans Télérama, vous dites "le temps où la presse était un contre-pouvoir est vraiment passé". Vous croyez vraiment qu'aujourd'hui, les médias parlent une langue plus épurée qu'auparavant ?

ÉRIC HAZAN : Epurée n'est probablement pas le mot juste. Je pense qu'il y a une intériorisation de la censure. Il n'y a pas de censure au sens habituel du terme. Mais la plupart des journalistes ont intériorisé des règles qui se fixent et qui font que les choses dérangeantes, on n'en parle pas ou en utilisant le langage que j'ai essayé de décrire dans mon livre, la LQR, qui aplatit, anesthésie, qui crée le consensus. Il est très probable que la concentration capitaliste des grands journaux entre très peu de mains (si on fait Lagardère + Dassault, on a entre les deux tiers et les trois quarts de la presse étrangère) n'est pas étrangère à l'intériorisation d'un certain nombre de normes par les journalistes.

QUESTION : Qu'est-ce qui vous a décidé à écrire et à publier LQR maintenant ? Trouvez-vous que le formatage de la langue soit plus fort aujourd'hui qu'avant ?

ÉRIC HAZAN : Oui, le formatage va croissant. Et c'est une langue qui évolue à toute vitesse. Je prendrai deux exemples récents : la loi pour l'égalité des chances, c'est quand même formidable d'appeler ça comme ça, alors qu'en fait c'est une loi pour le démantèlement du droit du travail, une loi qui va envoyer des gamins de 14 ans à l'usine, dans laquelle était inclus le CPE qui, à l'évidence, n'était pas un élément de l'égalité des chances. Personne n'a relevé le caractère extravagant de cette dénomination, "loi pour l'égalité des chances". De même, la loi qui est actuellement débattue à l'Assemblée ne va pas s'appeler "loi pour la répression de l'immigration et le démantèlement du droit d'asile", elle va s'appeler "loi pour une immigration choisie". C'est quand même beaucoup plus joli. C'est de l'euphémisme à l'état pur.

QUESTION : Pourquoi, d'après vous, la presse se priverait-elle d'employer une langue moins basée sur les euphémismes ? Qu'a-t-elle a y gagner ?

ÉRIC HAZAN : Il n'y a rien à y gagner, évidemment. On peut dire que plus un organe de presse ou un média est aux ordres de l'oligarchie dirigeante, plus il emploie d'euphémismes.

QUESTION : Comment vous est venue l’idée du parallèle avec les travaux de Klemperer ?

ÉRIC HAZAN : En fait, c’est en relisant Klemperer que j’ai eu l’idée du livre. Je n’ai pas voulu le mettre en parallèle. Klemperer dit : "Le nazisme s’est insinué dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente". C’est en lisant ce genre de phrase que je me suis dit : même si ce qui se passe chez nous n’a rien à voir avec le nazisme, le mode de fonctionnement de la langue est très voisin.

QUESTION : N’êtes-vous pas surpris d’avoir une presse relativement favorable (à part Le Monde). A moins que ce ne soit parce que, bien souvent, les comptes-rendus désamorcent ce qu’il y a de plus subversif dans votre livre, en le réduisant à un problème de terminologie ?

ÉRIC HAZAN : Oui, je suis surpris du succès public et de la bonne couverture de presse. Cela a touché quelque chose chez énormément de gens. Je pense aussi que le moment était opportun, par hasard. C’est tombé au moment des révoltes de banlieue, au moment de l’affaire du CPE. C’est bien tombé, en quelque sorte. Je trouve que dans l’ensemble, les comptes rendus ont été justes. Il m’a semblé que les journalistes avaient dans l’ensemble bien compris de quoi il s’agissait. Mais c’est vrai que ce succès a quelque chose d’étonnant. A titre de comparaison, j’ai publié un livre en 2004 qui s’appelait Chroniques de la guerre civile qui n’a eu aucune presse et aucun succès. Peut-être était-il plus méchant. Question de moment. Je crois aussi que le public français est friand de tout ce qui porte sur le langage.

QUESTION : La lecture de votre livre terminée, on reste un peu sur sa faim. La LQR ne serait-elle pas que le simple reflet d’une tendance à la généralisation / perte de sens qui vaut pour toute vérité un peu trop rabâchée ?

ÉRIC HAZAN : Je ne crois pas. J’ai essayé d’expliquer que cette nouvelle langue avait un but, qui était de gommer, d’occulter le litige qui traverse notre société, de faire croire que nous formons une grande cité unie, que ceux qui ne sont pas d’accord, il suffira de mieux leur expliquer. La LQR est une langue idéologique, une langue du maintien de l’ordre.

QUESTION : Parler de dissimulation du réel me semble faux. Toute idéologie contribue à "formater" le langage et on ne peut pas s’en sortir. Non ?

ÉRIC HAZAN : Si la question est de savoir si l’on peut ou non résister au formatage, ma réponse est oui. Ce livre est destiné à alerter les lecteurs sur un certain nombre de tournures qu’ils pourront peut-être mieux décoder. Par exemple, quand je lis chez mon boulanger sur les sachets dans lesquels il met les croissants : "économie solidaire", pour les "causes de l’enfance", je décode tout de suite. D’ailleurs j’ai vu dans la presse hier une étude sur l’utilisation par les grands groupes de distribution de ces notions de commerce équitable, développement durable... qui sont des tartes à la crème de la LQR. Décoder tout cela, c’est se défendre contre le formatage.

QUESTION : Je soumets à votre sagacité l’usage halluciné et hallucinant qui est fait des mots "cités", "quartiers", "en région". Que disent-ils, selon vous, d’un nouveau rapport à l’espace et à la géographie mentale de notre époque ?

ÉRIC HAZAN : Nous vivons dans une société de soft apartheid. Les périphériques, les rocades autour des villes sont les murs. Ce qui se passe de l’autre côté est vague et inquiétant. Et le vocabulaire qui s’y rapporte est stéréotypé : quartiers (sensibles), cités, casseurs, violences. On a bien vu en novembre 2005 la pauvreté de ce vocabulaire dans tous les médias.

QUESTION : Un cas récent de formule choc, celle des "racailles" qu’il faut "nettoyer au kärcher" (Sarko Copyright) semble aller dans le sens inverse de votre thèse. Mais ne s’agit-il pas justement d’une réaction de certains politiques à ce que vous dénoncez : une sorte de nouvelle manière de parler, plus "directe", exagérément anti-langue de bois pour séduire à tout va ?

ÉRIC HAZAN : Si, c’est tout à fait juste. D’ailleurs Le Pen ne parle pratiquement jamais en LQR. Il ose dire des choses très brutales ouvertement, et Sarkozy ne fait là que reprendre cette technique, très efficace.

QUESTION : Que pensez-vous de la dernière "novlangue" à la mode : celle des prophètes de l’Internet, qui parle de "pronétaire", de "réseaux sociaux", de "journalisme citoyen" ?

ÉRIC HAZAN : Je ne suis pas internaute moi-même. La seule chose que je peux dire, c’est que l’adjectif citoyen est une bouteille à l’encre de la LQR. Celle-ci est parlée par des gens qui ont la haine de la Révolution française et qui, paradoxalement, utilisent à tout bout de champ les termes de citoyen, de jacobin, de droits de l’homme, etc.

QUESTION : Notez-vous une différence de langage en fonction des médias ? Sur Internet, la langue est-elle moins policée qu’à la télévision par exemple ?

ÉRIC HAZAN : Policée, je ne comprends pas bien le sens de cet adjectif ici. Policière, oui. La LQR est une langue qu’on pourrait dire policière, ou du moins auxiliaire de la police dans le maintien de l’ordre. Et on l’entend certainement plus à la télévision que sur Internet.

QUESTION : Saviez-vous que les responsables des dictionnaires Robert ou Larousse choisissent les nouveaux mots qui paraissent chaque année dans le dictionnaire en fonction de ce qu’ils entendent dans la rue mais aussi en fonction de ce qu’ils lisent dans la presse. C’est donc bien la preuve que la presse sait aussi inventer des mots, non ?

ÉRIC HAZAN : La presse sait certainement inventer des mots. On voit parfois soudain surgir un mot qui submerge tous les articles pendant longtemps. Comme le tsunami. On aurait pu dire le raz de marée. Eh bien le tsunami est encore utilisé aujourd’hui comme métaphore. C’est vraiment un mot inventé par la presse.

QUESTION : Alors quels sont les moyens de combattre cette LQR s’incrustant dans nos cerveaux ? Quelle pourrait être la langue subversive de "l’ordre néolibéral" que l’on subit ?

ÉRIC HAZAN : On ne va pas créer une langue pour en combattre une autre... La LQR, pour la combattre, il faut déjà la repérer et la comprendre, en rire. On y arrive très bien.

QUESTION : Comment résister concrètement à la LQR quand on est journaliste ?

ÉRIC HAZAN : Celui qui se demande comment résister, il a déjà gagné, puisque c’est lui qui tient le stylo ou qui est au clavier. Personne ne l’oblige à écrire en LQR. Il suffit qu’il le décide.

QUESTION : Ne trouvez-vous pas qu’il y a de plus en plus de réflexion dans la presse sur l’usage des mots selon l’actualité ? Je pense notamment au "Mot de la fin" de Alain Rey sur France Inter.

ÉRIC HAZAN : Le livre surfe sur la vague du goût pour le langage. Mais mon petit livre n’a rien à voir avec des réflexions sur le bon français. La LQR n’a rien à voir avec la langue que parlent les gens des rues ou des bureaux. C’est la langue des médias et des hommes publics. [...]


  Analyses et commentaires


L'idée d'un tel ouvrage a été suggérée par Victor Klemperer. Ce professeur juif, chassé de l'université de Dresde, va tenir, de 1933 à 1945, un journal dans lequel il note la naissance d'une langue nouvelle, celle de l'Allemagne national-socialiste. Il l'appelle la LTI, initiales de Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich. Klemperer constate que le IIIe Reich n'a forgé que très peu de mots, mais il a « changé la valeur des mots et leur fréquence [...], assujetti la langue à son terrible système, gagné avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret ».

« Autre temps, autre langue, mais elle aussi adoptée de façon mécanique et inconsciente : celle de la Ve République, que j'appellerai Lingua Quintae Respublicae (LQR) en hommage à Klemperer. Elle est apparue au cours des années 1960, lors de cette brutale modernisation du capitalisme français traditionnel que fut le gaullo-pompidolismes. [...] Mais c'est seulement une trentaine d'années plus tard que la LQR a atteint son plein développement, devenant au cours des années 1990 l'idiome du néolibéralisme, dernier en date des avatars du capitalisme. » - in LQR, p.12

Résultant de « l'influence croissante, à partir des années 1960, de deux groupes aujourd'hui omniprésents parmi les décideurs » : les économistes et les publicitaires, la LQR « réussit à se répandre sans que personne ou presque ne semble en remarquer les progrès ». Son objet: « assurer l'apathie » et « escamoter le conflit » en le rendant « invisible et inaudible ».


 Langue de l'économie et de l'émotion

La LQR s'inscrit donc dans ce double mouvement : le primat du langage économique – les économistes sont devenus les experts de nos sociétés – et l'importance majeure de la publicité, non seulement par les mots qu'elle invente ou impose, les visions du monde qu'elle distille, mais aussi par les enjeux financiers qu'elle engendre. Que l'on se souvienne de cette réflexion de Patrick Lelay, patron de TF1 : « Pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible » [in Les Dirigeants face au changement, éd. Du Huitième jour, Paris, 2004 – cf. aussi Télérama, 11 septembre 2004, et le dossier consacré à cette déclaration particulièrenent cynique mais vraie !]

Bien sûr, Eric Hazan reconnaît les limites de son entreprise dans la mesure où il n'est ni philologue ni linguiste. Dans « une démarche qui tient pour beaucoup de l'association d'idées, j'ai classé ces mots, ces tournures, ces procédés [tirés de la LQR] en fonction de leur emploi dans la propagande médiatique, politique et économique actuelle. » Et c'est ainsi que l'on découvre tous ces vocables qui phagocytent, obscurcissent, et piègent nos façons de penser.

Décryptant, à travers les glissements sémantiques, les mécanismes de la LQR, l'auteur répertorie un certain nombre de procédés :

1°) l'euphémisme qui permet le contournement - évitement


Il n'y a plus de pauvres mais des gens modestes et la précarité remplace la misère. On ne parle plus de restructuration, de fusion, de réorganisation et encore moins d'absorption, mais d'intégration. Si un problème se pose, les parties en présence, c'est-à-dire les partenaires sociaux, auront peut-être à se prononcer sur l'assouplissement des procédures de licenciement.

Bref, il faut positiver, optimiser, car nous avons accompli une avancée historique, même si les contraintes extérieures ont réduit notre marge de manoeuvre ; cela dit, la crise est derrière nous, grâce à la réforme, le dialogue, l'échange, la qualité de l'expertise. Ensemble, il est possible d'avancer, en respectant la diversité, les attentes des classes moyennes, et en repensant l'espace santé, l'espace détente ...

Malgré « son affinitée affichée pour le divers et le multiple, la langue des médias et des politiciens a une prédilection pour les mots qui sont au contraire les plus globalisants, immenses chapiteaux dressés dans le champ sémantique et sous lesquels on n'y voit rien. Je pense à totalitarisme, à fondamentalisme, à mondialisation, notions molaires comme disait Deleuze, propres à en imposer aux masses – par opposition aux outils moléculaires faits pour l'analyse et la compréhension. C'est un artifice très ancien que l'emploi de ces grands mots creux. L'Etranger de Platon expliquait déjà [...] » - in LQR, p. 49

2°) L'essorage sémantique


Que l'on songe à la fracture sociale de la campagne chiraquienne de 1995, au plan de cohésion sociale de Jean-Louis Borloo, ministre « issu de la société civile », au traitement social du chômage ... ou que l'on présente la modernité, tantôt « comme un idéal qui suppose, pour être accessible, que soient intériorisées les précieuses valeurs occidentales, et tantôt « comme une sorte de malédiction, le moteur des grands désastres » ... toujours est-il que parmi les mots essorés, « il en est deux dont l'émiettement du sens me paraît exemplaire : ce sont social et modernité. »

 

3°) L'esprit du temps


Dans l'avant-dernière partie de son livre, l'auteur voit dans les notions de « société civile » et de « valeurs universelles » comme dans l'expression des « nobles sentiments » face à l'inacceptable, l'intolérable, l'odieux, « l'esprit du temps ». Sans oublier, la « sémantique antiterroriste », dont les effets pervers sont à redouter.

Faisant suite aux attentats du 11 septembre 2001, les « mots et syntagmes qui firent alors leur apparition dans la LQR, les modifications de forme et surtout de sens d'expressions anciennes, toute cette dérive aura peut-être un impact plus durable que des décrets, arrêtés et lois abrogeables du jour au lendemain. C'est que les faits de langage sont plus têtus que les autres, et surtout qu'ils sont performatifs : par leur apparition, ils révèlent des tendances qu'ils contribuent ensuite à reforcer, contaminant par ondes successives d'autres milieux, d'autres castes, d'autres médias. » - in LQR, p. 83 - 84

« Ainsi a-t-on vu surgir du magma médiatico-politique une entité nouvelle, l'arabo-musulman, qui a gagné en quelques semaines toute la LQR jusque dans ses variantes les plus distinguées. » - in LQR, p. 84

« Malgré la xénophobie généralisée post-11 septembre, on n'entend jamais traiter d'issu(e)s de l'immigration des jeunes gens ou jeunes filles nés en France de parents portugais, italiens ou polonais. C'est que l'expression a un sens clair pour tout le monde : né(e)s de parents maghrébins ». Ces jeunes habitent le plus souvent dans des quartiers sensibles, marqués par un risque de repli communautaire ... - in LQR, p. 86

ALF



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