QUESTIONNER LES MOTS [2]

Publié le par alain laurent-faucon





La rhétorique de l'évidence


Des pièges de l'évidence à l'implicite idéologique, le choix d'un mot ou d'une formule est toujours et déjà une interprétation du monde. A méditer !

 

DOSSIER DE PRESSE

Immigration : les pièges de l'évidence

Extrait de l'article de Michael Foessel - in ESPRIT - 4 mai 2006


« [...] On a beaucoup commenté les propos du candidat Sarkozy sur les étrangers (« Si certains n’aiment pas la France, qu’ils ne se gênent pas pour la quitter ») pour dénoncer leur ressemblance presque littérale avec les slogans de l’extrême droite. On a moins remarqué qu’il s’agit là d’un maniement dangereux d’une rhétorique de l’« évidence » qui aura toujours pour elle les convictions du plus solide bon sens. Comment ne pas adhérer à cet esprit de conséquence directement emprunté à la double logique de la conjugalité et de la liberté individuelle ? Il est bien « en droit » toujours possible à un individu (serait-il désespéré, pauvre, déraciné) de partir dès lors qu’il n’aime plus... Cette confusion du social et de l’intime n’a aujourd’hui rien d’inhabituel : n’a-t-on pas vu la présidente du Medef remarquer récemment que la précarité, présente en amour, devrait aussi bien se retrouver dans la vie professionnelle ? Et, venant cette fois-ci de la gauche, l’appel à la morale et aux valeurs familiales fait le plus souvent office de programme politique.
 

« Les évidences populaires sont généralement le dernier recours d’un discours public dépolitisé. Comme tétanisée par les soubresauts de l’opinion publique (résultats du référendum européen, crise du CPE), la classe politique s’en remet au bon sens dans le but avéré de ne pas faire violence à un corps électoral que l’on juge par avance rétif au discours de la réforme. La réforme absurde du quinquennat et l’accélération du temps médiatique qu’elle implique ont encore renforcé cette tendance naturelle d’une classe politique désormais l’œil rivé sur les sondages à « parler peuple ». Il y a donc bien des raisons d’être pessimiste quant au contenu de la campagne électorale qui s’ouvre, les futurs candidats ayant désormais pris le parti de ne pas traduire sur un plan politique les conflits qui traversent la société.

Tout cela ne serait peut-être pas si grave si, dans le même temps, ce culte de l’évidence antipolitique ne se retrouvait dans l’activité législative du gouvernement. Le projet de loi sur l’immigration présenté par le ministre de l’Intérieur le 2 mai ne présage en effet rien de bon quant à la « rupture » que l’on nous promet (voir la lettre ouverte de Patrick Weil à Nicolas Sarkozy publiée dans le numéro de mai d’Esprit). S’il s’était simplement agi de rendre possible et d’encadrer une immigration de travail, de simples décrets auraient suffi. Cela d’autant qu’en 2003 le même ministre avait déjà proposé une loi sur ce thème devenu emblématique de l’inflation législative à l’œuvre en France. On peut en conclure raisonnablement que l’immigration est d’abord envisagée dans une perspective électorale, ce qui expliquerait en tous les cas le caractère particulièrement répressif de cette nouvelle loi : restriction du rapprochement familial, précarisation du statut des étrangers, accroissement de l’arbitraire administratif dans la délivrance des titres de résidents. Qu’il y ait là d’abord un effet d’affichage, c’est ce que confirme encore le fait que certaines de ces dispositions seront presque à coup sûr retoquées au niveau communautaire puisqu’elles contredisent franchement la Convention européenne des droits de l’homme. Comme avec le CNE, on se retrouverait dans la situation paradoxale où le gouvernement affiche sa détermination politique en prenant une mesure qu’il sait juridiquement impraticable. La rhétorique virile des dirigeants s’en trouvera probablement renforcée, mais pour ce qui est de l’autorité de l’État…

« Le fait que l’immigration soit une fois de plus instrumentalisée à la veille de rendez-vous électoraux n’est pas seulement déplorable mais tout bonnement ahurissant quatre ans à peine après le fameux « séisme » du 21 avril. À un moment où l’Europe constitue l’une des premières régions d’immigration du monde (1,4 millions d’entrées légales en 2000 contre 850000 en Amérique du Nord) et où l’élargissement rend inéluctable l’arrivée en France de travailleurs venus des pays de l’est, on pourrait s’attendre à ce que la question fasse l’objet d’un authentique débat, c’est-à-dire d’une confrontation qui ne se borne pas à épouser les attentes (unilatéralement répressives) prêtées à l’opinion. Car on voit mal, dans un pays où plus de 30% de la population n’hésite pas à se déclarer « raciste » (« très » ou « un peu »…), où pourrait s’arrêter le suivisme politique du bon sens.



Le choix du mot est déjà une interprétation du monde

 

L'implicite idéologique

La résilience et les perroquets de Panurge, par Boris Cyrulnik

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 17.07.07.


Loin du concept originel, les pensées paresseuses - écrit Boris Cyrulnik - s'emparent des mots comme de signaux d'appartenance ou d'affiliation

« A Sodoké, dans mon quartier, trois personnes seulement possèdent la télé. Et pourtant, chaque matin, tout le monde discute du film de la veille", dit Amaka, la petite Ghanéenne. Elle nous questionne sur le mystère du panurgisme intellectuel qui nous pousse à suivre ou à contester un penseur sans se donner la peine de savoir de quoi il parle.

Nous avons tous fait ça, avouons-le. Au cours d'une discussion, quel qu'en soit le niveau, nous avons tous répondu à une approximation. Un ami me raconte : "Un jour j'ai lu un article soutenant qu'il y avait une localisation cérébrale de la pulsion pédophile. Ça m'avait beaucoup étonné. Mais le soir même ma voisine de table m'avait irrité en expliquant d'un air sucré que c'étaient les mères qui fabriquaient la pédophilie des hommes, je n'ai pu m'empêcher de la cingler avec cette phrase : "Des chercheurs viennent de découvrir l'origine cérébrale de la pédophilie !" Dès cette phrase, chacun a dû prendre position, les uns, pour la responsabilité des mères dans la pédophilie et les autres, pour l'origine génétique de cette pulsion sexuelle. Le débat fut fiévreux. Par bonheur, le vin était bon."

Ces discussions pittoresques posent un vrai problème. Nous sommes donc capables de nous engager viscéralement pour défendre ou attaquer un problème que nous ne connaissons pas mais qui a été amorcé par l'énoncé du mot "génétique", lancé dans la dispute pour affronter le mot "mère". C'est le plaisir d'avoir raison et de moucher l'adversaire qui gouverne ces tempêtes verbales, bien plus que le lent bonheur que donne la connaissance.


Quand un mot est technique, il se contente de ronronner dans son milieu de spécialistes, mais dès qu'il est accueilli par la culture, il enfle et se boursoufle

Ces duels verbaux sont la règle chaque fois qu'un mot nouveau bombarde la culture. Quand un mot est technique, il se contente de ronronner dans son milieu de spécialistes, mais dès qu'il est accueilli par la culture, il enfle et se boursoufle et se charge d'une signification qui n'est plus celle de son origine. Alors les opposants, irrités par le gonflement de cette baudruche sémantique, tentent de la percer parce qu'elle prend trop d'espace, sans même se préoccuper de ce qui a justifié son fondement.

Ces errances conceptuelles ont connu par le passé de glorieuses illustrations. Le mot "inconscient" baignait l'Autriche quand Freud était enfant. Il était utilisé par les zoologues comme Carl Gustav Carus, qui expliquait que les animaux étaient conscients d'une foule de problèmes, mais n'étaient pas conscients qu'ils en étaient conscients. Il a dénommé cette performance "das Unbewusste", terme repris par Freud et adapté à la condition humaine.

Les métaphores physico-chimiques charpentent la théorie psychanalytique et personne ne se trompe. Quand on dit qu'un tableau est sublime, on ne pense plus à l'origine chimique du mot. Quand on évoque les forces bouillonnantes du "ça", réprimées par le couvercle du surmoi, ce qui oblige les symptômes à s'échapper par la soupape du Moi, personne ne dit que la psychanalyse est une psychologie pour cocotte-minute.

Le détournement sémantique est flagrant pour les mots "idiot" ou "imbécile", qui, à l'origine, précisaient un niveau de quotient intellectuel. Quand on parle de "psychose collective", personne ne pense à la schizophrénie. Et quand le grand biologiste Ernst Mayr a proposé l'expression de "programme génétique" parce qu'il venait de recevoir un ordinateur, il n'a pas pensé à l'implicite idéologique de ce vocable qui a entraîné une pensée automatique : "Donc l'homme est programmé... tout est écrit dans le code-barres de ses gènes... la famille et la culture n'ont aucune influence... la pédophilie, c'est dans les gènes."

Cette pensée paresseuse structure les idéologies, mais n'a plus rien à voir avec le concept original. "Tout mot employé dans des contextes différents ramasse un nombre important de significations différentes, qui expliquent son ambiguïté", nous explique Alain Bentolila. Le mot "hôte" désigne celui qui reçoit autant que celui qui est reçu. On peut subir son "destin" autant qu'en devenir le maître.

Le choix du mot est déjà une interprétation du monde. Affirmer qu'un singe est dominant ne déroule pas le même implicite idéologique que dire qu'une femme est dominante. Certaines expressions sont tellement heureuses qu'elles deviennent des gonflettes sémantiques. L'expression "faire son deuil", pourtant clairement élaborée par les psychanalystes, est employée dans tellement de situations différentes qu'elle ne veut plus rien dire aujourd'hui.

"C'est une frustrée... il n'a pas fait son Œdipe... CRS = SS... c'est un génocide...", la banalisation de ces expressions provoque une dérive sémantique qui explique que, lorsque le contexte change, les mêmes mots ne désignent plus les mêmes choses.

C'est ainsi que je me suis expliqué les incroyables contresens autour du mot "résilience". Les "perroquets partisans" l'ont adoré. Ce concept permettait de tout guérir et de rendre aux humains leurs bonheurs perdus. Les "perroquets opposants" se sont donc empressés de le haïr, en disant que puisque la résilience définissait l'aptitude d'un métal à résister aux chocs, l'homme, n'étant pas une barre de fer, n'était pas concerné.

Le mot devient alors un signal d'appartenance vidé de tout contenu, n'ayant que la fonction de colle intellectuelle, comme à l'époque où certains psychanalystes se reconnaissaient entre eux en récitant : "Quelqu'un a manqué quelque part...". Le but de cet automatisme verbal n'est pas d'informer sur un contenu d'idée, mais de créer un sentiment de complicité intellectuelle, une sorte de réaction à suivre un locuteur, comme nous l'avait raconté Panurge.

Si vous aimez les tests projectifs où, croyant parler des autres, vous dévoilez votre propre monde intime, il vous suffira de prononcer les mots "génétique", ou "forclusion du nom du Père", ou "résilience", puis d'observer les réactions émotionnelles de votre interlocuteur.

La réalité du concept est ailleurs, dans les livres, les laboratoires ou les groupes de praticiens. Là vous pourrez préciser votre idée et la renforcer, comme l'ont fait ceux qui ont élaboré les mots "inconscient", "génétique" ou "résilience". Mais ce travail est un plaisir lent que n'apprécient pas les perroquets de Panurge.


BORIS CYRULNIK, médecin, est directeur d'enseignement à l'université de Toulon-Var.


 

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