ANTIJUDAÏSME, ANTISÉMITISME ... [1]

Publié le par alain laurent-faucon

 

 
 
 LA « QUESTION JUIVE » EN FRANCE

ANTIJUDAÏSME, ANTISÉMITISME, JUDÉOPHOBIE


- SYNTHÈSE -


   L’invective hugolienne


Il est des mots qui dévoilent les obsessions d’une époque, des mots utilisés spontanément et qui résument une situation et l’opinion que l’on s’en fait. Par exemple, au livre premier des Châtiments, Hugo s’en prend aux « amis de Fould le juif et de Maupas le Grec [1] », tandis qu’au livre second, il s’écrie : « Les juifs triomphent, groupe avare / Et sans foi… »

Essayer de comprendre pourquoi Victor Hugo s’en prend ainsi aux juifs nous permettra d’analyser ce que fut cet antijudaïsme qui, quelques années plus tard, vers la fin du XIXe siècle, se transformera en antisémitisme.

De la révolution industrielle à l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle oligarchie financière : les « Deux Cents »

Quand Victor Hugo écrit Les Châtiments, une nouvelle caste est en train de poursuivre son ascension dans les hautes sphères du monde des affaires et de la finance. Son arrivée aux postes clés est l’un des événements majeurs [2] de la vie politique, économique et sociale du XIXe siècle, - ce qui provoquera d’ailleurs de vives tensions au siècle suivant, au cours des années 1930 notamment. Pour comprendre la montée en puissance de cette nouvelle caste, véritable oligarchie financière, il faut savoir que le grand mouvement de « relève de l’homme par la machine » - désigné par le terme de révolution industrielle – nécessite l’emploi d’un matériel coûteux et d’importants capitaux. Pour passer du modeste atelier à la fabrique puis à l’usine, pour exploiter les nouvelles techniques de production et de transport, notamment les chemins de fer, pour s’approvisionner sur des marchés lointains, encore faut-il disposer d’argent, de beaucoup d’argent [3]  D’où la nécessité de faire appel à d’autres formes de financement et de crédit. Dès le Second Empire [4], le système bancaire [5] se développe, les sociétés anonymes [6] par actions (S.A.) se multiplient, les opérations en bourse [7] et la spéculation financière prennent de l’ampleur. Des fortunes se font et se défont – c’était déjà perceptible sous la Monarchie de Juillet : ce que montre Balzac dans Le Père Goriot -, des scandales éclatent parfois, mais, très vite, une nouvelle féodalité, dont le fief est la finance et les conseils d’administration des entreprises, se met en place. Ses membres, liés entre eux par des alliances familiales ou par des contrats d’affaires, exercent des fonctions politiques ou gouvernementales.

Dans L’Avenir de la Science, Ernest Renan écrit : « J’appelle ploutocratie un état de société où la richesse est le nerf principal des choses, où l’on ne peut rien faire sans être riche, […] où la capacité et la moralité s’évaluent généralement (et avec plus ou moins de justesse) par la fortune […] ». La puissance du capital, constate, quelques années plus tard, Auguste Comte dans ses Cours de philosophie positive, est « devenue exorbitante dans les transactions journalières ». Quant à Georges Duchêne [8], après avoir recensé ces maîtres des chemins de fer et de la métallurgie, des paquebots et du gaz, des banques et des sociétés de crédit, il conclut dans son ouvrage sur L’Economie Politique de l’Empire : « le gaspillage de la fortune publique au profit d’un petit groupe d’habiles qui n’atteint pas deux cents individus est un bien terrible fléau ». Le thème des « deux cents familles » sera repris par un responsable politique de la IIIe République, Edouard Daladier [9], d’abord à la Chambre des Députés (séance du 11 avril 1930), puis au congrès du parti radical en 1934. Ce thème mobilisateur, de nature ambiguë, sera également récupéré par L’Humanité titrant en 1938 : « Qui possède les richesses de la France ? », et par la droite nationaliste.

Réalité en partie déformée, qui vit et se survit à la façon d’un mythe dans les années trente ? Toujours est-il que, durant la seconde moitié du XIXe siècle, l’émergence de cette nouvelle féodalité est bien une réalité - même si ses membres ont parfois des idées politiques divergentes [10] et même s’ils se déchirent pour la conquête du pouvoir.

Parmi les « Deux Cents » figurent non seulement des protestants [11] et des catholiques, mais aussi des juifs – ce qui nous ramène aux propos de Victor Hugo dans Les Châtiments : « Les juifs triomphent, groupe avare / Et sans foi… » Le Fould [12] dont parle le poète – Achille Fould, ministre des Finances et banquier - fait partie, depuis la IIe République, de l’entourage de Louis-Napoléon Bonaparte. Au même titre que d’autres familles juives, comme celles des Rothschild [13], Pereire, Lazard, Raphaël, Louis-Dreyfus, les Fould possèdent leur propre banque d’affaires – Fould, Oppeinheim et Cie – qui sera plus tard absorbée par la banque Heine et Cie.

Si des familles juives font désormais partie de cette nouvelle féodalité [14], c’est parce leurs membres ont acquis les mêmes droits civils et politiques que les Français. Leur arrivée dans les sphères du pouvoir est donc un phénomène nouveau qui s’explique par deux événements historiques : l’émancipation, par le décret de 1791, des juifs vivant en France, et la révolution industrielle qui assure la victoire du capital industriel et agioteur sur le capital immobilier et foncier.

 

De l’émancipation des juifs (1791) à l’arrivée d’une minorité d’entre eux dans les hautes sphères de la société française dès la Monarchie de Juillet

C’est la Révolution française qui a fait du juif un citoyen à part entière, avec les libertés que cela implique, notamment celles d’aller et venir comme bon lui semble et de participer à la vie du pays au même titre que les autres Français. Autant de libertés fondamentales qui, jadis, ne lui étaient pas du tout reconnues. Cette égalité civile et politique, les juifs la doivent à l’action remarquable de l’abbé Grégoire [15] qui défendit leur cause devant l’Assemblée nationale et qui parvint à faire voter le décret du 13 novembre 1791 leur accordant l’émancipation. Toutes les communautés juives installées sur le territoire français - en Alsace et en Lorraine, dans le Sud-Ouest (Bordeaux et Saint-Esprit-lès-Bayonne), dans le Comtat Venaissin [16] et certaines grandes villes comme Paris, Lyon, Dijon, Nantes, Rouen, Nice, Toulouse - possèdent désormais les mêmes droits que les autres citoyens.

Dès la Monarchie de Juillet, la réussite de certains juifs dans le monde des affaires et de la finance, leur entrée remarquée dans l’arène politique et leur présence dans la presse, l’édition et le théâtre vont provoquer méfiance et hostilité de la part de bon nombre de Français. Avant leur émancipation, les minorités juives vivaient dans certains quartiers réservés – les juiveries [17] -, et leurs activités étaient bien définies : petit commerce et usure [18]. Une situation totalement bouleversée par le décret de 1791. Désormais les juifs peuvent s’installer où ils veulent, exercer le métier de leur choix, participer à la vie du pays, occuper des postes en vue. La place nouvelle que certains d’entre eux occupent dans la société française, leur visibilité soudaine dans les secteurs les plus sensibles – d’abord les affaires, la finance et la presse, puis la politique - engendrent très vite méfiance et rancœur, cristallisent et ravivent d’anciennes querelles datant de l’antijudaïsme médiéval.

L’affaire Mortara, aujourd’hui oubliée mais qui provoqua bien des remous au XIXe siècle, et les prises de position du journaliste catholique Louis Veuillot méritent toute notre attention. Car cette affaire fait remonter à la surface les inimitiés réciproques, à fondement religieux, qui perturbent les rapports entre juifs et chrétiens ; résume tous les griefs et toutes les attaques, toutes les rumeurs et tous les préjugés véhiculés depuis le Moyen Age [19] à l’encontre des juifs. Elle annonce également, à travers le discours de l’écrivain et journaliste Louis Veuillot, quelques thèmes qui seront repris par Drumont dans son livre La France Juive et qui sont étroitement liés à la nouvelle situation politique, économique et sociale des juifs dans la société française.

« La Synagogue est forte », écrit notamment Louis Veuillot dans le journal L’Univers : elle a les journaux, elle a la banque. Et cette situation choque d’autant plus qu’elle est disproportionnée par rapport au nombre de juifs vivant en France. Une situation qui choque également parce qu’il n’y a pas si longtemps encore, écrit Bernard Lazare, « le Juif n’était rien, il n’avait aucun droit, aucun pouvoir ». Une situation qui choque enfin parce que beaucoup de juifs restent fidèles à leurs traditions : l’émancipation n’a donc pas produit les effets escomptés par ceux qui l’ont prônée, un abbé Grégoire notamment qui, dans son Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs publié en 1788, estimait que l’émancipation réduirait l’unicité juive et que le problème posé depuis tant de siècles serait ainsi résolu par la disparition progressive du particularisme juif. Tirant quelques années plus tard un premier bilan de l’émancipation, aussi bien Napoléon 1er que le jurisconsulte Portalis en arriveront à la même conclusion : les juifs ne sont pas une secte, mais une nation dans la Nation.

 

L’affaire Mortara (1858) et la thèse du complot juif développée par l’écrivain et journaliste catholique Louis Veuillot

En septembre 1858, un enfant juif - baptisé secrètement à l’âge d’un an par une servante chrétienne alors qu’il était gravement malade - est enlevé de force à ses parents pour être placé à l’hospice des catéchumènes, à Rome. Lorsqu’il est enlevé à sa famille, le jeune Edgar Mortara est alors âgé de sept ans. Les parents de l’enfant protestent, alertent la communauté juive et les rabbins de France et d’Allemagne. Les journaux, en Belgique, en Allemagne, en Angleterre, au Piémont et en France, s’emparent de l’affaire. « Quoi ! les lois canoniques autoriseraient une pareille violation, un pareil renversement de la justice et de la morale universelle ! », s’exclame le journaliste français Louis Alloury dans son éditorial du Journal des débats, le 12 octobre 1858.

Face aux critiques, le Saint-Siège réplique, rappelle l’historien et journaliste Michel Winock [20], par une série d’arguments : le sacrement du baptême a fait entrer l’enfant dans l’Eglise qui, au nom du Christ, a de ce fait acquis sur le jeune Edgar un « droit supérieur à tout droit humain » ; par ailleurs, les Mortara, qui sont les hôtes d’un Etat chrétien, doivent se conformer à ses lois ; enfin, cette famille, en employant une servante chrétienne, a bafoué la loi car, dans les Etats du pape, il est interdit à un juif d’avoir sous ses ordres un chrétien.

Un certain nombre de juifs contre-attaquent dans les Archives israélites, dans Le Courrier de Paris ; Jules Assézat publie une brochure chez l’éditeur Dentu, Le Droit du père ; l’année suivante, toujours chez le même éditeur, le rabbin Aristide Astruc publie Les Juifs et Louis Veuillot. En 1860 est fondée l’Alliance israélite universelle.

Du côté catholique, Veuillot, qui déplore la timidité de ses coreligionnaires et de l’épiscopat, s’engage à fond dans l’affaire Mortara, par une série d’articles publiés dans L’Univers à partir du 17 octobre 1858. Comme le fait remarquer Michel Winock, le journaliste va « ferrailler jusqu’à la fin novembre contre ce qu’il appelle la presse juive. En décembre, il complète son apologie par une nouvelle série d’articles, qui ne concernent plus directement l’affaire Mortara, mais le judaïsme. » Ce n’est pas simplement le peuple déicide qui est alors visé, mais une minorité active, une puissance occulte - pour Veuillot, ce sont les « journaux juifs » qui ont lancé l’affaire et il cite Le Journal des débats, Le Siècle, Le Constitutionnel. Le journaliste évoque enfin la thèse du complot que l’historien Michel Winock résume ainsi : « convaincus par la tradition talmudique que le chrétien est l’ennemi, les juifs organisent une guerre occulte contre lui, grâce au levier de leur puissance financière et par la conquête de l’opinion publique au moyen des journaux qu’ils contrôlent ».

Il suffit de lire Louis Veuillot. « La Synagogue est forte, écrit-il dans l’un de ses articles. Elle enseigne dans les universités, elle a les journaux, elle a la banque, elle est incrédule, elle hait l’Eglise ; ses adeptes et ses agents sont nombreux. Elle les a mis en mouvement partout, et son succès dépasse les espérances qu’elle pouvait concevoir, puisque, si nous en croyons Le Constitutionnel, les gouvernements eux-mêmes, cédant à la fausse opinion qu’elle a su créer, lui viennent en aide. » Le journaliste de L’Univers dénonce la place des juifs dans la société, conséquence directe de « l’effet odieux des libertés » qui leur ont été octroyées en 1791.

Son antijudaïsme est cependant fort éloigné de ce qui deviendra plus tard l’antisémitisme [21], celui d’un Drumont par exemple. Il n’est finalement qu’une simple réactualisation de l’antijudaïsme médiéval. Il ne faut pas, dit-il, haïr les juifs, car ils doivent « s’asseoir au banquet de la réconciliation ». En effet, explique-t-il, les « derniers de la race déicide seront pardonnés, les rejetons de ces bandes misérables mourront dans la lumière et dans l’amour de la croix. S’ils blasphèment le Christ sur les berceaux de leurs enfants ; si, dans de lointains pays où ils sont tombés au-dessous des derniers barbares, il faut à leur pâque devenue sacrilège le sang d’un enfant chrétien [22] […], qu’avons-nous à faire, sinon de suivre l’exemple de la grande Victime, et leur rendre le bien pour le mal ? » Toutefois, estime Louis Veuillot, une telle attitude à des limites : « je ne crois pas, écrit-il, qu’on fasse aucun bien à ce peuple, d’une part en multipliant les privilèges de sa détestable industrie, de l’autre en lui prodiguant des faveurs politiques qui encouragent son insolence naturelle. »

 

De l’antijudaïsme religieux et social à ce que l’on va désormais appeler l’antisémitisme moderne

Dans un ouvrage paru sous la Monarchie de Juillet, le fouriériste Alphonse Toussenel – malgré le titre de son ouvrage : Les Juifs rois de l’époque, Histoire de la féodalité financière (1845) – critique aussi bien les juifs [23] que les protestants, tous deux considérés comme des étrangers [24] de l’intérieur et des cosmopolites [25], car pour eux l’argent et la finance n’ont pas de patrie. Or n’oublions pas qu’au même moment, partout en Europe, germe l’idée de nation, une idée lancée par la Révolution de 1789 [26], une idée reprise par certains hommes politiques, un Bismarck par exemple qui, à partir de la Prusse cherche à réaliser l’unité allemande. Un peuple. Une nation. Ces mots, aux allures de slogans, représentent tout un programme. Ils annoncent la montée des nationalismes. Ils annoncent aussi la guerre. Les guerres. Celle de 1870 d'abord. Celle de 1914-1918 ensuite. C’est dans ce contexte que l’animosité envers les minorités juives va s’amplifier et devenir un phénomène politique majeur et grave, surtout après 1870.

Deux faits nouveaux donnent en effet l’impression d’une nouvelle et voyante présence juive, explique Maurice Agulhon dans La République. D’abord, après la défaite française de 1870, « beaucoup de juifs alsaciens [27] viennent s’installer à Belfort, à Nancy et surtout à Paris. Ensuite, fuyant les pogroms [28] de la Russie tsariste, beaucoup de juifs orientaux [29] viennent en France ». A ces faits objectifs poursuit l’historien Maurice Agulhon, il faut ajouter divers sentiments d’hostilité et de xénophobie plutôt confus et ambigus. « Hostilité religieuse : les catholiques étaient éduqués à détester le peuple déicide – mais on ne saurait oublier que les catholiques d’alors détestaient aussi les protestants. Xénophobie : les juifs étaient perçus comme différents – mais on ne saurait oublier que l’ouvrier français détestait aussi le travailleur immigré, belge dans le Nord, italien dans le Midi. »

A tous ces facteurs, à tous ces faits, il faut encore en ajouter d’autres : le krach, en 1882, de la banque catholique l’Union générale dont la haute banque juive (Rothschild) est la rivale et dont va s’inspirer Emile Zola quand il écrira L’Argent, même si l’action se passe sous le Second Empire puisque ce roman fait partie de la fresque des Rougon-Macquart ; La France Juive du publiciste Drumont dont le succès auprès du public est retentissant ; le scandale de Panama, révélé par le journal La Libre Parole puis repris par l’écrivain Maurice Barrès dans Leurs Figures ; l’affaire Dreyfus et la montée en puissance du nationalisme qui reprend à son compte la thèse du complot juif déjà évoquée par Veuillot et amplifiée par Edouard Drumont.

Comme le fait d’ailleurs remarquer Maurice Agulhon, le « nationalisme tient pour ennemi tout ce qui risque de disloquer la Patrie, de la dénaturer ou de donner un jour ou l’autre raison à l’étranger contre elle. A la limite, le nationalisme se définit donc moins par l’hostilité aux nations étrangères, puisque cette hostilité est banale et bien partagée, que par l’hostilité à l’ennemi intérieur, l’antinational, l’international, le supranational. » Et c’est véritablement dans le dernier tiers du XIXe siècle que le juif devient l’ennemi de l’intérieur, le fauteur de troubles par qui tous les maux arrivent : le capitalisme industriel et financier comme les idées révolutionnaires [30] et le socialisme.

Il nous faut donc analyser tous ces facteurs qui confortent et amplifient l’antijudaïsme traditionnel et qui le font basculer dans ce qu’il est convenu d’appeler l’antisémitisme [31], - lequel emprunte nombre de ses éléments à l’antijudaïsme du passé, qu’il s’agisse de griefs religieux comme l’accusation de déicide ou de griefs sociologiques comme l’animosité envers les manieurs d’argent.

Un antisémitisme qui doit aussi ses caractères propres au climat historique dans lequel il est né : l’émancipation de 1791. En effet, aussi longtemps que les juifs ont vécu dans des quartiers à part, on pouvait bien les détester, mais ils ne posaient pas de problème grave aux communautés dans lesquelles ils étaient comme « enkystés ». Ce qui n’est désormais plus le cas, puisqu’ils participent directement et souvent activement à la vie politique, économique et sociale du pays. Quant au mouvement sioniste, inspiré à Theodor Herzl par l’Affaire Dreyfus, il sera une prise de conscience nationale juive provoquée par un constat – l’échec de l’émancipation - et une réplique au nationalisme qui se développe et conjugue anticapitalisme et antisémitisme.

Alain Laurent-Faucon


SUITE  -  in ANTIJUDAÏSME, ANTISÉMITISME [2]


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