ANTIJUDAÏSME, ANTISÉMITISME ... [2]

Publié le par alain laurent-faucon





 LA « QUESTION JUIVE » EN FRANCE
ANTIJUDAÏSME, ANTISÉMITISME, JUDÉOPHOBIE


- SYNTHÈSE -


suite

Dans La France Juive (1886), Drumont reprend les thèmes de l’antijudaïsme tout en développant de nouveaux concepts qui relèvent de l’antisémitisme moderne, notamment celui de race

Quand le journaliste Edouard Drumont publie en 1886 son ouvrage intitulé La France Juive, le krach de L’Union Générale est encore dans tous les esprits. Au moment du krach, en 1882, bon nombre de catholiques ont voulu y voir un complot juif. Mais nous y reviendrons lorsque nous analyserons le roman de Zola, L’Argent, publié en 1891.

Totalement anachronique dans la mesure où l’action se passe sous le Second Empire, L’Argent, sous le couvert de la fiction, s’inspire du krach de la banque catholique et véhicule, sur les juifs et la haute finance juive, les haines, les rancœurs et les préjugés de la fin du XIXe siècle. Certains propos renvoient à La France Juive de Drumont et aux articles de La Libre Parole, le journal du même Drumont. Car il faut le répéter, sous le Second Empire, même si l’on trouve des juifs parmi les « Deux Cents », même si l’opinion publique ne leur est guère favorable, l’hostilité à leur égard n’est pas encore cette haine maladive qui deviendra l’une des plus funestes caractéristiques de la IIIe République.

Mais revenons à Drumont et à son ouvrage La France Juive paru en 1886. Comme l’écrit Michel Winock, une « filiation est notable entre Veuillot et Drumont, grand lecteur de Veuillot, auprès duquel il a travaillé un moment en 1867 à L’Univers. Si l’antisémitisme moderne que diffuse Drumont se nourrit des thèses racistes étrangères à l’antijudaïsme de Veuillot, il se fonde sur cet antijudaïsme catholique – une des sources non exclusives mais indiscutables de son inspiration. »

Dans La France Juive, Edouard Drumont reprend en effet tous les thèmes de l’antijudaïsme [32]  traditionnel, qui est – comme nous l’avons déjà signalé - à la fois religieux [33] et social. Pendant toute la genèse de son livre, note également Michel Winock, Drumont est « en relation étroite avec le révérend père Du Lac, son directeur de conscience, qui le conseille, corrige ses outrances, discute ses thèses, mais qui n’en fournit pas moins à Drumont une partie de sa documentation, en particulier des articles antijuifs de la Civilità cattolica [34], et qui participe au financement de La France Juive, publiée à compte d’auteur chez Marpon et Flammarion. »

Dès sa sortie, l’ouvrage, foisonnant d’informations, de noms, de descriptions et de raccourcis historiques d’une validité parfois contestable, connaît un formidable succès : 200.000 exemplaires sont vendus. L’histoire de France, estime Drumont, ne peut se comprendre qu’à travers le prisme du « complot juif », un complot soutenu par les francs-maçons [35], inféodés aux juifs. « Taine a écrit la Conquête jacobine. Je veux écrire la Conquête juive. » Puis, quelques lignes plus loin : « Le seul auquel la Révolution ait profité est le Juif [36]. Tout vient du Juif ; tout revient au Juif. »

Radicalisant les critiques formulées par l’antijudaïsme traditionnel, Edouard Drumont condamne les juifs parce qu’il condamne le capitalisme. A cause des juifs, dit-il, ce qu’un homme comme saint Thomas d’Aquin « eût appelé l’infâme capital » est devenu tout puissant. Et il ajoute : « La puissance capitaliste concentrée dans un petit nombre de mains gouverne à son gré toute la vie économique des peuples, asservit le travail et se repaît de gains iniques acquis sans labeur. »

Son anticapitalisme [37] lui fait retrouver des accents socialistes qui ne sont pas sans rappeler ceux d’un Toussenel (Les Juifs rois de l’époque, Histoire de la féodalité financière) ou ceux des théoriciens de la première moitié du XIXe siècle : incarnation de l’usure, de l’exploitation de l’ouvrier et de l’enrichissement stérile et improductif (dont les Rothschild [38] sont l’exemple type), le juif devient l’ennemi d’une vraie France, éternelle et laborieuse, à la fois patriarcale et populaire, désormais livrée par la république et la franc-maçonnerie à ceux qui veulent sa disparition. « Il m’a paru intéressant et utile de décrire les phases successives de cette Conquête juive, d’indiquer comment, peu à peu, sous l’action juive, la vieille France s’est dissoute, décomposée, comment à ce peuple désintéressé, heureux, aimant, s’est substitué un peuple haineux, affamé d’or et bientôt mourant de faim. »

La théorie du complot, déjà évoquée par Veuillot, est reprise par Drumont qui, à côté des arguments religieux et sociaux puisés dans l’antijudaïsme traditionnel, avance un nouvel argument qu’il tire de l’opposition entre Sémites et Aryens.

Pour la première fois dans l’histoire de l’antijudaïsme français, un concept purement laïc est mis en avant – celui de race – et le problème est déplacé : l’on passe désormais du vieil antagonisme entre juifs et chrétiens à un autre antagonisme qui ne tient plus compte des origines confessionnelles : la lutte entre deux races, Sémites et Aryens [39], qui « par leurs qualités comme par leurs défauts […] sont condamnées à se heurter », explique Drumont.

« Dès les premiers jours de l’histoire nous voyons l’Aryen en lutte avec le Sémite. […] Le rêve du Sémite, en effet, sa pensée fixe a été constamment de réduire l’Aryen en servage […]. » Aujourd’hui, poursuit Edouard Drumont, « le Sémitisme se croit sûr de sa victoire. Ce n’est plus le Carthaginois ou le Sarrazin qui conduit le mouvement, c’est le Juif ; il a remplacé la violence par la ruse. A l’invasion bruyante a succédé l’envahissement silencieux, progressif, lent. Plus de hordes armées annonçant leur arrivée par des cris, mais des individualités séparée, s’agrégeant peu à peu en petits groupes, […] prenant possession sans éclat de toutes les places, de toutes les fonctions d’un pays depuis les plus basses jusqu’aux plus élevées. […] Rien de brutal – répète Drumont -, mais une sorte de possession douce, une manière insinuante de chasser les indigènes de leurs maisons, de leurs emplois, une façon moelleuse de les dépouiller de leurs biens d’abord, puis de leurs traditions, de leurs mœurs et enfin de leur religion. »

On le voit : tous les griefs ci-dessus évoqués n’ont rien de nouveau ; ils relèvent de l’antijudaïsme traditionnel auquel Drumont se réfère même quand il écrit que la question religieuse « ne joue qu’un rôle secondaire à côté de la question de race qui prime toutes les autres ». Bien sûr, ce genre de réflexion renvoie à l’antisémitisme moderne qui entend se distinguer de l’antijudaïsme traditionnel en laïcisant son argumentation et en l’appuyant sur des thèses racistes. Mais Drumont reste très en retrait par rapport à l’exploitation que d’autres feront de l’antagonisme entre Sémites et Aryens, notamment les auteurs allemands.

Quand on lit La France Juive, il est très difficile de suivre la démarche de Drumont - car il s’enlise dans une sorte de délire obsessionnel et accumule pèle mêle tout et n’importe quoi sans la moindre rigueur et sans la moindre logique. Impossible d’y voir clair et de ne pas ressentir dégoût et ennui face à un tel délire monomaniaque. Pour avoir une vue d’ensemble sur l’antijudaïsme traditionnel et comprendre l’antisémitisme tel qu’il apparaît à la fin du XIXe siècle, il convient de s’en référer à l’ouvrage de Bernard Lazare, L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, publié en 1894 pour répondre justement à La France Juive.

Outre le thème du complot juif, Edouard Drumont développe un autre thème qui sera, comme celui du complot, repris par les mouvements nationalistes au moment de l’Affaire Dreyfus, un thème qui n’est pas récent puisqu’on le trouve déjà dans l’antijudaïsme, c’est le thème du « corps étranger » qui ne peut s’assimiler et qui corrompt la société tout entière – ce « corps étranger » étant l’élément juif. « Ce qu’on ne dit pas, c’est la part qu’a l’envahissement de l’élément juif, dans la douloureuse agonie d’une si généreuse nation, c’est le rôle qu’a joué, dans la destruction de la France, l’introduction d’un corps étranger dans un organisme resté sain jusque là. Beaucoup le voient, en causent à table, s’indignent de rencontrer partout des Sémites tenant le haut du pavé, mais ils aiment la paix et, pour des causes multiples, évitent de coucher leurs impressions sur le papier. »

Quant aux autres griefs faits aux juifs par Edouard Drumont, ils relèvent de l’antijudaïsme traditionnel, à prédominance religieuse. Partageant la même foi, toutes les communautés juives constituent de ce fait un peuple, une nation, fait-il remarquer, avant de citer quelques extraits d’un mémoire rédigé par le jurisconsulte Portalis en 1806 afin d’appuyer ses dires :

« L’Assemblée constituante avait cru que, pour rendre les Juifs bons citoyens il suffisait de les faire participer indistinctement et sans conditions à tous les droits dont jouissent les citoyens français […] L’erreur vient de ce qu’on n’a voulu voir qu’une question de tolérance religieuse dans le problème à résoudre sur l’état civil des Juifs en France. Les Juifs ne sont pas simplement une secte, mais un peuple. Ce peuple avait autrefois son territoire et son gouvernement ; il a été dispersé sans être dissous, il erre sur tout le globe pour y chercher une retraite et non une patrie, il existe chez toutes les nations sans se confondre avec elles, il ne croit vivre que sur une terre étrangère. Cet ordre des choses tient à la nature et à la force des institutions judaïques. […] La religion n’est ordinairement relative qu’aux choses qui intéressent la conscience ; chez les Juifs la religion embrasse tout ce qui fonde et régit la Société. De là les Juifs forment partout une nation dans la nation, ils ne sont ni Français, ni Allemands, ni Anglais, ni Prussiens, ils sont Juifs. […] En assimilant, sans précaution, les Juifs à tous les autres Français, on a appelé une foule de Juifs étrangers qui ont infesté nos départements frontières […] »

Sont ici résumés et surtout réactualisés les principaux griefs à prédominance religieuse que les ligues nationalistes reprendront plus tard pour justifier leur antisémitisme. L'antisémitisme moderne est finalement issu
d’un ensemble convergent de facteurs hétérogènes, les uns anciens, les autres nouveaux - ces derniers devenant, dès la fin du XIX
e siècle, les plus importants. Ceci dit, l’antisémitisme de Drumont reste fortement marqué par l’antagonisme religieux entre juifs et chrétiens, et c’est peut-être là une spécificité française qu’exprime la convergence d’intérêts entre cléricaux [40] et nationalistes au moment de l’Affaire Dreyfus.

Contrairement à ce qui va se passer dans d'autres pays européens ou à ce que l'on va lire ailleurs, l'antisémitisme français ne deviendra jamais - ou alors très rarement - antichrétien [41]. En revanche l'antisémitisme de l'Anglais Houston Stewart Chamberlain, dans Le Fondement du XIXe siècle (1899), s'inspire à la fois du néo-paganisme d'un Richard Wagner et des réflexions nietzschéennes sur la morale d'esclaves prêchée par le judéo-christianisme, et s'accompagne d'une hostilité plus ou moins camouflée au christianisme. Quelques années plus tard, l'ouvrage du théoricien nazi Alfred Rosenberg, Le Mythe du XXe siècle, ira dans le même sens.

  

1889, le scandale de Panama : du journal La Libre Parole au roman de Barrès, Leurs Figures. Les corrupteurs sont deux juifs influents, les corrompus – appelés les « chéquards » - des ministres et des hommes politiques de la IIIe République

En 1892, Edouard Drumont, qui est journaliste avant tout, fonde son propre journal, La Libre Parole , qui prend pour devise « la France aux Français » et dans lequel sont développées des thèses très voisines du socialisme. Son premier coup d’éclat est la publication, en 1892, d’un dossier qui deviendra bientôt « le scandale de Panama »

Tout a commencé ou presque en mai 1879, lorsque Ferdinand de Lesseps, réalisateur du canal de Suez, obtient la direction du percement de l'isthme de Panama. Très vite, les travaux prennent du retard et les difficultés inhérentes au milieu s'avèrent beaucoup plus importantes que ce qu'avait annoncé de Lesseps. Celui-ci refuse de reconnaître l'évidence et fait appel aux capitaux des petits épargnants - le fameux « bas de laine » - par l'intermédiaire d'hommes d'affaires juifs plutôt véreux [42] comme le baron de Reinach, beau-père du gambettiste Joseph Reinach, et Cornelius Herz. Les deux hommes orchestrent la promotion de l'investissement en subventionnant la presse (Clemenceau fonde ainsi la Justice). Pour augmenter encore les afflux de capitaux, Ferdinand de Lesseps fait appel au Parlement, qui refuse à deux reprises de voter les subventions nécessaires à la suite du rapport d'ingénieurs envoyés sur place en mission. Reinach entame alors, avec Cornelius Herz, un processus de corruption systématique des parlementaires et des journalistes [43] pour obtenir le déblocage des fonds et orchestrer une violente campagne de presse contre le gouvernement et le Parlement qui refusent aux petits épargnants un investissement rentable. Tandis que le ministre des Travaux publics, Baïhaut, reçoit une promesse d'un million de francs, les députés, sous la pression populaire, votent une loi pour débloquer les fonds sous forme d'un emprunt - autorisé en mai 1888. En janvier 1889, l'entreprise fait faillite, ruinant les espoirs de 85 000 souscripteurs. Il faudra deux ans pour qu'une instruction soit ouverte contre Lesseps et quelques comparses pour abus de confiance.

En septembre 1892, le journaliste Edouard Drumont décrit dans La Libre Parole l'ensemble du mécanisme de l'affaire. C’est le scandale ! Tout le monde est éclaboussé, les juifs Reinach et Herz sont violemment pris à partie, les événements se précipitent. Le baron de Reinach est retrouvé mort, Herz s'enfuit à l’étranger et publie une liste de cent quarante « chéquards ». Hostile à l'autopsie de Reinach, le gouvernement d’Emile Loubet démissionne. Les députés Maurice Rouvier, Charles Floquet et Georges Clemenceau reconnaissent qu'ils ont reçu - pour un journal, pour financer une campagne électorale – des sommes d’argent de Reinach et de Herz. Le procès, qui a lieu en mars 1893, aboutit à la condamnation du seul Baïhaut… L'autre scandale de Panama resta, quant à lui, secret : les banques avaient en effet perçu des commissions fabuleuses sur l'entreprise de Panama.

Entre 1894 et 1902, l’écrivain Maurice Barrès, reprenant l’affaire, rédige Leurs Figures [44], qui, malgré la trame romanesque, est plus proche du journalisme d’investigation et de l’enquête judiciaire que du roman. « Déjà La Libre Parole, en septembre, travaillait à transformer le Panama judiciaire en Panama politique : elle accusait ouvertement des sénateurs et des députés d’avoir trafiqué de leurs mandats lors du vote de la loi de 1888 sur les obligations à lots ».

Suite au scandale [45] de Panama, l'antisémitisme populaire gagne du terrain et le régime parlementaire est une nouvelle fois contesté : la propagande antiparlementaire et nationaliste se conjugue désormais avec l’antisémitisme et la critique du système capitaliste : « Ce Reinach – écrit Barrès dans Leurs Figures - ce baron, ce banquier, ce juif, cet Allemand, ce gambettiste […], c’est l’image de notre société capitaliste ». Qui plus est, le baron de Reinach comme Cornelius Herz sont des juifs allemands – ce qui conforte l’opinion populaire, entretenue par les nationalistes, que les juifs complotent contre la patrie et qu’ils sont des agents de l’étranger, de l’Allemand. Evoquant une séance particulièrement houleuse à la Chambre des députés, Barrès note dans Leurs Figures : « Sous ces excitations, enfin, jaillit de l’Assemblée le cri qu’accueillera la France : Cornelius Herz est un agent de l’étranger ! […] Oui, Cornelius Herz est un agent de l’étranger ! quel deuil et quelle tristesse ! Un étranger, un cosmopolite de race hostile, d’origine germanique, dont une naissance accidentelle en France ne saurait faire un Français […] »


1891 :
L’Argent d’Emile Zola

Publié en 1891, L’Argent cristallise toutes les rancœurs et les haines des milieux d’affaires catholiques à l’égard à la haute banque juive. Sa date de parution est importante si l’on veut éviter les anachronismes : l’antisémitisme des personnages, que Zola exprime sans marquer le moindre recul ou la moindre réserve, ne renvoie pas au Second Empire, période durant laquelle l’auteur a replacé l’action romanesque directement inspirée par le krach de l’Union Générale (1882). L’antisémitisme de L’Argent est bel et bien celui de la IIIe République, alimenté par La France Juive de Drumont et son journal La Libre Parole. Un antisémitisme qui dérange tellement que personne ne parle de ce roman et ne cite les passages les plus compromettants pour celui qui va passer, à la postérité, pour l’ardent défenseur de Dreyfus. Ce qu’il fut d’ailleurs, mais pour des raisons politiques : pour défendre la vérité et la justice contre l’ordre et la raison d’Etat. Car le combat pour ou contre la révision du procès Dreyfus est bien là, même si, au plus fort de la lutte, les propos antisémites vont déplacer le problème et envenimer les débats.

Désirant fonder une banque catholique, l’Universelle, le héros de L’Argent, Saccard, se heurte à Gundermann, un financier juif qui parviendra à anéantir ce projet.

« Pendant que Saccard montait le large escalier de pierre […], il se sentait contre cet homme un soulèvement d’une inextinguible haine. Ah ! le juif ! il avait contre le juif l’antique rancune de race, qu’on trouve surtout dans le midi de la France ; et c’était comme une révolte de sa chair même, une répulsion de peau qui, à l’idée du moindre contact, l’emplissait de dégoût et de violence, en dehors de tout raisonnement, sans qu’il pût se vaincre. Mais le singulier était que lui, Saccard, ce terrible brasseur d’affaires, ce bourreau d’argent aux mains louches, perdait la conscience de lui-même, dès qu’il s’agissait d’un juif, en parlait avec une âpreté, avec des indignations vengeresses d’honnête homme, vivant du travail de ses bras, pur de tout négoce usuraire. Il dressait le réquisitoire contre la race, cette race maudite qui n’a plus de patrie, plus de prince, qui vit en parasite chez les nations, feignant de reconnaître les lois, mais en réalité n’obéissant qu’à son Dieu de vol, de sang et de colère ; et il la montrait remplissant partout la mission de féroce conquête que ce Dieu lui a donnée, s’établissant chez chaque peuple, comme l’araignée au centre de sa toile, pour guetter sa proie, sucer le sang de tous, s’engraisser de la vie des autres. Est-ce qu’on a jamais vu un juif faisant œuvre de ses dix doigts ? est-ce qu’il y a des juifs paysans, des juifs ouvriers ? Non, le travail déshonore, leur religion le défend presque, n’exalte que l’exploitation du travail d’autrui. Ah ! les gueux ! Saccard semblait pris d’une rage d’autant plus grande, qu’il les admirait, qu’il leur enviait leurs prodigieuses facultés financières, cette science innée des chiffres, cette aisance naturelle dans les opérations les plus compliquées, ce flair et cette chance qui assurent le triomphe de tout ce qu’ils entreprennent. A ce jeu de voleurs, disait-il, les chrétiens ne sont pas de force, ils finissent toujours par se noyer ; tandis que prenez un juif qui ne sache même pas la tenue des livres, jetez-le dans l’eau trouble de quelque affaire véreuse, et il se sauvera, et il emportera tout le gain sur son dos. C’est le don de la race, sa raison d’être à travers les nationalités qui se font et se défont. Et il prophétisait avec emportement la conquête finale de tous les peuples par les juifs, quand ils auront accaparé la fortune totale du globe, ce qui ne tarderait pas, puisqu’on leur laissait chaque jour étendre librement leur royauté, et qu’on pouvait déjà voir, dans Paris, un Gundermann régner sur un trône plus solide et plus respecté que celui de l’empereur. »

Cette longue citation [46] renvoie à tous les griefs, les poncifs et les préjugés énoncés déjà par Louis Veuillot et Edouard Drumont, et véhiculés par les gens de l’époque. On retrouve les thèmes de l’antijudaïsme traditionnel, à la fois religieux et social : peuple déicide (maudit de ce fait) et peuple usurier, manieur d’argent. On retrouve certains thèmes de l’antisémitisme moderne : une race à part, un corps étranger, sans oublier la thèse du complot juif, de l’internationale juive voulant conquérir le monde.

A travers ce qui est dit, on perçoit que cet antisémitisme est l’expression d’une lutte d’influence au sein du capitalisme financier et agioteur entre la haute bourgeoisie catholique et la haute bourgeoisie juive. En désignant à la vindicte populaire les juifs, la bourgeoisie d’affaires catholique utilise donc l’antisémitisme comme un instrument politique, l’ennemi de classe n’étant pas elle mais le juif cosmopolite et parasite. Même le nom choisi par Emile Zola n’est pas neutre : Gundermann sonne allemand, et c’est, là encore, l’un des griefs faits aux juifs de France : beaucoup sont d’origine germanique et on les soupçonne de comploter avec le vainqueur de la guerre de 1870 – un reproche qui sera plus tard repris par les adversaires de Dreyfus. Mais écoutons à nouveau les réflexions [47] de Saccard :

« Nous y voilà donc, vous avouez ! L’empire est vendu aux juifs, aux sales juifs. Tout notre argent est condamné à tomber entre leurs pattes crochues. L’Universelle n’a plus qu’à crouler devant leur toute-puissance. Et il exhala sa haine héréditaire, il reprit ses accusations contre cette race de trafiquants et d’usuriers, en marche depuis des siècles à travers les peuples, dont ils sucent le sang, comme les parasités de la teigne et de la gale, allant quand même, sous les crachats et les coups, à la conquête certaine du monde, qu’ils posséderont un jour par la force invincible de l’or. […] Ah ! ce Gundermann ! un Prussien de l’intérieur, bien qu’il fût né en France ! car il faisait évidemment des vœux pour la Prusse, il l’aurait volontiers soutenue de son argent, peut-être même la soutenait-il en secret ! »

Ce genre d’accusation - le juif traître à la patrie, complice de l’Allemand -, évoqué par Zola dans L’Argent et déjà développé dans La France Juive de Drumont [48], va devenir, avec l’Affaire Dreyfus, l’un des thèmes récurrents de la propagande nationaliste. A un point tel que, à la veille de la Première Guerre mondiale, l’écrivain et polémiste Léon Daudet, dans son enquête sur L’Avant-Guerre, études et documents sur l’espionnage juif-allemand depuis l’Affaire Dreyfus, rappellera à ses lecteurs cette vérité première selon lui : « Il faut qu’on le dise : l’affaire du traître Alfred Dreyfus a eu comme premier résultat une véritable invasion, la formation chez nous d’une Anti-France. »


L'Affaire Dreyfus : sur fond d'antisémitisme et de crispation nationaliste, mais aussi de laïcité et d'anticléricalisme, c'est la lutte d'influence entre les partisans de la Justice, de la Vérité et des droits de l'Homme contre les partisans de l'Armée, de la Patrie et de la raison d'Etat


L’affaire Dreyfus - l’Affaire - sera l’une des plus grandes crises politiques et morales de la IIIe République. Au-delà du scandale judiciaire qui agite l’opinion publique de 1896 à 1899, elle va révéler les clivages politiques et idéologiques de la France d’avant 1914.

Pour un historien comme Maurice Agulhon, qui en parle dans son ouvrage intitulé La République, il n’y aurait jamais eu d’Affaire si cet officier de l’état-major soupçonné d’intelligence avec l’Allemagne, le capitaine Alfred Dreyfus, n’était pas devenu le suspect : « par la circonstance contingente de la ressemblance entre son écriture et celle du traître ; par sa qualité de juif qui en faisait, pour le nationalisme, un coupable [49] essentiel. »

En revanche, pour d’autres historiens comme, par exemple, René Escaich [50], il y aurait eu l’Affaire même si Dreyfus n’avait pas été juif alsacien. Une Affaire qui, simplement, n’aurait pas eu tous les débordements antisémites qu’elle va engendrer. « Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Le fait qu’il s’agit de l’inculpation d’un officier juif a, sans doute, passionné et, dans une certaine mesure faussé le débat ; cependant on peut supposer que s’il n’y avait pas eu une question raciale, si l’officier condamné avait été de religion catholique, l’évolution de l’Affaire aurait été sans doute analogue, avec peut-être un peu moins de violence. Mais on aurait trouvé les mêmes personnes dans les deux camps. Les milieux de gauche dans celui de la révision, les éléments nationalistes et tous ceux qui mettent au dessus de tout les notions d’ordre et de discipline, parmi ses adversaires acharnés. Néanmoins il n’est pas discutable que la campagne antisémite commencée par Drumont avant l’arrestation du capitaine Dreyfus, et le fait que celui-ci fût juif, ont apporté de l’eau au moulin de la campagne antirévisionniste. Cependant il convient de préciser qu’au moment où éclatera l’affaire Dreyfus, il y a environ six cents officiers juifs dans l’armée française et qu’aucun d’eux ne fera l’objet de notations ou de sanctions particulières. »

Ces précisions, apportées par René Escaich (Les Cahiers de l’Histoire, n° 100, nov-déc 1973), sont essentielles pour qui veut réellement comprendre l’Affaire. Car elle n’est pas réductible à l’antisémitisme – même si le thème du juif traître à la nation est l’un des arguments choc des antirévisionnistes et de la propagande nationaliste.

Sans entrer dans les délicats méandres d’une affaire dont les zones d’ombre restent, aujourd’hui encore, nombreuses [51], rappelons brièvement les faits. En septembre 1894, un bordereau contenant une liste de documents militaires destinée à l’ambassade d’Allemagne est découvert par le service de renseignements français. Un officier du 2ème bureau de l’état-major général, juif d’origine alsacienne, le capitaine Dreyfus, est inculpé sur une simple ressemblance d’écriture et traduit devant le Conseil de guerre qui le condamne le 22 décembre de la même année à la dégradation [52] et à la déportation à vie sur l’île du Diable.

Rares sont ceux qui mettent alors en doute sa culpabilité y compris parmi les socialistes, un Jean Jaurès par exemple. Seule la famille de Dreyfus, et notamment son frère, Mathieu, se bat pour faire triompher son innocence. Sans cette volonté familiale, il n’y aurait pas eu d’Affaire. A l’automne 1896, l’Éclair puis le Matin attirent l’attention du public sur la nature suspecte des preuves qui ont entraîné la condamnation de l’officier. Bernard Lazare, un critique et publiciste juif auteur de L’antisémitisme, son histoire et ses causes paru en 1894, publie une brochure [53] favorable à Alfred Dreyfus.

Le colonel Picquart, qui est le nouveau chef du service de renseignements, découvre, en mars 1896, que la trahison a été le fait d’un officier dévoyé du nom d’Esterhazy. L’état-major décide alors de déplacer Picquart en Tunisie, - car la « chose jugée » ne saurait être remise en question. Pour couvrir Esterhazy, des faux sont ajoutés au dossier. Un an plus tard le Figaro, sous la plume de Mathieu, révèle au public ce qui s’est passé. Pour éviter une révision du procès, les autorités militaires traduisent Esterhazy devant le Conseil de guerre qui l’acquitte, le 10 janvier 1898. Le surlendemain, Émile Zola publie dans l’Aurore, le journal de Clemenceau, une lettre ouverte au président de la République dans laquelle il dénonce le déni de justice de l’armée [54] et de ses complices, hommes politiques et magistrats. Zola est condamné [55] pour diffamation à un an de prison ferme et à une amende : dès lors, l’affaire de l’officier Dreyfus devient l’Affaire [56]. Les révisionnistes ou dreyfusards exigent la révision du procès Dreyfus au nom de la vérité, de la justice et des droits de l’individu. Les antirévisionnistes ou antidreyfusards la refusent pour défendre l’honneur de l’armée, la patrie [57] et la raison d’État.

Les antirévisionnistes se recrutent parmi l’écrasante majorité de l’armée et du clergé, sans oublier les nationalistes [58], les antisémites, la plupart des monarchistes et des catholiques qui voient dans cette Affaire une nouvelle occasion de combattre la République laïque. La Ligue des patriotes fondée en 1882 par Déroulède et qui renaît en septembre 1898, la Ligue de la patrie française et la Ligue antisémite seront les fers de lance de la contestation antidreyfusarde.

Les révisionnistes regroupent surtout des socialistes, dont Jean Jaurès, des radicaux, des républicains modérés, de nombreux intellectuels – Georges Clemenceau publie en janvier 1898 le « Manifeste des intellectuels » -, des protestants et des francs-maçons. Ils se retrouvent - pour certains - dans la Ligue des Droits de l’Homme créée en juin 1898 et apparaissent comme ceux pour qui les préoccupations politiques essentielles sont la justice, la laïcité et le respect des droits de la nation souveraine symbolisée par le Parlement.

La révision devient inévitable lorsque, en août 1898, le colonel Henry avoue être l’auteur du faux bordereau avant de se suicider dans sa cellule. Les antidreyfusards se mobilisent pour empêcher un nouveau procès. Pris entre ces deux camps, le gouvernement des républicains modérés perd toute autorité. L’agitation gagne la rue pendant que les ministères se succèdent sans parvenir à redresser la situation. Lors des funérailles du président de la République Félix Faure, mort brusquement en février 1899, les ligues nationalistes manifestent et Déroulède tente même d’entraîner l’armée à l’assaut de l’Elysée. Les républicains se mobilisent autour d’un ministère de « défense républicaine » à majorité progressiste dans lequel entrent des radicaux et pour la première fois un socialiste (E.-A. Millerand) sous la conduite de Waldeck Rousseau. Le nouveau gouvernement rétablit l’ordre et traduit devant la justice les fauteurs de troubles. Le nouveau procès Dreyfus a lieu à Rennes le 3 juin 1899. Pour ne mécontenter personne Dreyfus est déclaré coupable puis gracié par le président de la République Émile Loubet. Il faudra toutefois attendre 1906 pour que l’innocence de Dreyfus [59] soit enfin reconnue par la Cour de cassation.


La logique de l’antisémitisme poussée jusqu’à son paroxysme : la solution de la question juive sous Vichy

L’antisémitisme atteint son paroxysme durant la Seconde Guerre mondiale. Dès 1940, le gouvernement de Vichy promulgue un ensemble de mesures discriminatoires qui vont trouver leur prolongement dans la déportation des juifs vers les camps de concentration et d’extermination nazis.

Le 3 octobre 1940, le gouvernement de Vichy promulgue un statut des juifs, qui les exclut de plusieurs professions (fonction publique, éducation, presse et cinéma) et de nombreux lieux publics. En mars 1941, un Commissariat aux questions juives est créé. En juin 1941, le recensement des juifs devient obligatoire, puis, en mai 1942, le port d’une étoile jaune leur est imposé. La participation du gouvernement de Vichy à la « solution finale » prônée par les nazis culmine, les 16 et 17 juillet 1942, avec la rafle dite du Vel’ d’Hiv.


Des thèses négationnistes à la nouvelle judéophobie

En dépit du travail de mémoire pour que le génocide juif ne sombre pas dans l’oubli ou la banalisation – le film de Claude Lanzmann sur la Shoah ou le procès de Klaus Barbie -, l’antisémitisme est loin d’avoir disparu. Les années 1990 sont marquées par le retour des préjugés antisémites dont témoignent de nombreux actes de vandalisme (profanation de sépultures) et la diffusion de maintes thèses révisionnistes ou négationnistes. Par ailleurs, les abus liés à la « Shoah business » et que dénoncent des historiens juifs américains ne sont pas faits pour calmer les esprits. Enfin, depuis le déclenchement de la seconde Intifada à l’automne 2000 et la tragédie du 11 septembre 2001, l’on assiste, dans les « cités » et les quartiers où population juive et communauté musulmane sont en contact, à une recrudescence des actes anti-juifs. Cette hostilité est l’expression d’une nouvelle judéophobie [60] qui semble aussi le fait de gens situés plutôt à gauche, à l’extrême-gauche, ou qui sont proches des mouvements altermondialistes. Mais il faut bien reconnaître aussi que cette nouvelle judéophobie est l’une des conséquences néfastes du conflit Israélo-palestinien et de ses multiples ambiguïtés.


Alain Laurent-Faucon

NOTES : cf. ANTIJUDAÏSME, ANTISÉMITISME [3]


Commenter cet article