ANTIJUDAÏSME, ANTISÉMITISME ... [3]

Publié le par alain laurent-faucon


 
 LA « QUESTION JUIVE » EN FRANCE
ANTIJUDAÏSME, ANTISÉMITISME, JUDÉOPHOBIE

- SYNTHÈSE -



NOTES
 

[1] Au temps de Victor Hugo, le langage courant assimile le juif à la notion d’argent et le Grec à la notion d’escroc. REMARQUE : selon les conventions typographiques adoptées par tous les chercheurs, le mot juif s'écrit avec une minuscule quand il renvoie à une personne pratiquant la religion juive, et avec une majuscule quand il s'agit du peuple juif. Comme toute convention, elle peut être contestable ou contestée.

[2] L’arrivée au pouvoir de cette nouvelle caste marque l’aboutissement d’une lutte entre deux formes du capital : le capital immobilier et le capital mobilier, ou, dit en d'autres termes, le capital foncier et le capital industriel et agioteur (la spéculation boursière).

[3] Jean Bouvier, dans sa célèbre thèse, a fort bien montré que le Crédit lyonnais avait été fondé pour répondre aux besoins des industriels et commerçants lyonnais, parce qu’ils avaient besoin d’argent pour investir dans la métallurgie face à la concurrence anglaise, pour investir dans les chemins de fer, dans les usines de gaz, pour acheter de la soie en Extrême-Orient …

[4] Le système bancaire est né pour l’essentiel sous le Second Empire. « Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu de rouages du crédit avant ; il y avait à Paris de grands banquiers, ce qu’on appelle les maisons de la haute banque, c’est-à-dire des familles, dont la plus fameuse est celle des Rothschild (fondée par James de Rothschild, qui était venu de Francfort à Paris en 1812), et aussi des petits banquiers dans les villes de province. Or, dans tous les cas, leurs ressources étaient limitées au montant de leur fortune ; certains sont très riches, évidemment : James de Rothschild a laissé à la fin du Second Empire une fortune de plus de cent millions de l’époque (ce qui correspond, selon une estimation très grossière, à deux milliards de nos francs) ; mais ce n’est pas illimité. C’est cela qui change sous le Second Empire, lorsque se superposent à ces organismes individuels ou familiaux des banques en société anonyme, c’est-à-dire qui peuvent disposer d’un capital immense, sous forme d’actions, et surtout des banques qui font appel aux dépôts de leur clientèle. » - Alain Plessis, « La saga des banquiers français », in L’Histoire, n° 242, avril 2000.

[5] La plupart des banques de dépôt datent de cette époque : le Comptoir national d’escompte (fondé en 1848, réorganisé en 1853), le Crédit Industriel et Commercial (1859), le Crédit Lyonnais (1863), la Société Générale (1864). En ce qui concerne le Crédit agricole, chargé d’aider les agriculteurs à se moderniser grâce à l’obtention de prêts, il est créé en 1860.

[6] La loi sur les sociétés anonymes (1867), qui est toujours en vigueur de nos jours, permet aux épargnants, gros et petits, de prendre des participations dans des affaires grâce à l’achat d’actions dont la valeur totale de départ correspond au capital social de la société. L’assemblée générale de tous les actionnaires désigne le président et les administrateurs, examine le rapport annuel. Les bénéfices réalisés en fin d’exercice sont divisés par le nombre total d’actions émises et un porteur reçoit un dividende proportionnel au nombre d’actions qu’il possède. Bien sûr, s’il n’y a pas de bénéfices, il n’y a pas de dividendes. Dans son roman L’Argent (1891), Zola écrit : « C’est comme les sociétés anonymes, a-t-on assez crié contre elles, a-t-on assez répété qu’elles étaient des tripots et des coupe-gorge ! La vérité est que, sans elles, nous n’aurions ni les chemins de fer, ni aucune des énormes entreprises modernes, qui ont renouvelé le monde ; car pas une fortune n’aurait suffi à les mener à bien, de même que pas un individu, ni même un groupe d’individus, n’aurait voulu en courir les risques. »

[7] Dès le Second Empire, « l’argent et la Bourse sont devenus un thème littéraire banal, de Feydeau à Zola : c’est le monde des grands financiers », notent G. Duby et R. Mandrou, Histoire de la Civilisation française (XVIIe-XXe siècle), tome 2, Armand Colin, Paris, 1958. Zola, dans L’Argent, fait dire à Saccard, le financier qui désire fonder une banque : « Comprenez donc que la spéculation, le jeu est le rouage central, le cœur même, dans une vaste affaire comme la nôtre. Oui ! il appelle le sang, il le prend partout par petits ruisseaux, l’amasse, le renvoie en fleuves dans tous les sens, établit une énorme circulation d’argent, qui est la vie même des grandes affaires. Sans lui, les grands mouvements de capitaux, les grands travaux civilisateurs qui en résultent, sont radicalement impossibles… »

[8] Disciple et exécuteur testamentaire de Pierre Joseph Proudhon.

[9] Il s’agit des deux cents plus gros actionnaires de la Banque de France. « Deux cents familles sont maîtresses de l’économie française et, en fait, de la politique française, s’exclame Daladier. Ce sont des forces qu’un Etat démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eût pas tolérées dans le royaume de France. L’influence des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs délégués. Elles interviennent sur l’opinion publique, car elles contrôlent la presse. » - Sténographie officielle du Congrès radical de Nantes, journée du 28 octobre 1934.

[10] L’analyse des situations individuelles, note l’historien Jean-Marie Mayeur, « révèlerait que la grande bourgeoisie, si elle offre des traits communs : la fortune sinon les activités, le mode de vie sinon les goûts, est plus profondément divisée qu’on ne l’imagine d’ordinaire. » Histoire du Peuple français, sous la direction de L.-H. Parias, tome 5, Nouvelle Librairie de France, Paris, 1964.

[11] Evoquant les différences pouvant exister entre les banques juives, protestantes ou catholiques, Alain Plessis fait remarquer : « […] s’il y a une différence, au moins à l’époque du Second Empire, c’est que les banquiers catholiques, pour la plupart, quand ils ont fait fortune, abandonnent la banque : c’est le cas des Perier ou des Pillet-Will ; ils ne s’investissent pas pleinement dans leur maison. Tandis que les protestants comme Mirabaud, comme Verne, comme Mallet, de génération en génération, y demeurent […]. Il y a une véritable identification de la banque et de la famille chez les protestants et les juifs, alors que chez les catholiques la banque est plutôt un moyen de s’enrichir, et une fois qu’on s’est enrichi, on la ferme ou on la vend, on s’en va. » - in L’Histoire, n° 242, avril 2000, article : « La saga des banquiers français ».

[12] F. Barbier, Finance et politique. La dynastie des Fould, XVIIIe-XXe siècles, Armand Colin, 1991.

[13] A. Elon, Le Premier des Rothschild. Meyer Amschel, fondateur de la dynastie, Calmann-Lévy, 1997.

[14] « La banque et l’industrie, les professions libérales ou le service de l’Etat fondent la puissance de la haute bourgeoisie. L’évoquer c’est bien sûr évoquer les rois de l’économie […] c’est suivre l’histoire de ces dynasties bourgeoises qui, à la rencontre des affaires et de la politique, ont su, à travers les régimes du XIXe siècle, maintenir leur influence. Léon Say, […] ministre des Finances […], important actionnaire des chemins de fer du Nord, est le petit-fils de l’économiste libéral. Casimir Périer, éphémère Président de la République, grand actionnaire de la Compagnie d’Anzin, est l’un des descendants de Périer de Vizille […]. Il serait cependant assez simpliste d’expliquer toute l’histoire de la France du XIXe siècle par les menées de quelques grandes familles… » - J.-M. Mayeur, in Histoire du Peuple français, op. cit.

[15] Partisan de l'émancipation des juifs, cet abbé idéaliste (1750-1831), qui publie en 1788 son Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs, est le premier ecclésiastique à prêter serment à la Constitution civile du clergé. Curé d’un petit village lorrain à partir de 1782, élu député aux Etats généraux de 1789, nommé évêque constitutionnel de Blois en 1791, membre du Conseil des Cinq-Cents (1795-1797), du Corps législatif (1800), puis du Sénat (1802), Henri Grégoire restera toute sa vie fidèle à ses convictions républicaines. En 1989, le transfert de ses cendres au Panthéon donnera lieu à une polémique, l'Église refusant de s'associer à l'hommage qui lui est rendu à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française.

[16] Ce comté de l’ancienne France, situé dans le département du Vaucluse, dont les principales villes sont alors Avignon, Cavaillon, Carpentras, Vaison-la-Romaine, Orange, passe aux comtes de Toulouse en 1125 avant d’être réuni à la couronne de France en 1271 puis cédé en 1274 par Philippe III le Hardi au pape Grégoire X. En 1305, le pape Clément V décide d'échapper aux luttes politiques qui déchirent Rome en venant s'installer à Avignon. Dès lors, les papes français vont souvent séjourner dans le Comtat, qui restera sous l'autorité pontificale jusqu'en 1791, date à laquelle il sera rattaché à la France.

[17] S’il existe dans le haut Moyen Âge un quartier juif dans certaines villes, il n’y a pas encore de véritable ségrégation. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle, sous Philippe le Bel, que le pouvoir royal décide d’installer les juifs dans un quartier réservé et séparé, appelé juiverie ou, dans le Midi, carrière. Le terme de ghetto apparaît bien plus tard, à Venise, en 1516. Durant la Seconde Guerre mondiale, Hitler va reconstituer les ghettos dans les pays occupés par le IIIe Reich.

[18] Des métiers leur étant interdits, notamment la culture de la terre et les armes, les juifs se tournent vers le commerce. Puisque l’Église condamne le prêt à intérêt, qu’elle qualifie d’usure, ils vont alors se charger de ce qui est interdit aux chrétiens. Les princes trouvent commode de les laisser s’enrichir, car ils peuvent utiliser contre eux l’animosité populaire pour confisquer leurs biens ou même les chasser comme cela s’est produit en 1290 en Angleterre, en 1394 en France, en 1492 en Espagne.

[19] Accusés de déicide - la mort du Christ -, ils sont également soupçonnés, comme l’explique fort bien Bernard Lazare dans son étude L’Antisémitisme, son histoire et ses causes (1894), d’empoisonner les sources, de répandre la peste, de sacrifier des enfants chrétiens dans des cérémonies occultes, de profaner les hosties, etc. On leur reproche aussi d’être différents ; d’être des hommes qui ne vivent pas comme les autres, qui ont leurs usages propres et qui refusent de s’assimiler aux autres peuples ou nations : gentes, d’où vient le terme de gentil, qui désigne, pour les juifs, tout ce qui n’est pas juif.

[20] Article « L’affaire Mortara, Pie IX, les Juifs et les antisémites », in L’Histoire, n° 248, novembre 2000.

[21] Dans la préface à son étude Sur l’antisémitisme , Hannah Arendt note qu’il faut « se garder de confondre deux choses très différentes : l’antisémitisme, idéologie laïque du XIXe siècle, mais qui n’apparaît sous ce nom qu’après 1870, et la haine du Juif, d’origine religieuse, inspirée par l’hostilité réciproque de deux fois antagonistes. »

[22] Comme le fait remarquer Bernard Lazare dans son étude L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, le « préjugé le plus vivace, celui qui symbolise le mieux le séculaire combat du judaïsme contre le christianisme, c’est le préjugé du meurtre rituel. » Dans une note, l’auteur écrit : « C’est à Blois, en 1171, que pour la première fois les Juifs furent accusés d’avoir crucifié un enfant à l’occasion de leur fête de Pâques. Le comte Théobald de Chartres, après avoir soumis l’accusateur des Juifs à l’épreuve de l’eau, épreuve qui lui fut favorable, fit brûler, comme coupables, trente-quatre Juifs et dix-sept Juives. »

[23] Dès les premières lignes de son ouvrage, Toussenel explique ce qu’il met derrière le mot juif. « J’appelle, comme le peuple, de ce nom méprisé de juif, tout trafiquant d’espèces, tout parasite improductif, vivant de la substance et du travail d’autrui. Juif, usurier, trafiquant sont pour moi synonymes. »

[24] « La France, dit Toussenel, cette grande nation généreuse, est si répulsive par nature à l’ignoble trafic qui force l’homme à mentir, qu’il lui a fallu faire venir de Juda et de Genève d’infâmes mercenaires. »

[25] « Le ton, sous le régime de la féodalité d’argent, c’est l’égoïsme […] Sa devise est : Chacun pour soi. Les mots de patrie, de religion, de foi n’ont pas de sens pour ces hommes qui ont un écu à la place du cœur. Une patrie, les marchands n’en ont pas ! » - Toussenel, op. cit.

[26] C’est surtout la Révolution française qui, par les bouleversements qu’elle entraîne, permet à la souveraineté nationale de s’exprimer dans un cadre radicalement différent puisque c’est désormais l’État qui incarne la nation. Avec l’instauration du droit de vote et la mise en place d’institutions telle que l’Assemblée nationale, rassemblant les élus de la nation, les citoyens d’un État vont se reconnaître dans un pouvoir souverain qui émane d’eux et les représente.

[27] Venus nombreux à Paris après l’annexion de l’Alsace, les juifs – note l’historien Jean-Marie Mayeur (in Histoire du peuple français, op. cit.) – constituent une grande ou moyenne bourgeoisie. L’exemple illustre de Léon Blum, poursuit l’auteur, « mérite qu’on s’y attarde : originaire d’une petite commune du Bas-Rhin, Westhoffen, ses parents quittent l’Alsace en 1870. Reçu à l’Ecole Normale Supérieure en 1890, puis au Concours d’Auditeur au Conseil d’Etat, Léon Blum mène en grand bourgeois une carrière de critique littéraire et dramatique, volontiers esthète, avant que l’Affaire Dreyfus ne le conduise au socialisme. D’origine moins fortunée, fils d’un officier d’artillerie, l’historien Jules Isaac a laissé d’admirables souvenirs de jeunesse : sa famille est ardemment patriote, et là encore l’intégration à la vie française paraît totale. »

[28] Il s’agit d’un mot d’origine russe voulant dire « destruction ». Il y aura dans l’Empire russe, entre 1881 et le début des années 1920, trois vagues de pogroms. La première (1881-1884) est liée à l'assassinat du tsar Alexandre II par des révolutionnaires dont certains sont juifs. La deuxième (1903-1906) atteint son paroxysme après l'échec de la révolution russe de 1905 : 600 villages et villes sont saccagés, des milliers de juifs tués. La troisième (1917-1921) frappe essentiellement l’Ukraine durant la guerre civile consécutive à la révolution bolchevique de 1917.

[29] « Les juifs venus d’Europe orientale à la suite des persécutions qui s’abattent sur leurs communautés présentent des traits différents. Ils sont isolés par leur langue : le yiddish ; leur condition est des plus modestes : dans les quartiers de la Bastille ou du Marais, ils vivent de la confection, sont casquettiers, fourreurs, cordonniers. » - Jean-Marie Mayeur, in Histoire du peuple français, op. cit.

[30] Les juifs, rappelle Bernard Lazare, « ont été parmi les fondateurs du capitalisme industriel et financier et ils collaborent activement à cette centralisation extrême des capitaux ». Mais, poursuit l’auteur, ils sont également « parmi les plus ardents adversaires du capital ». Voilà pourquoi au « juif draineur d’or » s’oppose le juif révolutionnaire. Et Bernard Lazare conclut : « A Rothschild correspondent Marx et Lasalle, au combat pour l’argent, le combat contre l’argent, et le cosmopolitisme de l’agioteur devient l’internationalisme prolétarien et révolutionnaire. » L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, Paris, 1894.

[31] Même si ce terme a été retenu par l’usage pour qualifier les nouveaux aspects que va prendre l’antijudaïsme, son usage n’est pas tout à fait adéquat puisqu’il englobe tous les Sémites, alors que l’hostilité qu’il désigne se porte sur les seuls adeptes du judaïsme. C’est le journaliste de Hambourg, Wilhelm Marr, qui, en 1873, dans son libelle intitulé La Victoire du judaïsme sur le germanisme, a forgé ce terme. De nos jours, on entend par antisémitisme une attitude d’hostilité à l’égard des juifs quel que soit le motif de cette hostilité.

[32] Dans son étude sur l’antisémitisme, Bernard Lazare a fort bien montré que l’antijudaïsme, s’il est d’abord religieux, est également social.

[33] « Le droit du juif à opprimer les autres, écrit Drumont, fait partie de sa religion, il est pour lui un article de foi, il est annoncé à chaque ligne dans la Bible et dans le Talmud. » - La France Juive, tome 1er.

[34] Créée par les jésuites autour des années 1850, cette revue devient très vite l’organe officieux du Saint-Siège et défend des thèses conservatrices, réaffirmant la tradition romaine contre le libéralisme et le monde moderne. Ses prises de position intransigeantes annoncent le Syllabus.

[35] La « haute banque, la Franc-Maçonnerie, la Révolution cosmopolite, toutes trois aux mains des Juifs », écrit Drumont dans son ouvrage. Les nationalistes reprendront cette thèse et parleront du complot « judéo-maçonnique ».

[36] « En 1790 – rappelle Drumont - le Juif arrive ; sous la première République et sous le premier Empire, il entre, il rôde, il cherche sa place ; sous la Restauration et la Monarchie de juillet, il s’assied dans le salon ; sous le second Empire il se couche dans le lit des autres ; sous la troisième République, il commence à chasser les Français de chez eux ou les force à travailler pour lui. » - La France Juive, t. 1er.

[37] Rejetant « l’infâme capital » et le règne de l’argent, Drumont condamne pour les mêmes raisons les entreprises coloniales, notamment l’expédition du Tonkin : « Nous sommes allés au Tonkin pour faire une affaire », explique -t-il dans La France Juive, t. 1er, pages 497-504.

[38] Drumont rappelle que la famille Rothschild, « qui possède ostensiblement trois milliards rien que pour la branche française, ne les avait pas quand elle est arrivée en France ; elle n‘a fait aucune invention, explique-t-il, elle n‘a découvert aucune mine, elle n‘a défriché aucune terre ; elle a donc prélevé ces trois milliards sur les Français sans leur rien donner en échange. » En ce qui concerne « le rôle prépondérant que joua la maison Rothschild sous la Monarchie de Juillet », il écrit : « En réalité Rothschild fut le premier ministre du règne et garda immuablement cette place sous des présidents de conseil changeants. » - La France Juive, tome 1er, op. cit.

[39] Francisé en aryen, le terme sanskrit arya signifie « excellent, honorable, noble ». C’est par ce mot que se désignent les populations de langue indo-européenne qui, vers la fin du IIIe millénaire av. J.-C., s’établissent sur le plateau iranien. Au XIXe siècle, les milieux scientifiques assimilent la race et une communauté de langue, dont sont issus le hittite, l’arménien, le celtique, le germanique, l’italique, l’albanais.

[40] L’antisémitisme ne se réduit pas à Edouard Drumont et à ses disciples : la presse assomptionniste, avec les Croix, ainsi que plusieurs revues catholiques conseillent à leurs lecteurs l’achat de La France Juive. Seule une minorité de catholiques prône le respect et la tolérance. C’est ainsi que, plus tard, un Charles Péguy se rangera du côté de Dreyfus.

[41] C’est de nos jours qu’une frange de l’extrême droite, celle représentée surtout par le mouvement G.R.E.C.E. et sa revue Nouvelle Ecole, s’affiche ouvertement antichrétienne – même si, officiellement, elle n’ose plus se dire antisémite pour ne pas tomber sous le coup de la loi. Cette tendance prône même un néo-paganisme et se sent très proche de certains écrits d’Henry de Montherlant, notamment Le Solstice de juin paru en octobre 1941, dans lequel il écrit : « […] aujourd’hui l’armistice a été signé. Le 24 juin. Pour le solstice d’été. La croix gammée, qui est la Roue solaire, triomphe en une des fêtes du Soleil. J’étais parmi les troupes chrétiennes et numides, et les nègres portant au poignet des Immaculée Conception pour grigris. Longtemps j’avais eu faim de voir cette armée d’en face, et de savoir quelle était sa contenance ; quels étaient ces hommes qui nomment dieu le secret des bois ; dont c’était la gloire ancienne d’avoir haï le christianisme, et dont maintenant c’était la mission de ruiner la morale bourgeoise et la morale ecclésiastique, depuis les rives de l’Atlantique jusqu’aux marches de Russie. Nous rêvions de ces panzerdivisionen, que j’appelais en moi-même les divisions-panthères […] »

[42] Dans son roman Leurs Figures, Maurice Barrès dresse le portrait moral de ces deux hommes. A propos du baron de Reinach, « juif allemand, baron italien, naturalisé français », il rappelle que ce conseiller occulte des finances françaises entrait dans toutes sortes d’affaires « où il apportait comme contribution son influence parlementaire. Dans les fournitures militaires, dans les Chemins de fer du Sud, on vit son action prédominer et toujours avec un caractère d’infamie. » Quant à son influence parlementaire, poursuit Barrès, elle « tenait le plus souvent à des secrets surpris, à des complicités antérieures. Il ne la vendait si cher qu’en faisant comprendre à ses acheteurs que refuser ses services, c’était s’assurer son hostilité. » A ce chantage, explique l’écrivain, il joignait l’escroquerie. « De 1886 à 1889, le baron encaissa de la Compagnie de Panama six millions. » Evoquant le cas de Cornelius Herz, Barrès écrit : « Un instant avant que M. de Reinach se suicidât, un jour avant que M. Rouvier démissionnât, alors que les plus gros événements étaient suspendus sur nos têtes, il y avait eu un conciliabule secret, non pas chez le chef de l’Etat, chez des magistrats, chez des juges, chez le préfet de police ou chez des ministres, mais chez et avec ce Cornelius Herz qu’on avait mis si haut, qu’on avait fait si lestement monter de grade en grade jusqu’aux plus hautes dignités de notre Légion d’honneur et qui avait réellement l’air d’être le maître omnipotent des pouvoirs publics et de tenir dans ses mains tous les fils mêmes du Parlement français. » Quant aux rapports entre ces deux escrocs, Maurice Barrès note que la vermine elle-même a sa vermine et qu’une analyse un peu prolongée montre qu’à chaque fois que « Reinach s’est gorgé, un Cornelius Herz le pompe et le fait dégorger ».

[43] « Cornelius et Reinach avaient chacun leur personnel à la Chambre et dans les ministères, écrit Barrès dans Leurs Figures. L’équipe du baron Reinach, c’étaient les rédacteurs de la République française : Devès, président du Conseil d’administration, Antonin Proust, Jules Roche, Rouvier, etc. Comme trotteur, il usait de son neveu et gendre Joseph Reinach. Mais comment se passer des radicaux à une époque où les ministères étaient tous de concentration ? De là, le rôle de Cornelius. Celui-ci disposait de la Justice et avait de nombreuses relations à l’extrême gauche : Clemenceau et Ranc étaient ses hommes. »

[44] Leurs Figures est le troisième et dernier volet du Roman de l'énergie nationale (1897-1902) commencé avec Les Déracinés qui se situent après la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace–Lorraine et suivi de L’Appel au Soldat qui évoque l’aventure boulangiste. Elu en effet député boulangiste de Nancy (1889), Maurice Barrès sera toute sa vie hanté par la menace germanique, devenant ainsi un défenseur de l'armée et, par là même, un antidreyfusard convaincu. Revenant sur la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace–Lorraine, il donnera libre cours à sa fibre patriotique dans Colette Baudoche (1909) et La Colline inspirée (1913).

[45] Sur le plan économique, les Français vont se montrer de plus en plus réticents devant l'investissement industriel.

[46] L’Argent, réédition 1954, chez Fasquelle éditeur, pages 93-94.

[47] L’Argent, réédition 1954, chez Fasquelle éditeur, page 199.

[48] Lorsque sera connue l’inculpation d’Alfred Dreyfus, Edouard Drumont considèrera cet événement comme la meilleure illustration de sa thèse, et l’Affaire Dreyfus deviendra « son » affaire.

[49] « Les cléricaux se trouvant dans le camp antisémite, écrit Hannah Arendt, les socialistes français se déclarèrent finalement contre la propagande antisémite au moment de l’affaire Dreyfus. Jusque-là, les mouvements de gauche français du XIXe siècle avaient été ouvertement antisémites. Ils ne faisaient que suivre en cela la tradition des philosophes du XVIIIe siècle, à l’origine du libéralisme et du radicalisme français, et ils considéraient leur attitude à l’égard des Juifs comme partie intégrante de leur anticléricalisme. Cette attitude de la gauche fut renforcée par le fait que les Juifs d’Alsace vivaient encore des prêts qu’ils consentaient aux paysans, pratique qui avait déjà entraîné le décret napoléonien de 1808. Après que la situation se fut modifiée en Alsace, l’antisémitisme de gauche trouva un aliment dans la politique financière de la maison Rothschild, qui finança largement les Bourbons, conserva des liens étroits avec Louis-Philippe et fut plus florissante que jamais sous Napoléon III. » - Hannah Arendt, Sur l’antisémitisme.

[50] Cf. « L’Affaire Dreyfus », par René Escaich, in Les Cahiers de l’Histoire, n° 100, nov-déc 1973. L’auteur brosse une vue d’ensemble de cet écheveau inextricable de contradictions et de suppositions qui constituent l’aspect service secret de l’Affaire, et analyse également toutes les conséquences politiques de l’Affaire.

[51] « Dans ce roman d’espionnage, constate l’historien J.-M. Mayeur, tout aujourd’hui n’est pas encore parfaitement clair. » Histoire du peuple français, op. cit.

[52] L’écrivain et journaliste nationaliste Léon Daudet écrit, au lendemain de la cérémonie où Dreyfus est publiquement dégradé : « Sur les débris de tant de croyances, une seule foi reste réelle et sincère : celle qui sauvegarde notre race, notre langue, le sang de notre sang et qui nous rend tous solidaires. Ces rangs serrés, ce sont les nôtres. Le misérable n’était pas Français. Nous l’avions tous compris par son acte, par son allure, par son visage. » - Le Figaro, 6 janv. 1895.

[53] Il s’agit de La Vérité sur l’affaire Dreyfus (1896). Né à Nîmes en 1865, au sein d’une famille juive établie dans le Midi depuis des siècles, Bernard Lazare est également l’auteur de Figures contemporaines, Antisémitisme et Religion, La Porte d’Ivoire et Le Nationalisme juif. Il travaillait à deux autres livres : Le Fumier de Job et La Grenade, lorsqu’il meurt, en 1903, à l’âge de trente-huit ans. Il a également publié Le Miroir des Légendes, un recueil de contes philosophiques, et Les Entretiens politiques et littéraires (avec Paul Adam, Henri de Régnier et F. Viélé-Griffin).

[54] Dans sa lettre adressée au Président de la République - « J’accuse… ! », Zola attire l’attention du plus haut magistrat de l’Etat – « quelle tache de boue sur votre nom […] que cette abominable affaire Dreyfus ! » - et prend à partie l’Etat-Major et le Conseil de Guerre. Il stigmatise cet « esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable » avant de dire : « Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’Assises et que l’enquête ait lieu au grand jour. J’attends. »

[55] A nouveau condamné en appel, l’écrivain préfère s’exiler.

[56] « […] l’« Affaire », disaient simplement les contemporains, qui reconnaissaient ainsi la place immense tenue par les débats autour de l’innocence ou de la culpabilité du capitaine Dreyfus. » - J.-M. Mayeur, Histoire du peuple français, op. cit.

[57] « Les amis de Dreyfus [...] injurient tout ce qui nous est cher, notamment la patrie, l’armée. [...] Leur complot divise et désarme la France, et ils s’en réjouissent. Quand même leur client serait un innocent, ils demeureraient des criminels », note Maurice Barrès, Scènes et doctrines du nationalisme. Les thèmes de l’antidreyfusisme prennent ainsi leur plein sens : horreur de tout ce qui brise l’unité du corps national ; méfiance envers la république, synonyme de pluralité ; nostalgie d’un ou de plusieurs chefs rassembleurs, besoin corollaire de victimes expiatoires ; condamnation enfin du changement, des « mœurs du temps » où il se révèle que tout s’achète et se vend et que « règne l’argent ».

[58] Le nationalisme connaît un changement radical après la défaite de Sedan. Né de la Révolution française, mêlant le principe des nationalités à celui de la liberté, il trouve pour principaux défenseurs des libéraux qui rêvent de substituer à la Sainte-Alliance des rois, issue du congrès de Vienne en 1815, une République universelle des peuples. Après 1871, il attire plutôt ceux qui refusent la défaite, redoutent le déclin de la France et entendent défendre les valeurs traditionnelles. D’universaliste, il se replie sur la mère-patrie, devient hostile à tout ce qui n’est pas français, se montre souvent peu favorable au régime parlementaire (le boulangisme par exemple) quand il ne s’affirme pas ouvertement monarchiste (L’Action française de Charles Maurras).

[59] Réhabilité et réintégré dans l’armée avec le grade de commandant, Alfred Dreyfus meurt oublié en 1935, dépassé par le symbole qu’il avait incarné.

[60] Cf. Pierre-André Taguieff, La Nouvelle judéophobie, Mille et Une Nuits, Paris, 2001.

FIN DE LA SYNTHÈSE - Alain Laurent-Faucon


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