SARKO, HEGEL ET LES NÈGRES [1]

Publié le par alain laurent-faucon

 


Généalogie de la pensée paresseuse

 

Ou comment un discours présidentiel cristallise les stéréotypes de l'homme occidental concernant l'ontologie africaine, l'essence nègre ... Au coeur des ténèbres, l'homme africain ! Comme l'écrit le grand historien et chercheur Achille Mbembé, auteur d'un maître livre, De la postcolonie, publié en français et quasiment ignoré par le monde universitaire hexagonal : « Le viol souvent commence par le langage ». 



"Sarko, Hegel et les Nègres"

Remarque : C'est le titre d'un article du Courrier International (n° 878 – du 30 août au 5 septembre 2007) dans lequel sont reproduits quelques passages de la réponse faite par l'essayiste camerounais Achille Mbembe au discours prononcé par Nicolas Sarkozy, le 26 juillet 2007 à Dakar. La réponse de cet universitaire africain, auteur de plusieurs ouvrages sur la post-colonisation, a connu un énorme retentissement en Afrique francophone et a été reprise par divers blogs, notamment celui du romancier congolais Alain Mabanckou, prix Renaudot 2006 pour son roman Mémoires de porc-épic – cf.  Le Blog d'Alain Mabanckou
 


DOSSIER DE PRESSE

L'Afrique de Nicolas Sarkozy, par Achille Mbembe

Remarque : Je me suis permis de choisir, dans cette longue réponse, les passages qui me semblent être les plus significatifs pour caractériser cette vision de l'homme blanc et cette souffrance de l'homme noir face à un tel regard réducteur, méprisant et injuste. J'ai coupé certains passages fort intéressants, car ils auraient exigé de longues explications – les critiques concernant Senghor par exemple. On peut dire aujourd'hui que la vision de "l'homme noir" bouscule les certitudes de "l'homme blanc" et ce qu'il considérait jusqu'à présent comme « allant de soi ».

Les intertitres sont d'Achille Mbembe lui-même. Les passages soulignés le sont par moi afin d'attirer votre attention sur certains points qui me paraissent essentiels.


ACHILLE MBEMBE
- Né au Cameroun, cet universitaire noir francophone enseigne l'histoire et la science politique à l'université de Witwatersrand, à Johannesburg (Afrique du Sud), et à l'université Irvine de Californie (USA). Il est également directeur de recherche au Witwatersrand Institute for Social and Economic Research (WISER). Auteur d'un maître livre totalement ignoré en France, alors qu'il fait autorité dans le monde universitaire anglo-saxon et qu'il a été originellement publié en français aux éditions Kartala en 2000, De la postcolonie, Achille Mbembé est actuellement l'un des penseurs et chercheurs africains les plus en vue.

Dans un long article intitulé Francophonie et politique du Monde et publié sur le blog d'Alain Mabankou, Achille Mbembé fait d'ailleurs cette remarque concernant l'attitude de la France face aux universitaires noirs et francophones :

« Dans les sciences sociales et les humanités par exemple, les meilleurs ouvrages des meilleurs auteurs noirs francophones sont désormais publiés par des maisons d’édition américaines. C’est, par exemple, le cas de V.Y. Mudimbe dont l’œuvre maîtresse, The Invention of Africa, n’a jamais fait l’objet d’une traduction française. Il est significatif que mon propre ouvrage, De la postcolonie, bien qu’originellement publié en français, ait eu plus d’écho dans le monde anglo-saxon où il figure dans d’innombrables programmes d’enseignement dans diverses disciplines. »

 


Réponse d'Achille Mbembe - extraits

 

« [...]

Du viol par le langage

Pour sa première tournée en Afrique au sud du Sahara, il [Nicolas Sarkozy] a donc atterri à Dakar précédé d’une très mauvaise réputation - celle d’un homme politique agité et dangereux, cynique et brutal, assoiffé de pouvoir, qui n’écoute point, dit tout et le double de tout, ne lésine pas sur les moyens et n’a, à l’égard de l’Afrique et des Africains, que condescendance et mépris.

Mais ce n’était pas tout. Beaucoup étaient également prêts à l’écouter, intrigués sinon par l’intelligence politicienne, du moins la redoutable efficacité avec laquelle il gère sa victoire depuis son élection. Surpris par la nomination d’une Rachida Dati ou d’une Rama Yade au gouvernement (même si à l’époque coloniale il y avait plus de ministres d’origine africaine dans les cabinets de la république et les assemblées qu’aujourd’hui), ils voulaient savoir si, derrière la manœuvre, se profilait quelque grand dessein – une véritable reconnaissance, par la France, du caractère multiracial et cosmopolite de sa société.

[...]

Mais si l’on en juge par les réactions enregistrées ici et là, les éditoriaux, les courriers dans la presse, les interventions sur les chaînes de radios privées et les débats électroniques, une très grande partie de l’Afrique francophone – à commencer par la jeunesse à laquelle il s’est adressé – a trouvé ses propos sinon franchement choquants, du moins parfaitement invraisemblables. Et pour cause. Dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre ni égale, le viol souvent commence par le langage – un langage qui, sous prétexte de n’exposer que les convictions intimes de celui qui es profère, s’exempte de tout, refuse d’exposer ses raisons et s’auto-immunise tout en faisant porter tout le poids de la violence au plus faible.

Régression

[...]

Dans sa « franchise » et sa « sincérité », Nicolas Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle. Voici donc une politique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage intellectuel obsolète, vieux de près d’un siècle, malgré les rafistolages. Le discours du nouveau président français montre comment, enfermé dans une vision frivole et exotique du continent, les nouvelles élites dirigeantes françaises prétendent jeter un éclairage sur des réalités dont elles ont fait leur hantise et leur fantasme (la race), mais dont, à la vérité, elles ignorent tout. Ainsi, pour s’adresser à « l’élite de la jeunesse africaine », Henri Guaino se contente de reprendre, presque mot à mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La raison dans l’histoire – et dont j’ai fait, récemment encore et après bien d’autres, une longue critique dans mon livre De la postcolonie (pp. 221-230). Selon Hegel en effet, l’Afrique est le pays de la substance immobile et du désordre éblouissant, joyeux et tragique de la création. Les nègres, tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont toujours été. Dans l’immense énergie de l’arbitraire naturel qui les domine, ni le moment moral, ni les idées de liberté, de justice et de progrès n’ont aucune place ni statut particulier. Celui qui veut connaître les manifestations les plus épouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique. Cette partie du monde n’a, à proprement parler, pas d’histoire. Ce que nous comprenons en somme sous le nom d’Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle.

Les nouvelles élites françaises ne sont pas convaincues d’autre chose. Elles partagent ce préjugé hégélien. Contrairement à la génération des « Papa-Commandant » (de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand ou Chirac) qui épousait tacitement le même préjugé tout en évitant de heurter de front leurs interlocuteurs, les « nouvelles élites » de France estiment désormais qu’à des sociétés aussi plongées dans la nuit de l’enfance, l’on ne peut s’adresser qu’en s’exprimant sans frein, dans une sorte de vierge énergie. Et c’est bien ce qu’elles ont à l’idée lorsque, désormais, elles défendent tout haut l’idée d’une nation « décomplexée » par rapport à son histoire coloniale.

[...]

Le président ethnophilosophe

À côté de Hegel existe un deuxième fonds que recyclent sans complexe les « nouvelles élites françaises ». Il s’agit d’une somme de lieux communs formalisés par l’ethnologie coloniale vers la fin du XIXe siècle. C’est au prisme de cette ethnologie que se nourrit une grande partie du discours sur l’Afrique, voire une partie de l’exotisme et de la frivolité qui constituent les figures privilégiées du racisme à la française.

Cet amas de préjugés, Lévy Brühl tenta d’en faire un système dans ses considérations sur « la mentalité primitive » ou encore « prélogique ». Dans un ensemble d’essais concernant les « sociétés inférieures » (Les fonctions mentales en 1910 ; puis La mentalité primitive en 1921), il s’acharnera à donner une caution pseudo-scientifique à la distinction entre « l’homme occidental » doué de raison et les peuples et races non-occidentaux enfermés dans le cycle de la répétition et du temps mythico-cyclique.

Se présentant – coutume bien rodée – comme « l’ami » des Africains, Leo Frobenius (que dénonce avec virulence le romancier Yambo Ouologuem dans Le devoir de violence) contribua largement à diffuser une partie des ruminations de Lévy Brühl en mettant en avant le concept de « vitalisme » africain. Certes, considérait-il que la « culture africaine » n’est pas le simple prélude à la logique et à la rationalité. Toujours est-il qu’à ses yeux, l’homme noir était, après tout, un enfant. [...]

[...]

Mais il n’y a pas que l’ethnologie coloniale, cette pseudoscience des conquérants et autres fabricants d’une Afrique imaginaire dont ils inventent volontiers la différence afin de révéler, dans leur splendide isolement, la présence chez autrui de formes exotiques et inaltérées, témoins d’une humanité d’une autre essence. Ainsi de Maurice Delafosse (L’âme nègre, 1921), de Robert Delavignette (Les paysans noirs, 1931) et des autres démiurges de l’ « âme africaine » - cette notion idiote à laquelle les élites françaises tiennent tant. Il y a aussi le legs des expositions coloniales, la tradition des zoos humains analysée par Pascal Blanchard et ses collègues, et celle des récits de voyage les uns toujours plus fantastiques que les autres – des explorations de Du Chaillu dans les massifs du Gabon jusqu’au Dakar-Djibouti de Marcel Griaule et Michel Leiris (L’Afrique fantôme), sans compter les « découvreurs » d’art nègre, Pablo Picasso en tête.

C’est tout cela qui nourrit à son tour un habitus raciste, souvent inconscient, qui est ensuite repris par la culture de masse à travers les films, la publicité, les bandes dessinées, la peinture, la photographie, et, conséquence logique, la politique « Y’a bon banania » et « Mon z’ami toi quoi y’en a ». Dans ces produits de la culture de masse, on s’efforce de créer des attitudes qui, loin de favoriser un véritable travail de reconnaissance de l’Autre, font plutôt de ce dernier un objet substitutif dont l’attrait réside précisément dans sa capacité à libérer toutes sortes de fantasmes et de pulsions.

Le conseiller spécial du chef d’état français reprend à son compte cette logorrhée aussi bien que l’essentiel des thèses (qu’il prétend par ailleurs réfuter) des pontifes de l’ontologie africaine. Pour faire de Nicolas Sarkozy le président ethnophilosophe qu’il aspire peut-être à devenir, c’est dans cette bibliothèque coloniale et raciste qu’il va puiser ses motifs-clés. Puis il procède comme si l’idée d’une « essence nègre », d’une « âme africaine » dont « l’homme africain » serait la manifestation vivante – comme si cette idée boueuse et somme toute farfelue n’avait pas fait l’objet d’une critique radicale par les meilleurs des philosophes africains, à commencer par Fabien Éboussi Boulaga dont l’ouvrage, La crise du Muntu, est à cet égard un classique.

Dès lors, comment s’étonner qu’au bout du compte, sa définition du continent et de ses gens soit une définition purement négative ? En effet, « l’homme africain » de notre président ethnophilosophe est surtout reconnaissable soit par ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’est pas ou ce qu’il n’est jamais parvenu à accomplir (la dialectique du manque et de l’inachèvement), soit par son opposition à « l’homme moderne » (sous-entendu « l’homme blanc ») – opposition qui résulterait de son attachement irrationnel au royaume de l’enfance, au monde de la nuit, aux bonheurs simples et à un âge d’or qui n’a jamais existé.

Pour le reste, l’Afrique des nouvelles élites dirigeantes françaises est essentiellement une Afrique rurale, féérique et fantôme, mi-bucolique et mi-cauchemardesque, peuplée de paysans, faite d’une communauté de souffrants qui n’ont rien en commun sauf leur commune position à la lisière de l’histoire, prostrés qu’ils sont dans un hors-monde - celui des sorciers et des griots, des êtres fabuleux qui gardent les fontaines, chantent dans les rivières et se cachent dans les arbres, des morts du village et des ancêtres dont on entend les voix, des masques et des forêts pleines de symboles, des poncifs que sont la prétendue « solidarité africaine », « l’esprit communautaire » , « la chaleur » et le respect des aînés et des chefs.

La politique de l’ignorance

Le discours se déroule donc dans une béatifique volonté d’ignorance de son objet, comme si, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, l’on n’avait pas assisté à un développement spectaculaire des connaissances sur les mutations, sur la longue durée, du monde africain.

Je laisse de coté l’inestimable contribution des chercheurs africains eux-mêmes à la connaissance de leurs sociétés et à la critique interne de leurs cultures – critique à laquelle certains d’entre nous ont largement contribué, parfois avec sévérité, mais toujours avec humanité. [...]

[...] Comment peut-on faire comme si, en France même, Georges Balandier n’avait pas montré, dès les années cinquante, la profonde modernité des sociétés africaines ; comme si Claude Meillassoux, Jean Copans, Emmanuel Terray, Pierre Bonafé et beaucoup d’autres n’en avaient pas démonté les dynamiques internes de production des inégalités ; comme si Catherine Coquery-Vidrovitch, Jean-Suret Canale, Almeida Topor et plusieurs autres n’avaient pas mis en évidence et la cruauté des compagnies concessionnaires, et les ambigüités des politiques économiques coloniales ; comme si Jean-François Bayart et la revue Politique africaine n’avaient pas tordu le cou à l’illusion selon laquelle le sous-développement de l’Afrique s’explique par son « désengagement du monde » ; comme si Jean-Pierre Chrétien et de nombreux géographes n’avaient pas administré la preuve de l’inventivité des techniques agraires sur la longue durée ; comme si Alain Dubresson, Annick Osmont et d’autres n’avaient pas décrit, patiemment, l’incroyable métissage des villes africaines ; comme si Alain Marie et les autres n’avaient pas montré les ressorts de l’individualisme ; comme si Jean-Pierre Warnier n’avait pas décrit la vitalité des mécanismes d’accumulation dans l’Ouest-Cameroun et ainsi de suite.

Déni de responsabilité

Quant à l’antienne sur la colonisation et le refus de la « repentance », voilà qui sort tout droit des spéculations de Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut et autres Daniel Lefeuvre. Mais à qui fera-t-on croire qu’il n’existe pas de responsabilité morale pour des actes perpétrés par un État au long de son histoire ? À qui fera-t-on croire que pour créer un monde humain, il faut évacuer la morale et l’éthique par la fenêtre puisque dans ce monde, il n’existe ni justice des plaintes, ni justice des causes ?

Afin de dédouaner un système inique, la tentation est aujourd’hui de réécrire l’histoire de la France et de son empire en en faisant une histoire de la « pacification », de « la mise en valeur de territoires vacants et sans maîtres », de la « diffusion de l’enseignement », de la « fondation d’une médecine moderne », de la mise en place d’infrastructures routières et ferroviaires. Cet argument repose sur le vieux mensonge selon lequel la colonisation fut une entreprise humanitaire et qu’elle contribua à la modernisation de vieilles sociétés primitives et agonisantes qui, abandonnées à elles-mêmes, auraient peut-être fini par se suicider.

En traitant ainsi de la colonisation, on prétend s’autoriser, comme dans le discours de Dakar, d’une sincérité intime, d’une authenticité de départ afin de mieux trouver des alibis - auxquels on est les seuls à croire – à une entreprise passablement cruelle, abjecte et infâme. L’on prétend que les guerres de conquête, les massacres, les déportations, les razzias, les travaux forcés, la discrimination raciale institutionnelle – tout cela ne fut que « la corruption d’une grande idée » ou, comme l’explique Alexis de Tocqueville, « des nécessités fâcheuses ».

Demander que la France reconnaisse, à la manière du même Tocqueville, que le gouvernement colonial fut un « gouvernement dur, violent, arbitraire et grossier », ou encore lui demander de cesser de soutenir des dictatures corrompues en Afrique, ce n’est ni la dénigrer, ni la haïr. C’est lui demander d’assumer ses responsabilités et de pratiquer ce qu’elle dit être sa vocation universelle. Cette demande est absolument nécessaire dans les conditions actuelles. Et en matière de passé colonial français en particulier, la politique de l’irresponsabilité illimitée doit faire l’objet d’une critique ferme, intelligente et soutenue.

 [...] »

Achille Mbembe

 

VERBATIM

Extrait du discours que Nicolas Sarkozy a prononcé le 26 juillet 2007 à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar – extrait reproduit dans Courrier International n°878 et mis en ligne par mes soins

« Je ne suis pas venu vous faire la morale »

Je ne suis pas venu, jeunes d'Afrique, vous donner des leçons. Je ne suis pas venu vous faire la morale. Je suis venu vous dire que la part d'Europe qui est en vous est le fruit d'un grand péché d'orgueil de l'Occident, mais que cette part d'Europe en vous n'est pas indigne. Car elle est l'appel de la liberté, de l'émancipation et de la justice et de l'égalité entre les femmes et les hommes. Car elle est l'appel à la raison et à la conscience universelles. Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire. Le paysan africain, qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. Jamais l'homme ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin. Le problème de l'Afrique – et permettez à un ami de l'Afrique de le dire -, il est là. Le défi de l'Afrique, c'est d'entrer davantage dans l'Histoire. Le problème de l'Afrique, c'est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l'éternel retour, c'est de prendre conscience que l'âge d'or qu'elle ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu'il n'a jamais existé. Le problème de l'Afrique, c'est qu'elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l'enfance. Le problème de l'Afrique, c'est que trop souvent elle juge le présent par rapport à une pureté des origines totalement imaginaire et que personne ne peut espérer ressusciter. Le problème de l'Afrique, ce n'est pas de se préparer au retour du malheur, comme si celui-ci devait indéfiniment se répéter, mais de vouloir se donner les moyens de conjurer le malheur, car l'Afrique a le droit au bonheur comme tous les autres continents du monde. Le problème de l'Afrique, c'est de rester fidèle à elle-même sans rester immobile.

Nicolas Sarkozy

 



UN DISCOURS CONTREVERSÉ

 
L'Afrique au Kärcher

 
  Le Monde Diplomatique septembre 2007 – Article de Anne-Cécile Robert
Deux courts extraits de l'article mis en ligne par mes soins

 

« [...]

C'est surtout l'aberrante description faite du continent qui a choqué. Invoquant la « politique des réalités », le président français décrit une Afrique qui n'existe pas et qui rappelle les visions paternalistes du XIXe siècle. Comme pour s'autoriser à débiter les stéréotypes les plus éculés et les préjugés les plus dépréciatifs, M. Sarkozy prend d'abord soin de rendre hommage aux civilisations noires, dont la « pensée et la culture » ont été fertiles pour les colonisateurs. Mais la présentation qu'il effectue ensuite du continent noir tourne au fantasme folklorique : il peint des civilisations tournées vers le passé, sans histoire, vivant « au rythme des saisons », où l'instinct joue un plus grand rôle que la raison, dans un monde presque exclusivement rural « où l'aventure humaine n'a pas sa place ». La « suprémtie » de l'Europe s'en trouve de facto confirmée : elle représente « l'appel de la liberté, de l'émancipation et de la justice (...), l'appel à la raison et à la conscience universelles », à l'inverse d'une Afrique poursuivant des rêves « immobiles ».

Cinquante ans de travaux scientifiques semblent échapper au président français, notamment ceux de l'historien sénégalais Cheikh Anta Diop (dont l'université où il prononce son discours porte le nom), mais aussi, entre autres, ceux du sociologue Georges Balandier ou de l'historienne Hélène d'Almeida-Topor. Tous montrent la modernité des sociétés africaines et réhabilitent un passé longtemps déformé. M. Sarkozy sait-il, par exemple, qu'alors que l'Europe était encore féodale l'Afrique connaissait des royaumes « constitutionnels » dotés de contre-pouvoirs, que ne désavoueraient pas les promoteurs actuels de la « bonne gouvernance ». Sait-il que l'université de Sankoré, dans l'actuel Mali, comptait vingt-cinq mille étudiants au XVIe siècle ? Sait-il que des milliers de manuscrits centenaires, trouvés notamment à Tombouctou, recèlent toute l'étendue du savoir technologique africain avant l'arrivée des Blancs ?

 [...] »

Anne-Cécile Robert

 

Site de la section de Toulon de la Ligue des Droits de l'Homme 

http://www.ldh-toulon.net/

 
Gaston Kelman et Benjamin Stora se penchent sur le cas Sarkozy


 

L’écrivain Gaston Kelman, originaire du Cameroun, veut, depuis son premier ouvrage Je suis noir mais je n’aime pas le manioc (Max Milo 2004), « rompre avec l’avilissante rente de la repentance que les aînés ne cessent de réclamer au Blanc ». Benjamin Stora est professeur d’histoire contemporaine à l’INALCO (langues orientales, Paris) ; son dernier ouvrage, écrit avec Emile Temime, est Immigrances, Histoire de l’immigration en France au XXe siècle (Hachette 2007). Ils analysent pour Marianne-en-ligne le discours prononcé par Nicolas Sarkozy à Dakar le 26 juillet, dans le cadre de sa première tournée africaine. Texte publié le 4 août 2007 sur marianne-en-ligne.fr. et repris par la section de Toulon de la LDH.



Marianne-en-ligne : Comment réagissez-vous à des citations comme celle-ci : « La réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes. »

Gaston Kelman : Il y a un malaise profond dans le comportement des nations africaines. Ce malaise trouve-t-il son origine dans le trauma causé par l’esclavage et la colonisation ? Devrait-on rechercher dans une certaine africanité précolombienne, les causes de ces drames ?

L’Afrique a-t-elle toujours connu un destin identique du Nord au Sud ? Les Africains du Sahel peuvent-ils avoir le même rapport au temps et à l’espace que ceux de la forêt équatoriale ? Alors, petit à petit se construisent des mythes africains : une fraternité et un destin coloriels, un âge d’or avant l’arrivée des Blancs, l’esclavage subi à l’identique par tous, puis la colonisation, la néo-colonisation, les termes de l’échange, la mondialisation, et enfin la chinafrique qui se profile à l’horizon… et dont on se plaindra dans cinquante ans.

Mais cette quête mythologique se nourrit aussi du modèle colonial français et de ses avatars post-coloniaux que sont la repentance et la bien-pensance. « Nos pauvres amis africains ont tant souffert ». Les Africains anglophones disent qu’ils n’ont rien à prouver par rapport au passé et que tout se joue à partir d’aujourd’hui.

Benjamin Stora : Bien sûr, dans l’histoire d’une nation ou d’un continent, il faut toujours sortir des ruminations vaines du passé, de ce poids d’une histoire trop lourde qui empêche de regarder vers l’avenir. Mais précisément, pour s’extraire du ressassement, de la répétition stérile, encore faut il connaître, écrire cette histoire. Donc ne pas arracher les pages des récits antérieurs, au contraire les écrire, condition évidente pour dépasser les traumatismes.

Nicolas Sarkozy n’invite pas à regarder en face une histoire, dans ses ombres et ses lumières, mais place des « mythes », qui ne sont pas définis, responsables des crises et des désastres. Invoquer des « mythes » remontant à la nuit des temps, c’est faire abstraction des processus historiques concrets, comme la place de l’Afrique dans le processus de mondialisation économique surgissant à partir des XVIe et XVIIe siècle, la nature des échanges commerciaux avec l’Europe, l’irruption coloniale. Cette dernière séquence est conçue comme une parenthèse accessoire face à la puissance de mythes…. Bref, nous sommes là dans une conception de l’histoire immuable, où tout est déjà écrit et se poursuit depuis des siècles.

Marianne-en-ligne : «  L’homme moderne a beaucoup à apprendre de l’homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires », nous sommes en pleine littérature naturaliste qui prône le classement des espèces, qu’en pensez-vous ?

Gaston Kelman : Nicolas Sarkozy a commencé son discours en disant qu’il ne venait pas donner des leçons. Alors, cette partie du discours qui ressemble à un cours d’ethnologie est mal venue. Elle procède d’une globalisation que nous devons combattre. [...]

Benjamin Stora : Oui, on trouve des propos de ce genre dans certains récits d’explorateurs et de missionnaires au XIXe siècle qui, remontant l’Afrique à partir du Sénégal, décrivait des sociétés sans histoire, froides et répétitives. Où seule comptait la puissance de la nature sauvage, au détriment de la réalisation des hommes.

Or, en Afrique il y avait des Rois et des esclaves, des grands Empires et des ethnies en guerre, des universités prestigieuses et des espaces d’inculture … Encore une fois, l’histoire réelle est absente de ce genre de récit politique, en fait très abstrait, et reprenant des stéréotypes anciens, dévalorisants. Mais nous ne sommes plus au XIXe siècle ! Et la connaissance historique des sociétés africaines a, heureusement, profondément progressé grâce à de grands historiens français comme Catherine Coquery-Vidrovitch ou d’origine africaine comme Elikia M’Bokolo.

Comment tenir encore des discours aussi « anciens » ? Sur le poids des traditions et des représentations, le travail est considérable traitant du rôle des confréries religieuses, de la traite négrière, du maraboutisme ou du patriarcat. Mais cette histoire des mentalités n’est qu’un aspect parmi d’autres, comme le social ou le politique, pour comprendre le fonctionnement des sociétés africaines.

Marianne-en-ligne : Est-ce que Sarkozy, selon vous, entame une véritable rupture avec la tendance très « judéo-chrétienne » qui consiste à s’auto-flageller pour sa bonne conscience face à des périodes comme la colonisation ? Avec Sarkozy, finie l’hypocrisie ?

Gaston Kelman : Avec Sarkozy, il y a la volonté que finisse l’hypocrisie. Mais un certain atavisme traîne dans son sillage. C’est cette ambiguïté que je soulignais dès la première question. D’une part, une réelle volonté de rupture, d’autre part, un héritage dont il convient de se débarrasser. C’est la discrimination positive – une réelle avancée conceptuelle - qui enfante du préfet musulman.

Benjamin Stora : Depuis plusieurs années s’est installée en France, dans de larges secteurs de la société, la tendance à voir la période coloniale comme exclusivement positive. Le succès public des livres contre « la repentance » témoigne de cette évolution. C’est à mon sens un discours de nostalgie de l’empire perdu, mais aussi le produit des échecs des Etats nés de la décolonisation. Nous ne sommes donc pas dans un moment « d’auto-flagellation ».

Le refus de regrets ou d’excuses pour des exactions commis au temps colonial n’est pas à l’ordre du jour. Le discours dominant est celui de la bonne conscience. Mais la France ne peut s’abstraire du contexte international, en particulier de l’ancien monde colonisé, où la colonisation n’est pas vécue comme positive. Aussi le discours d’un président de la République française qualifiant la colonisation de « crime », dans le même discours de Dakar, est une surprise et une première. Je ne sais pas comment Nicolas Sarkozy va pouvoir concilier les motivations de son électorat et de tels propos.

Marianne-en-ligne : Avec le caractère emphatique, anaphorique du texte prononcé, ne serait-on pas dans un discours théorique, académique, et donc forcément très éloigné des réalités ?

Gaston Kelman : Nicolas Sarkozy voulait un discours fondateur pour une nouvelle relation avec les pays d’Afrique et une relation tournée vers le futur avec la jeunesse. En voulant ménager les vieux, le discours a été une demi-réussite auprès des jeunes. J’espère que le rattrapage se fera avec les actes.

Benjamin Stora : Oui, ce texte est très théorique. A ma connaissance, la tendance actuelle dans les « pays du Sud » est celle du désir d’une nouvelle décolonisation, le passage aux indépendances des années 1960 étant considéré comme un échec. Et non pas de revenir en arrière, de valoriser l’ancien temps colonial ou de disserter sur « l’âme africaine ». C’est le discours de la nouvelle décolonisation que les jeunes générations attendent, d’Abidjan à Dakar.

Etablir un partenariat égalitaire avec l’ancienne puissance coloniale, et ne pas voir la présence française seulement par le biais de bases militaires ou de grandes entreprises commerciales, pétrolières. Aller plus loin dans le soutien aux mouvements de la société civile, qui vont de la presse aux organisations de jeunes et de femmes, soutenir les efforts d’associations contre la corruption et pour la démocratie politique, aider à combattre le fléau du Sida par l’accès à la gratuité de médicaments.

Ecrire ensemble la page de l’histoire coloniale, écouter la parole de l’autre, que les historiens à Nord et du Sud trouvent les moyens de travailler ensemble. Ne pas hésiter à sanctionner les atteintes aux droits de l’homme et que ne triomphe pas en permanence « la politique du contrat » dictée par les marchés économiques. En indiquant comment sortir ensemble du sous développement, et des rapports de dépendance politique, il sera alors légitime de signaler la responsabilité, bien réelle, qui incombe aux Africains eux-mêmes.

Marianne-en-ligne : Gaston Kelman, Benjamin Stora, vous êtes respectivement écrivain et historien, vous avez tous deux des origines africaines (le premier, camerounaise, le second, algérienne) comment percevez-vous le discours de N. Sarkozy face aux étudiants sénégalais ?

Gaston Kelman : Dans ce discours, il y a l’homme et sa volonté de faire avancer les relations entre la France et les pays d’Afrique. Puis il y a l’héritier d’un passif lourd, fait de culpabilité, de repentance, de paternalisme envers les Africains. Du côté de certains Africains, il y a la victimisation et la succeptiibilité. Ce cocktail rend difficile tout dialogue franc entre les deux parties.

Ce qui est extrêmement positif de la part du Président, c’est qu’il a décidé de s’adresser à la jeunesse. Ce choix est plein de sens, puisqu’il s’agit de se tourner vers l’avenir. Le Président dit « Je ne suis pas venu pour pleurer avec vous sur les malheurs de l’Afrique » et il est sur le bon ton. C’est ce que la jeunesse veut entendre. Elle veut rompre avec l’avilissante rente de la repentance que les aînés ne cessent de réclamer au Blanc.

Nicolas Sarkozy dit aussi à juste titre qu’il n’est pas venu effacer le passé. Ensuite pendant de longues minutes, il s’enfonce dans ce passé, reprenant à l’envi les thèmes et les méfaits de l’esclavage, de la colonisation. Il pense qu’il doit tenir ce discours sur le passé.

Et c’est là l’erreur absolue. La jeunesse ne souhaite plus qu’on lui rappelle que de toute éternité, qu’ils ont été faibles et dominés. On en finit par se demander si l’on n’a pas été colonisé parce que colonisable. Le jeune Africain, noir ou maghrébin, est taraudé par cette angoisse. Je me souviens de ce jeune qui me demandait si l’histoire du Noir se réduisait à 400 ans d’oppression.

Généralement, les jeunes ressentent ce passé comme une maladie honteuse dont ils ne veulent plus qu’on leur parle. Ils savent intuitivement que les choses n’ont pas été aussi simples et le comportement de leurs leaders et des élites intellectuelles les attriste et ils se disent que, hier colonisés parce que colonisables, ils n’en sont pas à l’abri, puisque l’on ne parle de l’Afrique, comme d’un continent moribond ou immature.

Puis à la fin de son discours, Nicolas Sarkozy aborde enfin les choses qu’attendent les jeunes. « Ce que veut faire la France avec l’Afrique, c’est regarder en face les réalités. C’est faire la politique des réalités et non plus la politique des mythes ». Il aurait dû passer des heures sur ce thème ; il aurait pu le faire et les jeunes auraient exulté.

Benjamin Stora : Ce discours m’a surpris car se situant dans une sorte d’abstraction, d’intemporalité de l’histoire. Un nouveau discours de Brazzaville — En janvier 1944, le général De Gaulle a prononcé à Brazzaville un discours annonçant de profondes réformes. Ce discours a été considéré comme une sorte de prélude à la décolonisation de l’Afrique ... — reste à inventer, à écrire….



REMARQUE :
Après avoir lu ce dossier sur l'ontologie africaine et les stéréotypes qui s'y rattachent, je vous invite à réfléchir sur ces formules creuses et dangereuses : l'homme africain, par exemple.

Comme le faisait remarquer Jacques Lacan, « la » femme n'existe pas, mais il y a Marie, Michelle, Sophie ... que je connais peut-être, un peu ... ou que je crois connaître, ce serait certainement  plus juste et moins prétentieux ... et Michel Foucault se plaisait, de son côté,  à répéter : « la » sexualité n'existe pas, il n'y a que « des discours » sur la sexualité.

Enfin, l'un de mes anciens maîtres, philosophe et professeur de philosophie, François Dagognet, dans son ouvrage Philosophie du transfert, rappelle le jugement de Gaston Bachelard et sa mise en garde (L'activité rationaliste de la philosophie contemporaine, PUF, 1951, p. 12) :

« Les idées générales sont assez floues pour qu'on trouve toujours le moyen de les vérifier. Les idées générales sont des raisons d'immobilité. C'est pourquoi elles passent pour fondamentales »

 

 

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