SARKO, HEGEL ET LES NÈGRES [2]

Publié le par alain laurent-faucon

 


Généalogie de la pensée paresseuse 

 

Le discours de Dakar rabâche toujours et encore ce postulat ethnocentriste qui place l'Occident, jadis chrétien, à l'avant-garde de l'histoire universelle. Et l'Europe, celle de la Raison, du Progrès et de la Science, apparaît comme l'horizon indépassable, la puissance rédemptrice qui peut aider les peuples africains à entrer enfin dans l'histoire et dans la modernité, à se tourner vers l'avenir, le progrès et la « modernisation mentale ». Les Lumières face aux Ténèbres.

De tels propos permettent de mieux comprendre pourquoi surgissent toutes ces querelles mémorielles contestant l'histoire officielle, le roman national, et bousculant la pensée du sens commun.

Les mots s'imposent par l'usage et disparaissent quand ils ne servent plus. Ce qu'ils véhiculent, laissent entendre ou dissimulent, change ainsi au fil du temps et des pratiques. Comme l'écrit Wittgenstein, c'est l'usage qui donne le sens. Oublier ce rappel, cette mise en garde, c'est commettre de graves erreurs d'analyse, de graves contresens. Car aucun mot n'est innocent. Il est toujours un contexte. Une histoire. D'où ces "guerres de mots", qui sont les signes avant-coureurs de toutes les "guerres de mémoire".


Comme le dit l’historien Louis Chevalier dans sa remarquable étude sur les classes populaires : « Il est des mots qui meurent, avec des situations qui ont cessé d’être, avec des croyances évanouies, ou parce qu’ils ne correspondent plus aux croyances et aux situations nouvelles. La vie et la mort des mots résument de lentes évolutions et ne sont pas moins significatives de ces évolutions que les plus minutieuses descriptions et les efforts les plus précis de mesure. »

 

Et il convient de garder à l'esprit l'une de ces questions essentielles mises en avant par la pragmatique, qui « est à la base de toute la linguistique » (Rudolf Carnap) et à l'origine du « tournant linguistique » en philosophie :

« Qui crois-tu que je suis pour que tu me parles ainsi ? »

 

 
Par ailleurs, ce sont les hommes qui font l'histoire même s'ils ne savent pas l'histoire qu'ils font, notait Karl Marx. Alors, affirmer de façon péremptoire que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire, c'est laisser entendre qu'il n'est pas encore pleinement homme. Au mieux c'est un enfant, un « grand enfant » – on n'ose plus dire : un primitif, un sauvage ... Ce qui explique le cri du coeur des filles de l'écrivain aujourd'hui disparu, Ahmadou Kourouma : « Nous voulons vous dire que nous, peuple d’Afrique, sommes des êtres humains. Nous voulons vous révéler que parce que nous sommes « assez » humains, nous sommes « assez » entrés dans l’histoire. »


ALF


   

DOSSIER DE PRESSE



VERBATIM


 
« ... l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. »


   RÉPONSES

 

L’histoire de l’Afrique ne commence pas au moment de la colonisation

 

Libération - lundi 20 août 2007 - Par Nathalie et Sophie Kourouma, filles d’Ahmadou Kourouma, écrivain ivoirien décédé le 11 décembre 2003. Kourouma est notamment l'auteur, en 2000, de Allah n’est pas obligé, prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens.

 

Monsieur le Président, nous vous écrivons pour dire à nos amis, nos sœurs et frères d’Afrique que nous, Africaines de France, voulons faire entendre leurs gestes et leurs dits. Nous vous écrivons pour dire à nos amis de France de rester attentifs et fidèles à leurs idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité qui ont besoin, à nouveau, d’être affirmés.

Le 26 juillet dernier, à Dakar, vous nous avez annoncé que l’Afrique « n’est pas assez entrée dans l’histoire ».

Nous voulons vous dire que nous, peuple d’Afrique, sommes des êtres humains. Nous voulons vous révéler que parce que nous sommes « assez » humains, nous sommes « assez » entrés dans l’histoire. L’histoire ne se nomme pas par sa quantité, l’histoire ne se compte pas. L’histoire, monsieur le Président, ne se monnaye pas. Et bien qu’elle raconte des rapports de force sociaux, politiques, culturels, l’histoire ne se comptabilise pas. Elle se dit par ceux qu’elle enfante et avec ceux à qui elle confère, de fait, le statut d’homme. Notre histoire n’existe pas seulement au regard de celle du peuple français et de son seul jugement. Notre histoire ne se dit pas seulement avec ce que la France nous a apporté ou enlevé.

Nous voulons vous dire notre histoire d’homme, de soumissions et de libérations.

Avant l’arrivée de vos pères, différents royaumes et de nombreux empires se sont partagé nos sols à travers les siècles et de multiples péripéties. Nous osons ­espérer que le débarquement des Malais à Madagascar (- 409 avant J.-C.), l’introduction du fer par les Bantous en Afrique centrale et méridionale (- 100 avant J.-C.), l’annexion par Rome du royaume de Maurétanie (1er siècle de notre ère), l’expédition abyssine au Yémen et en Arabie (549), la naissance du Zimbabwe (719), la fin de la conquête par les Arabes de la Berbérie (720), l’arrivée de Kaya Maghan Cissé au Ghana (789), la naissance de l’Empire Sanhadja au Soudan occidental (800), l’émergence de la dynastie des Fatimides en Tunisie (919), l’entrée des rois de Kouya à Gao (890), la fondation des cités Etats de Kano, Katsina, Zaria, Gobir (918), l’islamisation des Toucouleurs, des Soninkés, etc. (1040), l’expansion de l’Empire Yorouba et le déclin de l’Empire du Ghana (XIIe siècle), les grandes migrations bantoues (XIIe siècle), la scission du Maghreb en trois régions (Tunisie, Algérie, Maroc au XIIIe siècle), la victoire de Soudjata Keïta sur Soumaoro Kanté (1235), la prise de pouvoir des Songhaï au Mali (XIVe siècle), l’expansion du royaume du Bénin (XIVe siècle), la prise du pouvoir du royaume Haoussa par Amina (1425), notamment, sont des événements dont les noms au moins, vous évoquent quelque chose.

En 1442, la traite des Noirs par les Européens débute. Notre histoire ne commence pas parce que nous prenons, à vos yeux, une réalité économique. Sans vous, avec vous, contre vous, Européens, nos royaumes et nos empires ont continué à exister — Kongo (XVIe siècle), Ashanti (XVIIe siècle), Dioula de Kong (XVIIIe siècle), Bamoun (XIXe siècle). Parce que nous sommes des hommes, certains d’entre nous ont tenté de vous ignorer, d’autres de pactiser avec vous, d’autres encore de vous éliminer.

En 1830, vos pères ont pris Alger. En 1874, les Anglais se sont emparés de ­Kumassi. En 1899 l’empereur Samory a été fait prisonnier par vos concitoyens.

Au XXe siècle nous, peuple d’Afrique, avons connu la colonisation, les indépendances, la néocolonisation et les dictatures des tyrans que vos pères ont mis en place. La colonisation, monsieur le Président, n’a aucun aspect positif. La guerre n’a jamais, nulle part, d’aspect positif. Le peuple de France nous a apporté des ­routes dites-vous. C’est nous qui les avons construites. Des milliers d’hommes sont morts par les travaux forcés que vos pères avaient institués afin de nous « humaniser ». Ces routes qui devaient nous rendre humains permettaient le convoiement des matières premières agricoles et ­minières que vos pères exploitaient (la culture du cacao a été introduite en Côte- d’Ivoire en 1919, les cours du cacao ont dés lors été établis sur les places financières européennes). Ces hôpitaux bâtis étaient réservés à vos compatriotes. Ces écoles que vous nous avez imposées ne nous permettaient pas de mener nos études à notre gré. C’était à vous, autorité coloniale, de décider et de nous autoriser ou non telle ou telle branche ou secteur ­d’activités.

Mais restons en là.

Nous voulons vous dire que nous, peuple d’Afrique, parce que nous sommes des êtres humains, nous sommes « assez entrés dans l’histoire ».

[...]



Les propos du Président révèlent l’inadaptation de

certains programmes scolaires français

Libération - lundi 20 août 2007 - Par Bernard Girard, professeur d’Histoire-géographie à Laval


Il ne viendrait probablement pas à l’esprit d’un chef d’Etat africain d’évoquer dans un discours officiel « l’homme européen », « l’homme américain » ou « l’homme asiatique », un homme fantasmé, imaginaire, enfermant derrière une figure unique, dans un stéréotype, la diversité du genre humain.

C’est pourtant à ce genre de généralisation abusive que s’est livré Sarkozy dans son discours de Dakar, poussant même la caricature et l’ignorance jusqu’à nier que ce fameux « homme africain » ait pu avoir une histoire : « Le drame de l’Afrique, pérore-t-il, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Jamais il ne s’élance vers l’avenir, jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. » On ne sait s’il faut avoir honte ou franchement rire de ces paroles pontifiantes qui révèlent, au-delà d’un formidable orgueil, une profonde méconnaissance de l’Afrique mais aussi, tout bonnement, de l’histoire.

Plusieurs écrivains africains lui ont répondu par une lettre ouverte (Libération, 10 août 2007), leçon d’histoire fort divertissante : « Il nous reste simplement à tomber d’accord pour définir le sens de ce mot histoire. Car quand vous dites que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire, vous avez tort. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’esclavage a changé la face du monde. Nous étions au cœur de l’histoire quand la colonisation a dessiné la configuration actuelle du monde. Le monde moderne doit tout au sort de l’Afrique et quand je dis monde moderne, je n’en exclus pas l’homme africain que vous semblez reléguer dans les traditions et je ne sais quel autre mythe et contemplation béate de la nature. Qu’entendez-vous par histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ? Laissez-nous vous raconter un peu cette leçon d’histoire que vous semblez fort mal connaître.» A la décharge de Sarkozy, on pourra toujours dire qu’il n’est sans doute pas le seul à fort mal connaître l’histoire de l’Afrique. Cette histoire d’un continent séparé de l’Europe par une petite quinzaine de kilomètres (la largeur du détroit de Gibraltar), reste superbement ignorée par les Français et tout spécialement par les programmes scolaires.

Alors que plusieurs millions de citoyens français ont leurs ancêtres proches en Afrique, alors que, sauf découverte contraire des paléontologues, l’Afrique reste le berceau de l’humanité et que, d’une certaine façon, nous sommes tous des Africains, l’Education nationale persiste à mépriser l’histoire de l’Afrique, comme si elle n’existait pas ou n’était pas digne d’intérêt. Constatation qui vaut également pour les autres parties du monde. A la rigueur — et c’est là une singulière limite — les élèves feront connaissance avec les civilisations étrangères lorsque l’Europe établit un contact avec elles mais c’est toujours l’Européen qui impose son regard : les Amérindiens n’apparaissent dans la conscience des élèves que lorsqu’ils sont « découverts » par Christophe Colomb, comme les Chinois sous la plume de Marco Polo. Il est vrai que le point de vue sur l’Afrique a commencé à s’ouvrir depuis quelques années : sous diverses influences et malgré bien des oppositions — cf. l’inénarrable amendement parlementaire sur les « effets positifs de la colonisation » — la colonisation et l’esclavage ne sont plus des sujets tabous. On observera néanmoins qu’ils interviennent bien tardivement dans le cursus scolaire, présents surtout dans les programmes de lycée bien davantage que dans ceux de collège ou de l’école primaire. Faire découvrir l’Afrique lorsque les marchands d’esclaves ou les colons y mettent les pieds n’est d’ailleurs pas dénué d’une certaine ambiguïté dont il n’est par sûr que les écrivains auteurs de la lettre ouverte à Sarkozy, comme les historiens qui militent sur ces thèmes, arrivent à se départir totalement. Car d’une certaine manière, raconter l’histoire de l’Afrique à partir du Code noir ou des premières incursions portugaises au XVe siècle, apparaît étrangement réducteur pour un continent qui a connu l’homme de Toumaï et les Australopithèques. Est-ce à dire que les Africains ne pourraient décidément avoir d’autonomie, d’existence propre, en dehors de leur rencontre avec des peuples extérieurs ?

On peut se demander si cette fixation exclusive sur la période coloniale n’aboutit pas, d’une certaine manière, à conforter l’image sarkozienne et les clichés complaisamment véhiculés sur « l’homme africain [qui] n’est pas assez entré dans l’histoire ». Parce qu’il ne serait pas entré dans le champ de vision des autres ? Les errements de l’enseignement de l’histoire à l’école n’expliquent évidemment pas tout et ne sont pas responsables à eux tout seuls des aberrations ou de l’inanité de la politique étrangère d’un pays. ­Disons simplement qu’ils y aident.

L’histoire à l’école reste encore trop exclusivement centrée sur l’histoire de France, construction romancée et en grande partie imaginaire destinée, selon la formule qui avait cours il y a encore peu de temps, « à faire naître chez l’enfant une conscience nationale » (1). Comme s’il n’y avait rien de mieux à faire que de corseter la conscience enfantine dans le cadre étriqué de la nation. Cadre étriqué et pernicieux : on peut penser que les réflexes de méfiance, de xénophobie ou de racisme, profondément enracinés chez beaucoup de Français, trouvent au moins en partie leur source dans un récit historique, celui véhiculé par les programmes scolaires, qui ne montre l’étranger que sous l’angle du danger, lors des guerres et des invasions. Leur désintérêt marqué pour les enjeux internationaux, qui laisse la place libre aux discours farfelus des dirigeants — comme ­celui de Sarkozy à Dakar — ou les initiatives les plus extravagantes, par exemple la vente d’un réacteur nucléaire et de missiles à un dictateur connu pour sa complaisance envers le terrorisme, peut s’éclairer à la lueur de la profonde ignorance de l’histoire du monde dans laquelle ils sont éduqués.

[1] Suzanne Citron, le Mythe national , éditions Ouvrières, 1987

 

Site de la section de Toulon de la LDH

http://www.ldh-toulon.net/

Remarque : Le texte d'Achille Mbembe, « L'Afrique de Nicolas Sarkozy », a été très largement diffusé en Afrique francophone et en Europe (cf. la première partie de ce dossier sur Sarko, Hegel et les Nègres). Repris par plusieurs organes de presse et dans les médias alternatifs, il a suscité de vigoureux débats sur plusieurs sites internet. Il a également donné lieu à de nombreuses réactions et nouvelles interrogations qui obligent son auteur à préciser sa pensée dans ce nouvel article : « France-Afrique : ces sottises qui divisent ». Entretemps, le bruit court (la rumeur) que le discours de Dakar ferait bientôt l’objet d’une publication – mais est-ce vrai ?


France-Afrique : ces sottises qui divisent
par Achille Mbembe

L’on veut savoir pourquoi, à mes yeux, le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar est inacceptable, voire à la limite du vraisemblable.

Il l’est pour quatre raisons.

Il y a d’abord la volonté, plusieurs fois suggérée par Nicolas Sarkozy lors de la récente campagne électorale, d’instrumentaliser l’histoire de France ou, en tout cas, de rallier les Français à une vision agressive du signifiant national.

Pour le néo-conservatisme français, la manipulation de l’histoire nationale passe par plusieurs voies dont la récupération de certaines figures emblématiques de la gauche (Jaurès, Blum, Moquet), le procès intenté à la culture et à la pensée dite de « Mai 68 », et, pour ce qui nous concerne directement, la réhabilitation du colonialisme (qui va de pair avec la chasse aux « sans-papiers » dans l’Hexagone).

Indulgence pour les larrons

Le colonialisme est désormais présenté non comme le crime qu’il fut des guerres de conquête aux luttes pour l’indépendance et la décolonisation, mais comme une simple « faute » qu’il faudrait passer par pertes et profits : les massacres en échange des ponts et voies ferrées ; la discrimination raciale institutionnelle contre les dispensaires ; le code de l’indigénat contre les écoles ; la conscription en vue des boucheries européennes de 14-18 et 39-45 en compensation de la mission civilisatrice en général.

Pis, la nouvelle légende veut que la colonisation ait été une entreprise bénévole et humanitaire. Prostrés dans la haine de soi et de la France, voire dans l’ingratitude, les ex-colonisés, nous dit-on, seraient malheureusement incapables d’en apprécier en dernière instance les bienfaits puisque, abandonnés à eux-mêmes, ils n’auraient jamais trouvé la voie du progrès et de la liberté.

À ce projet révisionniste s’ajoute, au nom du refus de la repentance, la disqualification de tout regard critique sur le système colonial et le déni de toute responsabilité quant aux atrocités de l’époque, comme si la conscience de soi était une chose, et la conscience de l’injustice ou du dommage causé à autrui une autre que l’on peut aisément séparer de notre conscience d’homme.

On l’a vu lors de la campagne électorale en France et, plus récemment encore à Dakar. Chaque fois, le procédé est le même. On commence par dénoncer et par stigmatiser ceux et celles qui « rougissent de l’histoire de la France » ou la « noircissent » - les « adeptes de la repentance ».

Puis, au nom de la fierté nationale, de l’amour pour la patrie, de la sincérité et de la bonne foi, on enchaîne par une exaltation en bonne et due forme des colons. On veut nous faire croire que d’aussi humbles serviteurs de la mission civilisatrice n’auraient gagné leur vie qu’en toute honnêteté. Colonisant en toute innocence, ils n’auraient jamais exploité personne. Au demeurant, ils n’avaient pour dessein que de « donner l’amour » à des peuplades asservies par des siècles d’obscurantisme et de superstitions. Injustice de l’histoire, ils n’ont, en fin de compte, récolté que la haine et le mépris de ceux au salut desquels ils sacrifièrent pourtant tout.

La colonisation a constitué une terrible épreuve pour les sociétés colonisées. [...] Mais il est vrai que son histoire ne saurait se résumer aux massacres. Elle fut aussi une prodigieuse machine productrice de désirs et de fantasmes. Par ailleurs, nombre d’Africains en furent les auxiliaires zélés. Sans leur travail, elle eut été vouée à l’échec. Bénéficiaires objectifs du système colonial, de ses disciplines et arrangements, un certain nombre de colons firent preuve d’humanité à l’égard des Africains qu’ils s’efforcèrent de protéger contre les abus et qu’ils traitèrent avec dignité. Au nom d’une commune humanité, d’autres encore allèrent jusqu’à épouser politiquement la cause des colonisés. Dans la plupart des pays où de telles expériences de fraternité eurent lieu, leur mémoire est restée vivante.

[...].

Amitiés perfides

La deuxième raison de ma stupéfaction est l’insolence, et surtout l’arrogance et la brutalité qu’autorise une telle volonté de méconnaissance. Pour noyer la vérité et jeter la poudre aux yeux de ceux qui sont distraits, l’on recourt au « raisonnement par les bons sentiments » dont Françoise Vergès (Abolir l’esclavage. Les ambiguités d’une politique humanitaire) a démontré, il n’y a pas longtemps, la perversité.

En effet, ce discours incohérent (la faute oui, la repentance non) est vermoulu, mais il a la nuque raide. Telle est, au demeurant, la marque déposée du nouveau conservatisme français. [...]

Car, ce que le président Sarkozy cherche à camoufler derrière les formules convenues telles que la sincérité ou encore la vérité, c’est avant tout une insoutenable arrogance que l’on veut faire passer pour de la générosité et de la franchise. [...] Ce faisant, et par on ne sait quel pouvoir, il s’autorise de parler de l’Afrique et des Africains à la manière du maître qui a pris la mauvaise habitude de maltraiter son esclave et d’avilir sa chose, et qui ne parvient pas à se déprendre d’attitudes héritées d’un sinistre passé dont nous ne voulons plus.

Colo-nostalgie

L’on prétend s’adresser à l’élite africaine. En réalité, l’on ne cesse de faire des clins d’œil à la frange la plus obscurantiste de l’électorat français — l’extrême-droite, les colo-nostalgiques, tous ceux-là qui, rongés par la mélancolie postcoloniale, pensent que quatre ou cinq millions d’immigrés et de citoyens français d’origine noire et arabe dans un pays de plus de cinquante cinq millions d’âmes menacent l’identité française.

Plus grave encore, ce n’est pas comme si le président Sarkozy était dans l’attente d’une réponse de notre part. Car il y a plus de vingt ans déjà que Jean-Marc Éla (L’Afrique des villages) a écrit le plus beau livre sur l’inventivité des paysans africains. Auparavant, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga, Joseph Ki-Zerbo, Abdoulaye Bathily, Bethuel Ogot, Ade Ajayi, Adu Boahen, Joseph Inikori, Toyin Falola, Kwame Arhin et des dizaines d’autres avaient mis en place les fondations d’une historiographie africaine solide et documentée. Celle-ci établit, entre autres comment, de tous temps, l’Afrique a fait partie du monde, y a joué activement son rôle et a contribué ce faisant au développement des techniques, du commerce et de la vie de l’esprit.

Aux yeux de notre nouvel ami, tout cela ne compte guère. Et pour cause. Il ne s’adresse pas à nous comme dans un rapport de face-à-face où nous compterions comme interlocuteurs. En fait, il ne regarde ni ne voit notre visage. Chez lui, « l’homme noir » est un être abstrait, doté d’une « âme » certes, mais sans visage, puisque plongé dans les ténèbres de l’innommé. Quand il prétend dialoguer avec nous, ce n’est pas dans le cadre d’un rapport moral d’égalité et, par conséquent, de justice. C’est dans le registre de la volonté de puissance — un je-ne-sais-quoi de narcissique et d’autant plus triomphaliste qu’il est marqué du sceau de l’ignorance volontaire et assumée.

L’insolence de l’ignorance

La troisième raison de mon incrédulité est la vision éculée que le nouveau chef d’état français a choisie, désormais, de véhiculer de l’Afrique et des Africains. Comme je l’indiquais dans un texte précédent, cette vision se situe en droite ligne de la dogmatique raciste du XIXe siècle.

Le président puise à pleines mains dans cette fange, sans la moindre distance ni ironie. Il répète des pages entières des élucubrations de Hegel, Lévy-Bruhl, Leo Frobenius, Placide Tempels et autres inventeurs de « l’âme africaine », construisant au passage sa « vérité » avec les copeaux de l’ethnophilosophie d’hier, comme d’autres avant lui s’investissaient dans l’ethnozoologie, dans l’espoir de mettre à nu « l’essence foncièrement animale du nègre ».

[...]

Comment se fait-il que celui qui, en France, promeut un type de relation entre l’identitaire et l’État si proche de l’idéologie de Vichy et qui ne résiste pas à la tentation de mobiliser la xénophobie anti-arabe et africaine contre les « immigrés » et les jeunes des banlieues soit le même qui vienne nous administrer des leçons d’universalisme dans l’enceinte d’une université dédiée à un savant qui aura passé toute sa vie à défendre la cause des Africains ?

Pour être logique avec soi-même, pourquoi ne va-t-on pas dire aux Israéliens que, quant au fond, les soutiers du nazisme n’étaient, comme nos colons d’hier, que de pauvres innocents, des gens honnêtes qui ne voulaient que le bien des Juifs ? Pourquoi ne va-t-on pas dire à Nelson Mandela que, quant au fond, les tortionnaires et bénéficiaires du dernier État raciste au monde – l’État d’apartheid en Afrique du Sud – ne voulaient que son bien ?

On le voit bien, ce petit jeu du révisionnisme est moralement répugnant. Et Césaire l’avait bien compris, qui dans son Discours sur le colonialisme, dénonçait déjà, en 1952, « les voluptés sadiques, les innommables jouissances qui vous friselisent la carcasse de Loti quand il tient au bout de sa lorgnette d’officier un bon massacre d’Annamites ».

Une tradition critique

Dans la pensée africaine de langue française, Frantz Fanon (Peau noire, masque blanc) est sans doute celui qui a fait la déconstruction la plus convaincante de la sottise raciste tout en proposant les linéaments d’une humanité fraternelle.

De W.E.B. Dubois à C.L.R. James en passant par Martin Luther King et Nelson Mandela, de Stuart Hall à Paul Gilroy, Fabien Éboussi Boulaga et tous les autres, le meilleur de la pensée noire a toujours été rendu sous la forme du rêve d’un nouvel humanisme, d’une renaissance du monde par-delà la race, d’une polis universelle où est reconnu à tous le droit d’hériter du monde dans son ensemble. L’Afrique dont ils se réclament – ce mot et ce nom – est une multiplicité vivante qui, à l’instar du mot « Juif », est lié, dès les origines, au futur de l’universel.

Au cœur de cette pensée, les questions de mémoire sont d’abord des questions de responsabilité devant soi et devant un héritage. Dans cette pensée, on ne devient vraiment « homme » que dans la mesure où l’on est capable de répondre de ce dont on n’est pas l’auteur direct, de celui ou de celle avec qui on n’a, apparemment, rien en partage – l’assignation à la responsabilité. C’est à cause de cette assignation principielle à la responsabilité que notre tradition critique s’oppose fondamentalement à l’antihumanisme et la politique du nihilisme qui caractérise le néo-conservatisme à la française.

Nicolas Sarkozy se prévaut de Senghor pour accréditer des thèses irrecevables parce qu’historiquement fausses et moralement corrompues, marquées comme elles le sont par le pesant d’antihumanisme qui, toujours, loge au fond de toute idéologie raciste.

D’abord, il fait semblant d’oublier qu’au moment où Césaire, Senghor et les autres lancent le mouvement de la négritude, l’humanité des Noirs est contestée. Les Noirs, à l’époque, ne constituent pas seulement une race opprimée. Comme les Juifs, il n’y a, alors, pratiquement pas un seul endroit au monde où ils jouissent de paix, de repos et de dignité. La lutte, à l’époque, est littéralement une lutte pour l’affirmation du droit à l’existence.

[...]

D’autre part, il est vrai que quand on se bat pour affirmer son droit d’exister, on a tendance à recourir à des figures de style fixes et binaires, à des raccourcis peut-être mobilisateurs, mais sans doute un peu courts sur la longue durée.

Senghor en particulier ne s’en priva guère qui, s’inscrivant dans la continuité des vocabulaires les plus racistes de son époque, déclara que l’émotion est nègre comme la raison est hellène. Encore ouvre-t-il la voie à un dépassement de la race et à la possibilité d’une réconciliation des mondes, comme on peut le lire dans ses Chants d’ombre.

Sarkozy oublie par ailleurs qu’aux yeux de nombreux intellectuels africains, le même Senghor est demeuré une figure polémique. Poète chanté et reconnu, l’essentiel de sa réflexion philosophique a été largement réfuté. Comme l’a bien montré la génération de Marcien Towa (Léopold Sédar Senghor : négritude ou servitude ?) et de Stanislas Adotevi (Négritude et négrologues), ce dernier ne concevait pas seulement la culture comme quelque chose de biologique et d’inné. Pour bien des penseurs africains anglophones, Senghor se contenta, tout au long de sa carrière, de faire la politique de la France en Afrique. Ils estiment, à tort ou à raison, qu’au panthéon des héros africains, c’est ce qui le distingue de Kwame Nkrumah (Africa Must Unite), Amilcar Cabral (Unity and Struggle), Cheikh Anta Diop (Nations nègres et culture) ou encore Nelson Mandela (Long Walk to Freedom).

Plus près de nous, la pensée contemporaine d’origine africaine n’a cessé de démontrer que s’il existe bel et bien une existence locale, des catégories vides de sens telles que « l’âme africaine » ne sauraient en rendre compte.

Paul Gilroy (The Black Atlantic), Édouard Glissant (Poétique de la relation), Maryse Condé, Françoise Vergès, Raphael Confiant et bien d’autres ont largement fait valoir qu’il n’y a pas d’identité fixe. Pour l’ensemble du nouveau roman africain de langue française, d’Alain Mabanckou à Efoui Kossi en passant par Abdurahman Waberi, Ken Bugul, Véronique Tadjo, Samy Tchak, Patrice Nganang et les autres, les identités ne peuvent être que des identités de relation et non de racines. Le cinéma africain, de Sembène Ousmane à Basseck ba Kobhio, tout comme la musique africaine n’ont cessé de montrer que l’identité fixe est source de mort culturelle ; ou encore que le présent et le futur seront nécessairement hybrides. Dans le domaine des arts et de l’esthétique, la problématique de la différence est battue en brèche, comme en témoigne la récente Exposition internationale « Africa Remix » de Simon Njami (voir Africa Remix. Contemporary Art of a Continent).

D’autre part, l’ethnophilosophie, dans laquelle puise abondamment Nicolas Sarkozy, a fait l’objet d’une vigoureuse critique. Paulin Hountondji (Sur la philosophie africaine), Valentin Mudimbe (The Invention of Africa) et Fabien Éboussi Boulaga (La crise du Muntu) en particulier n’ont cessé de dénoncer la sorte d’identitarisme qui ne s’obtient qu’en érigeant en trait exclusif les multiples appartenances dont nous sommes les héritiers.

A la suite du philosophe ghanéen Anthony Appiah (In My Father’s House), j’ai moi-même sévèrement critiqué l’idéologie victimaire (De la postcolonie) tout en proposant le concept d’« afropolitanisme » comme antidote à la négritude et au nativisme.

[...]

Pour le reste, beaucoup d’entre nous, de Frantz Fanon à Françoise Vergès (La république coloniale), avons toujours dit que la repentance et la réparation produisent des victimes. La vulgate de la repentance perpétue l’image de l’autre comme corps non parlant, comme corps sans énergie ni vie. Et cela, ce n’est pas nous. Car nous ne sommes pas seulement des victimes de notre propre drame. Nous en sommes également des acteurs et des témoins.

[...]

Achille Mbembe


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