LA "QUESTION NOIRE" - LES MOTS

Publié le par alain laurent-faucon



 

Surgissent de vives querelles concernant certains mots et leurs définitions, parce que ces mots ont une histoire, sont des histoires, font des histoires. Parce que ces mots voilent et dévoilent aussi de vrais maux. Enfin, parce que ces mots sont comme des palimpsestes, ils masquent et révèlent nos représentations mentales et sociales : « dis-moi quelle est ta réaction en découvrant telle ou telle définition et je te dirai ton impensé, tes réseaux culturels et sociaux, tes lieux d'appartenance, tes points d'ancrage et de blocage. »

Évoquant les "Mille et Une Nuits", l'écrivain libanais Elias Khoury déclarait : « Les histoires sont des portes : quand on pénètre dans une pièce, c'est pour découvrir une autre porte. »

Nous pourrions dire la même chose concernant les mots et leurs définitions : ce sont autant de portes qui ouvrent sur d'autres portes.




DOSSIER DE PRESSE



Enjeux de mots

LIBÉRATION : Mardi 26 septembre 2006 - Judith PERRIGNON

« Au premier jour, il [Alain Rey] était tranquille. Quarante ans de Robert, ça vous apprend que chacun tire le dictionnaire à soi. Au deuxième, il était furieux. La presse répandait l'affaire. « Il y a un contresens gigantesque sur les mots et ça me revient à la gueule. » Au troisième, il était peiné. Mauvais tour du destin. En face du mot « colonisation », il y a parmi les définitions du dictionnaire un éclairage économique : « Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies. » Pour lui c'est clair, comme « ressources humaines » sur la porte du DRH de l'entreprise veut dire « on vous exploite ». Mais des associations antiracistes l'ont suspecté de relayer le débat sur les vertus de l'empire français. [...] »


REMARQUE : Je n'ai reproduit que le premier paragraphe de l'article qui est paru dans Libération, histoire de rappeler le contexte. Le linguiste et lexicographe Alain Rey, maître d'oeuvre du dictionnaire Le Robert édition 2007 se voit accuser par le CRAN (conseil représentatif des associations noires) et le MRAP d'avoir laissé passer des définitions contestables. Les voici :



COLONISATION. 1: Le fait de peupler de colons, de transformer en colonie.
La colonisation de l'Amérique, puis de l'Afrique, par l'Europe. 2 : Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies.

COLONISER. 1: Peupler de colons. 2 : Faire de (un pays) une colonie. Coloniser un pays pour le mettre en valeur, en exploiter les richesses.



Les pertinentes mises au point de Jean Véronis

Comme le rappelle le professeur Jean Véronis dans son blog : « pas le moindre soupçon ne plane sur Alain Rey », pourtant il y a de la maladresse. « C'est un peu comme si les maisons de lexicographie n'avaient pas vraiment encore réalisé que les mots sont à manipuler avec précaution et que ce qu'elles publient peut s'apparenter à de la dynamite. » Et Jean Véronis poursuit :

« Le lexicographe n'a pas à prendre part dans le débat (complexe) sur la colonisation. Ce n'est pas son rôle. Mais il ne peut non plus faire comme si le débat n'existait pas. Il doit enregistrer l'usage, et son évolution, mettre en garde le cas échéant lorsqu'il s'aperçoit qu'un débat existe. Sinon, quelle est la justification (autre que financière) pour proposer des éditions annuelles révisées ? La définition de colonisation était dans le Robert depuis 40 ans. Je crois que l'hypothèse la plus simple est qu'elle est passée dans les mailles du filet et que personne n'a pensé à la revoir. »

« La notion de "mise en valeur" n'est pas indispensable à la définition de colonisation » et poursuit Jean Véronis : « Rien n'interdirait non plus (sauf la frilosité des maisons d'édition) d'insérer des notes d'actualité dans certaines entrées, prévenant que tel mot ou tel usage fait l'objet d'un débat (c'est ce que fait par exemple Wikipedia). Il n'est pas inconcevable enfin que les lexicographes fassent appel à des groupes d'experts, composés de citoyens, de politiques, de représentants d'associations, pour les aider dans leur tâche. Ils le font bien avec des scientifiques pour les termes de biologie, de médecine ou de chimie. En tout cas, il faut que les maisons d'édition prennent les devants, et proposent des solutions politiquement intelligentes, avant qu'elles soient forcées en catastrophe à des solutions "politiquement correctes" par des groupes de pression divers et variés, qui transformeraient leur dictionnaires en bouillie pour chats intellectuelle (il suffit d'observer les fonctions linguistiques de quelques logiciels de traitement de texte actuellement sur le marché pour avoir une idée de ce que cela peut donner...).


REMARQUE :
L'on pourrait provisoirement conclure en citant l'une des phrases de Judith Perrignon, la journaliste de Libération : « Le dialogue des humiliés et des humiliants n'en finit pas, inépuisable, les mots sont enjeux de pouvoir et de mémoire. Ils sont des explosifs. »

Ce n'est donc pas « la rationalité qui s'évapore » comme le pense Alain Rey dans l'article de Libération, c'est le rapport à l'histoire, au passé qui est en train de changer. A cette contestation émotionnelle et à ses dérives éventuelles – la concurrence des victimes, le relativisme historique -, il ne suffit plus d'opposer son expertise, il faut être aussi intellectuellement capable de se remettre en cause en allant chercher, derrière les mots, ce qui a été refoulé et ce que nous refoulons de nos jours, c'est-à-dire tous les non-dits et les impensés, les "mi-dire" et les "mé-dire" comme dirait Lacan. Les mots eux-mêmes sont des mémoires et, en leur sein, surgissent des guerres de mémoire. Voilà l'un des grands enseignements de cette querelle concernant les définitions des mots colonisation et coloniser.



Le "Petit Robert" ajoute une citation de Césaire à sa définition de la colonisation

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 05.09.07.


Aimé Césaire : colonisation = chosification

Epilogue de la polémique sur le "rôle positif" de la colonisation - dans sa version lexicale tout au moins -, le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) s'est félicité, lundi 3 septembre, de l'ajout d'une citation d'Aimé Césaire - "colonisation = chosification" - dans l'édition 2008 du Petit Robert.

La controverse s'était déclenchée à la rentrée scolaire 2006, six mois après l'abrogation par décret d'un alinéa établissant le "rôle positif" de la colonisation. Le CRAN s'était alors vivement ému de découvrir, dans l'édition 2007 du Petit Robert, les extraits suivants des définitions - inchangées depuis 1967 - des mots "colonisation" et "coloniser" : "Colonisation : (...) Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies (...) Coloniser : (...) Coloniser un pays pour le mettre en valeur, en exploiter les richesses (...)".

Rejoint par le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP), qui avait dénoncé à son tour la "glorification du colonialisme" à laquelle se serait livré Le Petit Robert, le CRAN avait réclamé (en vain) le retrait du dictionnaire (Le Monde du 7 septembre 2006).

Tout en dénonçant l'"inculture économique" de ses détracteurs, le lexicologue Alain Rey, rédacteur en chef des publications des éditions Le Robert, avait rapidement envisagé d'ajouter, à l'article "colonisation", la citation précitée d'Aimé Césaire, tirée de son Discours sur le colonialisme.

Maximiser son rôle

La controverse s'étant ainsi éteinte, chacun cherche à maximiser son rôle dans l'affaire. Rappelant les prises de position du CRAN dans cette affaire, le président de cette association, Patrick Lozès, évoque "une victoire pour la société française dans son ensemble".

Les éditions Le Robert ont aussitôt répliqué à ce communiqué en soulignant, auprès de l'Agence France-Presse, que "la définition de la colonisation n'a pas été modifiée dans l'édition 2008", seule la citation qui l'accompagne étant "nouvelle".

Cet ajout, précise-t-on de même source, fait partie du millier de citations introduites dans le cadre de la refonte du dictionnaire. Manière de dissuader ceux qui voudraient proposer de nouveaux amendements.

Jean-Baptiste de Montvalon


La République des livres - blog de Pierre Assouline
9 septembre 2007

Les dictionnaires sous surveillance


Les dictionnaires de la langue française vont-ils devenir ”la” cible privilégiée de la société du politiquement correct ? Sans verser dans la paranoïa, l’équipe du Petit Robert doit légitimement se poser des questions. Ses rivaux (Larousse et Hachette) devraient se sentir solidaires car nous n’assistons peut-être qu’au début du phénomène. L’an dernier déjà, le CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France) et l’organisation anti-raciste MRAP lui étaient tombés dessus en raison de ses définitions de “colonisation” et de “coloniser”. Alain Rey, son responsable éditorial, avait vivement réagi en défendant la politique lexicographique du dictionnaire et en affirmant la détermination de son équipe à ne pas se laisser dicter ses choix par les groupes de pression quels qu’ils fussent. C’était pour l’édition 2007. Mais c’est reparti pour l'édition 2008. Le CRAN crie victoire après avoir constaté qu’y avait été rajouté une brève citation du poète martiniquais et chantre de la négritude Aimé Césaire :
“Colonisation = Chosification”, même si Le Petit Robert l’a aussitôt invité à se calmer : chaque édition s’enrichit en moyenne d'un millier de citations, d’écrivains pour la plupart, et celle-ci fait partie du lot habituel. Mais un bonheur ne venant jamais seul, après le CRAN, c’est autour de l’UNSA-Police, syndicat majoritaire de la police nationale, de s’engouffrer dans la brèche en donnant de la voix. A la page 2135 de la nouvelle édition du Petit Robert, on trouve en effet ceci :

Rebeu ou Reubeu, n. et adj. -1988 verlan de beur. FAM. péj. Arabe, beur. “T’es un pauvre petit rebeu qu’un connard de flic fait chier. C’est ça ?” Izzo. Des rebeux.”

Il n’en fallait pas davantage pour que le syndicat engage une action en justice afin d’obtenir de ce cher p’tit Robert le retrait de cet extrait d’un roman du regretté Jean-Claude Izzo. Les policiers estiment “inadmissible” que l’institution qu’ils représentent soit ainsi “bafouée“. Ils ajoutent :”Quelle image de la police donne-t-on aux enfants, qui sont les premiers à feuilleter le dictionnaire, et en particulier aux fils et aux filles de policiers ?” Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, a fait savoir qu’elle approuvait pleinement cette réaction; elle l’avait d’ailleurs anticipée en protestant par lettre auprès de l’éditeur. Du côté du Petit Robert, on reste heureusement de marbre. Sinon ce serait la porte ouverte à l’amendement permanent en fonction de la puissance des pressions et des relais des réseaux. Le dictionnaire est l’affaire des lexicographes. CRAN, UNSA ou Beauvau, c’est kif-kif (adj. inv. 1867, mot arabe, littéralt “comme comme”. FAM. Pareil, la même chose. Celui-ci ou celui-là, c’est kif-kif. * Kif-kif bourricot). Avis à la SPA : renoncez tout de suite…

REMARQUE : lisez et relisez le texte de Pierre Assouline et vous constaterez que l'amalgame qu'il fait entre la revendication des policiers et la revendication du CRAN n'est pas très honnête. Que le CRAN puisse l'agacer par ses outrances est une chose. Mais que le désir de prendre en compte ce que fut la colonisation soit ramené au même niveau que le vague blues de quelques policiers n'est pas franchement acceptable. Finalement, pour reprendre une formule rendue célèbre par un homme politique pas très fréquentable, ces querelles concernant la définition de mots aussi lourds de sens et d'histoires que colonisation/coloniser ne seraient qu'un détail. Pierre Assouline n'a pas exactement dit cela, mais sa façon de traiter le sujet pourrait le laisser supposer. Tout n'est pas kif-kif, contrairement à ce qu'il dit en faisant le bel esprit. Quand on écrit, tous les mots importent et chaque mot peut nous dévoiler ou nous piéger – et là, peut-être, c'est kif-kif bourricot !


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