HISTOIRE, MÉMOIRE, ENGAGEMENT

Publié le par alain laurent-faucon

 

Toute « mémoire collective » se construit en fonction des enjeux du présent, constate Maurice Halbwachs, et ce travail, qui privilégie certains aspects du passé, est l'oeuvre des « entrepreneurs de mémoire » selon l'expression des sociologues.

Toute « mémoire collective » est également un jugement politique sur des événements du passé. Comme l'a fort bien montré Marc Bloch, la mémoire privilégie les jugements sur le passé, et l'histoire s'efforce de comprendre et d’expliquer les phénomènes - sa démarche se veut scientifique.

L'histoire ou plus précisément l'histoire nationale, celle qui s'inscrit dans les commémorations et les lieux de mémoire, à travers les manuels scolaires et les discours officiels, relève de cette « mémoire collective », car elle est plus proche du jugement de valeur porté sur le passé que de l'esprit critique. Aussi, quand il est question d'histoire, il faut toujours se demander laquelle ? Celle qui s'inscrit dans la recherche ? Et qui est plurielle, sans cesse à écrire et à réécrire. Ou celle qui construit le sentiment d'appartenance à une même communauté nationale.

Réfléchissant sur les raisons pouvant expliquer les tensions mémorielles qui perturbent la vie politique française, sans oublier les concurrences entre les victimes, l'historien Gérard Noiriel avance deux hypothèses :

« On peut faire l’hypothèse que l’affaiblissement du mouvement ouvrier, en marginalisant les analyses en termes de classes sociales, a facilité la politisation des questions identitaires » ; et on peut également se demander si les journalistes ne jouent pas un rôle essentiel. Par leur façon, justement, de traiter les questions historiques : pour qu'elles suscitent leur intérêt, « il faut qu’ils puissent les transformer en "affaires", en mettant en scène des victimes et des coupables, des "tabous" et des secrets d’État. »

Dernier point : en faisant le tour d'horizon des différentes prises de position des historiens, l'historien Gérard Noiriel met en avant deux faits importants :

D'abord, il montre que les « 19 » sont très représentatifs « de l’élite culturelle française, située au coeur des réseaux de pouvoir qui lient le journalisme, l’édition, l’université et les sommets de l’État ». Et ce qu'il dit est intéressant pour qui veut saisir le fonctionnement des élites en France.

Ensuite, en dénonçant toutes les lois qui traitent du passé comme une mise en cause de la liberté de penser, « la pétition des 19 met sur le même plan les lois qui condamnent le racisme, l’esclavage, les génocides, et une loi qui fait l’apologie de la colonisation ».

Enfin, rappelle l'historien Gérard Noiriel, « seule la loi du 23 février 2005 est antidémocratique, car c’est la seule qui a voulu contraindre les enseignants et les chercheurs à prononcer des jugements de valeur sur l’histoire ». Et de conclure : « le fait que le Parlement légifère sur le passé, ne nous semble pas contraire à la démocratie, car toute action politique relative au passé concerne la mémoire collective, et engage donc l’ensemble des citoyens ».



Il ne faut pas confondre mémoire et histoire


par Gérard Noiriel (EHESS, Paris) - texte mis en ligne sur le site du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l'Histoire – http://cvuh.free.fr/ 

 

Commençons par clarifier le sens des termes « mémoire » et « histoire ». Tous les êtres humains ont une mémoire qui est constitutive de leur identité personnelle et de l’identité collective des groupes auxquels ils appartiennent. Chacun de nous possède donc une mémoire qui lui est propre. Elle est faite des souvenirs laissés par les événements, les bonheurs et les souffrances que nous avons vécus ; elle conserve les traces du passé que nous avons intériorisées, qui font notre personnalité et déterminent nos sentiments d’appartenance. Si l’on se place au niveau de la personne, il n’y a donc jamais deux mémoires totalement identiques.

Pour qu’une mémoire collective puisse naître, il faut évidemment que plusieurs individus aient gardé le souvenir des mêmes expériences vécues. Néanmoins une mémoire collective n’est jamais le « reflet » fidèle des mémoires individuelles. Le passage de l’individuel au collectif nécessite tout un travail de sélection qui privilégie certains aspects du passé au détriment des autres. Ce travail de sélection est réalisé par des gens qui parlent au nom de leur groupe d’appartenance. Les sociologues appellent ces individus des « entrepreneurs de mémoire ».

Grâce à eux les souvenirs disparates, souvent flous, voire confus, que chaque membre d’un groupe a gardé d’un passé commun deviennent plus homogènes, et acquièrent une visibilité dans l’espace public. Ce travail vise à conforter l’identité collective du groupe, le plus souvent contre des entreprises mémorielles concurrentes. C’est pourquoi Maurice Halbwachs a insisté sur le fait que toute mémoire collective se construit en fonction des enjeux du présent [1].

Pendant très longtemps, ce rapport mémoriel au passé a exercé une domination sans partage. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, en France, la quasi totalité des ouvrages dits « historiques » étaient rédigés par des « entrepreneurs de mémoire » : nobles désoeuvrés, membres du clergé, avocat, etc. Lorsque les aristocrates ont été chassés du pouvoir après la révolution de 1848, leur premier réflexe a été d’utiliser l’arme de la mémoire pour tenter de discréditer la Révolution française et donc le camp républicain. A l’époque, même les universitaires, comme Jules Michelet ou Augustin Thierry, produisaient un savoir de type mémoriel au sens où ils répondaient à des préoccupations partisanes, en rapport direct avec les enjeux politiques de leur temps.

La IIIe République a voulu rompre avec cette logique en réformant l’université de façon à confier l’étude du passé à un corps d’historiens professionnels uniquement animés par le souci de la vérité. La France n’a fait que suivre, à cet égard, une tendance commune à la plupart des pays d’Europe et d’Amérique du Nord, alors convaincus que la science et la démocratie pouvaient faire bon ménage. Les citoyens acceptent qu’une partie de leurs impôts serve à rémunérer des historiens professionnels car cette indépendance matérielle est nécessaire pour produire des connaissances sur le passé qui ne soient pas motivés par le souci de justifier tel ou tel intérêt partisan.

Dans cette perspective, la différence majeure entre l’histoire et la mémoire ne réside pas dans la méthode ou dans le rapport aux archives. Elle se situe dans le type de questionnement adressé au passé. Les producteurs de mémoire ont surtout le souci de « sauver de l’oubli », ou de réhabiliter, les individus et les groupes qui ont leur faveur. Alors que le rôle de l’historien consiste à élaborer des questionnements qui lui permettront de mieux comprendre, voire d’expliquer, le passé, avec l’espoir que cela puisse aider les hommes d’aujourd’hui à « mieux vivre » comme disait déjà Marc Bloch [2].

Mais il faut immédiatement ajouter que la distance que l’historien doit prendre à l’égard des enjeux de mémoire ne justifie nullement un repli dans sa tour d’ivoire. Les universitaires sont des enseignants-chercheurs. Cela signifie qu’il doivent s’efforcer de diffuser leurs connaissances spécialisées grâce à des moyens pédagogiques adéquats. Lorsqu’ils accomplissent cette partie de leur mission, les historiens ne sont plus dans le domaine de la science historique pure. Ils interviennent à leur tour dans les enjeux de mémoire. En mettant à la portée des citoyens le savoir qu’ils ont élaboré, ils contribuent à enrichir la mémoire collective de l’humanité. Ils contribuent à diffuser ce qu’on appelle « l’esprit critique » grâce auquel les porteurs de mémoire examineront leur passé avec davantage de recul et plus de tolérance à l’égard des autres.

En distinguant clairement histoire et mémoire, on comprend mieux les liens étroits qui unissent ces deux types de rapport au passé. La dimension pédagogique que je viens d’évoquer illustre la liaison « en aval » qui existe entre les deux. Mais il ne faut pas oublier que cette relation s’établit d’abord « en amont ». Les historiens ne vivent pas en dehors de la société. Ils sont eux-mêmes pris dans les enjeux de mémoire qui dominent leur temps. Sur le plan personnel, ils sont porteurs de la mémoire des groupes dont ils font (ou ont fait) partie. L’origine sociale, la trajectoire, le sexe, l’appartenance nationale, voire régionale ou religieuse, la position institutionnelle, tous ces facteurs influent sur leur vision du monde, même lorsqu’ils s’efforcent de les tenir à distance. C’est pourquoi sur tous les sujets importants, les points de désaccord entre spécialistes sont nombreux. Il faut donc récuser l’idée qu’il existerait un Savoir Historique unique, à partir duquel on pourrait expertiser la mémoire.

Dans la réalité, les choses sont beaucoup plus compliquées et entremêlées. Le fait que les historiens soient pris dans les enjeux de mémoire de leur époque explique aussi que, bien souvent, c’est sous l’aiguillon de la mémoire que la discipline s’ouvre à de nouveaux objets. Par exemple, pendant plusieurs décennies l’histoire de la Shoah a été, en France, le fait d’un petit nombre d’historiens « amateurs », motivés par des raisons personnelles ou familiales. Ils se sont mobilisés pour lutter contre les tentatives d’occultation de ces événements horribles dans la mémoire collective. Ils voulaient que la nation honore les victimes, dénonce et punisse ceux qui ont cautionné, voire participé, à ces atrocités. Jusqu’à la fin des années 1970, les historiens patentés n’ont guère contribué à ce devoir civique. C’est seulement lorsque le combat des militants de la mémoire a commencé à porter ses fruits que le thème est devenu légitime dans la profession. L’histoire de l’immigration illustre un phénomène du même genre [3].

Tout cela montre que l’histoire et la mémoire sont deux rapports au passé qui ont chacun leur logique propre et qu’on ne peut pas hiérarchiser. Elles peuvent être parfois en conflit, mais elles ont besoin l’une de l’autre. Je ne partage pas, pour ma part, les vues de certains historiens du « temps présent » qui font la leçon aux producteurs de mémoire au nom d’une conception naïve de l’objectivité et de la vérité historiques.

Pour en terminer avec ces remarques sur les rapports entre histoire et mémoire, je voudrais dire un mot sur la question de l’engagement de l’historien. Au sein de notre communauté professionnelle, il existe un petit nombre d’individus qui accordent une importance particulière à la fonction civique de leur métier. Ce sont généralement des historiens qui ont été politiquement engagés dans leur jeunesse et qui continuent, en tant que citoyens, à participer activement au débat public. Cet intérêt pour la politique les a incités à travailler sur des sujets en rapport avec leur passion militante. Pour ces historiens, la fonction sociale de l’histoire va au-delà d’une simple transmission du savoir par des moyens pédagogiques. Ils espèrent que les connaissances qu’ils ont produites permettront d’aider les citoyens et les gouvernants à mieux remplir leur rôle. C’est pourquoi ils interviennent fréquemment dans les débats d’actualité au nom de leurs compétences scientifiques.

Mais il existe deux façons de concevoir ce type d’engagement. Toutes les deux sont nécessaires dans une société démocratique, même si elles s’opposent l’une à l’autre.

La première s’inscrit dans la logique de l’expertise. Le savoir historique est alors mobilisé pour répondre directement aux questions qui préoccupent les gouvernants, les élus, les dirigeants syndicaux, etc. dans le but d’élaborer la meilleure politique possible.

La seconde posture (dont je me sens plus proche) se réclame de « la pensée critique ». L’historien intervient dans le débat public pour contester la façon dont les intellectuels médiatiques, les journalistes et les hommes politiques posent les « problèmes » de société. Il mobilise les connaissances savantes qu’il a élaborées, souvent au prix d’un long travail, pour tenter de faire entendre d’autres voix que celles des élites et de la « France d’en haut », en posant autrement les questions qui sont au coeur de l’actualité.


NOTES :

[1] M. Halbwachs, La Mémoire collective, PUF, 1964.
[2]
M. Bloch, Apologie pour l’histoire, A. Colin, 1949.
[3]
La petite étude que j’ai réalisée sur la dernière édition des manuels d’histoire du Secondaire montre que la question de l’immigration n’est pratiquement jamais prise en compte ; cf. G. Noiriel, Qu’est-ce que l’histoire contemporaine ?, Hachette, Carré-Histoire, 1998, chapitre 7, « Recherche historique, mémoire collective et enseignement de l’histoire contemporaine ».



Les historiens et les autres


par Gérard Noiriel (EHESS) et Nicolas Offenstadt (Paris 1) http://cvuh.free.fr/ 


La parole des historiens, en France, n’a pas la maîtrise du débat public sur les questions historiques, ni sur le fond, ni dans l’organisation [1]. Antoine Prost s’interrogeait déjà, il y a quelques années, sur cette échappée : « Il est curieux, d’abord, en tout cas inédit, que l’on se mette à traiter les controverses historiques dans les salles de rédaction des quotidiens » [2]. La remarque est d’actualité avec la sortie d’un film sur les soldats des colonies dans la Seconde Guerre mondiale qui donne l’impression que le cinéma fait connaître, comprendre et découvrir l’histoire [3]. De plus, la presse construit souvent la mise en concurrence du témoin et de l’historien [4].

[...]

Il y a bien sûr aussi à s’interroger sur les effets politiques des discours et récits historiens proprement savants. Quels sont ainsi les effets des travaux sur les représentations et l’imaginaire colonial, un "processus collectif de remémoration dont on voudrait comprendre les enjeux" s’interroge Isabelle Merle et Isabelle Sibeud [5]. Leur succès public implique assurément une réflexion sur les effets au-delà du champ savant. En travaillant sur les stéréotypes ou les liens passé/présent, ils pratiquent en fait une histoire assez abstraite de la colonisation, "une auto-critique disculpante" qui exclut les colonisés, réduits à des "modèles pour stéréotypes" et qui empêche toute "appréhension critique" des relations et des interactions sociales. Leur démarche favorise "une patrimonialisation du passé colonial en deux parts nettement distinctes", sans égard pour les métissages.

C’est bien un enjeu de cette parole historienne, dans sa dimension experte comme dans ses travaux savants, que sa réception dans l’espace publique. Elle est à la fois un instrument de lutte, - on le reverra -, un outil de légitimation - ainsi lorsque Lionel Jospin, à Lyon, quelques jours après le discours de Craonne sur les soldats de 1917, estime son discours conforme au savoir historien [6] - ou la cible de mémoires insatisfaites, tel Charles-Robert Ageron accusé de négationnisme par les harkis à propos de son évaluation au sujet de massacres [7].

Aussi convient-il de souligner la concurrence faite aux récits historiens par cette parole mémorielle. On peut constater comme un basculement à cet égard, alors que dans les années 70, il semblait largement positif, notamment chez les historiens, de faire émerger la parole des témoins, les « cultures populaires » ou les identités régionales anciennes que l’on voyait disparaître ou que l’on estimait étouffées par les pouvoirs, c’est aujourd’hui au contraire une parole qui semble envahir l’espace public et dont le rôle contestataire paraît plus discuté que celui des « contre-histoires » des années 70.

Ces enjeux posés, nous voudrions saisir l’articulation des paroles historiennes dans le contexte immédiat des débats sur le « rôle positif » de la colonisation tel qu’évoqué par la loi de 2005. On verra ainsi à l’oeuvre les questions soulevées dans cette introduction. Nous ne prétendons évidemment pas faire ici un travail complet et objectif, pour deux raisons [8]. D’une part l’affaire est trop récente pour permettre de bien en dégager tous les enjeux, de bien saisir toutes les séries dans laquelle elle s’inscrit. Par ailleurs, nous avons été partie prenante de ces débats, nous avons exprimé et défendu un certain nombre de positions, surtout collectives, mais nous expliciterons ces choix dans la mesure du possible.


Les historiens dans le débat de 2005 [9]

C’est pour tenter de clarifier les enjeux évoqués qu’au sein des débats de l’année 2005 a été créée, au printemps le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) [10]. Ce collectif est né sous l’impulsion de quelques universitaires et professeurs du secondaire pour réagir contre les multiples pressions qui s’exercent aujourd’hui sur l’enseignement et la recherche en histoire. L’événement principal qui a motivé cette démarche, c’est la loi du 23 février 2005, dont l’article 4 stipule : "Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit." La pétition lancée contre cette loi, dès le mois de mars 2005, à l’initiative de Claude Liauzu, spécialiste d’histoire coloniale, a d’emblée rencontré un grand écho dans le milieu des enseignants [11]. En quelques semaines, plus de mille signatures ont été recueillies. L’initiative a été immédiatement relayée et amplifiée par la Ligue des droits de l’homme et par plusieurs syndicats d’enseignants. Mais les partis de gauche n’ayant pas combattu cette loi au Parlement ont refusé [12], au départ, de soutenir la démarche des historiens.

L’intervention de ces derniers dans l’espace public a même été ressentie, par certains dirigeants politiques, comme une menace qu’ils ont tenté de contrer en discréditant les promoteurs de cette pétition. Le ministre délégué des anciens combattants, Hamlaoui Mekachera, n’a pas hésité à affirmer que la contestation de la loi du 23 février 2005 était née d’"une interprétation complètement absurde" du texte, imputable à un "pseudo-historien" [13]. Plus généralement la défense de la loi est alors appuyée par un ensemble de discours contre l’enseignement de l’histoire et les historiens accusés par les députés UMP impliqués dans ce combat (Michel Diefenbacher, Christian Vanneste, Lionnel Luca) : soit ne pas faire leur métier, soit de donner du sujet - l’histoire coloniale - des présentations déséquilibrées, soit d’être franchement partisans, voire des staliniens [14]. Jean-Claude Guibal (UMP) s’en prend aux « professeurs en objectivité » qui, en attaquant la loi, pratiquent « avant tout la défense de leur fonds de commerce » [15].

La virulence des réactions montre bien l’importance politique des enjeux de mémoire dans la France d’aujourd’hui. On peut faire l’hypothèse que l’affaiblissement du mouvement ouvrier, en marginalisant les analyses en termes de classes sociales, a facilité la politisation des questions identitaires. Les « pieds noirs » - électorat ressenti comme un enjeu par l’UMP et notamment les députés des régions à fortes communautés de rapatriés - la « communauté juive », la « communauté antillaise », les « jeunes issus de l’immigration post-coloniale », etc. sont constamment mis en scène dans le débat public, comme des acteurs collectifs que les discours mémoriels ont pour fonction de réhabiliter. Cette tendance est renforcée par la façon dont les journalistes traitent les questions historiques. Pour qu’elles suscitent leur intérêt, il faut qu’ils puissent les transformer en « affaires », en mettant en scène des victimes et des coupables, des « tabous » et des secrets d’Etat. Alimentés par l’actualité politique internationale (terrorisme islamiste, conflits du Moyen Orient, etc.), le traitement journalistique du passé contribue à nourrir les polémiques qui opposent constamment les groupes de pression mémoriels à travers les porte-parole, parfois auto-désignés, de ces groupes.

Dans un tel contexte, les historiens professionnels travaillant sur les questions qui intéressent les entrepreneurs de mémoire sont soumis à des pressions de plus en plus fortes, qui peuvent aller jusqu’à des actions judiciaires. Alors que la mobilisation contre la loi du 23 février continuait, un « Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais », entamait ainsi une action en justice contre Olivier Pétré-Grenouilleau, spécialiste de la traite, à la suite des propos qu’il a tenu dans le Journal du Dimanche (12 juin 2005) [16]. S’interrogeant sur la loi Taubira [17], il y affirmait notamment « Les traites négrières ne sont pas des génocides. La traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple (...) Il n’y a pas d’échelle de Richter des souffrances ». Propos qui n’a rien d’illégitime même s’il pouvait être discuté. Parmi les historiens, cette attaque d’un universitaire reconnu a largement mobilisé. Si les travaux de l’auteur ou son interview ont pu suscité des discussions, en revanche, il y eut quasi-unanimité pour dénoncer l’offensive judiciaire. Cette mobilisation a d’ailleurs eu son efficacité puisque la plainte a été retirée. Un des leaders du collectif a affirmé qu’il ne voulait se retrouver en opposition « avec toute l’intelligentsia et les décideurs », la première désignant les historiens impliqués dans cette mobilisation [18].

La protestation des historiens contre la loi du 23 février 2005 n’est devenue un problème politique que progressivement. Ceci pour deux séries de raison. La première est d’ordre diplomatique. Les Etats issus de l’ancien empire colonial français, notamment l’Algérie [19], ont réagi très vigoureusement contre cette mesure. Partout dans le monde elle a été sévèrement jugée et interprétée comme une volonté de réhabiliter la colonisation. Mais c’est surtout la mobilisation massive des élus et de la population des DOM-TOM qui a mis le gouvernement en difficulté. Les partis de gauche ont découvert à ce moment-là le caractère néfaste de cette loi et se sont mobilisés pour sa suppression. La majorité de droite a préféré néanmoins confirmer son vote au Parlement plutôt que de se désavouer. Pour sortir de l’impasse, le Président de la République a confié au président de l’Assemblée nationale une mission ayant pour but d’évaluer « l’action du parlement dans les domaines de la mémoire et de l’histoire ». Dans son intervention du 9 décembre 2005, il a déclaré : « Dans la République, il n’y a pas d’histoire officielle. Ce n’est pas à la loi d’écrire l’histoire. L’écriture de l’histoire, c’est l’affaire des historiens ».

Ce discours a eu des effets immédiats à l’intérieur du monde des historiens. Peu de temps après, une nouvelle pétition, initiée autour Sciences-Po, a été rendu publique par une déclaration du 12 décembre 2005 et signé d’abord par dix neuf personnalités, demandant l’abrogation de toutes les lois mémorielles (Loi dite Gayssot contre le négationnisme, loi dite Taubira sur la traite et l’Esclavage...), au nom de la « liberté de l’histoire ». Ces lois auraient en effet « restreint la liberté de l’historien » [20]. Plusieurs autres pétitions et textes ont circulé dans les semaines suivantes, émanant de collectifs d’enseignants du secondaire, de juristes, parfois opposés à l’amalgame opéré par la prise de position des « 19 ». Dans le même temps, un grand nombre de débats ont été organisés en « interne » par des historiens affiliés à des associations de spécialistes et sur leurs sites de discussion.

Très schématiquement, on peut distinguer trois grandes tendances chez les historiens dans ce débat.

1°) La première réunit ceux qui ont estimé que la meilleure façon de combattre la loi du 23 février 2005 et de s’opposer aux groupes de pression mémoriels consistait à mobiliser les enseignants et les chercheurs dans le cadre de leurs organisations professionnelles et des associations de spécialistes, comme la Société d’histoire moderne. Ces historiens sont souvent très critiques à l’égard de leurs collègues qui interviennent dans l’espace public sur des questions d’ordre historique. Ce genre d’initiatives est à leurs yeux inutile, voire condamnable, car ils y voient une forme de narcissisme ou de prétention intellectuelle, contraire aux valeurs tacites que défend la communauté des historiens.

2°) La seconde tendance rassemble les historiens qui ont été à l’initiative de la pétition des « 19 », contre l’ensemble des lois mémorielles. Lorsqu’on examine la liste des signataires de ce texte, on voit d’emblée qu’elle repose sur une définition de l’ « historien » qui n’a pas grand-chose à voir avec le monde des « professionnels ». Parmi les 19, on ne trouve aucun enseignant du secondaire et très peu d’enseignants-chercheurs encore en activité. La plupart des universitaires qui ont lancé ce texte sont des professeurs émérites, plusieurs d’entre eux sont membres de l’Académie française ou occupent des fonctions éminentes dans des institutions culturelles. Les autres signataires sont des journalistes ou essayistes. Les « 19 » sont donc très représentatifs de l’élite culturelle française, située au coeur des réseaux de pouvoir qui lient le journalisme, l’édition, l’université et les sommets de l’État. On comprend que pour ces personnalités, le véritable historien, ce n’est pas l’enseignant-chercheur de base, mais l’écrivain qui s’intéresse au passé. C’est la raison pour laquelle cette pétition met l’accent sur la liberté de l’histoire. L’historien-écrivain est un « intellectuel » qui cherche à mobiliser l’opinion publique contre l’Etat, en dénonçant toutes les lois qui traitent du passé comme des atteintes à la démocratie, une mise en cause intolérable de la liberté de penser. Logiquement, la pétition des 19 met donc sur le même plan les lois qui condamnent le racisme, l’esclavage, les génocides, et une loi qui fait l’apologie de la colonisation.

Comme on pouvait s’y attendre, bien que la réaction des 19 ait été tardive (puisque la mobilisation des enseignants-chercheurs avait commencé dès le printemps 2005), elle a été aussitôt massivement relayée par les journaux, les radios et les télévisions. Les journalistes qui écrivent des livres d’histoire, et les universitaires qui tiennent des rubriques régulières dans la presse, se sont aussitôt reconnus dans cette démarche.

Ces réactions sont très instructives sur la façon dont fonctionnent les relations de pouvoir dans le monde intellectuel français. Une action militante, soutenue au départ uniquement par des enseignants et des chercheurs de « base », inquiets de l’intrusion du pouvoir politique dans leurs activités professionnelles, est devenue un sujet digne d’intérêt pour les élites (parmi les 19, deux seulement ont signé la pétition contre la loi du 23 février 2005), uniquement lorsque le président de la République est entré en scène. La politisation de l’affaire a en effet créé un enjeu nouveau : qui sont les interlocuteurs légitimes du chef de l’État ? Autrement dit : qui a le droit, dans ce pays, de parler au nom des historiens ? La mobilisation des réseaux de pouvoir et universitaires a permis de reléguer au second plan les différentes actions menées depuis le printemps 2005 pour faire croire au grand public que les 19 représentaient l’ensemble des historiens [21]. Cette propension de l’élite à parler au nom de l’histoire n’est certes pas nouvelle. Mais jusqu’ici, cette position de porte-parole auto-proclamé n’avait jamais été vraiment contestée collectivement par d’autres historiens.

3°) C’est ce qu’ont commencé à faire les historiens regroupés au sein du CVUH. Ils représentent une troisième tendance dans la discipline qui a beaucoup de points communs avec la première évoquée. Néanmoins, les membres du CVUH refusent de s’enfermer dans leur « tour d’ivoire » car ils estiment que l’histoire n’est pas l’apanage des seuls universitaires. Dans une démocratie, ce sont toujours les citoyens qui ont le dernier mot. Les enseignants et les chercheurs doivent donc « rendre des comptes » en intervenant dans l’espace public pour défendre les acquis de la recherche, la fonction critique et les idéaux de la science. L’expression « comité de vigilance » est un clin d’oeil au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA), créé en 1934. Nous ne pensons pas pour autant, bien évidemment, que nous serions dans un contexte comparable à celui des années 1930 ni que l’histoire de ce comité soit exemplaire. Nous ne prétendons pas qu’il existerait aujourd’hui en France des menaces sérieuses sur la démocratie. Le point commun entre notre comité de vigilance et son prédécesseur réside dans la volonté de ne pas faire de l’activité professionnelle repliée sur elle-même l’horizon unique de notre travail, au mépris des enjeux sociaux qui nous impliquent directement, à la fois comme historiens et comme citoyens. Appeler à la « vigilance » face aux usages publics de l’histoire ce n’est donc pas se placer en position d’expert pour arbitrer, au nom de LA vérité historique, les querelles sur le passé qui ont lieu sur la place publique. Au contraire, notre démarche incite les historiens à davantage de modestie. La posture critique que nous défendons est tournée d’abord contre les gens de notre propre milieu, ceux qui détiennent le privilège de parler en public. Fort de notre propre expérience d’enseignants-chercheurs, nous estimons que les connaissances spécialisées que nous produisons sont souvent inutilisables, en tant que telles, par les acteurs de la scène publique, parce que les problèmes scientifiques ne sont pas des problèmes politiques (au sens habituel du terme). Ce qui ne dispense pas d’élaborer des modalités d’échange qui soit capables de construire des liens entre ces connaissances et les interrogations plus larges.

Si tous les historiens respectaient les principes de l’histoire-problème tels que Marc Bloch et Lucien Febvre l’ont définie, ils ne risqueraient guère d’être incriminés par les lois mémorielles. C’est pourquoi, il nous paraît abusif d’ameuter l’opinion en affirmant que « la liberté de l’histoire » serait menacée par ces lois. A nos yeux, seule la loi du 23 février 2005 est antidémocratique, car c’est la seule qui a voulu contraindre les enseignants et les chercheurs à prononcer des jugements de valeur sur l’histoire (cf. les aspects « positifs » de la colonisation). Nous avons d’ailleurs obtenu gain de cause sur ce point, puisque le chef de l’Etat a finalement lui-même demandé le déclassement de cet article 4 - c’est à dire la sortie du domaine de la loi pour son caractère réglementaire -, parce qu’il était en contradiction avec les articles constitutionnels qui définissent le domaine de la loi.

A la différence des « 19 », le fait que le Parlement légifère sur le passé, ne nous semble pas contraire à la démocratie, car toute action politique relative au passé concerne la mémoire collective, et engage donc l’ensemble des citoyens. En tant que citoyens ordinaires, nous pouvons parfaitement défendre ou combattre telle ou telle de ces lois, mais nous ne pouvons pas essayer d’imposer notre point de vue aux autres citoyens en arguant de nos compétences d’historiens. Ce n’est pas à la loi d’écrire l’histoire, mais ce n’est pas aux historiens de faire la loi.

Il nous semble au final que face à de telles demandes d’histoire/mémoire et de tels enjeux, la politique de la tour d’ivoire serait une singulière conception du métier et surtout de la place du savant dans la cité. Il y a sans doute, plutôt, à réinventer des rapports entre « savants » et « profanes », peut-être autour de la notion de « forum hybride », telle que définie par Barthe, Callon et Lascoumes, certes pour des thèmes plus « techniques » (maladies, affaires nucléaires...) : ces lieux, opposés à une « recherche confinée », qui rassemblent des compétences variées, « experts » et « profanes », pour discuter des enjeux, notamment controversés, à la double dimension technique (comme le métier historien le requiert ici) et sociale [22]. Si toutes les recherches - ou tous les moments de la recherche - ne se prêtent pas à la mise en débat public, plusieurs thématiques historiennes trouveraient assurément un gain à la confrontation large.

NOTES :

[1] François Hartog, Jacques Revel, "Note de conjoncture historiographique", in Les usages politiques du passé, Enquête, Paris, éd. de l’EHESS, 2001, p. 17, 21-22. Cf aussi les remarques de Daniel Levy et Natan Sznaider, Erinnerung im globalen Zeitalter : Der Holocaust, Francfort, Suhrkamp, 2001, p. 30 notamment. Plus généralement, Maryline Crivello, Patrick Garcia, Nicolas Offenstadt éds., La concurrence des passés. Usages politiques du passé dans la France contemporaine, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2005, 298 p.
[2] Antoine Prost, "Les historiens et les Aubrac : une question de trop", Le Monde
, 12 juillet 1997, p. 13.
[3] Comme s’en émeut un professeur d’histoire, lecteur de Libération
, 28 septembre 2006, p. 5.
[4] Sur les places respectives de l’histoire et de la mémoire, Gérard Noiriel, Etat, nation et immigration
, Paris, Belin, 2001, p. 15 et suiv., Id., Penser avec, penser contre. Itinéraire d’un historien, Paris, Belin, 2003, p. 76 et suiv.
[5] I. Merle et E. Sibeud, « Histoire en marge ou histoire en marche ? La colonisation entre repentance et patrimonialisation », in M. Crivello et alii éd., op. cit.
, p. 245-255.
[6] « Les mutins de 1917 dans l’espace public ou les temporalités d’une controverse (1998- ?) » in M. Crivello et alii, op. cit.
, p. 233-243.
[7] G. Pervillé, « Les historiens de la guerre d’Algérie et ses enjeux politiques en France », in M. Crivello, op. cit.
, p. 261.
[8] Voir cependant une mise en perspective efficace, notamment pour la genèse de la loi, dans R. Bertrand, op. cit.
[9] Cette analyse reprend la trame revue et actualisée d’un article de la revue (Nouvelles) FondationS, n°2, 2006.
[10] Sa première réunion s’est tenue à l’EHESS le 18 mai 2005. Le comité ne s’est formalisé que progressivement à l’initiative de Gérard Noiriel, historien, directeur d’études à l’EHESS, de l’historienne Michèle Riot-Sarcey, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris VIII et Nicolas Offenstadt, Maître de Conférences à l’Université de Paris I. Son action a été rendue publique en novembre-décembre 2005, à travers un communiqué et différentes interventions dans la presse, que l’on peut retrouver sur ce site, rubrique « Les Echos du CVUH ». La première réunion publique, en conformité avec son souhait d’être un large forum, s’est déroulée à la Sorbonne le 4 mars 2006. Elle a consisté en un dialogue entre les historiens et le public autour de thèmes controversés ou du moins discutés dans l’espace public.
[11] Elle est publiée dans Le Monde
du 25 mars 2005 sous le titre, « Colonisation : non à l’enseignement de l’histoire officielle ». Voir Claude Liauzu, Gilles Manceron éds., La colonisation, la loi et l’histoire, Paris, Syllepses, 2006, 184 p.
[12] Voir R. Bertrand, op. cit.
, p. 43.
[13] Entretien publié par le journal d’Alger, Le Citoyen
, 15 septembre 2005. Voir la réponse de chercheurs dans L’Humanité du 22 septembre 2005 : « Le retour des « professeurs de trahison » ? ». Voir aussi la réponse de T. Le Bars et C. Liauzu, occasionnée par les propos partisans du ministre, dans Le Monde du 12 mai 2005.
[14] Cf R. Bertrand, op. cit.
, p. 181.
[15] Ibid.
, p. 183.
[16]Le collectif convoque une conférence de presse le 16 juin 2005 pour présenter les actions à mener contre l’historien.
[17] Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité.

[
18] Texte cité in R. Bertrand, op. cit., p. 205.
[19] Voir notamment Le Monde
du 11 juin et du 1er décembre 2005. Et R. Bertrand, op. cit., p. 85, 94.
[20] Voir Le Monde
du 14 décembre 2005 qui décide de mettre en première page cette intervention.
[21] Les principaux textes de ces mobilisations antérieures à l’intervention des « 19 » sont publiés dans C. Liauzu, G. Manceron éds., op. cit., p. 59 et suiv.
[22] Michel Callon, Pierre Lascoumes, Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique
, Paris, Seuil, 2001, p. 36, 50 notamment.





Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article