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Publié le par alain laurent-faucon


LES PAUVRES DE LA GRAMMAIRE

« Je me permets, à ce propos, de faire droit aux pauvres de la grammaire », écrit le philosophe Stanislas Breton dans Causalité et projet (PUF, 2000). Et ces "pauvres", ces "tout-petits" qui, dans les catégories grammaticales, ont « l'apparence du menu fretin ou de la petite monnaie » sont le sel de notre langue. « Pour rendre hommage à leur dignité, poursuit Stanislas Breton, il faudrait ajouter qu'ils ont plus de souffle que de corps ; ils sont, eût dit Spinoza, comme les voyelles invocatives eu égard aux solides consonnes. »

Ce sont eux qui, dans la phrase ou le sujet de dissertation de culture générale, apportent, mine de rien, des informations essentielles, ouvrant le champ de l'interprétation, bousculant le sens immédiat dû à une lecture trop hâtive. Et toute lecture est toujours trop hâtive. Ignorer ces « pauvres de la grammaire », c'est souvent passer à côté du texte, commettre des erreurs, voire des contresens, avec le risque constant de se fourvoyer dans des commentaires hâtifs. Ou approximatifs.

Parmi ces « pauvres de la grammaire », Stanislas Breton cite le cas « des prépositions, des adverbes, des locutions prépositionnelles ou adverbiales, autant d'éléments du langage quotidien, par exemple : dans, vers, avant, après, à gauche, à droite, en haut, en bas ». Mais il y a aussi le cas, même si Stanislas Breton n'en parle pas vraiment, de tous ces petits riens que sont les or, mais, ou, et, donc, ni, car. Sans oublier ces ponctuations si souvent dédaignées que sont la virgule et le point virgule, ou encore le tiret. C'est vrai que ces « petites » ponctuations font pâle figure face aux « grands » : le point (impérial), le point d'interrogation, le point d'exclamation, et pourtant !

« J'aime Caroline. Elle est rousse » n'a pas du tout, mais vraiment pas du tout le même sens que « J'aime Caroline ; elle est rousse ». Le point virgule sous-entend un parce que – j'aime Caroline parce qu'elle est rousse. Alors que le point disjoint les deux phrases : j'aime Caroline. POINT. Et, en plus, de surcroît, elle est rousse. Mais ce n'est pas pour cela que je l'aime. Je pourrais l'aimer, même si elle était brune ou blonde ou ... Ce qui ne veut pas dire pour autant que le fait qu'elle soit rousse ne soit pas un plus en ce qui me concerne, ou ... un moins que j'ai dû surmonter ! parce que j'avais, au départ, un a priori plutôt favorable à l'égard des brunes ou  ... ou ...

C'est le philosophe Pierre Gire, fin connaisseur des mystiques rhénans et notamment de Maître Eckhart, qui m'a fait découvrir l'un de ses professeurs et maîtres, le philosophe Stanislas Breton. Celui-ci a enseigné à l'Université catholique de Lyon et à l'École normale supérieure, rue d'Ulm. Il est bon et juste de toujours citer celles et ceux qui nous permettent de progresser dans le domaine de la pensée et Pierre Gire, en ce qui me concerne, est l'un de ces maîtres.

Ces tout-petits, ces « presque rien », ces « je-ne-sais-quoi » comme dirait Jankélévitch vont nous - et vous - occuper durant toute l'année et au fil des dissertations de culture générale. Avec, également, une longue réflexion, initiée (en ce qui me concerne) par Pierre Gire à propos des Pensées de Blaise Pascal et des pré-socratiques, notamment Héraclite, sur le fragment et le paradoxe. Car tout sujet de dissertation de culture générale est un fragment, un sujet-fragment et, parfois, un sujet-paradoxe. Ou les deux : un fragment-paradoxe.

Dans un premier temps nous allons nous arrêter sur le et, cette conjonction de coordination qui ouvre tout un champ de possible à la pensée et qui n'est jamais neutre, anecdotique, futile. Et inutile. Ce tout petit et peut totalement changer le sens d'un sujet-fragment. Lisez bien : totalement.

C'est la philosophe Catherine Kinzler qui, dans son blog que je vous invite à consulter, a relevé une note de service apparemment anodine, inscrite sur un panneau de la Bibliothèque Nationale, et dans laquelle il y a justement ce petit et qui change tout. Ou du moins qui dépasse - ou perturbe - les propos de la personne qui l'a rédigée. Et, même, contredise sa pensée ou ce qu'elle voulait exprimer : une interdiction totale de manger ou de boire ou de faire les deux. Et là, remarquez l'emploi du ou. Comme quoi, les pauvres de la grammaire sont lourds de sens et de ... non dit. Qui est un dit entre les mots. Et qui se dit - ou se laisse entendre - avec les tout-petits de la grammaire.


Alain Laurent-Faucon

 



Le « et » épinglé par la philosophe Catherine Kintzler

Bloc-notes – Vu à la BnF

 

La Bibliothèque nationale ? depuis le roman de Jacques Roubaud La Belle Hortense, on sait que s'en moquer c'est aussi avouer qu'on l'aime. Mezetulle, qui ne pourrait pas s'en passer, qui y court sous le moindre prétexte et qui ne cesse bien entendu de la critiquer, n'échappe pas à cette relation passionnelle et maniaque d'amour-haine.

Cette fois, c'est un panneau d'interdiction  qui me laisse vraiment perplexe :

"Merci de ne pas consommer boisson et nourriture à l'extérieur des clubs et des cafés destinés à cet usage et de respecter le silence"



 

BnFBoissonNourritureRedim2.jpg

 



Cela signifie, en toute rigueur, qu'il est interdit de consommer  conjointement nourriture et boisson.  Et donc qu'il est permis de consommer  SOIT de la nourriture,  SOIT de la boisson....

Est-ce bien ce que les auteurs de ce texte digne de passer à la postérité ont voulu dire ?

Pour le savoir il faudrait essayer ... Je ne m'y risquerai pas, ne voulant pas perdre mon précieux passeport magnétique rouge (j'en ferais une maladie). Je préfère m'en tenir à une hypothèse plus raisonnable : la BnF manque de rédacteurs juridiques qui auraient plutôt écrit, en bon français et sans équivoque :

"Merci de ne consommer NI nourriture NI boisson"

Mais après tout, la BnF n'est pas l'Académie française.. !

Remarque : puisque « la mère » de l'enseignement est la répétition, je me permets d'ajouter un commentaire aux propos de la philosophe Catherine Kintzler. Dans le cas de cette injonction, de cette interdiction, le et est inclusif. C'est comme au restaurant : fromage et dessert signifie que le client a droit au fromage et au dessert, et ce, pour le même prix. Pas de supplément à régler ! Le et tient ensemble les deux propositions du maître d'hôtel ... ou les deux possibilités qu'offre la carte du menu choisi.

Dans le cas de l'interdiction affichée à la BN, ce et veut dire qu'on ne peut pas à la fois boire et manger. Ce et tient ensemble le boire et le manger. Comme pour l'exemple du fromage et dessert. Or, en droit pénal - et cela est vrai aussi pour toutes dispositions réglementaires - ce qui n'est pas expressément interdit est permis. En conséquence de quoi, ce et implique que l'on ne tombe pas sous le coup de la loi ou du règlement de la BN si l'on ne fait que manger ou que boire. En revanche, si l'on mange et si l'on boit, on contrevient aux dispositions réglementaires affichées dans l'entrée. Toutefois, dans ce cas d'espèce, il faut que les responsables de la BN puissent prouver que le contrevenant mangeait et buvait en même temps, au moment des faits !

Du coup, la bonne formulation est bien celle de la philosophe Catherine Kintzler : « Merci de ne consommer ni nourriture ni boisson ». Et vous constatez que, là-encore, c'est un petit rien, un « pauvre de la grammaire » qui donne au texte sa pleine mesure coercitive.

La « morale » de l'histoire est bien : ce sont les « tout-petits » qui font sens, qui donnent la pleine mesure de l'interdiction. Celles et ceux qui, parmi vous, sont juristes – et il y en a beaucoup – savent combien l'herméneutique jurisprudentielle est attentive à ces « petits riens », y compris une virgule « mal placée ». Les exégètes des textes sacrés le savent aussi, qui se disputent à l'infini sur le sens d'une phrase à cause d'une simple virgule ! Comme le disent les herméneutes juifs – je vous renvoie notamment aux ouvrages du philosophe et rabbin Marc-Alain Ouaknin -, Dieu parle dans les blancs et les noirs du texte, c'est-à-dire dans ce qui est écrit (les noirs) et les espaces blancs situés entre les phrases et les mots, y compris dans ces petits signes typographiques que sont, justement, les virgules. Ou les points de suspension.

ALF


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