LES ESSENTIELS [6]

Publié le par alain laurent-faucon



Croissance ou environnement : faut-il choisir entre des logiques contraires ? Vouloir des enfants
« à tout prix » ne soulève-t-il pas de graves questions éthiques ? Et que penser de ces deux dérives symétriques que sont, pour Catherine Kintzler, le communautarisme et l'ultra-laïcisme ?

Je me permets de soumettre à votre réflexion les trois textes ci-après, même si j'émets quelques réserves. Pourquoi toujours penser la croissance et le développement durable sous la forme d'un dualisme : ou ... ou ... et pourquoi ne pas tenter d'être encore plus « subversif » dans la pensée en cherchant les moyens de tenir ensemble ce qui paraît, a priori, antinomique ? Peut-être qu'il serait bon de relire Héraclite ! 

Quant aux prouesses de la médecine et aux multiples questions que cela soulève du point de vue éthique, il y a une question qui est sans cesse occultée : ce qui peut se faire, se fait. Et se fera ! Toute l'histoire du monde est là pour le prouver, hélas ! Alors ne faudrait-il pas aborder le problème autrement, en se demandant comment penser l'être humain ? Pour éviter toutes les dérives de « c'est mon choix ». Des dérives qui sont peut-être, pour ne pas dire sûrement, liées à l'idéologie néo-libérale. Et là, c'est un vaste champ d'interrogations qui s'offre à nous ! Et auxquelles, un jour, il faudra bien répondre. L'autre, y compris l'enfant ou le clone, est-il un simple objet de désir ou possède-t-il déjà en lui, de façon putative - en puissance -, un « il y a » irréductible, qui m'interdit, avant même tout passage à l'acte, d'assouvir mes propres envies ?

Enfin, les analyses de la philosophe Catherine Kintzler sont vraiment à méditer, car elles sont fort pertinentes et font bien la distinction entre laïcité et idéologie laïciste. Avec cette réserve : l'expression de communautarisme n'est pas adéquate – même s'il est vrai que certains intégristes voudraient « couper » les Français musulmans de la communauté nationale. Mais leurs désirs ne correspondent pas à la réalité française. Je vis, comme l'on dit, « au quartier », et les femmes qui portent le voile, y compris dans mon immeuble (ou parmi mes étudiantes), n'ont pas d'attitude et/ou de réflexe communautariste. Le voile dévoile peut-être nos peurs, notre rejet de l'autre dans sa différence. Et il serait bon de laisser parler les Françaises qui se voilent plutôt que de parler à leur place. Cette réserve faite, mais elle me semble importante, tout ce que dit Catherine Kintzler est vraiment à méditer.



Point de vue


Attali-Borloo : le choc

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 19.10.07.

 

Croissance ou environnement, il faudra bien choisir entre des logiques contraires

 

Par Stéphane Masaule, essayiste, est maître de conférences à Sciences Po Paris dans le cadre de la chaire de développement durable.

Comme deux convois lancés à pleine vitesse, le Grenelle de l'environnement animé par Jean-Louis Borloo, d'une part, et la commission sur les freins à la croissance présidée par Jacques Attali, d'autre part, semblent proches de la collision frontale. Le hasard du calendrier fait que les premiers trains de mesures de ces deux enceintes d'un genre nouveau ont emprunté la même voie, le même espace médiatique, au même moment, mais en sens opposé.

Le Grenelle de l'environnement nous dit qu'il convient de changer de système économique, de cadre de raisonnement en intégrant le coût environnemental à nos dépenses de consommation, ce qui peut effectivement se traduire par des hausses de prix. La commission Attali conçoit la relance de la consommation par la baisse des prix, possible par un accroissement de la concurrence qui passe par la multiplication des grandes surfaces et au besoin le recours aux importations.

Le Grenelle de l'environnement nous dit qu'il convient de limiter nos transports, de limiter notre mobilité physique au besoin par des taxes supplémentaires sur le carburant ou encore l'abaissement de la vitesse autorisée sur les routes. La commission Attali ne conçoit notre avenir que par une mobilité accrue des personnes et des biens.

Le Grenelle de l'environnement est pour le principe de précaution inscrit dans la Constitution. La commission Attali souhaite le remettre en cause, le trouvant mal écrit et facteur de blocage en matière d'innovation.

Le Grenelle de l'environnement s'interroge sur l'intérêt des filières agricoles qui utilisent les organismes génétiquement modifiés. La commission Attali n'est pas loin de penser que l'agriculture mondiale ne peut se passer de ce type de produits pour nourrir l'ensemble de la planète. Et on pourrait multiplier les exemples sur l'habitat, la fiscalité (baisse de la fiscalité contre instauration d'une fiscalité écologique) ou encore le nucléaire.

Le seul point d'accord semble être l'inclinaison commune devant le nouveau veau d'or des temps modernes, apte à nous placer sur la juste trajectoire d'une croissance durable : le développement de la recherche et de l'innovation pour produire et consommer propre mais également pour se situer sur des niches technologiques en avance sur nos concurrents.

Mais est-on bien sûr que la recherche et l'innovation pourront relever le défi d'une planète dont les ressources s'épuisent ? Mais vanter les bienfaits d'une économie de niches ne revient-il pas à inventer de nouvelles protections qui tardent à dire leurs noms, comme ces normes que l'on impose à foison ? Mais si tous les pays développés ou émergents se dotent de cette même stratégie, ne risque-t-on pas de transformer ces niches en vastes zones d'embouteillages ? L'innovation technologique est-elle protégée ou à protéger dans un monde de partage, d'ouverture où le copier-coller se généralise ?

Que s'est-il passé pour qu'on en arrive à une telle erreur d'aiguillage ? Certes, les points de départ n'étaient pas les mêmes. La commission Attali se targue de permettre à la France de retrouver le peloton de tête du train de la croissance mondiale au rythme ébouriffant de 5 % par an, dans le meilleur des mondes. Dans le même temps, le Grenelle de l'environnement appelle à prendre une autre voie, car "la planète brûle et nous regardons ailleurs".

Afin de rétablir le dialogue entre les deux, il faudrait être capable d'inventer un modèle de marché où les coûts écologiques de la production de biens ou de services soient intégrés aux prix de vente. Or nous en sommes encore très loin, puisque la compétitivité de certaines économies comme de certaines firmes est basée sur la consommation de biens publics mondiaux (air, eau, ressources naturelles) qui nous appartiennent à tous en théorie mais que personne ne veut payer à leur juste prix.

Stéphane Madaule, essayiste, est maître de conférences à Sciences Po Paris dans le cadre de la chaire de développement durable.



Critique


Naissance, science et conscience

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 19.10.07.

Il fut un temps où l'enfant se faisait dans l'intimité du couple. Où la société n'avait ni à intervenir ni à légiférer, où seule la nature avait un droit de regard sur ce miracle de la vie.

Dans notre Occident moderne, ce temps est révolu. Depuis la naissance, en 1978, de Louise Brown, premier bébé-éprouvette conçu en Angleterre, la médecine n'a cessé de multiplier les avancées en matière de reproduction humaine. Elle sait aujourd'hui fabriquer des enfants hors sexe (par fécondation in vitro), hors corps (par l'intermédiaire de mères porteuses), et même hors vie, puisque l'on peut devenir biologiquement père ou mère après sa mort (par don de gamètes ou d'embryons).

Autant de progrès qui, dans une perspective éthique, posent plus de questions qu'ils n'apportent de réponses, tant les enjeux actuels autour de la naissance bouleversent les fondements mêmes de la construction familiale.

Instinct maternel, procréation, enfantement, don de gamètes, prêt d'utérus, clonage, sélection des embryons, place du père, statut du foetus, diagnostic prénatal, naissance de la vie psychique chez l'embryon : sur tous ces thèmes, Sophie Marinopoulos et Israël Nisand livrent une réflexion à deux voix. C'est là le premier intérêt de leur ouvrage, dont on devine que la rédaction a été précédée d'un véritable débat entre les deux auteurs. La première est psychologue clinicienne et psychanalyste à la maternité du CHU de Nantes, le second est professeur de gynécologie-obstétrique au CHU de Strasbourg. Deux spécialistes de la naissance, donc, mais aux priorités distinctes.

Est-ce d'avoir su profiter de leurs différences - et parfois de leurs différends - que proviennent l'extrême lisibilité de leur ouvrage et le ton très libre de leur propos ? En matière de procréation et de liens familiaux, il ne sert en tout cas à rien, considèrent-ils, "de distribuer des avis d'experts qui seraient coupés de la pensée que notre société construit sur la famille, l'enfant, la naissance, la mort, les origines, la sexualité, les relations humaines, si nous n'acceptons pas au préalable d'approcher ce que peut être l'humanité, avec la part qui nous échappe".

A elle seule, cette préoccupation placerait 9 mois et cætera dans le champ de la philosophie bien plus que dans celui de la technique. Mais ce dernier aspect n'est pas écarté pour autant. C'est même l'autre force de cet ouvrage que de nous présenter simplement, comme en passant, cette science complexe qu'est devenue la procréation médicalement assistée (PMA).

Insémination artificielle par le sperme du conjoint, fécondation in vitro (avec, éventuellement, don de sperme ou d'ovules), recours au diagnostic préimplantatoire (DPI) sur les embryons créés en éprouvette afin d'écarter ceux qui seraient porteurs d'une anomalie génétique, enfin clonage reproductif (actuellement de l'ordre de la science-fiction dans l'espèce humaine, mais pour combien de temps ?) : dans "L'éthique du ventre", l'un des chapitres les plus passionnants, les auteurs décrivent ainsi les quatre méthodes actuellement mises en oeuvre pour aider la nature à faire un petit d'homme.

Présentées en fonction d'une échelle de difficulté croissante, ces prouesses de la médecine font émerger, à leur tour, quatre niveaux de complexité éthique. Pour chacun d'entre eux se présente un côté jardin, celui des avantages médicaux et des possibilités de réparation. Mais aussi un côté cour, face sombre de ces évolutions derrière lesquelles se profilent d'évidentes dérives. L'une d'elle, et non la moindre, étant peut-être de vouloir des enfants à tout prix.

Catherine Vincent

9 MOIS ET CÆTERA de Sophie Marinopoulos et Israël Nisand. Fayard, 270 pages, 19 €.




La laïcité face au communautarisme et à l'ultra-laïcisme


par Catherine Kintzler


Deux dérives symétriques menacent la laïcité. L'une, qui cautionne le communautarisme, consiste à vouloir étendre à la sphère publique le régime de la société civile : elle a été désavouée et bloquée par le vote de la loi de mars 2004 interdisant le port des signes religieux à l'école publique.  L'autre, où l'on reconnaît l'ultra-laïcisme qui est une forme du dogmatisme anti-religieux, consiste inversement à vouloir durcir l'espace civil en exigeant qu'il se soumette à l'abstention qui règne dans la sphère publique ; elle a marqué une partie de l'histoire de la IIIe République, et refait surface avec la déplorable affaire d'Epinal.


En novembre 1989, lors de la « première affaire du voile » à Creil, je me suis jointe à Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay pour écrire un Appel – publié dans Le Nouvel Observateur – réclamant l’interdiction du port de signes religieux à l’école publique. En mai 2003, j’ai été co-auteur d’un second appel collectif, publié dans Libération, en faveur d’une loi sur cette question.

L’un des enjeux de ces textes était d’exposer en quoi l’école publique primaire et secondaire doit être soustraite à l’espace civil ordinaire : parce qu’elle fait partie des dispositifs constitutifs de la liberté, parce qu’elle accueille des libertés en voie de constitution, elle ne peut être confondue avec un lieu de simple jouissance des droits qu’elle contribue à rendre possibles. Il ne s’agit ni de la rue, ni d’un simple « service » au sens ordinaire du mot : on n’y vient pas seulement pour jouir de sa liberté, mais pour la construire, pour s’autoconstituer comme sujet. Aussi la laïcité, qui réclame l’abstention en matière de croyance et d’incroyance, s’applique à l’école comme à l’ensemble de la sphère publique. A l’école, on se soumet à cette abstention pour les mêmes raisons qu’on doit la respecter lorsqu’on exerce l’autorité politique, lorsqu’on fait des lois, qu’on parle en leur nom ou lorsqu’on est chargé de les appliquer.

Le combat mené visait entre autres à dissocier le régime de constitution du droit et des libertés (sphère de l’autorité publique rendant les droits possibles) d’avec celui de leur exercice (espace civil ouvert au public et espace privé). Sans cette distinction, le principe de laïcité perd son sens : c’est précisément parce que la puissance publique et la sphère qui lui est associée s’astreignent à la réserve en matière de croyance et d’incroyance que les libertés d’expression, d’opinion, etc. peuvent, dans le respect du droit commun, se déployer dans la société civile sous le regard d’autrui (par exemple : la rue, le métro, une boutique, un hall de gare, une bibliothèque, un musée, une piscine, un club de gym, un hôtel...) et dans l’espace de la vie privée à l’abri du regard d’autrui. C’est précisément parce que la sphère publique fondatrice des libertés est rigoureusement laïque que l’espace civil ouvert au public et l’espace privé, où elles s’exercent, n’ont pas à être laïques, mais simplement tolérants. La tolérance qui règne dans la société civile a pour condition et pour garantie la laïcité à laquelle se soumet la sphère publique (1).

On voit alors que deux confusions symétriques peuvent ruiner cet édifice.

La première consiste à dissoudre le principe de laïcité dans le principe de tolérance, à étendre à la sphère publique le régime de la société civile : à accepter que la production du droit s’effectue en fonction des appartenances et que celles-ci soient légitimées en tant qu’autorités politiques. Voilà pourquoi « l’affaire du voile » était décisive : s’y jouait la question de la reconnaissance ès qualités d’appartenances dans un lieu qui par principe doit les suspendre. Ce mouvement de dissolution – que la loi du 15 mars 2004 a opportunément désavoué et bloqué – conduit au mieux à une juxtaposition paisible de communautés, au pire à un affrontement de celles-ci en l’absence de principe qui les transcende et rende possible leur coexistence pacifique, tout en rendant possible celle des individus qui ne se réclament d’aucune appartenance.

La seconde consiste à durcir l’espace civil en prétendant le soumettre au régime qui gouverne la sphère de l’autorité publique, en prétendant y substituer le principe de laïcité au principe de tolérance. Mais si l’on exige que le principe d’abstention qui règne dans la sphère publique s’applique aussi dans la société civile, on prive tout simplement celle-ci d’une de ses libertés fondamentales, la liberté d’expression (que pourtant la sphère publique doit fonder, constituer et garantir). Cela conduit inévitablement, par exemple, à interdire toute manifestation religieuse dans la rue ou dans un lieu accessible au public et à la cloîtrer dans l’espace strictement privé. Position qui ruine non seulement la tolérance mais aussi la laïcité, dont l’un des objets est précisément de rendre possible une large jouissance du droit de manifester ses opinions. Position qui en outre contredit la laïcité puisqu’elle consiste pour la puissance publique à professer une doctrine anti-religieuse.

Dans la première dérive, on reconnaît le communautarisme encouragé naguère par une « laïcité ouverte » qui proposait, au nom du « droit à la différence », d’entériner la différence des droits : même un fascisme, pourvu qu’il se présente au nom des « pauvres » et d’une conscience religieuse, pouvait être non seulement toléré mais soutenu…

Dans la seconde, qui a marqué une partie de l’histoire de la IIIe République et qui refait surface actuellement avec la déplorable affaire du gîte d’Epinal, on reconnaît le dogmatisme anti-religieux, l’ultra-laïcisme (et cette fois le suffixe -isme qui désigne une doctrine est pertinent) au nom duquel il faudrait, par exemple, interdire le port d’une soutane, celui d’une croix, d’une kippa ou d’un voile islamique dans tout lieu accessible au public.

Les laïques ont combattu et combattent le communautarisme sous la forme de la première dérive. Mais ils doivent aussi avoir le courage de combattre, y compris en leur propre sein, l’ultra-laïcisme dogmatique. Celui-ci non seulement ruine la laïcité en la vidant de son sens, mais, en pourchassant dans la société civile les manifestations religieuses ou d’appartenance, il encourage le communautarisme et coalise autour des appartenances ainsi menacées des solidarités inespérées. C’est pourquoi la dérive « laïciste » est symétrique de la dérive communautariste : en stigmatisant les manifestations civiles d’appartenance, elle les transforme en étendard, ce qui cautionne leurs prétentions politiques. Soyons encore plus clair, à l’aide d’un exemple : pour donner raison à l’intégrisme musulman, un bon moyen est de réclamer l’interdiction du voile dans un hôtel, et bientôt dans le métro, dans la rue (2)…

Ceci nous amène à l’affaire d’Epinal : la propriétaire d’un gîte, ayant demandé à deux clientes d’ôter leur voile dans les parties publiques de son établissement, a été traînée devant la justice et lourdement condamnée. On pouvait évidemment s’y attendre et ceux qui ont apporté leur « soutien » à Mme Truchelut en instrumentalisant son combat auraient mieux fait de lui éviter cette déplorable issue par de judicieux conseils.

Cependant, il faut examiner un aspect particulier à cette affaire. Un point fortement souligné par les ultra-laïcistes est que la demande de la propriétaire a été faite notamment au nom de la dignité des femmes : le voile est signe d’infériorité et d’aliénation. Mais si le patron musulman d’un hôtel refusait de me servir un cognac au bar sous prétexte que la consommation d’alcool manifeste une forme d’aliénation qui n’a pas à être rendue publique (ce qui n’est pas complètement faux), je le traînerais en justice… et j’aurais bien sûr gain de cause. Ma liberté, lorsqu’elle s’exerce dans la société civile et pourvu qu’elle respecte le droit commun, comprend bien entendu le droit de dénier la liberté et d’afficher ma propre aliénation : à quoi bon la liberté, s’il faut en priver a priori les ennemis de la liberté ? La loi doit-elle prendre soin de mon âme et de mon corps au point de m’interdire tout ce qu’elle juge leur être nuisible alors que je ne nuis à personne d’autre ? Pour paraphraser Locke (3) : si je suis malade, et à moins que cette maladie ne soit dangereusement contagieuse ou qu’elle m’amène à mettre autrui en danger, a-t-elle le droit de m’obliger à me soigner ?

La distinction entre d’une part la laïcité de la sphère publique et de l’autre la tolérance dans la société civile, entre d’une part le domaine constitutif des droits et de l’autre celui de leur exercice, ne suppose en aucune manière qu’on dépose les armes. Le combat idéologique est possible, il est permis par l’exercice même des libertés : il peut donc être requis. Si une femme croit bon de porter le voile dans la société civile, je ne suis pas obligée de me taire et je peux chercher à lui faire entendre pourquoi je considère qu’elle brandit une aliénation. Accepter, en tant que commerçant, de servir une femme voilée, ce n’est pas pour autant adopter sa position : je peux comme commerçant me plier à cette obligation légale et comme citoyen afficher mon désaccord y compris en m’adressant à elle et en menant un combat idéologique sans concession. Pour paraphraser encore Locke : j’ai le droit et le devoir d’user de persuasion et d’exhortation pour conseiller à autrui de prendre soin de son âme, de son corps et de ses biens, mais je n’ai pas à lui imposer mes convictions par la contrainte.

De même qu’il ne faut pas confondre le principe de laïcité qui vise la constitution même des droits et le principe de tolérance qui en est le résultat dans l’exercice des droits, ne confondons pas combat politique et combat idéologique : vouloir imposer ses convictions morales par la loi, c’est exposer la liberté à un grand danger.

Osons combattre le communautarisme et l’ultra-laïcisme, deux dérives symétriques et complices qui menacent la laïcité !

© Catherine Kintzler et UFAL Flash, 2007

Cet article est également en ligne sur le site du périodique UFAL Flash  (le chapeau qui le précède en caractères gras est de la rédaction du journal).

(1) Pour un développement plus complet de l'argumentation et de ses attendus philosophiques, je me permets de renvoyer à mon livre Qu’est-ce que la laïcité ? Paris : Vrin, 2007.

(2) On lira (notamment sur ce point) avec profit les analyses de Caroline Fourest sur le site de Prochoix.

(3) John Locke, Lettre sur la tolérance (1686), Paris : GF-Flammarion, 1992, p. 169-170.


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