BANLIEUES - DEUX ANS APRÈS [1]

Publié le par alain laurent-faucon

 


« Les banlieues sont le miroir grossissant et cruel des fractures de la société française », peut-on lire dans l'édito du Monde publié deux ans après le drame de Clichy-sous-Bois. « La crise des banlieues qui avait secoué la France à l'automne 2005 – poursuit l'éditorialiste - n'était qu'une nouvelle explosion des conflits qui ne cessent d'agiter périodiquement ces quartiers où la République loge la grande masse des Français les moins favorisés, ouvriers et employés, souvent immigrés ou d'origine immigrée ».




DOSSIER DE PRESSE

Banlieues, la fracture

 

Édito | LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Les banlieues sont le miroir grossissant et cruel des fractures de la société française. Deux ans après le drame de Clichy-sous-Bois - deux garçons de 15 et 17 ans étaient morts électrocutés dans l'enceinte d'un transformateur où ils s'étaient réfugiés pour échapper à une possible interpellation policière -, deux ans après les semaines d'émeutes que ce drame avait provoquées, le constat s'impose, plus que jamais.

La crise des banlieues qui avait secoué la France à l'automne 2005 n'était qu'une nouvelle explosion des conflits qui ne cessent d'agiter périodiquement ces quartiers où la République loge la grande masse des Français les moins favorisés, ouvriers et employés, souvent immigrés ou d'origine immigrée. Deux ans plus tard, les maires des cités concernées le confirment, quelle que soit leur étiquette politique : en dépit des efforts de l'Etat et des collectivités locales, en dépit des politiques de rénovation urbaine, en dépit de la mobilisation des associations de terrain, en dépit du parler cru de la nouvelle secrétaire d'Etat à la politique de la ville, Fadela Amara, la désespérance de ces quartiers et les tensions entre leurs populations et la police n'ont pas régressé.

Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que les "fondamentaux" (emploi, logement, pauvreté, sécurité) n'ont pas changé. La fracture sociale n'a pas été réduite : le niveau du chômage dans les "zones urbaines sensibles" a diminué de 10 %, comme dans le reste du pays, mais il reste deux fois plus élevé qu'ailleurs. La fracture scolaire, qui, avant même le chômage, nourrit le mélange de "rage" et de résignation des jeunes et de leurs familles, reste aussi profonde, malgré les politiques de réussite éducative ou quelques initiatives aussi emblématiques qu'homéopathiques. La crise du logement s'est aggravée du fait de la hausse du marché et des prix de l'immobilier.

Quant à la fracture "ethnique" et au racisme ordinaire qu'elle sécrète, il est bien peu probable que les credos affichés par le gouvernement depuis cinq mois aient contribué à la résoudre. Quand la politique pénale met l'accent sur la répression et traque la récidive y compris pour des délits mineurs, quand la politique en matière d'immigration enracine le sentiment que l'étranger est d'abord une source de danger, on ne voit guère comment pourrait s'atténuer la ghettoïsation et le communautarisme.

Il serait injuste d'ignorer les efforts des acteurs qui s'échinent à ravauder un tissu social profondément déchiré. Mais il ne faut pas se raconter d'histoires : faire des banlieues sensibles des "territoires comme les autres", les réinscrire pleinement dans la collectivité nationale, suppose du temps et un projet de société autrement solidaire. C'est l'affaire d'une génération.



Les banlieues de la réalité à la fiction
 

LE MONDE POUR MATINPLUS | 26.10.07

 

Paris sous toutes les coutures, Paris toujours : le cinéma aime la capitale, ne semble jamais las de la filmer, bien qu'il lui soit de plus en plus difficile de poser ses caméras dans ses rues, où les riverains crient grâce. Alors que la banlieue, elle, ne demande qu'à recevoir des tournages : courts ou longs métrages, séries télévisées, publicités. Du moins, les banlieues populaires. Deux ans après les émeutes de l'automne 2005, elles sont devenues un décor incontournable pour nombre de séries, téléfilms et longs métrages.

Tandis que dans les Hauts-de-Seine, certaines villes se font désirer et payer très cher la moindre journée de prise de vues, d'autres, au nord et à l'est, s'efforcent au contraire d'attirer chez elles des réalisateurs et leurs équipes. Trop compliqué d'accéder au pied des tours de La Défense pour y filmer une publicité ? Venez la réaliser devant les façades de verre fumé de l'avenue François-Mitterrand à Saint-Denis. Besoin d'un intérieur du XVIIe siècle ? Pourquoi pas le couvent des Ursulines, dans la même ville ? Un commissariat parisien pour une série télévisée comme Central Nuit ? Autant l'installer à Montreuil. Un hôpital désaffecté pour figurer des locaux de la Gestapo ? La banlieue en abrite aussi.

"Je reçois trois appels par jour", confirme Stephan Bender, chargé d'aider les professionnels du repérage à la Commission du film de Seine-Saint-Denis. Des structures comme la sienne, il en existe un peu partout en France. Mais celle-ci, comme celle du Val-de-Marne, enregistre une augmentation constante des demandes, sans compter bien sûr les filières privées. Parce que la banlieue constitue un thème en soi dans l'audiovisuel français, parce qu'elle offre un étonnant panel de décors et que sa proximité avec Paris jouant en sa faveur, sa cote monte, explique Stephan Bender.

En outre, à condition de ne pas débarquer en terrain conquis, l'accueil des habitants peut y représenter un atout. Il cite en exemple deux longs métrages qui sortiront prochainement au cinéma, tournés sans problème cet été à Bobigny et Clichy-sous-Bois : Des poupées et des hommes, de Nora Hamdi et Go Fast, un film d'action d'Olivier Van Hoofstadt, avec Roschdy Zem.

Du coup, l'Association des collectivités territoriales de l'Est parisien (Actep), qui regroupe une vingtaine de communes et les deux conseils généraux de ces deux départements, s'investit elle aussi dans cette activité. En 2006, année de sa création, elle estime avoir facilité la venue de 190 tournages sur son territoire, dont près de la moitié destinés à la télévision. Sur la même période, la Commission du film de Seine-Saint-Denis a traité 350 demandes : elle a entretenu des relations suivies avec une centaine d'équipes préparant des longs métrages, des films de télévision, des publicités, clips et courts métrages.

Martine Valo


ROSNY-SOUS-BOIS VEDETTE DE CANAL +

La série télévisée que Canal+ va diffuser fin novembre, La Commune, ne pouvait pas se tourner ailleurs qu'en banlieue : celle-ci en est le personnage principal. Mais pour montrer quels aspects de la vie des cités ? "Si c'était pour présenter les habitants comme d'éternelles victimes du système, j'aurais refusé", témoigne Claude Pernès (Nouveau Centre), le maire de Rosny-sous-Bois où a eu lieu le tournage. L'élu a d'ailleurs souhaité et obtenu qu'une projection publique ait lieu sur place. Les habitants auront leur mot à dire sur une éventuelle saison 2.



Les banlieues restent sinistrées, deux ans après les

émeutes

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Deux ans après les émeutes de l'automne 2005, qui avaient débuté le 27 octobre après la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, la situation n'a pas fondamentalement évolué dans les banlieues françaises. Personne n'a oublié le lourd bilan de trois semaines d'affrontements : 10 000 voitures brûlées, 300 bâtiments incendiés, 4 700 arrestations.

Aujourd'hui, élus locaux et responsables associatifs évoquent des quartiers "sensibles" en situation de grande fragilité. "On est en permanence à la merci d'un incident qui déclenche des violences", note Pierre Cardo, maire de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), député UMP. "Le cycle des violences dans les banlieues n'est pas terminé. On ne sait pas comment, ni où, mais ça peut toujours repartir", explique Jean-Pierre Balduyck, maire PS de Tourcoing (Nord).

Les promesses du gouvernement Villepin de "faire de ces quartiers sensibles des territoires comme les autres de la République" avaient suscité une "attente considérable", relève Corinne Bord, vice-présidente de la Fédération Léo-Lagrange. "La désespérance est réelle, parce que rien n'a changé : les gens qui n'avaient rien à manger n'ont toujours rien à manger", explique cette responsable associative. Une analyse partagée par Manuel Valls, maire d'Evry, député PS : "La conséquence, c'est qu'il y a sans doute un peu plus de résignation face aux difficultés dans les domaines de l'emploi, de la sécurité et du logement."

Dans ce contexte, la démarche de concertation lancée en octobre par la secrétaire d'Etat à la politique de la ville, Fadela Amara, pour préparer un nouveau "plan banlieue", laisse les acteurs locaux sceptiques. "On n'est pas en manque de diagnostic ou d'expertise sur les banlieues. Il faut passer à l'action, et non demander l'avis d'adolescents de 15 ans sur un blog", s'insurge Karim Zéribi, président d'APC Recrutement, association qui met en relation entreprises et jeunes diplômés des quartiers. "On va débattre des sujets sur lesquels nous débattons depuis des lustres. J'aurais préféré avoir des propositions concrètes", ajoute M. Cardo.

Sur le terrain, le principal point noir reste l'emploi. L'ANPE souligne certes que le nombre de demandeurs d'emploi dans les ZUS (zones urbaines sensibles) a évolué comme dans le reste du territoire, avec une baisse d'un peu plus de 10 % entre 2005 et 2006. Mais le taux de chômage demeure, globalement, deux fois plus élevé dans les ZUS. Malgré les actions des missions locales et de l'ANPE, l'insertion sociale par le travail demeure problématique. "Il n'y a pas de signe tangible d'évolution. Les entreprises continuent de ne pas faire confiance aux jeunes, jamais assez bien formés, et aux vieux, qui ont le malheur d'avoir plus de 50 ans", souligne ainsi Gilbert Roger, maire socialiste de Bondy (Seine-Saint-Denis).

Depuis 2005, avec la hausse du marché immobilier, la situation du logement s'est dégradée pour les milieux populaires. "En Ile-de-France, c'est aujourd'hui plus difficile pour un jeune d'accéder à un logement autonome que de trouver un emploi", relève Michel Abhervé, un des responsables de l'Union nationale des missions locales (UNML). "Je n'avais jamais eu de rentrée avec autant de demandes de logements sociaux à Evry. Cela se traduit notamment par une grande difficulté, pour les jeunes couples, à quitter le domicile parental", constate le maire d'Evry, Manuel Valls.

L'Etat et les collectivités locales ne sont pourtant pas restés inactifs. Les politiques de rénovation urbaine (réhabilitation et reconstruction de logements) et de réussite éducative (réseaux de suivi des élèves décrocheurs) sont unanimement saluées. Mais ces dispositifs, mis en place avant les émeutes de 2005, sont jugés insuffisants. "La rénovation urbaine est positive. Mais ce sont les moyens humains, les professionnels adultes, qui permettent de maintenir le lien social. Or, la tendance est à la diminution des moyens avec le non-remplacement d'une partie des fonctionnaires", explique Stéphane Ouraoui, président de l'association Pas de quartier, tous citoyens.

Malgré l'affectation de moyens supplémentaires après les émeutes, les associations sont toujours confrontées à des difficultés de financement. Elles se plaignent des retards de paiement des subventions et de leur remise en question annuelle par l'Etat. "Les forces vives se démènent avec des bouts de ficelle dans les quartiers", souligne Karim Zéribi, président d'APC recrutement.

Elus et responsables associatifs s'alarment aussi des tensions constantes entre la population et la police. "Sur le terrain, il y a régulièrement des troubles entre les forces de l'ordre et des jeunes de 14 à 18 ans qui sont un peu laissés à eux-mêmes", constate Hassan Ben M'Barek, membre du Conseil national des villes (CNV). La critique vise l'organisation de la police voulue par Nicolas Sarkozy en 2002. "Il n'y a pas de confiance. Les policiers, sur le terrain, font ce qu'ils peuvent mais ils manquent de relais, faute de disposer d'une police de proximité", relève Gilbert Roger, marqué par le caillassage récent de policiers et de pompiers, à Bondy, lors d'une intervention sur l'incendie d'une crèche.

Les maires de droite comme de gauche insistent aussi sur le comportement antirépublicain de groupes de jeunes en situation de rupture. "On a toujours une partie de la population qui se met en marge de la société et s'oppose à l'autorité de l'Etat", note Pierre Cardo. Des attitudes de rejet qui visent aussi les élus. "Beaucoup de maires signalent qu'ils sont aussi visés dans les agressions", s'inquiète Jean-Pierre Balduyck. Ces élus rappellent que les effets de la politique de la ville se mesurent sur des décennies, voire des générations.

Luc Bronner


ACQUITTEMENT DE DEUX JEUNES ACCUSÉS DE L'INCENDIE D'UN BUS

Les deux jeunes gens accusés d'avoir participé à l'incendie d'un bus à Sevran en novembre 2005, dans lequel une femme handicapée avait été grièvement brûlée, ont été acquittés, mercredi 24 octobre, par la cour d'assises des mineurs de Seine-Saint-Denis. Le parquet avait requis cinq ans de prison, dont un an avec sursis, et sept ans de prison. Le 2 novembre 2005, peu après le début des émeutes, une vingtaine de jeunes avaient caillassé et incendié le bus. Un adolescent avait été condamné en juillet à quatre ans de prison, dont 41 mois avec sursis, par le tribunal des enfants. - (AFP.)



La rénovation des quartiers prend du retard

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Pleine de promesses pour les quartiers sensibles, la politique de rénovation urbaine a pris du retard. Signe de ce retard : une somme de 600 millions d'euros attend d'être dépensée, selon nos informations. Lancé en 2003 par Jean-Louis Borloo, alors ministre délégué à la ville, ce programme ambitieux doit se traduire, d'ici à 2013, par la démolition et la reconstruction de 250 000 logements et la réhabilitation de 400 000 autres. Il avait été conçu pour simplifier les démarches des collectivités locales et des organismes HLM dans les zones jugées prioritaires.

A cette fin, la loi du 1er août 2003 a créé l'Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), un "guichet unique" chargé de lever et de distribuer les fonds destinés à remodeler en profondeur 530 quartiers dans toute la France : 12 milliards d'euros sur la période. Or une part importante des opérations validées par l'ANRU (214 conventions déjà signées dans 312 quartiers prioritaires) se réalisent à un rythme nettement moins rapide que prévu. Conséquence : l'agence, qui verse les crédits en fonction de l'état d'avancement des projets, dispose d'une trésorerie de 600 millions d'euros, soit presque l'équivalent de deux années de subventions de l'Etat non dépensées.

Ce dernier a tiré les conséquences de ces retards dans son projet de budget 2008, qui devait être examiné dans l'après-midi du jeudi 25 octobre à l'Assemblée nationale : les crédits de paiement programmés au titre de la rénovation urbaine sont de 200 millions d'euros (plus 100 millions de recettes extrabudgétaires) au lieu de 350 millions d'euros en 2007, soit une diminution de 15 %.

"Cette baisse ne doit pas être analysée comme un désengagement de l'Etat", observe Philippe Van de Maele, le directeur général de l'ANRU, car les autorisations d'engagement (c'est-à-dire les crédits que l'agence peut promettre en 2008), elles, restent stables, souligne-t-il. "Avec notre fonds de roulement et les crédits alloués, nous n'aurons aucun mal à honorer nos engagements en 2008. Il est normal que l'Etat adapte ses crédits aux besoins", explique-t-il.

"TRÉSORERIE PLÉTHORIQUE"

Si la plupart des acteurs s'accordent à dire que les projets tardent à sortir de terre, ils ne l'expliquent pas forcément de la même façon. Selon M. Van de Maele, des élus locaux ont fait preuve d'un grand optimisme au départ sur les délais et se trouvent confrontés à des difficultés qu'ils n'avaient pas anticipées. Des élus et des bailleurs sociaux regrettent, quant à eux, les retards de paiement de l'agence. Pour Yazid Sabeg, président du comité d'évaluation et de suivi de l'ANRU, "cette trésorerie pléthorique est anormale. L'ANRU, qui avait été créée au départ pour agir avec souplesse et efficacité, a été trop tatillonne dans ses procédures".

Tous soulignent la difficulté à mobiliser des entreprises de BTP pour réaliser les travaux, l'augmentation des coûts de la construction et la complexité de gestion. Par exemple, à Montfermeil ou Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), rien ou presque n'a changé depuis quatre ans. Selon l'ANRU, les lenteurs proviennent notamment des copropriétés dégradées qu'il faut racheter une par une pour les démolir ou les rénover. Dans d'autres régions, comme à Boulogne-sur-Mer, Meaux, Montereau ou Vaulx-en-Velin, les habitants ont en revanche commencé à voir leurs quartiers se transformer.

Il est trop tôt pour porter un jugement sur un tel programme. "La transformation urbaine et sociale prend du temps, relativise Yazid Sabeg. Nous sommes sur des cycles d'une ou deux décennies."

Emmanuelle Chevallereau



Fadela Amara, la funambule

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 26.10.07.

Sur les murs, un planisphère géant retrace les voyages des grands navigateurs : Louis-Antoine de Bougainville, Jacques Cartier, le comte de La Pérouse. Des explorateurs coiffés de casques coloniaux ont été dessinés au beau milieu de l'Afrique, des caravanes de marchands enturbannés parcourent le nord de l'Asie. "Elle est magnifique, cette fresque, murmure pensivement le porte-parole du gouvernement, Laurent Wauquiez. J'ai bossé sur l'orientalisme quand j'étais jeune. Tous ces fantasmes coloniaux, je connais bien." Fadela Amara, amusée, lui montre du doigt les silhouettes dénudées qui illustrent l'Algérie. "Oui, mais mes ancêtres ne ressemblaient pas à ça ! plaisante-t-elle. Ma grand-mère ne faisait pas de monokini !"

Depuis qu'elle a été nommée secrétaire d'Etat à la politique de la ville dans le gouvernement de François Fillon, Fadela Amara s'est installée au deuxième étage du ministère de la marine marchande, un bâtiment construit dans les années 1930, non loin de l'Ecole militaire, à Paris. Après une volée d'escaliers en marbre, un bas-relief représentant une navigatrice scrutant l'horizon annonce son bureau : une baie vitrée sur l'Ecole de guerre et cette immense fresque coloniale. "Le monde tel qu'on le voyait dans les années 1930", sourit-elle en montrant le planisphère.

Ce matin-là, Laurent Wauquiez est venu rendre visite à la secrétaire d'Etat à la politique de la ville. Le porte-parole du gouvernement sait qu'il s'adresse à un symbole : Fadela Amara est la seule ministre qui incarne à la fois l'ouverture - elle est conseillère municipale socialiste à Clermont-Ferrand -, la parité - elle fait partie des onze femmes du gouvernement - et la "diversité" - elle est issue d'une famille algérienne. "On organise des déplacements de terrain avec des réunions sur la politique du gouvernement, explique-t-il. Est-ce que tu serais d'accord pour en faire une ou est-ce que tu préfères rester ciblée banlieues ?" Fadela Amara réfléchit un instant. "Je suis tout-terrain, mais j'ai lancé des concertations pour élaborer le plan "Banlieues", et je veux rester sur la politique de la ville."

Laurent Wauquiez esquisse un sourire déçu et tente une nouvelle fois sa chance, mais Fadela Amara maintient le cap : elle souhaite, dit-elle, se consacrer exclusivement aux banlieues. La secrétaire d'Etat sait que, dans les milieux de gauche, son brusque passage de la présidence de Ni putes ni soumises au gouvernement de Nicolas Sarkozy a suscité perplexité et amertume. Lorsqu'elle se déplace sur le terrain, elle tente de s'en tenir à ce qu'elle considère comme son seul mandat : élaborer un plan "Respect et égalité des chances" pour les quartiers.

Depuis son entrée au gouvernement, l'ex-militante frondeuse a un chauffeur, un garde du corps et un appartement de fonction. Elle a relevé ses cheveux en chignon et acheté quelques tailleurs sombres, mais la mue n'est pas toujours facile : lorsqu'elle visite un quartier difficile, elle s'échappe sans prévenir du cortège officiel, interpelle les familles accoudées aux fenêtres et se reprend dans un sourire quand elle utilise le mot "chiant". Le superbe appartement de fonction situé au dernier étage du ministère est resté vacant : Fadela Amara vit toujours dans une HLM du 13e arrondissement. "J'ai invité une fois des copains de Ni putes ni soumises dans l'appartement de fonction, le 14 juillet, pour voir le feu d'artifice au-dessus de la tour Eiffel. C'était magnifique, on était comme des gamins ! Mais je ne veux pas m'habituer à tout ça, ce n'est pas moi."

Car Fadela Amara a grandi au coeur d'une cité de transit de la ville de Clermont-Ferrand. Ses parents, tous deux analphabètes, ont élevé dix enfants dans une HLM où les filles dormaient tête-bêche dans un grand lit à deux places. Alors que le CV des ministres affiche souvent des diplômes prestigieux, le cursus de Fadela Amara compte deux lignes : "CAP d'employée de bureau, docteur honoris causa de l'Université libre de Bruxelles".

Ce décalage avec ses collègues, Fadela Amara a pris le parti d'en jouer. Elle annonce son plan "Tolérance zéro contre la glandouille" dans le décor solennel du conseil des ministres, promet de s'engager "à donf" dans la rénovation des banlieues et dénonce l'instrumentalisation "dégueulasse" de l'immigration en plein débat parlementaire. Alors qu'elle patiente dans le luxueux salon d'attente de la ministre de l'économie, des finances et de l'emploi, Christine Lagarde, elle s'éclipse quelques instants en laissant son sac à main sur un canapé. "Ça va, je peux le laisser là, il n'y a pas d'Arabes, ici !", lance-t-elle dans un grand éclat de rire à des conseillers médusés.

Malgré ces coups de griffe au protocole, Fadela Amara prend la République française très au sérieux. Elle se déplace toujours avec le chauffeur et la voiture du ministère. "C'est une question de respect pour la fonction. Cela fait partie du prestige de la République." En octobre, Nicolas Sarkozy lui a demandé d'accueillir le premier ministre vietnamien, Nguyen Tan Dung, en visite en France. "C'était une cérémonie officielle avec tapis rouge, garde républicaine et hymnes des deux pays, raconte Mohammed Abdi, le secrétaire général de Ni putes ni soumises devenu le conseiller spécial de Fadela Amara. Quand je lui ai fait remarquer qu'elle était toute droite, très digne, elle m'a simplement dit : "Je représente la France"."

Fadela Amara, qui continue à se dire de gauche, reconnaît qu'elle ne se sent pas toujours à l'aise dans le gouvernement Fillon. "Entre les autres ministres, je sens, et c'est normal, une complicité, un projet partagé, raconte-t-elle. Moi, c'est différent : je suis un peu tombée comme un cheveu sur la soupe !" Elle sait que les tests ADN, les franchises médicales et les cadeaux fiscaux pénalisent en priorité les populations des quartiers dont elle a désormais la charge, mais elle ne démissionnera pas pour autant. "Le 21 avril, je n'ai pas voté pour Nicolas Sarkozy, tout le monde le sait, y compris le président, mais je respecte la démocratie : ils ont annoncé leur programme, ils ont été élus avec 53 % des voix, ils sont légitimes."

Pour elle comme pour d'autres figures de gauche issues de l'immigration, ce brusque ralliement à la "rupture" libérale incarnée par Nicolas Sarkozy a été facilité par une vieille méfiance à l'égard de la direction du PS. "Je suis militant socialiste depuis vingt-cinq ans, j'ai collé des tonnes d'affiches, mais je sais que le PS n'est pas vacciné contre le racisme et les discriminations, précise Mohammed Abdi. Le premier secrétaire de la Haute-Marne a traité la seule sénatrice PS issue de l'immigration de "représentante de la gauche tajine", Malek Boutih a été envoyé au casse-pipe, aux législatives, dans une circonscription avec une candidature dissidente, et Ségolène Royal a demandé à Fadela Amara, après l'utilisation du mot "dégueulasse", de parler en "bon français". Quelquefois, je suis écoeuré."

Lasse de devoir répondre aux accusations incessantes de trahison, Fadela Amara tente de se concentrer "à 100 %" sur le plan "Respect et égalité des chances" qu'elle doit présenter en janvier au côté de Nicolas Sarkozy. "Il faut que je passe de la posture de la dénonciation à la posture de l'action", admet-elle. Au terme des "Rencontres territoriales de la ville" - plus de 250 réunions publiques depuis le mois de septembre -, une synthèse nationale sera effectuée à la mi-novembre. Trois axes ont été retenus : l'accès à l'emploi, le désenclavement des quartiers, l'éducation et la réussite. "Notre but est d'entendre les acteurs locaux, de repérer les bonnes pratiques et d'innover là où c'est nécessaire, explique le directeur de cabinet, Yannick Prost. Le gouvernement s'est engagé à faire un effort financier."

Fadela Amara sait qu'elle s'est engagée dans un pari difficile : parce qu'il mêle intimement des problématiques d'urbanisme, d'emploi, de logement et d'éducation, le malaise des banlieues ne se prête guère aux miracles. Elle doit compter avec une myriade d'acteurs qui interviennent depuis des années dans les quartiers : l'Agence nationale pour la rénovation urbaine réhabilite le bâti, le ministère de l'éducation nationale pilote les zones d'éducation prioritaires, les collectivités locales coordonnent les transports, le ministère de l'économie finance les contrats aidés, l'Agence pour la cohésion sociale et l'égalité des chances s'occupe des programmes Ville-vie-vacances... Pour réussir, Fadela Amara compte sur le soutien du président. "Je n'ai absolument pas d'inquiétude, affirme-t-elle, nous aurons des arbitrages financiers favorables."

Anne Chemin

  

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