BANLIEUES - DEUX ANS APRÈS [2]

Publié le par alain laurent-faucon

 


« Deux ans après les émeutes de 2005, la République est toujours en panne d'intégration des jeunes des cités ; les menaces d'explosion s'accumulent », estime le sociologue Robert Castel.

Par ailleurs, un documentaire, « Quand la France s'embrase », effectue un retour édifiant sur ces deux crises majeures – émeutes dans les banlieues et manifestations anti-CPE -, et instruit une charge sévère contre l'attitude des forces de l'ordre.

« Sarkozy a imposé la culture du saute dessus », explique justement David Dufrenne, l'un des deux réalisateurs de ce documentaire, dans Maintien de l'ordre.

Enfin, une série, en huit épisodes de 52 minutes, devrait créer l'événement, fin novembre 2007, sur Canal+ ; elle met en scène la banlieue et en fait un objet de fiction. Il s'agit de « La Commune », de Philippe Triboit.

  



DOSSIER DE PRESSE


 

Les débats de l'Obs

 

Le Nouvel Observateur Nº2240 – semaine du jeudi 11 octobre 2007

 

Deux ans après les émeutes de 2005, la République est toujours en panne d'intégration des jeunes des cités. Les menaces d'explosion s'accumulent

 

Banlieues : état d'urgence

par Robert Castel - Directeur d'études à l'EHESS, Robert Castel est historien et sociologue. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont récemment les Métamorphoses de la question sociale (Gallimard), l'Insécurité sociale (Seuil). Vient de paraître : la Discrimination négative. Citoyens ou indigènes ? (Seuil/La République des Idées).

Discrimination négative

Deux ans déjà. A l'automne 2005, les banlieues françaises furent le théâtre d'émeutes urbaines. En dépit de cet électrochoc national, rien n'a vraiment changé dans les banlieues. Les jeunes «issus de l'immigration» y sont toujours «assignés à résidence », tels des «étrangers de l'intérieur». Les jeunes de banlieue accumulent les mêmes contre- performances sociales : échecs scolaires, absence d'avenir professionnel, galères quotidiennes et recours aux combines de l'économie souterraine. L'étiquette tenace de l'inutilité sociale et de la dangerosité leur colle à la peau. La discrimination négative les frappe durement. Etre discriminé négativement, c'est être assigné à un destin sur la base d'une caractéristique que l'on n'a pas choisie, mais que les autres vous renvoient sous la forme d'un stigmate.

Leur problème majeur est celui de la reconnaissance. On refuse une citoyenneté effective à ces jeunes, pauvres, presque toujours d'origine étrangère et pourtant pour la majo rité d'entre eux de nationalité française. Ces jeunes des quartiers ne sont pas totalement en dehors de la société (la cité n'est pas un ghetto) mais ils ne sont pas non plus dedans, puisqu'ils n'y occupent aucune place reconnue. Leur exil est un exil intérieur qui les conduit à vivre en négatif - en raison de promesses républicaines non tenues - leur rapport aux valeurs qu'est censée incarner la société française. Leur situation est paradoxale : ils sont citoyens, inscrits dans le territoire français, et néanmoins ils subissent un traitement différentiel et discriminant qui les disqualifie.

Indigènes de la nation

Qu'on ne s'y trompe pas. Les problèmes de la périphérie sont aussi les problèmes centraux de la société française. Braudel montrait déjà que le capitalisme marchand fonctionnait dans une relation asymétrique d'un centre à ses périphéries. Les périphéries aujourd'hui vont jusqu'aux plus lointaines frontières de l'économie-monde, mais s'installent aussi au sein des Etats-nations. Les marges sont au coeur de la nation et on pourrait ainsi dire que les banlieues, c'est notre «Sud» à nous. S'y condensent insécurité sociale - taux de chômage extrêmement élevé - et, il faut avoir le courage d'en parler, exacerbation de la question raciale. La République, en contradiction avec ses propres principes, paraît incapable d'intégrer ces jeunes Français qui se vivent comme les indigènes de la nation, comme s'il y avait toujours une marque, une trace d'une immigration lointaine qui pèse toujours sur eux. Les immigrés italiens ou polonais du début du siècle dernier se sont intégrés en une génération. Cela n'a pas toujours été facile, mais la République a su faire son travail.

En France, les quartiers dits «sensibles» - ils concernent près de 5 millions d'habitants - ont été l'objet depuis le début des années 1980 d'un traitement social continu grâce à la «politique de la ville». Il est donc faux de dire que ces quartiers ont été laissés totalement à l'abandon. La puissance publique est présente en banlieue sous de multiples formes. Il n'y a pas en France de ghettos de type nord-américain et le périphérique qui sépare Paris de ses banlieues n'est pas une frontière. Le rêve de promotion sociale n'est pas formellement interdit aux jeunes issus de l'immigration. La France n'est pas une société de castes ou d'apartheid. Mais trop d'espoirs, tels ceux portés par la «marche des beurs pour l'égalité» de 1983, ont été déçus.

Insécurité sociale

Une démocratie doit certes assurer l'ordre public et la paix civile, mais aussi l'ordre social. L'Etat mobilise en banlieue l'essentiel de ses pouvoirs régaliens - la police et la justice - pour lutter contre l'insécurité civile et la délinquance, mais laisse entre parenthèses l'autre aspect de l'insécurité : l'insécurité sociale. Il existe ainsi une tension, une contradiction entre l'affirmation de l'autorité sans faille de l'Etat répressif et son slogan de «tolérance zéro», et un laxisme de l'Etat face à la dégradation de la condition sociale de catégories populaires. Les jeunes des cités sont ainsi les cibles privilégiées de la volonté de l'Etat à manifester son autorité et en même temps les oubliés de la République sociale.

Les émeutes de novembre 2005 ont été une révolte du désespoir. Les émeutiers, qui n'étaient inspirés ou guidés ni par les gauchistes ni par les islamistes, avaient le sentiment de ne plus avoir de place ni d'avenir dans notre société. Il est bien sûr injustifiable de brûler des écoles, mais encore faut-il avoir l'honnêteté de reconnaître que l'école ne remplit pas dans ces quartiers le mandat d'égalité qui est le sien. L'échec scolaire entraîne l'échec professionnel. Les jeunes s'insurgent contre les discriminations dont ils sont victimes pour l'emploi ou le logement. C'est déjà un malheur d'être chômeur, mais pourquoi faut-il que s'y ajoute un sentiment d'injustice parce que, lors d'un entretien d'embauché, on a été éliminé sur la base de son nom ou de sa couleur de peau ? Le cumul des handicaps rend ainsi explosive la question ethnique et raciale.

Ethnicisation

A l'automne 2005, la France n'a pas été à feu et à sang. Mais, visiblement, l'avertissement et ce cri de désespoir collectif n'ont pas été entendus. Le moment de peur passé, on s'est soulagé en se disant qu'au fond la France peut vivre avec quelques explosions urbaines de temps à autre. C'est encore oublier que les marges concernent directement le centre. Pourquoi y a-t-il aujourd'hui une telle stigmatisation de la religion musulmane alors que 5 millions de musulmans vivent en France ? Ce soupçon permanent d'islamisme radical dirigé contre cette communauté, dans un contexte de guerre au terrorisme, empoisonne l'atmosphère et sonne comme une condamnation collective. Les enquêtes sociologiques montrent pourtant fort bien que plus de 80% des jeunes musulmans ont un rapport assez distant avec leur religion. Leur stigmatisation globale ne peut qu'accélérer le développement du communautarisme qui mettrait en danger l'unité de la nation. Actuellement, les banlieues ne sont pas encore des territoires ethniques, mais elles s'ethnicisent de plus en plus. Pourtant, on confond problèmes ethniques et problèmes avant tout sociaux. D'où la tentation pour ces populations stigmatisées de retourner le stigmate, de s'affirmer arabe, noire ou musulmane, à défaut de pouvoir être reconnues comme membres à part entière de la nation française. Force est de constater qu'une dynamique de séparation est en train de s'installer et que se creuse progressivement une distance entre ces populations marquées par leur origine ethnique et le reste de la société française.

Menace de sécession

La France est devenue un pays pluriculturel et pluriethnique. Il le sera de plus en plus. Il faut apprendre à accepter cette réalité. Il est donc gravissime que la République ne soit plus capable d'intégrer des gens qui ont un héritage culturel différent. Le Breton de souche que je suis est reconnaissant à la République. Grâce à elle, la Bretagne s'est modernisée tout en restant fidèle à elle-même. Pourquoi la République ne saurait-elle pas faire, comme elle l'a réussi pour de farouches Bretons, la même chose pour des gens dont la seule tare serait que leur père ou leur grand-père soient venus des anciennes colonies ? Quand on parle de jeunes de la «troisième génération», on en vient ainsi, comme le dit Etienne Balibar, à fabriquer «une catégorie sociale juridiquement et humainement monstrueuse, qui est la condition héréditaire d'immigrant». Immigré une fois, immigré toujours, de génération en génération, quelle que soit la nationalité acquise.

Cette coagulation de discrimination raciale et de dislocation sociale fait peser sur l'ensemble de la société une menace de sécession. Ce n'est qu'en restaurant les conditions d'exercice d'une pleine citoyenneté politique et sociale que l'on pourra la conjurer. La banlieue ne peut être abandonnée à elle-même parce que s'y jouent des défis qui concernent notre avenir commun. Il n'y a pas de fatalité à la dérive des banlieues. Depuis une vingtaine d'années, chercheurs et sociologues ont fait d'innombrables études de terrain et tiré à maintes reprises la sonnette d'alarme. Ce ne sont que des diagnostics. Les politiques ont tardé à expérimenter des remèdes. Le calme actuel est trompeur. Plus que jamais, les banlieues sont le chantier prioritaire.

Propos recueillis par Gilles Anquetil



Banlieues : le spectre des origines


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 05.10.07.

Le temps a passé, mais la sidération demeure. Près de deux ans après les émeutes urbaines de 2005, essayistes et chercheurs semblent toujours paralysés par l'événement. La gauche intellectuelle, en particulier, apparaît désorientée et divisée. Si certains de ses représentants se cramponnent à leur grille de lecture traditionnelle pour définir cette révolte comme un soulèvement populaire, d'autres y voient une rébellion inséparablement sociale et "ethnique".

Là où les premiers continuent de mettre en avant le rôle décisif du facteur de classe, les seconds n'hésitent plus à y mêler les enjeux de la "race" : "La révolte des banlieues (...) témoigne à la fois de la profondeur d'un conflit racial soigneusement refoulé au coeur de la société française, et du développement de massives inégalités de classe devant l'emploi, la scolarisation, la sécurité..." écrivait le philosophe Etienne Balibar dans un numéro de la revue Lignes intitulé "Ruptures sociales, ruptures raciales".

Il y a là une nouveauté : dans un pays où le terme même fut longtemps maudit, réservé à la droite extrême, la "race" resurgit sous la plume de théoriciens et de militants progressistes, et ce au nom de la lutte contre les discriminations. De sinistre mémoire, dira-t-on, ces termes sont frappés d'équivoque. Oui, et c'est précisément ce qui fait leur intérêt, répond le sociologue Didier Fassin, coauteur d'un ouvrage au titre manifeste, De la question sociale à la question raciale ? (La Découverte, 2006) : "L'embarras pour désigner les réalités de la question raciale, embarras de nature à la fois éthique et pratique, n'est pas un obstacle à la connaissance de ces réalités. Il en est la condition. Notre incapacité à nommer implique une obligation de penser", notait-il.

Tel est le contexte dans lequel paraît l'essai de Robert Castel, La Discrimination négative. Citoyens ou indigènes ?. Dans ce mince volume d'intervention, le sociologue s'avance sur une scène où on ne l'attendait guère : tout au long de son itinéraire, en effet, ce chercheur de renom a scruté les "métamorphoses de la question sociale" (titre de son maître-ouvrage, paru en 1995 chez Gallimard), la déstabilisation du salariat, le délitement des solidarités ouvrières ; et voilà qu'aujourd'hui, il analyse les émeutes de 2005 comme "un puissant révélateur de la manière dont se pose la question ethnique dans l'ensemble de la société française".

L'IMPORTANCE DES MOTS

Bien sûr, ce glissement du "social" à l'"ethnique" se trouve opéré avec prudence. Dans un premier temps, Castel privilégie ses classiques : retraçant un demi-siècle d'histoire, il décrit la crise des "grands ensembles", la montée du chômage de masse, l'avènement d'une précarité généralisée. Il replace donc la situation des banlieues au centre de la question sociale et affirme que "ces marges sont moins un territoire exotique que la surdétermination de ce qui se joue au coeur de la société et des enjeux qui la traversent".

Mais l'essentiel est ailleurs. Robert Castel met en garde contre les conséquences de ce qu'il nomme la "discrimination négative", autrement dit cette forme de stigmatisation qui transforme la couleur de peau et la consonance du nom en facteur d'exclusion. Chiffres à l'appui, il souligne l'"exil intérieur" d'une jeunesse victime de toutes les discriminations (à l'école, au commissariat, au travail...) et dont la révolte reflète un "rapport déçu à la citoyenneté". De fil en aiguille, et de façon plus inédite, Castel en vient à faire sien le procès du modèle républicain à la française, de son "universalisme proclamé mais aveugle aux différences" et de sa "conception totalisante de l'assimilation".

S'ouvrent alors les pages les plus fragiles du livre, les plus cruciales aussi, en ce qu'elles témoignent de la confusion profonde où se trouve maintenant, sur ces sujets, la gauche progressiste. Passons sur le fait que la charge antirépublicaine est bien peu étayée, tout comme sont à peine effleurées les graves questions que soulèvent les remèdes ici préconisés. Ainsi les mesures de "discrimination positive" semblent-elles avoir la faveur du sociologue, sans qu'il fasse mention des travaux américains qui en dénoncent les effets pervers. Idem pour la mise en oeuvre de "statistiques ethniques" dont il ne démontre pas l'utilité. Le fait que ces statistiques figurent dans l'actuel projet de loi sur l'immigration, visant à durcir les conditions du regroupement familial, devrait d'ailleurs inciter à la réflexion.

Plus significatifs encore sont les mots employés. Car le champ que Robert Castel investit (tardivement) est déjà miné, et chaque terme menace de lui exploser à la figure, avec d'autant plus de violence que ce vocabulaire n'est pas le sien. Or, curieusement, le sociologue semble emboîter le pas non aux chercheurs les plus exigeants, mais aux agitateurs les plus bruyants qui l'ont précédé en ces périlleux parages.

Sur sa droite, d'abord : multipliant les protestations de réalisme ("si l'on n'a pas peur des mots", etc.) et refusant le prétendu "angélisme", il se fourvoie dans un lexique "ethno-racial" où la France serait clivée entre les "travailleurs issus de l'immigration", d'un côté, et les "population d'origine métropolitaine", ou l'ethnie "autochtone", de l'autre.

Cette partition induit plus de confusion qu'elle n'en dissipe et place les populations des DOM-TOM, françaises depuis des siècles, sur le même plan que les enfants d'immigrés arrivés en France dans les années 1960. On sera également surpris par l'utilisation, à plusieurs reprises et sans guillemets, de l'expression "Français de souche", qui entérine l'idée d'une identité nationale ancrée dans le sol. Une telle représentation du monde est bien éloignée de celle du modèle durkheimien, fondé sur la socialisation, dont se réclame par ailleurs Castel.

QUESTIONS EMBARRASSANTES

Sur sa gauche, ensuite : cédant à une mode récente, Castel reprend à son compte l'argument "postcolonial", selon lequel les discriminations dont souffrent aujourd'hui les jeunes issus de l'immigration viendraient prolonger le statut des "indigènes" au sein de l'Empire français. Idée séduisante, désormais partout martelée, mais qu'aucune recherche sérieuse n'a encore vraiment étayée. Idée à double tranchant, du reste, comme l'atteste l'essai de Castel lui-même : à force d'assimiler les "jeunes de banlieue" à des "adolescents issus de l'immigration maghrébine et subsaharienne", et les insurgés de l'automne 2005 aux "populations issues de l'immigration postcoloniale", le sociologue pourrait susciter des questions embarrassantes.

Un seul exemple : pourquoi diable les populations d'origine vietnamienne, pourtant "ex-indigènes" elles aussi, n'apparaissent-elles jamais dans ce sombre tableau ? Le texte de Robert Castel ne fournit pas de réponse. Où l'on constate qu'un certain "racialisme", même bien intentionné, risque de déboucher sur la stigmatisation des femmes et des hommes qu'il prétend émanciper.

Jean Birnbaum

LA DISCRIMINATION NÉGATIVE. CITOYENS OU INDIGÈNES ? de Robert Castel. Seuil/La République des idées, 144 p., 11,50 €.

 



Documentaire : « Quand la france s'embrase ».



Le péril jeunes

 

Emeutes dans les banlieues et manifestations anti-CPE : un retour édifiant sur ces deux crises majeures et une charge sévère contre l'attitude des forces de l'ordre.

 

Source : Télécinéobs le 13/10/2007 - Auteur : Cécile Deffontaines

La tête encapuchonnée, le visage dissimule sous un foulard, ils lançaient des cocktails Molotov dans un accès de rage muette; du rouge écrasé sur leur bouche arrondie, deux « N » majuscules tracés sur leurs joues encore rondes, elles criaient « Non ! » au CPE. Une jeunesse à fleur de peau a embrasé la France, à quelques mois d'intervalle, à l'automne 2005, puis au printemps 2006. Ces deux poussées de fièvre hexagonale sont liées : la « loi pour l'égalité des chances » annoncée par Dominique de Villepin est la réponse maladroite au désoeuvrement d'une partie de la jeunesse des cités; le « contrat première embauche », une promesse de travail chuchotée à la cohorte des sans-diplôme. Mais les étudiants inquiets de la génération précaire ne veulent pas de ce chiffon de papier, un CDI avec deux années de mise à l'épreuve. A la révolte populaire sans revendication claire ni porte-drapeau d'octobre succède donc la manifestation massive avec porte-parole de mars; au désordre explosif des émeutes succède un désordre cadré, dans la rue, sur ce pavé qu'on bat suivant des codes, comme on marche un pied devant l'autre.

Dans ce documentaire dense et exhaustif, David Dufresne (1), l'auteur, et Christophe Bouquet, le réalisateur, racontent ces crises majeures du point de vue de ceux qui, politiques, syndicalistes ou institutionnels, prirent part aux événements; du point de vue de ceux qui tentèrent d'assurer l'ordre, ou orchestrèrent savamment le désordre. Interviennent donc, entre autres, Claude Guéant (directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur), Bruno Laffargue (directeur des Renseignements généraux de Paris), Pierre Mutz (préfet de police de Paris). A ces représentants des services de l'Etat détenteur du monopole de la violence légitime répondent les analyses lucides de Jean-Pierre Mignard (avocat des familles de Zyed et Bouna, les adolescents électrocutés dans le transformateur de la centrale de Clichy-sous-Bois), Claude Dilain (maire PS de la ville) et Jean-Christophe La-garde (maire UDF de Drancy). S'ajoutent les témoignages de Bruno Julliard (président de i'Unef), Julie Coudry (présidente de la Confédération étudiante), Maurice Quenet (recteur de l'Académie de Paris), entre autres acteurs de ce désordre, qui est aussi un droit constitutionnellement établi : celui de manifester. Bernard Thibault, de la CGT, a en revanche refusé de témoigner : seule Annick Coupé, de Sud-Solidaires, représente donc les syndicats autres qu'étudiants. Dominique de Villepin, alors Premier ministre, n'intervient pas non plus.

Les émeutiers - à plus de 60% inconnus des services de police - ne s'expriment pas directement, mais certaines images, inédites, de violences urbaines sont tournées de leur point de vue. « Les images montrées aux JT sont filmées du côté policier car, pour des raisons de sécurité, les JRI [journalistes reporters d'images, NDLR] se postent avec la police, explique David Dufresne. Donc, en tant que téléspectateur, vous recevez aussi les cailloux et les insultes. Quand les images viennent de Vautre côté, là vous recevez les flash-balls et les gaz lacrymogènes. Ca donne une autre vision des choses.»

Le rappel de l'enchaînement de ces deux crises n'honore pas vraiment les forces de l'ordre françaises, pourtant citées en exemple dans d'autres pays. Nos méthodes de maintien de l'ordre ont en effet l'immense mérite de préserver les vies humaines, quand les émeutes de Los Angeles en 1992 firent, par exemple, plus de 50 victimes. Les témoins s'accordent, avec une étonnante lucidité, sur le cafouillage qui suivit le début des émeutes parties de Clichy-sous-Bois. Les excès langagiers du ministre Nicolas Sarkozy tout comme les erreurs d'appréciation sur les circonstances du drame de Clichy-sous-Bois sont connus. Le fait que, le lendemain du drame, les effectifs policiers ne furent pas déployés suivant les instructions ministérielles l'est moins. Plus gênant : six jours après le drame, le 2 novembre, 800 policiers sont réquisitionnés pour un match au Stade de France. Or c'est ce soir-là que tout bascule : la banlieue parisienne connaît son pic de violence, qui contamine toute la région, et bientôt le pays. Les forces de l'ordre n'ont pas su contenir la révolte. Erreurs dans la stratégie policière donc, doublées d'une stratégie politique hasardeuse, avec ce surprenant recours à l'Etat d'urgence, alors qu'au bout de trois semaines de troubles, les incidents étaient à la baisse.

Lors de la crise du CPE, la manifestation des Invalides, le 23 mars, tourne mal. Les RG prévoient la venue de 2 000 jeunes casseurs, souvent apolitiques. L'ambiance dégénère : fait assez nouveau, de nombreux jeunes manifestants sont dépouillés. Quand la police décide d'interpeller les voleurs, il est trop tard : les vraies bandes sont parties. Le pouvoir instrumentalise-t-il alors la violence pour discréditer le mouvement étudiant ? C'est en tout cas le soupçon émis par certains syndicalistes. Un député proposera même la création d'une commission d'enquête parlementaire, sans suite. A chaque crise, la fièvre retombera. L'ordre reviendra, mais sans que les raisons du désordre ne disparaissent vraiment.

Cécile Deffontaines

(1) Maintien de l'ordre, l'enquête, David Dufresne, Hachette Littératures.




« Sarkozy a imposé la culture du saute dessus »

 

LIBÉRATION.FR : dimanche 28 octobre 2007

 

Entretien avec David Dufresne


 

David Dufresne, ancien de Libération et d'i-Télé, a réalisé avec Christophe Bouquet, Quand la France s'embrase, documentaire diffusé sur France 2, le 18 octobre dernier. Il publie simultanément Maintien de l'ordre chez Hachette littérature, un examen croisé des stratégies policières pendant les émeutes de 2005 et durant la crise du CPE, avec en fac-similé des documents internes qui renseignent sur les "principes tactiques des CRS". On peut aller sur son site pour en savoir plus.



Vous semblez dire que les émeutes surviennent au moment précis d'un tournant au niveau policier?

Il faut se souvenir du calendrier. Le 25 octobre 2005, Nicolas Sarkozy prononce le mot racaille à Argenteuil. Le 27 octobre. Zyed et Bouna décèdent. Le 30, des gaz de grenades lacrymogènes atteignent la mosquée de Clichy. Ce sont trois dates clés. Le jour où le futur président utilise le mot racaille sur la dalle d'Argenteuil, il dévoile simultanément son plan anti-violences urbaines qui doit commencer le 4 novembre. Il livre alors, avant même le début des émeutes, sa pensée policière: mettre les CRS dans les quartiers. Si l'on installe cette force d'exception, c'est au détriment de la police de proximité. Ce que l'on demande aux policiers c'est d'avoir la culture du « saute-dessus » et de l'interpellation. C'est exactement ce qui se passe à Clichy-sous-Bois, lorsque la BAC course dix gamins qu'ils ne connaissent pas.

Les affrontements surviennent à ce moment-là. Finalement, les CRS n'ont qu'à accélèrer la mise en place de leur plan. Le 8 novembre, Nicolas Sarkozy, dans un discours très martial, demande aux CRS d'interpeller. Il leur dit qu'il n'y avait pas eu d'interpellations lors des émeutes des années précédentes. Et c'est vrai que jusqu'alors, les CRS contenaient, dissuadaient, quadrillaient, chargeaient. On leur demande désormais d'aller chercher les émeutiers, et de faire du chiffre. On assiste à des interpellations comme on n'en avait jamais vu. Il y a 6.000 interpellations pendant les émeutes. Plus tard, pendant la crise du CPE, on aura 3.000 interpellations. Dans certaines manifestations, les CRS font ce qu'ils appellent une nasse, et interpellent indistinctement plusieurs centaines de personnes, en sachant que la plupart n'ont rien à se reprocher.

Pourquoi l'embrasement de 2005 prend-il de telles proportions?

L'émeute est le signe d'une surdité de l'Etat. Les autorités ont véhiculé plusieurs mensonges. D'abord, le cambriolage. Est-ce que les services de police ont mal renseigné les ministres? Villepin et Sarkozy soutiennent qu'il y a eu cambriolage. Il n'y a jamais eu de démenti, ni de précision, ne parlons pas d'excuses. Le lendemain des faits, les gens de Clichy sont très informés parce que les rescapés leur ont tout raconté. Nicolas Sarkozy déclare alors que les jeunes n'étaient pas poursuivis « physiquement » par la police. Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? Soit vous êtes poursuivis, soit vous ne l'êtes pas. Ca ne veut donc rien dire. C'est une faute. Il met du doute, et il n'a pas le droit. Quelques jours plus tard, au sujet de la Mosquée, il récidive en déclarant que les grenades sont  « une dotation de la police mais qu'on ne sait pas qui les a tirées »! Sur place, Samir l'un des leaders associatif de la ville risposte en déclarant que « les pierres sont une dotation des jeunes mais qu'on ne sait pas qui les a lancées». Le mensonge des autorités est symptomatique de la désorganisation de la police aux premiers jours des émeutes. Des compagnies de CRS se trompent de ville, de quartier... La première nuit, quelques 300 grenades ont été tirées à Clichy-sous-Bois. Le calme ne revient dans la ville qu'après que les médiateurs aient demandé et obtenu un retrait des CRS.

Propos recueillis par Karl Laske




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