GUY MÔQUET, ET ENSUITE ?

Publié le par alain laurent-faucon



Instrumentalisation d'un fait historique pour l'intégrer au roman national, ou, comme l'a écrit l'historien Jean-Pierre Azéma,
« caporalisation mémorielle » de l'histoire et du passé à des fins politiques, la lecture de la Lettre de Guy Môquet prouve, si besoin est, que la mémoire collective est toujours une « invention » et une « construction » politiques et sociales. L'exploitation de cette Lettre peut être une bonne entrée à matière, une excellente mise en perspective, pour un sujet de dissertation comme celui que je vous ai donné à commenter : La mémoire, entre histoire et politique.



REVUE DE PRESSE

 

Guy Môquet, et après ?
Effacement de l'histoire et culte mémoriel



Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire


 

Le 22 octobre prochain, la lecture de la dernière lettre de Guy Môquet sera l’occasion de ce qui pourrait passer pour une cérémonie de plus, dans le Panthéon résistant. Il n’en est rien : c’est un véritable programme commémoratif que le Bulletin officiel de l’Education Nationale du 30 août organise dans les lycées. Promotion soudaine d’une figure patriotique, présentée comme exemplaire, place centrale accordée à l’Ecole pour la lecture d’une « lettre », dimension strictement nationale de la célébration : tout cela n’est pas sans susciter des interrogations sur les causes profondes de cette fabrique à « flux tendu » d’un héros pour la jeunesse.

La rapidité de la découverte puis de la promotion de Guy Môquet par le candidat Sarkozy devenu chef de l’Etat a de quoi surprendre. Jusqu’au printemps 2007, la principale figure célébrée par le leader de l’UMP était Georges Mandel, homme politique de droite assassiné par la Milice parce que juif, en riposte à l’exécution du collaborateur Philippe Henriot par la Résistance. Pourtant, dès le 15 mai, le premier geste du nouveau pouvoir consiste à réinventer la mémoire résistante : la dernière lettre de Guy Môquet, promue au rang d’Archive exemplaire, est surajoutée à la commémoration des Fusillés de la Cascade du Bois de Boulogne. Image de l’Emotion officielle, objet de la « première décision » présidentielle, elle devient une véritable affaire d’Etat : désormais, elle devra être lue solennellement dans chaque lycée à chaque rentrée scolaire. L’hommage posthume fait à Guy Môquet incarne l’« ouverture mémorielle » qui annonce l’ouverture politique.

Cet usage politique n’est pas anodin : il entraîne des effets pernicieux sur la connaissance du passé ainsi instrumentalisé : Guy Môquet semble se résumer à sa mort, aux adieux à sa famille et à ses amis qui ponctuent sa dernière lettre. La Résistance est réduite à la seule perspective du sacrifice. Ainsi la spécificité du combat de Guy Môquet est-elle éludée : le caractère communiste de son engagement, la singularité de son courage au moment où le Parti Communiste, interdit par la République dès 1939, ne résistait pas encore officiellement, sont escamotés. De même, son arrestation par la police française, l’intervention des autorités de Vichy qui désignent spécifiquement parmi les otages une liste de militants communistes à fusiller sont passées sous silence. Toutes les singularités et les complexités de la Résistance disparaissent derrière l’écran blanc d’une dernière lettre sortie de son contexte.

On pourrait supposer que les enseignants chargés de lire la lettre aient précisément pour tâche de restituer ce contexte et ces enjeux. Mais la façon dont la cérémonie est prévue par le texte et déjà organisée en plusieurs lieux montre qu’il n’en est rien : tout est fait pour que l’École fabrique un mythe patriote en lieu et place d’une interrogation critique, aussi chargée d’émotion puisse-t-elle être. C’est en effet une véritable cérémonie de monument aux morts qui est prévue dans un certain nombre d’établissements, inventée pour l’occasion. Le public scolaire dont on attend le « recueillement » y préfigure celui du 11 novembre, les Résistants occupent la place des Anciens Combattants et la lettre celle du monument funéraire. Entre usage rugbystique de la lettre et cérémonie scolaire, tout se passe comme s’il s’agissait de mettre en place des bataillons de la mémoire dont les enseignants seraient les nouveaux « hussards noirs », au service d’une mémoire aussi étroitement nationale - malgré les dénégations - que largement amnésique.

La place donnée à l’Ecole dans cette cérémonie et les formes suggérées pour son organisation indiquent une double visée : restauration de l’ordre social et restauration de l’unité nationale. L’ordre cérémoniel est la traduction sous forme rituelle de la Lettre aux éducateurs envoyée par le même donneur d’ordres ; restauration de la hiérarchie, des « valeurs » et du vouvoiement : Guy Môquet le militant est utilisé à contre-emploi. Le message présidentiel n’en a cure, il soumet l’histoire à son usage par ses directives très claires : « aimez la France car c’est votre pays et que vous n’en avez pas d’autre. » On ne peut mieux indiquer l’usage politique ainsi visé : l’union sacrale dont l’Ecole doit être la garante permet d’effacer toute « tache » mémorielle : de la responsabilité de l’Etat français dans la déportation et l’extermination des Juifs à la non reconnaissance des massacres coloniaux, de la répression du 17 octobre 1961 à l’oubli des anciens combattants « ex colonisés », etc. On peut observer une singulière concomitance entre la monumentalisation de la figure de Guy Môquet dans une cérémonie scolaire et les remaniements des programmes d’histoire des filières techniques qui font disparaître comme thèmes d’enseignement aussi bien Vichy que les guerres d’Indochine et d’Algérie ; entre la réinvention d’une mémoire résistante purement nationale et unanime et les créations successives d’une Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie et d’un Institut d’études sur l’immigration et l’intégration, sur fond de projets de musées régionaux tendant à exalter l’œuvre coloniale de la France. On peut enfin trouver que la célébration de l’amour exclusif de la patrie devant un public de lycéens comprenant des élèves sans-papiers que le Gouvernement entreprend d’expulser confère à cette cérémonie un caractère objectivement cynique.

Le chef de l’Etat a annoncé publiquement vouloir la « fin de la repentance », ce qui signifie le refus de reconnaître désormais de façon officielle la responsabilité de la France sur la scène publique et la volonté explicite de mettre fin à tout débat à ce sujet. Célébrer la figure sacrificielle d’un Guy Môquet purement patriote, c’est recréer un culte unanimiste de la nation en lieu et place de toute interrogation critique sur la mémoire nationale, en escamotant les enjeux les plus actuels de la recherche et de l’enseignement de l’histoire. Chaque acteur de l’espace scolaire jugera de l’attitude qui lui paraît la plus juste, mais il ne nous apparaît pas possible, en tant qu’enseignants comme en tant que chercheurs, de cautionner d’une façon ou d’une autre une telle contrefaçon mémorielle.




Bulletin Officiel de l'Éducation Nationale

 

Texte adressé aux rectrices et recteurs d’académie ; au directeur de l’académie de Paris ; aux inspectrices et inspecteurs d’académie, directrices et directeurs des services départementaux de l’éducation nationale ; aux inspectrices et inspecteurs d’académie, inspectrices et inspecteurs pédagogiques régionaux d’histoire et de géographie et de lettres ; aux inspectrices et inspecteurs de l’éducation nationale de lettres, d’histoire et géographie et de lettres-histoire ; aux proviseures et proviseurs

Le 22 octobre 2007, le président de la République commémorera le souvenir de Guy Môquet, cet élève résistant du lycée Carnot arrêté à 16 ans en octobre 1940, puis fusillé le 22 octobre 1941 après avoir adressé, la veille de sa mort, une lettre poignante à sa mère. Cet épisode n’est malheureusement pas le seul moment tragique de cette période sombre, mais il fait partie des temps forts de l’histoire de notre pays et, à ce titre, mérite de servir d’exemple à la jeune génération.

La commémoration de la mort de Guy Môquet, de ses 26 compagnons d’infortune et de tous les autres fusillés est en effet l’occasion de rappeler aux élèves des lycées l’engagement des jeunes gens et jeunes filles de toutes régions et de tous milieux qui firent le choix de la résistance, souvent au prix de leur vie. Tous méritent que l’on se souvienne : ainsi Gilbert Dru, cet étudiant de lettres engagé très jeune dans le combat contre l’occupant nazi assassiné le 27 juillet 1944 par la Gestapo ; ou encore Jacques Baudry, Jean-Marie Arthus, Pierre Benoît, Pierre Grelot et Lucien Legros, élèves de première au lycée Buffon à Paris, qui furent fusillés par les Allemands le 8 février 1943 pour faits de résistance accomplis depuis l’âge de 15 ans.

Tous ces jeunes Français d’alors, passionnément attachés à la liberté au point de sacrifier leur propre vie pour défendre celle des autres, constituent un formidable exemple pour les jeunes d’aujourd’hui. Leur mémoire évoque les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui font la force et la grandeur de notre pays et qui appellent le sens du devoir, le dévouement et le don de soi. Ce sont ces valeurs que le Chef de l’État a souhaité honorer le jour de son investiture, lors d’une cérémonie au Monument de la Cascade du Bois de Boulogne en évoquant le souvenir de Guy Môquet : “Soyez fiers de vos aînés qui vous ont tant donné ; aimez la France car c’est votre pays et que vous n’en avez pas d’autre”.

Ces valeurs de courage et d’engagement furent partagées par d’autres, à l’instar de ces jeunes allemands comme les fondateurs de la “Rose blanche”, Alexander Schmorell, Hans et Sophie Scholl décapités le jour même de leur condamnation pour avoir lutté contre le nazisme dans leur propre pays ou de tous ceux qui, un peu partout en Europe, surent faire passer leurs idéaux de liberté et de justice avant toute autre considération.

Individuelle ou collective, nationale et européenne, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est encore aujourd’hui une condition du vivre ensemble et c’est pourquoi le ministère de l’éducation nationale entend s’associer avec force à la commémoration du 22 octobre. C’est pourquoi je demande aux chefs d’établissements de mobiliser les équipes éducatives autour de ce souvenir et de ce qu’il signifie.

La commémoration au cours de la matinée du 22 octobre commencera par la lecture, en classe ou en grand groupe selon le choix des établissements, de la lettre de Guy Môquet. Cette lecture pourra être confiée à tous ceux qui, résistants ou déportés, peuvent aujourd’hui encore témoigner directement des sacrifices consentis. J’invite à cet effet les équipes éducatives à se rapprocher des fondations et associations de mémoire afin d’établir ce lien tangible entre les générations. Il sera également possible de solliciter toute personnalité dont l’engagement, le rayonnement ou la notoriété pourraient sensibiliser les élèves. Cette lecture pourra être suivie d’autres, laissées à l’initiative de chacun et choisies par exemple parmi les textes ci-joints.

Le programme se poursuivra par une réflexion collective menée dans le cadre de la classe. On exploitera notamment les thèmes liés à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale dans les programmes d’enseignement notamment d’histoire, de lettres, de philosophie. Ce sera également l’occasion de mobiliser les équipes éducatives sur l’édition 2008 du Concours national de la Résistance et de la déportation : “L’aide aux personnes persécutées et pourchassées en France pendant la seconde guerre mondiale : une forme de résistance” (B.O. n° 17 du 26 avril 2007).

Enfin les établissements pourront mettre en place d’autres initiatives à leur convenance (évocation de lieux de mémoire, jumelages interculturels, expositions, productions de documents, etc.). Afin d’aider à la mise en œuvre de ces projets la direction générale de l’enseignement scolaire met en ligne, en partenariat avec l’association Civisme et Démocratie, des ressources pédagogiques dédiées :

(http://eduscol.education.fr/D0090/parcours_liste.htm).

J’invite les chefs d'établissements à adresser, à titre d’information et à fins de valorisation, copies ou descriptifs de leurs projets à la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO B2-3, 110, rue de Grenelle, 75357 Paris SP 07).

Je remercie l’ensemble des équipes éducatives de s’associer à cette commémoration et je demande aux corps d’inspection territoriale de suivre avec attention les modalités de sa mise en œuvre.

Le ministre de l’éducation nationale

Xavier DARCOS



Pour en finir avec la sacralisation de Guy Môquet


Publié le lundi 22 octobre 2007 |
LE FIL TéLéVISION - TÉLÉRAMA

Lundi 22 octobre 2007 est un grand jour : celui de l'apogée du phénomène de sacralisation officielle, scolaire et médiatique qui bat son plein depuis le printemps dernier autour de la personne de Guy Môquet. Toute personne qui allumera sa télévision aujourd'hui trouvera difficile d'échapper au matraquage commémoriel autour de "la lettre", ces adieux désormais fameux d'un très jeune homme (17 ans et demi), communiste et résistant,  fusillé par les nazis, le 22 octobre 1941, avec 26 de ses camarades du camp de Choisel. Guy Môquet n'était pas seul à affronter la mort, et certains des exécutés (Charles Delavaquerie, 19 ans, Emile David, 19 ans, Claude Lalet, 21 ans, Maximilien Bastard, 21 ans...) étaient à peine plus âgés que lui. Surtout, son destin ne se résume pas à une missive certes touchante, mais à la portée explicative réduite, surtout si on la sort de son contexte. D'autant plus que le petit film prévu pour l'occasion par LCP, Francetélévisions et TV5 Monde a tout de la bande-annonce pour grosse production hollywoodienne, voyez plutôt : [vidéo].

Préparez-vous donc à compter sur Internet plutôt que sur la télévision si vous éprouvez le besoin d'obtenir quelques explications sur :

- le parcours de Guy Môquet et de ses camarades de captivité : France 2 propose en VOD gratuite, toute la semaine précédant sa diffusion (jeudi à 23h05) le très complet documentaire de Philippe Costantini, Les Résistants de la première heure. France 5, elle, a bâti une page multimédia à destination des enseignants et des simples curieux. On trouvera enfin une foule d'informations détaillées sur les 27 fusillés, ainsi que des témoignages de survivants, sur le site de l'Amicale de Châteaubriant-Voves-Rouillé.

- l'instrumentalisation politique de l'histoire appliquée à la lettre de Guy Môquet : la très utile remise en perspective effectuée par le Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire.

- la trajectoire d'autres jeunes résistants fusillés : ici et , deux sites sur la mémoire des cinq héroïques lycéens de Buffon, qui ont inspiré les personnages du téléfilm La vie est belle, diffusé mardi soir par France 2.

Sophie Bourdais



La lettre sans l'esprit

Publié le lundi 22 octobre 2007 | LE FIL TéLéVISION - TÉLÉRAMA

Pauvre Guy Môquet ! Comment aurait-il pu se douter, en écrivant sa dernière lettre à ses parents, qu'elle lui vaudrait soixante-six ans plus tard un encombrant statut d'idole nationale ? Et que le prix de cette promotion serait l'oubli quasi systématique de la singularité de son parcours politique ? Depuis le printemps dernier, ses adieux si touchants sont en passe de devenir une sorte de gadget patriotique, utilisable aussi bien dans les cérémonies officielles que dans les ultimes préparatifs d'un match de rugby. On la lira le 22 octobre dans les lycées. Et on la « verra » abondamment sur nos écrans, du 19 au 26 octobre, grâce à LCP-Assemblée nationale et France Télévisions.

Si vous pensiez que les chaînes saisiraient l'occasion d'exhumer d'autres lettres de fusillés, d'exalter la mémoire d'autres résistants, de prendre un peu de champ, vous rêviez. LCP et France 5, notamment, ont raté une belle occasion de se démarquer de la « caporalisation mémorielle » décrétée par Nicolas Sarkozy selon l'expression de Jean-Pierre Azéma (1). LCP place la missive de Guy Môquet au centre d'une programmation monomaniaque : quatorze députés la liront du 19 au 26 octobre, et la chaîne diffusera un court métrage de François Hanss, La Lettre, avec Jean-Baptiste Maunier (le Morange des Choristes) en incarnation sulpicienne du martyr. France 5 elle aussi fera lire la lettre, le 22 octobre, par huit de ses animateurs (la chaîne se fend par ailleurs d'une édition spéciale de C dans l'air). Après un pareil matraquage, si vous ne la connaissez pas par coeur, la lettre de Guy Môquet, il faudra penser à consulter.

Le court métrage de François Hanss mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il sera repris par France 2, France 3, toutes les chaînes de TV5 Monde, et même Radio France. Or ces deux minutes purement illustratives, à peine contextualisées (quelques lignes situent « l'action » en 1941 dans « l'ouest de la France occupée », et précisent tout aussi vaguement qu'« en représailles à l'exécution d'un officier allemand l'état-major allemand et le gouvernement de Vichy ordonnent de fusiller des prisonniers politiques fran­çais »), n'ont de sens qu'accompagnées d'une remise en perspective historique - celle-là même qu'on espère encore trouver dans les deux émissions spéciales prévues par LCP. Saupoudré en solitaire sur les autres chaînes, le court métrage provoquera l'émotion attendue (un fils exemplaire est assassiné à l'âge tendre par des adultes hostiles, d'autres corps non identifiés s'effondrent, une musique émouvante­ enveloppe la lecture d'une ­lettre poignante), mais ne dira rien de plus, et surtout pas qu'il s'agit d'otages commu­nistes exécutés comme tels. C'est de l'histoire à l'estomac, qui terrasse sans informer.

France 2 a dû s'en rendre compte, qui rediffuse en sus de La Lettre un documentaire éclairant, Les Résistants de la première heure, où l'on apprend enfin qui étaient Guy Môquet et ses camarades du camp de Choisel, et pourquoi ils furent froidement sélectionnés par les autorités de Vichy, soucieuses d'épargner les « bons Français », pour donner satisfaction aux Allemands. La chaîne aborde aussi (enfin !) la question cruciale de l'engagement, en proposant La vie sera belle, un téléfilm consacré aux cinq élèves du lycée Buffon fusillés en 1943 pour résistance armée contre l'occupant nazi. Eux aussi avaient rédigé de déchirantes lettres d'adieu. En 1947, le gouvernement Ramadier avait demandé à ce qu'elles soient lues dans tous les établissements scolaires. En 2007, ceux qui voudront les découvrir in extenso (2) iront les chercher sur Internet.

Sophie Bourdais

(1) La revue L'Histoire, n° 323.

(2) http://s.huet.free.fr/paideia/textoff/men.htm




Est-il légitime de lire la lettre de Guy Môquet dans les lycées ?


Publié le lundi 22 octobre 2007 -
LE FIL TéLéVISION - TÉLÉRAMA

 

La lecture de la lettre de Guy Mô­quet dans les lycées, le 22 octobre, programmée par le Bulletin officiel de l'Education nationale du 30 août 2007, fait un foin de tous les diables. L'extrême droite dénonce une tentative de faire entrer « la propagande communiste dans la tête des élèves ». Et des enseignants, fustigeant non sans raison une instrumentalisation de l'Histoire, refusent de participer à la cérémonie (1). De la part de l'extrême droite, l'exécration de tout ce qui peut saluer la Résistance communiste (française et étrangère) pendant l'Occupation n'est que le stigmate habituel d'un passé qui ne passe pas. Mais, de la part des autres, pourquoi un tel refus ?

Les choses sont pourtant simples. La lecture de la lettre dans les établissements scolaires n'est pas illégitime si elle vise à corriger l'amnésie et l'inculture politique. Elle devient suspecte quand on sait le peu de scrupules avec lesquels les conseillers de l'Elysée manipulent l'Histoire, piochant, comme pour une collection de timbres, dans toutes les notoriétés historiques afin que l'actuelle majorité présidentielle puisse apparaître comme le dernier chapitre en date du grand roman national. On se souvient de la façon dont Jean Jaurès et Léon Blum furent convoqués dans les meetings de l'UMP pendant la campagne présidentielle, prouesse de mystification et de falsification.

Rebelote avec la lecture de la lettre et le film de fiction de deux minutes trente (2), La Lettre, qui reconstitue l'exécution du jeune résistant, diffusé ces jours-ci à la télévision ? Les images d'un adolescent fusillé ne peuvent pas ne pas être émouvantes. Et la méfiance est légitime quand on sait comment les émissions de télé-réalité galvaudent l'émotion à longueur d'année. Cependant, le texte du Bulletin officiel de l'Education nationale prévoit « une réflexion collective menée dans le cadre de la classe ». Les enseignants auront alors la possibilité de parler de la lettre et du film. Car tout document est un matériau : il se décortique, s'analyse, se réfute, et doit être recontextualisé.

On peut commenter ce qui n'est pas explicite dans La Lettre. Par exemple, que le mot « camarade » n'est pas le synonyme de « copain », mais désigne l'appartenance à un parti ou à un courant idéologique, socialiste ou, comme c'est le cas avec Môquet, communiste. Ou encore que Guy Môquet ne se résume pas à un adolescent de 17 ans collé au poteau d'exécution. Fils d'un cheminot député communiste emprisonné au bagne en Algérie, le jeune homme fut communiste lui aussi, opposant au régime de Vichy avant même que le Parti communiste français, interdit depuis 1939 mais englué dans le pacte germano-soviétique, n'entre officiellement en résistance. Arrêté par la police française en octobre 1940, emprisonné au camp de Châteaubriant, Guy Môquet fut fusillé le 22 octobre 1941 avec vingt-six autres prisonniers communistes désignés par le ministre de l'Intérieur français Pierre Pucheu. Quant au film, s'il est une fiction, tous les éléments historiques y sont cependant présents : officier SS, soldats de la Wehrmacht, gendarme français geôlier et prisonniers dont on peut supposer qu'ils sont d'appartenance ou de confession différentes. Autant d'images à expliquer et à débattre. Dans ces conditions, oui, il faut lire la lettre de Guy Môquet.

Gilles Heuré

(1) Comité de vigilance face aux usages publics de l'Histoire, http://cvuh.free.fr.  

(2) Lire nos articles pages 88 et 167. Et voir programmes radio page 171.

 


Guy Môquet et les pièges de la mémoire


Par Alain-Gérard Slama

Le Figaro – Chronique publiée le 22 octobre 2007

Le 22 octobre 1941, l'armée d'occupation fusillait vingt-sept otages au camp de Château-briant, en représailles de l'exécution d'un officier allemand par trois résistants communistes. Parmi les victimes, figurait Guy Môquet, un gosse de dix-sept ans. Quelques minutes avant d'être passé par les armes, celui-ci écrivait à ses parents une lettre dans laquelle il annonçait qu'il allait mourir, invitait chacun au courage, demandait pardon pour les peines qu'il avait pu causer, espérait s'être montré digne de son père, cheminot communiste, et s'achevait sur ces mots : « Je vous quitte tous, en vous embrassant avec mon coeur d'enfant. » Parmi ses derniers papiers, un billet griffonné exprime à une jeune fille le regret de partir sans avoir pu recevoir d'elle le baiser qu'elle lui avait promis. Pierre-Louis Basse a consacré un essai bouleversant à cette « enfance fusillée ».

De Gaulle, qui, à Londres, salua aussitôt les martyrs de Châteaubriant, rendit un hommage particulier au jeune supplicié, qu'il fit citer, en 1944, à l'ordre de la nation. On conçoit que Nicolas Sarkozy, ému par la grandeur d'âme de ce tout jeune homme, ait souhaité qu'en ce 22 octobre 2007 la lettre de Guy Môquet soit lue et commentée dans les lycées afin de rappeler aux jeunes Français que la France des années noires ne saurait être identifiée ni à la collaboration ni au régime de Vichy.

Beaucoup de ceux qui, au premier abord, ont trouvé évidente la démarche présidentielle ont été surpris par les critiques qui se sont alors élevées dans les rangs des historiens, en particulier sous la signature incontestée de Jean-Pierre Azéma, dans la revue L'Histoire de septembre. Ces critiques se sont encore manifestées samedi et dimanche, à l'occasion des tables rondes du dixième et désormais incontournable Rendez-Vous de l'histoire de Blois, consacré précisément au thème de « l'opinion » dans ses rapports avec l'information, la rumeur et la propagande du pouvoir.

Or force est de constater que la protestation des historiens va très au-delà du réflexe corporatiste et de l'antisarkozysme sans nuances, dont, faute de fusible primo-ministériel, le conseiller spécial du président, Henri Guaino, présent à Blois, fait actuellement les frais. Les historiens ont raison en effet de rappeler, une fois de plus, que la loi n'a pas à dire comment doit s'écrire l'histoire, sous peine de tomber dans le piège totalitaire de l'histoire officielle. Mais Xavier Darcos et Henri Guaino ont raison aussi de souligner que la circulaire invitant les maîtres à lire la lettre de Guy Môquet en ce lundi 22 octobre laisse, heureusement, les maîtres libres de leur commentaire, et que, au surplus, elle n'a pas force contraignante.

De même, les historiens ont raison de rappeler que l'invocation du drame de Guy Môquet ne peut pas être aussi clairement instrumentalisée dans le sens d'une réhabilitation de l'histoire nationale que ne le souhaitent les promoteurs de cette journée. Le jeune militant communiste a en effet été arrêté, à l'origine, par la police française en octobre 1940, comme militant du PCF clandestin dissous en 1939 après le pacte germano-soviétique. De façon plus dramatique encore, alors qu'il devait être libéré en avril 1941, les autorités françaises de la zone occupée l'ont maintenu en prison à Fresnes, puis déporté au camp de Choisel, à Châteaubriant, dans le but de tirer de lui des charges supplémentaires contre son père, Prosper, interné en Algérie avec d'autres députés communistes. Il est aujourd'hui établi, au surplus, que, parmi les vingt-sept fusillés du 22 octobre, 17 figuraient sur la liste des otages communistes qualifiés de « dangereux », et négociés par le ministre de l'Intérieur de Vichy Pierre Pucheu, dans le but de réduire le contingent de cinquante otages exigé par les Allemands. Enfin, victime du pétainisme et pas seulement du nazisme, Guy Môquet lui-même était trop jeune pour s'être détaché de la « ligne » stalinienne, qui, loin de s'identifier à la cause de la liberté, n'avait engagé le PCF dans la Résistance qu'après l'agression nazie sur le front russe, en juin 1941.

Et pourtant, malgré ces objections, on persiste ici à penser que l'initiative du Château peut avoir une utilité. De même que les meilleures intentions peuvent engendrer les pires effets pervers, il peut arriver que la prévision de ces effets aide à en tirer des conséquences heureuses. On peut espérer en effet que cette journée du 22 octobre soit précisément saisie par les professeurs d'histoire comme une occasion de sortir leurs élèves de deux pièges : le piège du manichéisme, en leur rappelant que l'histoire est tragique, et qu'elle a une vérité complexe, qui n'obéit pas aux simplifications de la mémoire ; et le piège du relativisme, en leur faisant comprendre que la liberté a un prix, qui peut être très élevé, et qu'il faut, dans des circonstances qui peuvent vite se dégrader, avoir le courage d'assumer.

Enfin, cette lettre force l'admiration par la générosité avec laquelle, victime d'une effroyable fatalité et de la plus cruelle injustice, le jeune Guy Môquet n'accuse ni le destin ni ses bourreaux, ce qui le distingue radicalement des intégristes d'aujourd'hui. Son message d'espoir, qui refuse la plainte sacrificielle et la haine culpabilisatrice si fort en vogue aujourd'hui, mériterait également l'attention des professeurs de littérature et de philosophie.


Publié dans IDENTITÉ NATIONALE

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