DÉVELOPPEMENT DURABLE

Publié le par alain laurent-faucon



Propos iconoclastes par excellence : « Et si le développement durable n'était qu'un cheval de Troie des pays du Nord pour dominer ceux du Sud, et remodeler les grandes zones d'influence des pays riches ? », se demande Sylvie Brunel, professeure à l'université Paul-Valéry et à l'IEP-Paris, auteure du "Que sais-je ?" sur
Le Développement durable, PUF, Paris, 2004.

Dans un autre de ses articles - « Développement durable : le lobbying des ONG » - paru dans Sciences Humaines, Sylvie Brunel note également :

« Le développement durable est une synthèse parfaitement équilibrée entre trois domaines complémentaires. L'économie, d'abord : il faut produire de la richesse pour assurer aux hommes de meilleures conditions de vie. Le social, ensuite : il faut redistribuer ces richesses et agir de façon équitable pour permettre de lutter contre la pauvreté et de diminuer les inégalités, facteur de violence et d'instabilité politique. Enfin, l'environnement : il faut agir en respectant les écosystèmes de façon à ne pas compromettre l'avenir. S'ajoute à ces trois domaines une quatrième dimension, transversale, celle de la solidarité entre les générations.

« Et c'est là que le bât blesse car, dans les faits, le développement durable se résume de plus en plus au respect de l'environnement. Des trois volets initiaux, l'un a pris le pas sur les autres de façon de plus en plus affirmée, comme le montrent les sites Internet consacrés au développement durable : il n'y est question que de lutte contre la déforestation, de réchauffement climatique, de préservation de la biodiversité.

« Dans ce glissement, qui n'est pas seulement un glissement sémantique, mais qui se traduit par un glissement des priorités et des financements, les ONG ont joué un rôle essentiel. Tout se passe comme si le devenir de la planète était devenu plus important que celui de l'humanité. Comme si l'homme était devenu une menace pour la nature, une nature idéalisée, à laquelle il ne faudrait surtout pas porter atteinte.

« Les catastrophes naturelles ne sont plus vues que comme la vengeance d'une nature agressée contre un homme irresponsable et proliférant. Une vengeance presque justifiée face à laquelle nous sommes exhortés à faire notre mea-culpa. A lire les documents diffusés par certaines ONG de l'environnement, les sociétés humaines sont devenues des parasites qui ont bien cherché la façon dont la nature détruit leurs habitats, les inonde, les assèche, les rend malades, les affame. »



Jean-Paul Bozonnet, maître de conférences en sociologie et enseignant à l'IEP-Grenoble, met, quant à lui, l'accent sur la survivance d'un grand récit, ce qui apporte un démenti aux philosophes postmodernes, comme Lyotard, qui proclamaient la fin des grands récits politiques, philosophiques, religieux, et corrobore la
prophétie de l'historien de la sociologie Robert Nisbet. Lequel affirmait : « Lorsqu'on écrira l'histoire du XXe siècle, l'environnementalisme sera le mouvement social considéré comme le plus important de la période. (...) Le rêve d'un environnement parfait a tout le potentiel révolutionnaire de la prophétie marxiste. »



DOSSIER REVUE SCIENCES HUMAINES

Les ambiguïtés du développement durable

Par Sylvie Brunel - Professeur de géographie du développement à l'université Paul-Valéry (Montpellier-III) et à l'IEP-Paris, ancienne directrice de l'association Action contre la faim, elle a récemment publié Le Développement durable, Puf, coll. « Que sais-je ? », 2004.

Et si le développement durable n'était qu'un cheval de Troie des pays du Nord pour dominer ceux du Sud, et remodeler les grandes zones d'influence des pays riches ?

C'est au tournant des années 90 qu'émerge la notion de « développement durable », alors qu'au même moment, le concept de « développement » subit paradoxalement des remises en question virulentes en tant que reproduction ratée d'un modèle occidental historiquement daté. Il est extrêmement intéressant d'analyser comment le développement durable a pu s'imposer en évinçant le développement ? qui fut pourtant le mot d'ordre des années de la décolonisation et des indépendances ? et comment, mis à toutes les sauces (et surtout les sauces écologiques), il sert aujourd'hui de cheval de Troie à une recolonisation insidieuse des pays du Sud par ceux du Nord.

Du développement au développement durable

Initialement, le développement est bien un concept occidental : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis et leurs alliés se donnent pour objectif de reproduire au Sud le processus d'industrialisation et de modernisation qui, depuis la révolution industrielle, a permis à l'Occident de dominer le monde par sa richesse et son niveau technologique. Derrière l'affichage moralisant de la lutte contre la misère, les véritables motivations du « monde libre » sont d'abord stratégiques : il s'agit de préserver des Etats vassaux des tentations du communisme et de s'ouvrir de nouveaux marchés. A cette fin, d'importants moyens financiers et techniques sont, au titre de « l'aide publique au développement », fournis aux jeunes nations nouvellement indépendantes, les enfermant dans le piège de la dépendance et de l'endettement.

Mais même s'ils ne le déclinent pas forcément comme leurs mentors l'entendent, prônant au contraire une « déconnexion » à base de nationalisations et d'autosuffisance, les pays du Sud vont très vite s'approprier le concept de développement, d'autant qu'ils sont confrontés à une importante croissance démographique. Le demi-siècle de l'après-guerre est ainsi une marche universelle et imparfaite vers un développement proclamé comme objectif. Développement que l'on peut définir, au-delà de tous les affrontements idéologiques qu'il a suscités, comme l'enclenchement d'un processus d'enrichissement et de diversification croissante des activités économiques mis au service de l'élévation du niveau de vie d'une société : le développement, c'est ce qui permet à l'être humain d'exercer pleinement son libre arbitre parce qu'il vit mieux et plus longtemps, parce qu'il a accès à l'éducation et à la santé, parce que les opportunités qui s'offrent à lui sont démultipliées.

Or par une étrange coïncidence, le développement se trouve discrédité au moment même où, avec la fin de la guerre froide, l'aide publique au développement s'effondre parce qu'elle a perdu son intérêt stratégique : avec la disparition de l'Union soviétique, le modèle libéral individu-marché-démocratie peut se déployer sans entrave, d'autant que la crise de la dette a ouvert la voie à sa généralisation dans les pays dits « en développement » par le biais des « plans d'ajustement structurel » (1).

C'est à ce moment-là qu'émerge le développement durable. Le concept n'est pas nouveau, il fermente dans les coulisses sous d'autres termes (2) depuis que les sociétés industrielles ont pris conscience des ratés de leur évolution : chômage croissant et crise de l'énergie des années 70, ratés du modèle technologique des années 80 (catastrophes de Seveso en 1979, Bhopal en 1984, Tchernobyl en 1986, etc.). Mais c'est la naissance d'une société civile mondiale, à la faveur de l'effondrement des barrières idéologiques et de la globalisation des réseaux d'information et de communication, qui permet son sacrement au premier sommet de la Terre, à Rio en janvier 1992. Le développement durable est ainsi le produit de la mondialisation et de la disparition du communisme, c'est-à-dire du corpus théorique qui faisait de la lutte contre la misère et de l'avènement d'un monde égalitaire la finalité de tout processus économique.

« Développement durable » : aujourd'hui, des entreprises aux Etats en passant par les ONG et les institutions internationales, tout le monde brandit le concept... en s'accordant rarement sur son contenu. Pléonasme pour les uns ? puisque tout développement a pour vocation d'être durable ?, oxymore pour les autres, pour qui il existe une incompatibilité fondamentale entre le développement, processus avant tout destructeur (des ressources et de la biodiversité), et la durabilité, la formule désigne en théorie un trépied magique alliant l'économie (croissance de la production), le social (meilleure répartition des richesses) et l'environnement (préserver la planète pour les générations futures).

En réalité, dès la conférence de Rio, l'environnement va occulter progressivement les deux autres volets. Il suffit de s'enquérir du développement durable sur les différents sites qui s'en revendiquent sur Internet pour constater que leur thématique est essentiellement environnementale : seules sont abordées sous cette enseigne les questions de désertification et déforestation, de pollution des eaux et de l'air, d'épuisement des ressources fossiles et, surtout, de modification climatique. Les innombrables conséquences du réchauffement sont déclinées de façon très alarmiste, tandis que la mise en ?uvre du protocole de Kyôto (qui n'aura qu'une influence dérisoire sur le réchauffement climatique) donne lieu à une avalanche de chiffres : calcul des émissions de gaz à effet de serre, marchés des quotas d'émission, le développement durable est devenu le grand souk planétaire des calculs d'apothicaire. Quant à la lutte contre la pauvreté, elle est passée au second plan.

L'écologie supplante la lutte contre la pauvreté

Au bilan, tout se passe comme si le devenir de la planète avait occulté celui de l'humanité. Les pays du Sud eux-mêmes, après s'être agacés du glissement de la notion vers les préoccupations environnementales, ont désormais compris que brandir une « diplomatie verte » pouvait non seulement leur éviter des ingérences écologiques fâcheuses, mais aussi s'avérer extrêmement rentable. En se posant comme chantre du développement durable, le Brésil préserve ainsi sa souveraineté sur une Amazonie menacée d'internationalisation. En multipliant les réserves et les parcs naturels, l'Afrique monnaye chèrement son instrumentalisation comme dernière réserve exotique d'un Occident en mal de nature prétendument « vierge ».

L'écologie semble passée au premier plan des préoccupations (et des financements) de la coopération internationale. Désormais, c'est à une protectrice des forêts, au besoin par la lutte armée, qu'est attribué le prix Nobel de la paix. Et la formule de l'ex-Premier ministre indien Indira Gandhi, selon laquelle « c'est la pauvreté qui représente la première forme de pollution », est aujourd'hui appliquée malheureusement au pied de la lettre : les priorités de la coopération internationale depuis le début des années 90 sont de contenir les pauvres chez eux, par l'aide humanitaire et des barrières de plus en plus étanches aux migrations internationales. Tout est mis en ?uvre pour convaincre le nanti (qu'il appartienne au Nord ou au Sud, car les élites tiennent aujourd'hui partout le même discours) que « la maison brûle (3) » et que nous n'agissons pas comme il le faudrait.

De nombreuses contrevérités

Pourtant, de nombreuses contrevérités circulent à propos du développement durable. Dans leurs combats généreux pour un monde plus juste, les altermondialistes eux-mêmes s'en font souvent les propagandistes, mobilisant autour de slogans et de combats erronés des citoyens déçus par les échecs et les piétinements de la politique traditionnelle.

Le développement a été un échec, la pauvreté ne cesse de progresser dans le monde. Au contraire : alors que la population mondiale a doublé depuis 1960, l'espérance de vie a augmenté de moitié et la mortalité infantile a été divisée par deux. Le nombre de pauvres a diminué, même sans tenir compte de la Chine où il a été divisé par dix depuis la fin des années 70. De tels progrès humains sont incompatibles avec l'affirmation que l'état du monde ne cesse d'empirer. Il reste que plus de 800 millions de personnes souffrent de malnutrition et qu'un milliard de personnes restent extrêmement pauvres, dans les pays dits riches comme dans les pays pauvres. Mais tout se passe comme s'ils ne comptaient plus, comme si leur exclusion n'empêchait nullement le monde de tourner : le mouvement actuel de démantèlement des services publics et de l'Etat providence revient à n'accorder de l'attention qu'à ceux qui détiennent un pouvoir d'achat, aux consommateurs, ceux qui jouent le jeu de l'intégration. Ainsi, en prônant désormais avant tout le microcrédit et le commerce équitable, la coopération tend à rendre le pauvre responsable de son propre sort : il n'a qu'à créer son entreprise et il sera soutenu.

Nous assistons aujourd'hui à la plus grande extinction animale et végétale de l'histoire de l'humanité. Erreur là encore : la disparition actuelle d'espèces végétales et animales consécutive à la progression de l'occupation humaine n'a rien à voir avec les extinctions massives des ères secondaire et tertiaire. La société développée est au contraire créatrice de biodiversité chaque fois qu'elle l'estime nécessaire : de multiples animaux condamnés à l'extinction ont été sauvés (le guépard, le tigre de Sibérie, le cheval de Prewalski...). Et la progression de la connaissance permet de mettre en valeur des milieux longtemps considérés comme sans intérêt (mangroves, montagnes, déserts froids, chauds ou verts), en découvrant de nouvelles espèces. Certes, c'est précisément parce que les cris d'alarme se multiplient qu'une vigilance accrue et des dispositifs de préservation sont mis en oeuvre. Mais le catastrophisme sert surtout à justifier la réorientation des priorités et des crédits vers la nature.

Le niveau de vie des pays industrialisés n'est pas généralisable à l'ensemble de la planète. Cette menace sans cesse proférée, ainsi que sa variante (« Imaginez si chaque Chinois possédait sa voiture »), ne peut que plonger dans la perplexité. Faut-il en déduire qu'il est urgent de mettre un frein brutal au décollage économique du Sud, confortant ainsi les théories de Thomas Malthus selon lesquelles « le droit d'être nourri ne peut appartenir à tous (4) » ?

Si les nuisances fortes contre l'environnement sont plus le fait, aujourd'hui, des pays pauvres que des pays développés, c'est parce qu'ils n'ont pas encore les moyens financiers et techniques de protéger la nature : pour fabriquer le même produit (une voiture, par exemple), la Chine consomme dix fois plus d'énergie que le Japon et les Etats-Unis ; pour produire une tonne de légumes, la Tunisie gaspille dix fois plus d'eau que l'Italie. Mais le tableau d'une course sans fin entre la croissance des hommes et celle des ressources est sans fondement : les démographes s'accordent sur le fait que la population se stabilisera autour de 9 milliards d'êtres humains à l'horizon 2100, le principal défi à relever étant non celui du nombre mais celui du vieillissement.

L'environnement, alibi de la géostratégie ?

C'est en mettant en œuvre une coopération renforcée et de véritables transferts de technologies avancées que les pays en développement pourront effectuer le saut chronologique qui leur permettra de ne pas reproduire nos erreurs et de passer directement de techniques désuètes et polluantes à des processus « propres ».Il y a une certaine hypocrisie à dénoncer les atteintes à l'environnement commises par le Sud tout en édifiant, au nom de la propriété intellectuelle, un protectionnisme intransigeant sur nos avancées technologiques. Quand nous ne lui transférons pas, sans état d'âme, nos usines les plus obsolètes et les plus polluantes, voire les déchets ultimes dont nous ne savons que faire.

La Chine, qui émet aujourd'hui autant de gaz à effet de serre que les Etats-Unis, ne s'y est pas trompée et mène des recherches poussées, dans le domaine des biotechnologies notamment, pour répondre à la fois au défi du nombre et à celui de la préservation de son environnement.

Mais une société à deux vitesses est aujourd'hui en train de s'édifier. Le clivage ne passe plus entre le Nord et le Sud, entre les pays dits développés (qu'ont rejoints aujourd'hui de nombreux pays « émergés » comme la Corée-du-Sud, la Turquie ou le Mexique) et les pays dits pauvres. Les inégalités se creusent au sein même des territoires, entre les populations aisées et intégrées, qui peuvent vivre pleinement, en satisfaisant non seulement leurs besoins mais aussi leurs envies, et les populations exclues, trop pauvres pour pouvoir envisager l'avenir avec sérénité.

Le résultat, c'est que les riches édifient des barrières de plus en plus étanches pour se défendre des pauvres, chez qui l'on constate l'apparition d'une culture de la violence. Cette partition sociale est très nette en Amérique latine notamment, au Brésil par exemple, où les exclus vivent désormais en marge de la société intégrée, avec leurs propres territoires, les favelas, où la police ne pénètre plus (sinon sporadiquement pour des opérations de nettoyage aveugle), leurs propres lois, leur propre culture, tandis que les riches se barricadent et embauchent des gardes armés, dont ils sont en même temps les otages.

L'arrêt de la croissance préconisé par certains altermondialistes ne ferait que figer les injustices. Or il est pleinement possible, matériellement, techniquement, économiquement, d'assurer une vie correcte et décente à 9 milliards d'êtres humains.

Malheureusement, la coopération n'en prend nullement le chemin parce que lutter contre la pauvreté et les inégalités n'a jamais constitué, en dépit des grandes déclarations d'intention régulièrement affichées, sa première priorité. Il suffit de regarder aujourd'hui quels sont les pays les plus aidés et soutenus au monde pour constater à quel point les préoccupations stratégiques (sécuriser les approvisionnements en matières premières et en pétrole, empêcher la prolifération des intégrismes et des terrorismes dans les pays alliés, permettre aux pays les plus prometteurs économiquement de ne pas sombrer dans les crises financières) et la reconstitution de grandes zones d'influence (américaine surtout, mais aussi russe, chinoise, française, brésilienne, sud-africaine...) sont redevenues depuis le 11 septembre 2001 les maîtres mots de la diplomatie internationale. Avec le « développement durable » pour badigeonner de vertu cette vaste entreprise.

Sylvie Brunel

NOTES :

[1] Mise en place, sous l'égide des institutions financières internationales (Banque mondiale et Fonds monétaire international), de politiques de rigueur financière et de privatisation censées permettre de dégager des ressources pour le paiement de la dette et conditionnant l'octroi de nouveaux financements.

[2] Ignacy Sachs évoque dès les années 70 la nécessité d'un « écodéveloppement ».

[3] Ouverture du discours très remarqué de Jacques Chirac lors du IIe sommet de la Terre à Johannesburg en 2002.

[4] T. Malthus, Essai sur le principe de population, 1798, rééd. Puf, 1980




Le « verdissement » de l'opinion publique


Par Jean-Paul Bozonnet - Maître de conférences en sociologie, enseignant à l'IEP-Grenoble, il a codirigé, avec Joël Jakubec, L'Écologisme à l'aube du XXIe siècle. De la rupture à la banalisation ?, Georg, 2000, et publié « Les préoccupations environnementales de l'Europe », in Bernard Cautrès et Dominique Reynié (dir.), L'Opinion européenne 2001, Presses de Sciences po, 2001.

Si l'écologisme a fluctué au cours des trente dernières années, le consensus autour des questions environnementales est toujours solide. Seules les formes d'engagement et la sociologie des militants semblent s'être transformées.

Une légende contemporaine attribue volontiers la paternité de l'écologisme au grand chef indien Seattle ; les historiens des idées, comme Luc Ferry, souvent moins bien intentionnés, en découvrent les prémices dans les procès médiévaux contre les animaux ou dans le régime hitlérien. Ils font remonter l'écologisme loin dans le passé, aux romantiques, à Jean-Jacques Rousseau, et même à François d'Assise : en fait, ces reconstructions téléologiques ignorent la spécificité de cette pensée contemporaine qui naît à la fin des années 60. C'est en effet en 1962 que Rachel Carson, avec Le Printemps silencieux, sensibilise l'opinion publique américaine aux agressions chimiques. Puis en 1971, Barry Commoner, dans son ouvrage fondateur, L'Encerclement, élargit le propos à la société industrielle entière et vulgarise l'écologie politique. Enfin, en 1972, le Club de Rome avertit solennellement l'opinion mondiale des « limites de la croissance » et des catastrophes écologiques à venir, prophétie vite réalisée par la crise du pétrole.

L'écologisme est alors pleinement constitué et très largement diffusé dans les opinions publiques occidentales. Dans chaque pays, il se manifeste lors de circonstances historiques propres : jour de la Terre en 1970 aux Etats-Unis, campagne présidentielle de René Dumont en 1974 en France, combat antinucléaire en Allemagne... Mais l'écologisme n'avait-il pas existé jadis ? Les idées de retour à la nature n'avaient-elles pas déjà servi à de nombreux régimes et inspiré quelques politiques publiques ? Au XIXe siècle en France, le corps des forestiers travaille à reboiser, et, dès 1913, un premier parc naturel est créé dans l'Oisans. Ecologisme avant la lettre ? Non, car le discours contemporain est totalement nouveau et original et les acteurs militent dans un mouvement qui s'étend bien au-delà de leurs seules frontières nationales.

Un discours original et total

Dans l'écologisme aujourd'hui, le rapport à la nature constitue le noyau d'un système d'idées cohérent et totalisant, impliquant la planète entière et toute l'histoire humaine, contrairement à la nostalgie rousseauiste qui pouvait être instrumentalisée par des idéologies différentes. De plus, l'écologisme dépasse de beaucoup le seul thème de l'environnement. Son projet central contient une dimension sociale : le retour à la nature est prôné pour sa dimension à « échelle humaine », le fameux « small is beautiful », qui favorise le lien communautaire. Il refuse aussi l'extension indéfinie de la médiation technique industrielle et de la rationalité marchande, qui sont accusées de détruire les relations directes entre individus et les liens chaleureux et personnels. Enfin, il suscite partout des mouvements sociaux qui visent à modifier tant les choix collectifs que les pratiques individuelles.

Qualité de l'air, de l'eau, biodiversité, OGM, effet de serre, radioactivité..., ne peuvent être perçus ni mesurés par l'expérience ordinaire. Même si les écologistes expliquent souvent l'origine du mouvement par la dégradation de l'environnement, rien ne confirme historiquement cette causalité. D'ailleurs, l'adversaire est difficile à désigner : la culpabilité est diluée chez de nombreux acteurs et les victimes sont souvent les mêmes que les pollueurs.

Les conséquences des actes destructeurs sont la plupart du temps peu perceptibles ou apparaissent longtemps après. C'est pourquoi, au cours de l'histoire humaine, l'état normal d'une société est l'absence de souci environnemental. Dès le néolithique en effet, l'humanité est accablée par ses propres catastrophes écologiques : de la disparition des grands mammifères à la destruction des sols par les pratiques agricoles dévastatrices. Plus récemment, le milieu du XXe siècle s'est illustré par la folie des grandeurs des planificateurs et les bombes nucléaires dans l'atmosphère. Pourtant, ni les mouvements ni la conscience écologiques n'ont vu le jour à cette époque. Il y a déconnexion historique entre les deux phénomènes.

Bien plus, les enquêtes (1) montrent que ceux qui souffrent le plus du bruit, de la pollution de l'air, de la circulation automobile, du manque d'espaces verts placent l'environnement bien après les craintes du chômage ou de la violence. Ce décalage se retrouve au plan international : les pays nordiques, les plus environnementalistes, sont aussi les moins pollués, tandis que les pays pauvres, les plus touchés, sont ceux qui s'intéressent le moins au problème. L'émergence du discours écologiste n'est donc pas une réponse directe aux plaintes des individus ni aux atteintes environnementales des nations.

Enfin, il y a disjonction entre sentiment du risque et écologisme. La sensibilité au risque chimique, OGM ou nucléaire, est d'abord partagée par les plus modestes, tandis que l'écologisme est revendiqué par les plus diplômés, peu inquiets pour eux-mêmes de ces risques.

La survivance d'un grand récit

Déconnexion historique entre époques destructrices et protectrices, disjonction entre catégories sociales victimes de la pollution et inquiètes des risques mais sans conscience écologique, et catégories aisées protégées mais fortement sensibilisées... Tout indique que l'écologisme est une construction relativement autonome, largement indépendante des nuisances ou dangers ressentis.

La difficulté à appréhender la complexité des écosystèmes explique aussi la facilité avec laquelle l'imaginaire s'empare de l'écologisme. Plutôt qu'avancer des arguments scientifiques arides, les organisations écologistes et les médias jouent sur la corde sensible de l'opinion : l'amour des animaux avec les bébés phoques dans les années 70, puis les baleines, ou l'image du savant fou jouant avec la planète.

Les figures imaginaires mobilisées ne restent pas isolées, mais s'inscrivent dans un récit structuré et cohérent, qui fait suite aux grandes idéologies de l'ère industrielle. Il comporte la même temporalité ternaire, passé harmonieux du climax (2), présent catastrophique et projet futur de sauvetage de la planète ; toutefois, le héros central du récit n'est plus le prolétariat comme dans la philosophie de l'histoire du XIXe, mais la nature. Certes, la place de celle-ci peut varier selon le type de récit, variations qui produisent le conservationnisme, l'écologie sociale ou l'écologie profonde (voir l'encadré, p. 32) ; le récit peut aussi être analysé comme une Weltanschauung, une idéologie, voire un mythe ; mais toutes ces variations n'ôtent rien au fait qu'il s'agit là de l'épure d'un grand récit, peut-être le seul survivant de la modernité tardive. Ce qui apporte un démenti aux philosophes postmodernes, comme Jean-François Lyotard, qui proclamaient la fin des grands récits, mais corrobore la prophétie de l'historien de la sociologie Robert Nisbet (1913-1996) : « Lorsqu'on écrira finalement l'histoire du XXe siècle, l'environnementalisme sera le mouvement social considéré comme le plus important de la période. (...) Le rêve d'un environnement parfait a tout le potentiel révolutionnaire de la prophétie marxiste. »

Les processus de diffusion de la conscience écologique

Pour comprendre la signification de l'adhésion des opinions à l'écologisme, il faut l'aborder à partir du grand récit écologiste qui imprègne la société civile des pays développés depuis la fin des années 60, et qui constitue la base de la conscience écologique. Comment celle-ci vient-elle aux citoyens ?

Au commencement ?uvraient les entrepreneurs d'écologie politique, personnages charismatiques, tels que Paul Erlich ou B. Commoner, intronisés à la fois dans le monde scientifique et celui des médias (3). L'écologisme mêle énoncés scientifiques et discours militants, et bourgeonne à la lisière des communautés épistémiques, notamment des biologistes. De là, il diffuse dans les médias, l'école ou l'université qui agissent eux-mêmes sur les leaders d'opinion, enseignants, responsables associatifs..., lesquels alimentent la conscience écologique des citoyens ordinaires. Ceux-ci ne sont pas mus par un déterminisme à sens unique, mais forment des groupes de pression, élisent des représentants politiques et influencent la puissance publique.

Au total, la conscience écologique ne s'acquiert donc pas par expérience personnelle, mais par une médiation institutionnelle qui définit, mesure et porte à la connaissance du public les dégradations de l'environnement.

L'écologisme s'appuie sur des énoncés scientifiques et des normes fondées elles-mêmes sur des valeurs. Or celles-ci sont plus ou moins intenses et la cohérence du discours est plus ou moins forte selon le degré de conviction. En fonction de ces deux variables, quatre idéaux-types peuvent être définis dans la population des pays occidentaux, qui montrent des degrés différents d'appropriation de l'écologisme.

D'abord le groupe restreint des engagés dont les valeurs écologistes sont exclusives et le système d'opinion très cohérent. L'indicateur d'engagement le plus souvent utilisé est l'appartenance à une organisation écologiste. Ce sont eux qui s'adonnent le plus aux pratiques « écolos » quotidiennes et militantes : adeptes du vélo, du manger bio, du chauffage solaire, ils manifestent, pétitionnent et appliquent les récentes consignes de boycott. Les enquêtes européennes montrent que chaque pays compose différemment avec les associations environnementales. Les pays riches du Nord affichent les taux les plus élevés, supérieurs à 5 % de membres dans leur population, les pays d'Europe orientale et méditerranéenne les taux les plus faibles, inférieurs à 1 %, tandis que la France occupe une position médiane. Les engagés sont aussi ceux qui disposent des ressources les plus importantes, notamment en capital économique, social et culturel. Ils se recrutent dans les classes moyennes, parmi les salariés de l'Etat ou assimilés.

Les troupes plus fournies des sympathisants mettent également les valeurs écologistes au premier plan, mais de façon non exclusive et avec peu de pratiques contrairement aux engagés. On mesure leur importance par divers indicateurs : la propension à donner de l'argent pour la défense de l'environnement, le fait de privilégier ce thème plutôt que les questions d'économie ou de sécurité. Les résultats varient selon les pays et les indicateurs : ainsi 70 % des Néerlandais sont prêts à donner de l'argent pour la protection de l'environnement, contre seulement 5 % des Lituaniens. Cependant dans tous les cas, le taux des sympathisants est très supérieur à celui des engagés, et, avec les pays nordiques en tête, la hiérarchie environnementale des pays européens est respectée.

Puis vient la part majoritaire de la population qui accepte du bout des lèvres un environnementalisme minimal : les valeurs écologistes, enjeu consensuel et non plus conflictuel, recueillent désormais l'accord général. Ecologisme élargi mais aussi affadi, sans conséquence sur l'action, adopté du seul fait de la pression sociale et vécu par procuration. Leur profil est inverse de celui des sympathisants : plus âgés, plus pauvres et moins éduqués, avec davantage d'ouvriers et d'agriculteurs, ils se recrutent davantage en Europe orientale et méditerranéenne.

Enfin, ceux qui déclarent ignorer les problèmes écologiques représentent de faibles pourcentages. Ils sont cantonnés aux franges de la société à l'écart des réseaux d'information : ce sont les laissés-pour-compte de la société, ou les personnes âgées ayant perdu tout intérêt pour la vie publique.

Les hypothèses explicatives

L'hypothèse de la « postmodernisation » de Ronald Inglehart
(4) est la plus connue : l'abondance matérielle de l'après-guerre, qui relègue les besoins économiques et sécuritaires au second rang fait émerger des valeurs nouvelles dont l'environnementalisme. D'où les taux d'écologisme les plus bas des pays les moins riches d'Europe orientale ou méditerranéenne et, dans chaque pays, des catégories sociales modestes.

Une deuxième hypothèse élargit la problématique des ressources en y incluant le capital culturel et social. A revenu égal, ce sont les individus les plus éduqués les plus environnementalistes : réceptivité plus grande aux médias ? Davantage d'ouverture d'esprit ? Sans doute aussi exposition plus longue à la socialisation politique scolaire et universitaire. Les écologistes disposent par ailleurs d'un capital social nettement plus élevé que la moyenne, celui-ci étant défini au sens de Robert Putnam, c'est-à-dire sociabilité, confiance en autrui et engagement associatif plus importants.

Cependant, si les ressources étaient le facteur exclusif de l'écologisme, les pays méditerranéens ou les catégories sociales modestes auraient rattrapé les taux des pays nordiques ou des classes moyennes. Or depuis trente ans que les enquêtes européennes existent, elles montrent que malgré les rattrapages économiques ou culturels, les écarts entre pays se maintiennent en matière d'environnementalisme. C'est pourquoi une troisième hypothèse peut être évoquée avec prudence : la culture politique et religieuse. En effet, l'Europe du Nord est de culture protestante, ce qui implique une conception plus « romantique » de la nature et un sens de l'action individuelle et un rapport à l'Etat très différents des pays méditerranéens.

De l'association à l'État

L'opinion écologiste a fluctué avec des hauts et des bas au cours des trente dernières années, de façon assez synchrone en Occident, et, en ce début de XXIe siècle, le consensus est toujours aussi vigoureux
(5). En revanche, les formes sociologiques ont changé : l'associationnisme semble en déclin aujourd'hui et les organisations européennes et américaines comptent de moins en moins d'adhérents, de plus en plus âgés et aisés.

L'action environnementale a été déléguée à l'Etat, aux organismes paraétatiques et au tiers secteur ; les anciens militants se sont professionnalisés, principalement dans l'expertise ou l'éducation à l'environnement et, parfois, comme personnel politique dans les grandes ONG ou les partis verts. Les jeunes activistes sont peu intégrés aux organisations. Ils se mobilisent sur des objectifs ponctuels, souvent liés à une revendication Nimby, en réseaux avec l'aide d'Internet et recherchent avant tout la visibilité médiatique. Les organisations traditionnelles telles qu'associations naturalistes ou syndicats servant seulement d'appui pour l'intendance et la logistique. Enfin, les actions sont éphémères et intermittentes. Dans le même temps, l'initiative environnementale est captée par l'Etat et ses antennes dans les politiques publiques ; il y a donc de moins en moins d'organisations instituées dans la société civile pour prendre en charge l'écologisme dans la durée, ce qui peut être analysé comme une forme de désinstitutionnalisation. Seuls quelques intellectuels organiques ou entrepreneurs de morale politique assurent encore la veille idéologique. Avec les militants âgés, ces derniers mohicans de l'écologisme constituent le petit reste des gardiens du récit.

Jean-Paul Bozonnet

NOTES :

[1] J.-P. Bozonnet, « Les préoccupations environnementales en Europe. Réaction aux nuisances et construction idéologique », in D. Reynié et B. Cautrès (dir.), L'Opinion européenne 2001, Presses de Sciences po, 2001.

[2] État optimal d'équilibre écologique en l'absence de toute intervention humaine.

[3] J. Jacob, Histoire de l'écologie politique, Albin Michel, 1999.

[4] R. Inglehart, « Public Support for Environmental Protection: Objective problems and subjective values in 43 societies », Political Sciences and Politics, vol. XXVIII, n° 1, mars 1995.

[5] R.E. Dunlap et A.G. Mertig, American Environmentalism: The U.S. environment movement, 1970-1990, Taylor & Francis, 1992.


 

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