RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE

Publié le par alain laurent-faucon


Insolente question : « D'où vient ce curieux processus intellectuel, basé sur une vision politisée des climats, fussent-ils apolitiques en leur principe ? », se demande l'historien Le Roy Ladurie, professeur au Collège de France et auteur d'une Histoire du climat en deux volumes. « Une première piste, écrit l'historien, pourrait nous mener vers l'amont chronologique, en direction des grandes canicules de l'histoire » qui furent assurément plus meurtrières que celle de 2003.

Pour certains spécialistes du climat comme Dominique Dron, professeure à l'Ecole des Mines, il n'y a plus d'hésitation possible : « l'évolution du climat est sortie de sa trajectoire naturelle du fait de l'homme ».

Rendu public le 30 octobre 2006, le rapport de Sir Nicholas Stern, chef du service économique du gouvernement britannique, met en garde « sur les risques d'une récession économique "d'une ampleur catastrophique" si rien n'était rapidement engagé à l'échelle de la planète contre l'effet de serre ». Il préconise d'agir autour de quatre idées-forces : les permis d'émission, la coopération technique, la lutte contre la déforestation, l'adaptation.



DOSSIER DE PRESSE

 

 
Le climat, un aléa très politique

par Emmanuel Leroy Ladurie

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 01.02.06

Intitulé "Climat, orages et tempêtes. Nature et passions", un colloque international vient de réunir à Paris climatologues, littéraires et historiens sous l'égide de la Sorbonne et de la Fondation Singer-Polignac. Les fluctuations du climat sont mieux connues depuis la belle découverte de Jean-Pierre Legrand, exhumant des Archives la première et remarquable série météorologique connue, celle qu'a enregistrée, pendant des décennies, le médecin Morin, contemporain de Louis XIV. Un thème a été très présent — explicitement ou en filigrane — lors de cette réunion savante, je veux parler de la politisation du climat. Elle se rattache à un sujet d'anxiété de notre époque, rebattu et pourtant indéniable, qui s'appelle effet de serre, réchauffement global ou, comme on disait autrefois, production excessive de "gaz carbonique".

En France, la politisation (récente) du climat est liée à deux faits majeurs : la grande tempête de 1999 et la canicule de 2003. Il n'est pas certain que la tempête ait eu quelque chose à voir avec le global warming, selon Andrée Corvol, l'une des congressistes. Elle fut, néanmoins, suffisamment violente pour susciter une vague de protestations à l'encontre de notre Météorologie nationale, institution officielle s'il en fut jamais, accusée de n'avoir pas prévu le désastre tempétueux.

Beaucoup plus politisée fut la canicule de 2003, l'été le plus chaud jamais enregistré depuis la fin du XIVe siècle, si l'on en croit les données thermométriques et, pour une période plus reculée, la série des dates de vendanges. Il y eut, en 2003, 15 000 décès en plus, surtout des personnes âgées, du fait de cet épisode. L'événement météo était hors normes, difficile à pressentir. De façon déraisonnable, on décida pourtant de limoger Jean-François Mattei, ministre de la santé.

D'où vient ce curieux processus intellectuel, basé sur une vision politisée des climats, fussent-ils apolitiques en leur principe ? Une première piste pourrait nous mener vers l'amont chronologique, en direction des grandes canicules de l'histoire. Elles furent autrement plus meurtrières que leur tardive consoeur de 2003. En 1719, un été sec et brûlant tue non pas 15000, mais 450 000 personnes (sur 22 millions de sujets de Louis XV) en sus de la mortalité d'année normale. A l'échelle démographique de la France actuelle (60 millions d'âmes), il faudrait compter 1 227 000 décès. Combien de "Mattei" faudrait-il alors sacrifier pour apaiser la pseudo-colère nationale ?

Il est vrai qu'en cette mortalité d'autrefois il s'agissait, pour l'essentiel, non pas de vieilles personnes, mais de bébés et d'enfants dont les petites âmes filaient directement au paradis. L'histoire officielle de la Régence ne mentionne même pas ce massacre des innocents. Il fut causé par la dysenterie caniculaire de masse de cette même année 1719 : les nappes phréatiques et les fleuves devenaient très bas ; l'eau était infectée, on la buvait pourtant. D'autres dysenteries, nées de canicules du même genre, sont répertoriées en 1706 et 1747. Elles firent chaque fois 200 000 morts, dans l'indifférence de l'opinion publique. Ce n'est donc pas de ce côté homicide de la canicule qu'on peut chercher les origines de la politisation du climat. Ce terreau originel du "politisme", je le situerais volontiers parmi les questions du ravitaillement, de la rareté des grains (le pain quotidien, problème central d'autrefois, comme de nos jours le salaire mensuel).

Le XVIIIe siècle contestataire, côté pain, stigmatise les déficits de récolte, la mortalité de disette, les chertés (elles-mêmes productrices, par contrecoup, d'émeutes de subsistance) ; il dissémine l'idée, parfaitement injuste, du complot de famine, prétendument concocté par le roi, ses maîtresses ou ses ministres, au détriment du peuple. Or la moisson ratée est souvent le "fruit" d'une météo défavorable au blé semé, puis poussé, puis coupé. Sous sa forme archaïque, la politisation du climat consistait à fouetter, brûler ou noyer la statue du saint (Médard ou Matthieu, par exemple), car saint Matthieu, pourtant si puissant, n'avait pas voulu faire sa besogne ni calmer les intempéries, responsables de la destruction des céréales sur pied.

Au-delà de ces rites un peu primitifs, la sophistication va entrer en scène : on accusera donc le monarque de spéculer sur les farines, alors que leur déficit s'explique tout naturellement par le déluge pluviométrique ayant anéanti les moissons. Parmi les mille "causes" de la Révolution française figure la canicule de 1788 : récolte échaudée, pain hors de prix, émeutes contre les "affameurs du peuple"... Idem pour 1846-1848, à peu de chose près. Autour de 1830, les saisons pourries ou glaciales, ennemies du froment, stimulent l'ardeur combattante d'une plèbe qui s'estime sous-alimentée. Dès 1815-1816, l'immense explosion du volcan indonésien de Tambora avait répandu des poussières autour de la planète ; le rayonnement solaire et le rendement des céréales momentanément affaiblis eurent pour effet de jeter dans la rue des manifestants furieux contre la vie chère et les Bourbons.

En revanche, au-delà des années 1860, les problèmes du pain sont résolus. Transports céréaliers par navires à vapeur, par chemin de fer ; arrivages de blé russe et américain... Mais l'imputation au politique (l'expression est d'Ernest Labrousse) continue à fleurir de plus belle. Dès le début du XXe siècle, trois beaux étés (de 1904 à 1906), avec en plus le sucrage du vin et les importations d'Algérie, déclenchent la surproduction vinicole. Colère des vignerons du Languedoc : ils accusent le ministère Clemenceau et ils mettent en branle, contre les "dominants" de Paris, l'infatigable Midi rouge. De 1910 à 2000, l'imputation au politique (encore elle) connaît derechef de beaux jours. La surproduction du blé, des fruits et les méventes concomitantes, c'est la faute non pas d'un chaud soleil, mais de Matignon, ou de la rue de Varenne... Et plus tard : salaires insuffisants, crise, chômage, c'est la responsabilité de Bercy, de l'Élysée. Politisation artificielle des trends de l'économie ?

La canicule de 2003 a peut-être ouvert une nouvelle politisation du climatic change, pris en tant que tel. On verra alors l'effet de serre mis en accusation et les gouvernants avec lui. Le cas s'est déjà présenté en 2005, quand la Louisiane a été dévastée par le cyclone Katrina. Et demain ? Il ne s'agira plus seulement de simples ressauts de la mortalité, comme en 2003. On s'inquiétera des sécheresses du sud de la France et dans la péninsule Ibérique, des incendies de forêts plus fréquents, du dessèchement du Maghreb et des terres subsahariennes. Faudra-t-il s'attendre, dès lors, à de nouveaux influx migratoires venus d'Afrique vers l'Europe, seule issue ? D'où problèmes d'intégration, inévitablement politisés.

Nos arrière-neveux nous reprocheront un jour, à juste titre, d'avoir bouleversé l'ordre éternel des champs. Ils nous en voudront de ce XXIe siècle qui transportera sur le Pas-de-Calais les températures des Tropiques, assorties d'imprévisibles précipitations...

Historien, Emmanuel Le Roy Ladurie est professeur au Collège de France, il vient de publier L'Europe de Thomas Platter, Fayard, 440 p., 28 € (3e volume du Siècle des Platter 1499-1628).



Urgence climatique

ÉDITORIAL DU MONDE | Article paru dans l'édition du 13.10.06

Par un curieux paradoxe, il faut qu'un responsable politique américain, Al Gore, vienne prêcher la bonne parole depuis le pays le plus pollueur de la planète pour que le monde politique français, à six mois de l'élection présidentielle, manifeste un intérêt un peu plus que poli pour la question essentielle du changement climatique. L'ancien vice-président des Etats-Unis avait, en son temps, négocié le protocole de Kyoto, conclu en 1997 mais jamais ratifié par les Etats-Unis.

Il est vrai que la présence physique d'Al Gore, aujourd'hui professeur à l'université de Nashville-Tennessee, sa force de conviction, son talent pédagogique réussissent ce que personne n'avait vraiment réussi jusqu'à présent : mettre le poids d'une incontestable crédibilité politique dans l'expression d'un message clair, à savoir l'urgence et la gravité de ce qu'il appelle "la crise climatique". Le travail d'Al Gore, résumé dans son film efficace, Une vérité qui dérange - qui a été présenté dans la soirée du mercredi 11 octobre, à Paris, à plusieurs dizaines de parlementaires -, manifeste que, pour l'essentiel, le débat scientifique est clos. Les propos controversés de Claude Allègre ne peuvent contredire le large engagement de la communauté scientifique attestant de la validité de la théorie du changement climatique.

En fait, la question n'est pas seulement scientifique, elle est devenue politique, tant elle implique des choix concrets affectant l'économie et la société. C'est là, sans doute, que les responsables politiques sont le plus mal à l'aise. Car, même si l'apport de nouvelles technologies - ou le développement de technologies connues mais encore immatures - sera incontestablement utile et nécessaire, il ne sera pas suffisant pour résoudre le problème.

L'engagement pris mezza voce par la France, la Grande-Bretagne et, aux Etats-Unis, l'Etat de Californie - dont le gouverneur républicain, Arnold Schwarzenegger, édicte désormais des lois protectrices de l'environnement - donne toute la mesure du défi qui est ainsi posé. Il s'agit de réduire de 80 %, d'ici à 2050, les émissions de gaz à effet de serre. Pour y arriver, il faudra faire plus qu'invoquer la technologie : s'engager dans un programme résolu de la maîtrise de l'énergie, ce qui suppose une révolution dans les modes de vie.

Les politiques pourront, à cet égard, s'appuyer sur le remarquable rapport que vient de publier le groupe "Facteur 4" mis en place par le gouvernement. Laissant de côté l'apport finalement marginal du nucléaire et des éoliennes, les experts pointent les vraies priorités sur l'habitat, les transports et l'étalement urbain. Au-delà des postures écologiques de circonstance, un brin "tartuffes", il importe que ces enjeux décisifs et ces choix difficiles soient abordés courageusement lors de la campagne présidentielle qui s'ouvre.



Le réchauffement met en péril l'économie mondiale

 
LE MONDE | Article paru dans l'édition du 01.11.06.


Le Royaume-Uni s'affiche désormais comme l'un des champions de la lutte contre les effets du réchauffement climatique. Au service d'une politique qui se veut résolue, le rapport Stern, rendu public le 30 octobre, alerte sur les risques d'une récession économique "d'une ampleur catastrophique" si rien n'était rapidement engagé à l'échelle de la planète contre l'effet de serre.

L'originalité de ce document de plus de 600 pages, commandé en juillet 2005 par le chancelier de l'Echiquier, Gordon Brown, au chef du service économique du gouvernement britannique, Sir Nicholas Stern, est d'offrir une évaluation chiffrée - particulièrement inquiétante - de ce que coûterait une absence d'engagement de l'humanité tout entière face à cette menace.

A écouter Sir Nicholas, le produit intérieur brut mondial (PIB), pourrait subir, d'ici à la fin du siècle, une baisse, "très grave", comprise entre 5 % et 20 %. Le prix à payer pour ce ralentissement s'élèverait à plus de 3 700 milliards de livres (5 500 milliards d'euros).

Les inondations, la fonte des glaciers, la baisse des ressources en eau provoquées par ces changements environnementaux pourraient conduire à "la migration" de dizaines, voire même de centaines, de millions de "réfugiés climatiques" dans certaines parties du monde, souvent les plus pauvres comme les zones côtières et l'Afrique subsaharienne.

Les dangers pointés par cette expertise ne sont pas neufs, même si le coût annoncé de leurs conséquences est de nature à frapper les esprits. En fait, le but du rapport Stern est de contrecarrer les arguments souvent avancés par les Etats les plus pollueurs de la planète - les Etats-Unis, mais aussi l'Inde et la Chine -, selon lesquels la lutte contre le réchauffement pénaliserait leur essor économique.

Faux. Selon Sir Nicholas, la réduction dès aujourd'hui des émissions de gaz à effet de serre ne pénaliserait pas le PIB de plus de 1 %. Le scénario catastrophe du rapport, "d'une ampleur analogue à ceux qui ont suivi les grandes guerres et la grande dépression de la première moitié du XXe siècle", s'appuie sur les prévisions officielles britanniques d'une hausse de 4 % à 5 % d'ici à 2050 des températures par rapport aux valeurs actuelles.

Outre ses conclusions macro-économiques, l'autre nouveauté du Stern Report est l'approche volontariste qu'il préconise. "Le réchauffement climatique n'est plus seulement du ressort des spécialistes de la protection de l'environnement et des scientifiques, souligne Beverley Darkin, du centre de recherche londonien Chatham House sur le problème du réchauffement. Ce rapport met la responsabilité de l'action fermement dans le camp des artisans de la politique étrangère et économique."

La parole est donc de plus en plus aux politiques et aux économistes conscients de l'énorme enjeu du dossier. Tel semble le cas en Grande-Bretagne où se dégage un consensus politique droite-gauche sur ce sujet.

Dans la foulée de la publication du rapport Stern, le ministre des finances, successeur probable de Tony Blair, a d'ailleurs demandé à ses partenaires européens de diminuer leurs émissions de CO2 de 30 % d'ici à 2020 et de 60 % d'ici à 2050.

Son collègue chargé de l'environnement, David Milleband, a proposé pour sa part une série de "taxes vertes" sur le transport aérien, le transport routier et sur certains équipements ménagers.

En vertu de cette stratégie fiscale, qui pourrait être dévoilée, le 15 novembre, dans le discours du Trône, les contribuables britanniques seront imposés non seulement sur leurs revenus, mais aussi en fonction de leur conduite écologique.

"Nous sommes et continuerons à être à l'avant-garde dans la lutte contre les changements climatiques", a déclaré la Commission européenne en saluant le rapport Stern.

Le Foreign Office a insisté sur le rôle clef de l'Allemagne, qui assure l'an prochain la présidence conjuguée du G8 des pays les plus industrialisés et de l'Union européenne, pour poursuivre cette mission à l'échelon mondial.

Vue de Londres, la priorité doit être d'oeuvrer à l'accélération des négociations internationales - visant à trouver un successeur au traité global de Kyoto de réduction de l'effet de serre - qui débutent le mois prochain à Nairobi.

Pour inciter les Américains à exercer une pression sur l'administration Bush, qui refuse de ratifier le protocole, Gordon Brown a sorti de sa manche un atout. Il s'est offert les services d'un nouveau et influent conseiller, l'ancien vice-président américain Al Gore, dont le film sur la défense de la planète Terre fait recette et qui est devenu de ce fait l'un des acteurs les plus ardents et les plus convaincants de la nécessité d'une lutte contre le réchauffement et contre l'inaction de l'administration Bush. Les associations de défense de l'environnement ne s'y sont pas trompées qui, comme le WWF, ont salué un "appel au réveil".

Marc Roche



Quatre mesures pour sauver la planète


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 01.11.06

Alarmiste, le rapport Stern n'est pas pour autant défaitiste. Il n'est pas trop tard pour éviter une catastrophe planétaire, affirme-t-il, à condition d'engager sans plus attendre une action vigoureuse. Cette action, insiste-t-il, est exigée de tous les pays, riches ou pauvres : même si les nations développées décident de réduire leurs rejets de gaz à effet de serre de 60 % à 80 % d'ici 2050, les pays en développement devront, eux aussi, contribuer à l'effort général. Il faudra bien sûr les y aider.

Des pays et des régions ont montré la voie, note le rapporteur, en prenant le problème à bras le corps : l'Union européenne, la Californie ou la Chine ont des politiques de réduction des gaz à effet de serre ambitieuses. Mais, ajoute le rapport, il faut maintenant passer à la vitesse supérieure : l'approche isolée ne suffit plus, le changement climatique appelle une intervention internationale, assise sur des objectifs communs à long terme et adossée à des accords-cadres.

Le rapport Stern préconise d'agir autour de quatre idées-forces.

Les permis d'émission. Il s'agit de favoriser la réduction des rejets de gaz à effet de serre en développant les différentes bourses déjà instituées et en créant des passerelles entre elles. Les pays en développement y seraient associés. La fixation d'objectifs ambitieux pour les pays riches pourrait rapporter des dizaines de milliards de dollars par an aux pays en développement, ce qui les aiderait à adopter des modes de production limitant les émissions de dioxyde de carbone.

La coopération technique. Les investissements à réaliser pour développer des technologies faiblement émettrices de CO2 exigent une concertation et une coordination mondiales. L'effort international de recherche et de développement devrait être multiplié par deux, et celui consacré aux technologies "propres" par cinq.

La lutte contre la déforestation. La disparition des forêts primaires contribue, davantage encore que les transports, à l'augmentation de la teneur de l'atmosphère en gaz carbonique. Enrayer la déforestation serait donc une mesure d'une grande efficacité et peu coûteuse. Des programmes pilotes internationaux de grande ampleur pourraient être mis en oeuvre sans délai.

L'adaptation. Les pays les plus pauvres sont aussi les plus vulnérables aux conséquences d'un changement climatique de grande ampleur. Les politiques d'aide au développement doivent tenir compte de cette réalité. Les pays riches doivent ainsi, mieux que par le passé, tenir leurs engagements dans ce domaine. La communauté internationale devrait également financer des campagnes d'information régionales sur l'impact du réchauffement. Elle devrait aussi financer des recherches sur de nouvelles variétés de cultures, plus résistantes aux variations climatiques, aux sécheresses ou aux inondations.



Climat



Les États approuvent le rapport Stern, sans être prêts à

amplifier leur action


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 04.11.06.

Après l'alerte lancée par l'économiste Sir Nicholas Stern, lundi 30 octobre, sur les conséquences dramatiques prévisibles du réchauffement climatique, les politiques prendront-ils à leur tour la mesure de l'ampleur des changements nécessaires pour inverser la tendance ?

Les réactions dans le monde et en France permettent d'en douter, tant chacun campe sur ses positions, à quelques jours du démarrage de la 12e conférence internationale sur le climat, qui s'ouvre, lundi 6 novembre, à Nairobi, au Kenya.

Alors que le rapport Stern évoque un impact comparable à celui des guerres mondiales ou à la crise économique de 1929, les Etats-Unis, premier pays émetteur de gaz à effet de serre (GES) au monde, se bornent à constater que "le gouvernement américain a produit une foule d'analyses économiques sur la question des changements climatiques. Le rapport Stern contribue à son tour à cet effort".

Jim Connaughton, responsable du dossier à la Maison-Blanche, est récemment revenu sur la doctrine du gouvernement américain en matière de réduction des émissions. "Le protocole de Kyoto aurait créé un énorme problème économique pour les Etats-Unis car les objectifs de réduction de ces gaz (...) auraient fortement augmenté les coûts énergétiques, entraînant la délocalisation potentielle de millions d'emplois américains vers des pays non tenus par les obligations de Kyoto", a-t-il expliqué.

Alors que les pays signataires doivent réduire leurs émissions de 5 % d'ici à 2012, les émissions américaines ont augmenté de 15,8 % depuis 1990. Celles du Canada, signataire du protocole, ont augmenté de 30 %. Le gouvernement conservateur envisage d'ailleurs de s'en retirer.

L'Australie, dont les émissions par habitant sont parmi les plus élevées au monde, a, de son côté, réaffirmé son intention de ne pas ratifier Kyoto. Selon le ministre des ressources naturelles, Ian Macfarlane, ce pays est toutefois en bonne voie pour respecter les objectifs de réduction, grâce notamment au lancement de grands projets d'énergies renouvelables.

Dans son rapport, M. Stern en appelle non seulement aux grands pays industrialisés comme les Etats-Unis, mais aussi à la Chine et à l'Inde. Leurs émissions par habitant sont bien plus faibles que dans les pays développés - 2,7 t de CO2 sont émises par personne en Chine, 1,2 t en Inde, contre 9 t en Europe, et 20 t aux Etats-Unis - mais leur très forte croissance inquiète la communauté internationale. Aucune réaction n'est venue de ces pays depuis la publication du rapport.

En France, le ministre de l'économie, Thierry Breton, a délivré un satisfecit à la politique nationale. Il affirme que les enseignements du rapport Stern "ne sont pas pour surprendre le gouvernement français", tandis que la ministre de l'écologie, Nelly Olin, se déclare "en plein accord avec ses conclusions". "La France a dit très clairement qu'elle respecterait les engagements qui ont été pris dans le cadre du protocole de Kyoto", ajoute M. Breton, qui a rappelé que sa production de CO2 par habitant est "inférieure de 40 %" aux émissions moyennes des autres pays.

La France est, il est vrai, relativement bien placée (6,2 tonnes de CO2 émises par habitant) grâce à son parc nucléaire qui assure la majeure partie de ses besoins en électricité. Elle est en outre parvenue à stabiliser ses émissions (- 0,8 % entre 1990 et 2004). Elle fait ainsi mieux que l'Espagne, le Portugal, ou l'Italie, qui enregistrent de fortes hausses, mais moins bien que la Grande-Bretagne (- 14,3 %) ou l'Allemagne (- 17,2 %). Elle ne peut se reposer sur ses lauriers, car la croissance des émissions liées au secteur des transports (+ 23 % depuis 1990, dont les voitures particulières sont les principales responsables) et au secteur de l'habitat compromet ce résultat.

"Cela fait longtemps que nous expliquons que les conséquences du réchauffement peuvent concerner tous les secteurs, y compris l'économie, commente Edouard Toulouse, chargé du changement climatique au WWF France. Il est intéressant qu'un économiste tire aujourd'hui la sonnette d'alarme." Les écologistes dénoncent dans le même temps la "frilosité" des mesures prises par le gouvernement Villepin. Les nouvelles mesures prévues dans le cadre de l'actualisation du plan climat, qui doivent être annoncées à la mi-novembre, resteront trop timides, selon les organisations non gouvernementales.

"Pour éviter le pire et maintenir le réchauffement global en deçà de 2 degrés, les pays industrialisés doivent réduire leurs émissions de 80 % d'ici 2050", rappelle Morgane Creach, du Réseau Action Climat (RAC). "Les décisions politiques ne sont pas à la hauteur de l'enjeu, ajoute Olivier Louchard du RAC. Les citoyens doivent s'approprier cette question, afin de faire pression sur les décideurs et d'obtenir des mesures fortes." Les ONG organisent une journée d'action mondiale contre les changements climatiques, samedi 4 novembre.

Gaëlle Dupont


 

Commenter cet article