QUESTION SOCIALE - MÉTAMORPHOSES [1]

Publié le par alain laurent-faucon


 

Poursuivant son analyse des métamorphoses du capitalisme et du monde du travail tout en réfléchissant sur les enjeux de la sociologie, Richard Sennet a présenté, à l'occasion d'un colloque sur "Les sciences sociales en mutation", un texte fort intéressant que je vous invite à méditer. Ce colloque, organisé par le Centre d'analyse et d'intervention sociologiques, en partenariat avec Le Monde, s'est tenu l'an passé à Paris.


Remarque : Richard Sennett est notamment l'auteur de deux ouvrages, traduits en français et réédités dans des collections « bon marché », que vous devez absolument lire.

Le travail sans qualités – Les conséquences humaines de la flexibilté, traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Albin Michel, Paris, 2000, et réédition dans la collection 10/18, Paris, 2004. Un ouvrage très agréable à lire, fort intéressant, captivant même, et qui donne une excellente vue d'ensemble, après un vaste rappel historique, sur les métamorphoses du monde du travail : risque, flexibilité, travail en réseau, précarité.

Respect – De la dignité de l'homme dans un monde d'inégalité, traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Albin Michel, Paris, 2003, et réédition dans la collection « Pluriel » - Hachette Littératures, 2005. Comme le dit la quatrième de couverture : « Dans le monde précaire de la flexibilité, la question du respect prend une importance nouvelle. Chacun cherche à obtenir le respect qui lui est dû, et investit cette quête encore davantage que celle de l'égalité. Des conflits sociaux classiques, qui mettent en scène des fiertés professionnelles (infirmières, ou même cheminots), aux affrontements des banlieues et aux revendictions des adolescents contemporains, le respect est en passe de devenir la principale exigence adressée à l'autre. Or comment, dans un monde d'inégalités croissantes, faire en sorte que le respect de soi force aussi le respect des autres ? Tel est aujourd'hui l'enjeu de la question sociale. »




DOSSIER DE PRESSE

 


Récits au temps de la précarité

Par Richard Sennett


LE MONDE - 05.05.06

 

De nos jours, une nouvelle économie vient transformer le travail et, du même coup, la compréhension qu'ont les travailleurs de l'histoire de leur vie. La notion de "nouvelle" économie est certes galvaudée, mais le fait est qu'il y a une génération encore, les grandes bureaucraties du monde des affaires et les hiérarchies officielles semblaient s'être fermement établies au terme de plusieurs siècles de développement économique et de construction nationale. Certains observateurs parlaient alors de "troisième âge du capitalisme" (late capitalism), de "maturité du capitalisme", comme si la fin de partie avait sonné pour les anciens moteurs de croissance. Mais une nouvelle partie a commencé : les tentaculaires bureaucraties publiques comme privées se transforment en institutions plus flexibles, moins stables ; tout en recourant aux nouvelles technologies pour se connecter au monde entier, elles se débarrassent progressivement en interne de plusieurs strates successives de cadres et de travailleurs qualifiés. La nature du travail s'en trouve changée, délaissant les attributions fixes et les carrières toute tracées au profit de tâches plus restreintes et variables.

Je souhaite me pencher ici sur une des façons qu'ont les travailleurs de donner une signification subjective à ces changements, plus précisément sur leur interprétation de la notion de temps. Nous ne manquons pas de données numériques pour apprécier l'accélération de l'économie actuelle. Ainsi, en 1960, on évaluait une entreprise par le biais des profits espérés à une échéance de trois ans, échéance qui, en 2000, a été ramenée à trois mois en moyenne. Les fonds de pension détenaient des actions sur 46 mois en 1965, mais plus que sur six mois environ en 2003. Nous parlons donc aujourd'hui de capitalisme à court terme. Mais que signifie ce "court terme", en termes non plus quantitatifs, mais de ressenti ?

A première vue, le problème semble assez limpide : le capitalisme moderne ayant désagrégé dans ses institutions les schémas lisibles et prévisibles du temps long, tout l'enjeu de l'interprétation consiste à reconstituer un récit de vie à partir des pièces souvent détachées qui forment l'expérience du travailleur. Nous aurions pourtant tort d'imaginer les individus s'attelant à pareille tâche comme une nouvelle classe de victimes désemparées et impuissantes du capitalisme. Certes, la compréhension de l'expérience vécue au travail est une quête difficile qui produit très souvent des chroniques incomplètes, comme on le constate chez les acteurs des troubles qui ont récemment secoué la France, ou chez ceux impliqués dans les grèves et mouvements de protestation qui font leur apparition en Chine. Mais il y a plus en jeu dans la production d'un récit que dans un catalogue de griefs et de préjudices.

Les récits ethnographiques sont de nature double. D'une part, il s'agit de photographier le monde social dans son existence matérielle, autrement dit de "témoigner". D'autre part, l'entreprise qu'est le récit est l'affirmation d'un pouvoir interprétatif : "C'est mon histoire, ma version."  La première caractéristique du récit est documentaire, la seconde met l'accent sur la voix du narrateur. Or les conditions matérielles du nouveau capitalisme suscitent, chez les individus évoquant le temps de leur expérience, le désir de mettre en valeur "la voix active" : cet aspect-là leur importe plus, a plus valeur d'action politique à leurs yeux, qu'une photographie ou un témoignage sur le capitalisme tel qu'il va. Car leur plus grande crainte est que le système actuel fasse d'eux des individus passifs.

Telle est la grande conclusion, certes un peu sommaire, que j'ai tirée de l'observation que mes étudiants et moi avons faite ces dix dernières années de personnes travaillant dans les secteurs des hautes technologies, de la haute finance et des services urbains dans les hauts lieux anglo-américains du nouveau capitalisme. Nos sujets d'étude n'étaient pas les "gagnants" de ces centres capitalistiques, mais des employés de deuxième ou troisième rang. Nous nous sommes efforcés de comprendre leurs efforts pour penser leur propre vie à la voix active et en sommes aussi venus à les admirer. Toute tentative visant à raconter le désordre, le mouvement, l'égarement est une manifestation positive, bien que subjective, de la liberté. A l'inverse, la soumission à la tyrannie d'une histoire figée, cohérente, rigide fait du travailleur/narrateur une vraie victime.

Ce colloque ayant pour objet l'avenir de la sociologie, une autre raison m'a incité à vous parler de ce thème. La sociologie "interprétative" bénéficie d'un retour en grâce dans notre profession après une longue traversée du désert due au positivisme. Par "interprétative", je désigne cette sociologie fondée sur le travail sur le terrain qui partage les techniques ethnographiques et d'entretien de l'anthropologie, sa discipline sœur. Les jeunes chercheurs, dans le monde anglo-saxon du moins, sont de plus en plus nombreux à vouloir sortir des bibliothèques pour aller échanger avec les gens.

Le moment est donc bien choisi pour réfléchir à la nature et aux effets du récit, car c'est précisément ce que produit l'étude sur le terrain – les récits que nous offrent nos sujets et ceux que nous faisons de leur expérience. Bien que la sociologie s'intéresse depuis Montesquieu au temps au sens large, historique, elle se penche moins aisément sur l'expérience temporelle à une échelle plus individuelle, plus quotidienne. Par le passé, les sociologues qui se penchaient sur le temps subjectif estimaient, à tort, que le plus "scientifique" des récits était le plus cohérent. Le capitalisme d'aujourd'hui accepte rarement ce genre de contes réconfortants. Et nos sujets, quand ils abordent la réalité du travail, nous en proposent rarement. En tant qu'analystes, les sociologues doivent se montrer à la hauteur de la complexité de l'époque.

1. L'éthique de la durée

Commençons par une caractéristique du temps subjectif qui est source de stabilité : c'est la "durée", notion bien différente de l'"invariabilité" ou de la "permanence". Les victoriens mesuraient la durabilité par le biais de projets à l'échelle d'une vie ; ainsi, la notion allemande de Bildung, comme l'insistance mise par les Anglais sur la formation du caractère à l'école, avait pour but de fournir des références comportementales susceptibles de durer toute une vie d'adulte. Du côté des institutions, les carrières offertes dans les affaires, l'armée ou les hiérarchies impériales autorisaient les projets durables en divisant le travail en une succession claire d'échelons. Avec une référence : quoi qu'il vous arrive au cours de votre vie, vous savez où vous vous placez par rapport aux autres.

La durée a acquis dans notre culture deux caractéristiques propres. Tout d'abord, elle déprécie le présent au bénéfice du futur, le présent étant un chambardement constant et ses plaisirs autant de pièges –  comme si l'immédiateté et la présence corrompaient la volonté de l'individu. Pour Weber, l'éthique du travail reposait sur le mécanisme de gratification différée. Par ailleurs, le XIXe siècle liait la durabilité à l'exigence éthique qui veut que chacun assume la responsabilité de sa vie.

Voilà qui nous amène à la façon dont nos ancêtres abordaient l'affirmation de la voix active, caractéristique du récit. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche écrivait : "Impuissante envers tout ce qui a été fait, la volonté est pour tout ce qui est passé un méchant spectateur. La volonté ne peut pas vouloir agir en arrière." Le philosophe allemand parlait moins pour ses contemporains que le poète français Etienne de Senancour (1770-1846), affirmant "J'emporte avec moi l'inébranlable fardeau de ce que j'ai été". Dans le monde du travail, le concept de durée selon Senancour serait ainsi paraphrasé : "Je suis responsable de ce qui m'arrive, même si cela échappe totalement à mon contrôle." Les victoriens prétendaient composer à partir des dislocations, des changements de cap accidentels, et même des aptitudes inexploitées d'une vie un récit dont l'individu devait assumer la responsabilité, même si ces aléas échappaient totalement à celui qui les subissait.

La preuve de la pérennité de cette formule narrative nous provient de périodes de chômage involontaire, pendant lesquelles les travailleurs se sentaient pourtant personnellement responsables de leur inactivité. Les archives dont nous disposons sur le chômage en Grande-Bretagne dans les années 1880-1890 expliquent le poids de ce fardeau par le fait que les classes ouvrières britanniques accédaient pour la première fois à la propriété et supportaient des crédits : on perdait son emploi, et c'était le symbole immobilier de la respectabilité ouvrière qui s'en trouvait immédiatement menacé. Pendant la Grande Dépression des années 1930, qui nous a laissé un plus grand nombre de témoignages ethnographiques, le chômage ajoutait aux responsabilités familiales la conviction, tant pour les cols bleus que pour les cols blancs, qu'ils avaient échoué à développer des qualités et des talents individuels qui auraient pu les protéger des fluctuations du marché. Freud faisait remarquer qu'il s'agissait là de sentiments modernes, à comparer aux périodes passées, où les individus rendaient Dieu, ou les dieux, responsables de leur vie. Le marché, lui, n'apporte aucun contrepoids théologique à la responsabilité individuelle : dès lors, la sécurité du travail repose sur le développement personnel.

Telle est donc la nature éthique de ce type de récits dans lequel les enjeux s'inscrivent dans la durée : pour nos ancêtres, la durée se traduisait par un fardeau moral toujours plus lourd sur l'individu.

De nos jours, si les valeurs attachées à la responsabilité personnelle restent aussi fortes qu'il y a un siècle, le contexte institutionnel a changé. Quand j'ai commencé à me pencher sur le travail, au début des années 1970, l'histoire personnelle des sujets que je rencontrais gardait la marque éthique de la durée. Ainsi, les ouvriers américains que j'évoquais dans The Hidden Injuries of Class (1972) n'avaient travaillé que pour une poignée d'employeurs différents au cours de leur vie, et espéraient améliorer leur sort par des gains modestes et progressifs en termes de salaire et de statut. Les employés de bureau plus élevés dans la hiérarchie orchestraient plus encore leur existence dans le but de grimper l'échelle bien établie de l'entreprise. Ces récits de vie étaient le produit d'institutions vastes et bien définies – entreprises aux bureaucraties complexes, syndicats puissants, Etat-providence envahissant.

Ces vingt-cinq dernières années, le changement du capitalisme moderne a été tel que l'éthique de la durée est privée d'assise institutionnelle. Pour mieux comprendre la disparition des institutions dans le discours, comparons un passé lointain à notre présent. En anglais, à l'époque de Geoffrey Chaucer [XIVe siècle] le mot "career" [carrière] désignait une route bien tracée et bien entretenue, et un "job" était un morceau, par exemple de bois ou de charbon, qui pouvait être déplacé à volonté d'un endroit à l'autre. Sur le marché actuel, le travail est caractérisé par des jobs chaucériens, non par des carrières. Un jeune diplômé de niveau moyen doit s'attendre à changer d'employeur au moins douze fois dans sa vie professionnelle et de "profil de compétences" au moins trois fois, et les compétences qu'il ou elle utilisera à 40 ans ne seront pas celles apprises à l'école. Les changements de poste n'ont plus rien à voir avec la route tranquille de Chaucer : quand l'entreprise n'est plus une structure bien établie, la carrière suit une voie plus chaotique.

Nous constatons une persistance de l'éthique narrative de la durée dans la manière qu'ont les travailleurs intérimaires de rapporter l'histoire de leur vie. Il faut savoir que l'intérim constitue le secteur de main-d'œuvre en plus forte croissance en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis ; les agences spécialisées tendent même à dominer certains secteurs d'activités comme les soins infirmiers. Certaines des personnes interrogées, pourtant salariées de grandes entreprises, ont le même sentiment d'être traitées comme des intérimaires : à la BBC, la plupart des employés de grade moyen ont des contrats de trois à douze mois, et doivent à nouveau postuler lors du renouvellement de ces contrats.

Ces travailleurs ont une vision ambivalente de leur emploi, conscients que cette forme de travail convient à des entreprises réfractaires à l'engagement, mais aussi convaincus du fait que, si eux-mêmes avaient géré leur vie différemment, ils auraient pu mettre à profit leurs talents pour faire carrière et avoir un emploi stable.

Un tel raisonnement revêt plus de gravité encore lorsque s'y ajoutent les questions d'âge et de vieillissement. De fait, la nouvelle carte économique tend à restreindre la fourchette d'âges aux travailleurs plus jeunes : il y a deux générations, cette fourchette allait d'environ 20 ans à la fin de la cinquantaine ; aujourd'hui, dans les secteurs des hautes technologies, de la finance et des services urbains, elle ne va plus que du début de la vingtaine au début de la quarantaine. Notre étude a montré que les quinquagénaires mis à l'écart ou licenciés sont à la fois perplexes et obsédés par le handicap de l'âge. Loin de se sentir dépassés et finis, ils pensent savoir quoi faire, mieux s'y connaître et être mieux organisés que les jeunes travailleurs. Ce qui ne les empêche pas de s'en vouloir de ne pas avoir su prendre les bonnes décisions, de ne pas s'être préparés. Leurs histoires professionnelles sont semblables au fardeau de Senancour, chargées de souvenirs, mais ils travaillent pour des institutions versatiles qui valorisent peu l'expérience et l'ancienneté.

Malgré son côté paillettes et glamour, la nouvelle économie a des travailleurs qui restent traditionalistes : ils continuent à considérer la durée comme une valeur éthique, à assumer la responsabilité de leur vie professionnelle quand bien même les événements échapperaient à leur contrôle et à croire en la notion de "carrière" dans son sens étymologique anglais. Cette logique contradictoire répandue chez les travailleurs intérimaires fait que plus le travail est flexible, plus l'on est traditionaliste.

2. Quand l'écran fait écran

Le récit est donc à la fois témoignage et affirmation de la voix du narrateur, le fait de témoigner face à un interrogateur imposant au sujet de composer un tableau verbal. Nous devons à Wittgenstein l'idée que le langage de l'image annule le temps : peu importe qu'il faille une seule phrase ou une page entière pour former une image mentale car, dans ce processus, nous ne comptons plus le temps. Cette idée est presque totalement transposable à l'économie politique actuelle. Le sociologue espagnol Manuel Castells décrit cette économie comme un "espace des flux", se fondant notamment sur le fait que, grâce aux nouvelles technologies, l'économie mondiale évolue en temps réel. Les fluctuations boursières à Londres ou New York ont des répercussions instantanées à Singapour ou à Johannesburg, de même que, sur le plan de la production, du code informatique développé à Bombay peut être exploité par IBM aussi instantanément que celui développé – à un coût supérieur – à son siège d'Armonk, dans l'Etat de New York. C'est ce que Castells appelle le "temps intemporel".

L'écran d'ordinateur en est la parfaite incarnation, technologie de l'image par excellence, empilement de fenêtres sans lien temporel, bref, image pure. Le travail sur écran marque un véritable tournant dans la façon de travailler ainsi que dans la communication entre travailleurs. Physiquement, le corps, la tête et les yeux sont immobiles, et les autres sens – ouïe, odorat et toucher – se trouvent neutralisés au profit de la vue. Sans compter que le travail à l'écran raccourcit le temps, par cet effet de court terme, d'absence de durée, que nous avons déjà évoqué.

Le recul de l'importance du temps se manifeste ainsi dans les programmes informatiques exploités dans l'industrie high-tech, généralement conçus pour qu'un utilisateur de base n'ait qu'à toucher des icônes très simples pour lancer une tâche. Le travail sur écran facilite un important turnover de main-d'œuvre : un nouvel employé n'a aucun mal à apprendre comment accomplir une tâche par le biais d'une interface graphique. Il y a vingt-cinq ans, les commandes à l'écran étaient représentées par des mots. De nos jours, les processus de fabrication les plus complexes ont été si bien analysés et configurés qu'une simple succession d'icônes permet à l'employé d'enchaîner les étapes nécessaires.

Je me suis rendu dans une boulangerie industrielle où j'avais déjà mené, à l'ère pré-informatique, une étude sur le terrain. La boulangerie industrielle était alors un vrai métier, et la boulangerie assistée par ordinateur l'est encore – si ce n'est que la qualité est désormais évaluée par divers capteurs chargés de mesurer la couleur de la croûte ou la densité interne du pain. La tâche de l'opérateur consiste à lire les icônes représentant les données collectées par le capteur, tel un guetteur, et à programmer les fonctions successives de la machine, comme le passage d'une croûte lisse à une croûte scarifiée – et, dans ce cas, il se contente d'appuyer sur le bouton "scarification". Le pain "assisté par ordinateur" peut être d'excellente qualité : le poncif romantique sur la perte des bienfaits de l'artisanat ne tient pas ici. Nul doute, toutefois, que la boulangerie informatisée est une parfaite illustration de la déqualification.

On dit que l'informatisation rend le travail immédiatement compréhensible, mais c'est là juger le travail à l'écran selon les normes des outils industriels du passé. Car les systèmes modernes restent bel et bien "opaques", dans le sens où leurs opérateurs peu qualifiés n'ont pas la possibilité de comprendre les rouages du programme, sans parler de les modifier. Ces boulangers ne savent pas faire du pain. Quand les machines assistées par ordinateur tombent en panne – ce qui arrive régulièrement à ces monstres de complexité –, les opérateurs sont désemparés : leur chef d'équipe leur a dit "Si ça ne marche pas, n'essaie pas de le réparer tout seul". Le travail par écran est déresponsabilisant parce qu'opaque, mais surtout parce que le "temps intemporel" de l'industrie informatisée est, pour nombre de travailleurs, source d'un malaise profond.

La peinture du travail sur ordinateur se compose ainsi d'une succession d'événements non physiques. On peut dire que ce type de travail soumis au temps intemporel est statique, mais cette immobilité diffère en substance des anciennes routines ouvrières. De fait, le travail à la boulangerie change tous les jours, au rythme des commandes de pain, et n'a plus rien de fordiste, de répétitif. Mais il est tout aussi démotivant – comme me l'a dit un opérateur, "les boutons se suivent et se ressemblent... enfin, dans six mois je ne suis plus là". Contrairement aux boulangers de la même usine que j'ai rencontrés dans les années 1970, ces opérateurs de machines ne s'unissent pas autour d'une identité commune de boulanger. Dans l'industrie, l'ordinateur est une machine à neutraliser, idéale pour un système économique dans lequel la spécificité d'un emploi dit peu de chose des spécificités de l'individu.

Voilà pourquoi les travailleurs des hautes technologies, qu'il s'agisse de cols blancs ou d'ouvriers que l'on disait jadis "manuels", ne voient presque aucun intérêt à porter un témoignage sur ce qu'ils font, à dresser le tableau verbal de leur vie. Lorsqu'il racontent le temps, font le récit d'une expérience signifiante, il est rare qu'ils évoquent la machine qui gouverne leur vie. Peut-être ce manque d'envie de témoigner de la réalité matérielle se comprend-il mieux par opposition au cliché éculé de l'"aliénation". Littéralement, "aliénation" signifie "étranger à" ; à l'inverse, ces travailleurs souffrent d'une trop grande familiarité, d'un trop grand naturel. Ils souffrent de la neutralité du travail à l'écran.

3. Stratégies narratives

Quels moyens ont donc les habitants de ce "meilleur des mondes" du travail de le rendre signifiant ? Je présenterai ici deux formes de récit du travail moderne sources de sens. Dans la première, le narrateur est un individu qui refuse de croire aux institutions qui l'emploient ; la seconde est à rapprocher de la sociologie de l'évitement et du silence.

Nous sommes plus familiers du narrateur qui adopte le langage de la résistance, mais il s'agit d'une stratégie dangereuse pour le sujet. Par le passé, la sociologie a fait l'erreur de croire que le mépris ou la haine des institutions rendait l'individu plus fort. Loin de là, la résistance aux institutions est bien plus susceptible de produire du cynisme ou du fatalisme, deux attitudes qui émoussent la volonté d'agir. L'être humain a besoin de croire que ce qu'il fait est important ; or il est difficile de garder confiance en soi tout en contestant les institutions et le contexte dans lequel on agit. Autre connotation tout aussi naïve du mot "résistance", la prise de conscience serait le prélude à l'action. En réalité, l'action signifiante est à trouver dans le récit lui-même, et dans le fait de se positionner comme voix critique.

Les récits de résistance ont une nature textuelle particulière : le narrateur se pose en auteur distancié. Les propos suivants, tenus par une secrétaire licenciée, montrent comment peut s'opérer cette distanciation, sur un mode en apparence banal : "Alors que X m'expliquait pourquoi ils devaient se séparer de moi, j'ai remarqué que la verrue sur son nez semblait avoir foncé." Par cette allusion à la verrue, elle montre qu'elle ne s'est pas laissée submerger par l'événement. Les entretiens menés dans le cadre de notre étude ont révélé que les réactions les plus brutales à la nouvelle économie tournent autour du licenciement économique. Les employés ainsi renvoyés sont évidemment traumatisés, mais la peur de perdre son emploi est presque aussi forte chez les rescapés. "J'attends le prochain dégraissage", commentait une autre secrétaire. Une enquête menée récemment dans un grand groupe américain a révélé que seulement 6 % des employés pensaient que leur direction se battrait pour sauver leurs emplois. Dans ce contexte, la distanciation narrative est un acte essentiel de protection subjective.

Lorsqu'il y a perte d'emploi, le besoin de distance narrative fait écho à une forme donnée du récit. Les narrateurs voient souvent le licenciement comme une sorte d'aboutissement du temps passé au travail : tout convergeait vers ce dénouement. C'est à l'"éthique" de la durée que l'on doit cette idée que l'expérience tout entière concourt vers cette issue : chacun est responsable de ce qui lui arrive. "Du jour au lendemain, une espèce de salope hindoue m'a pris mon boulot, ils m'ont licenciée, m'a raconté une archiviste, et la première chose que je me suis dite, c'est que j'avais été bien bête de faire des heures supplémentaires juste pour que le boulot soit fait." Son racisme est inséparable du sentiment qu'elle aurait dû agir différemment : elle a globalisé l'événement, tant sociologiquement que psychologiquement. Elle manque de recul, de capacité à prendre son renvoi comme un simple événement et non comme un jugement sur sa personne. Mais s'agit-il bien d'un "manque" ? Aurait-elle vraiment moins souffert si elle avait été une employée moins dévouée ?

La seconde stratégie narrative établit un lien positif entre résistance et engagement dans l'institution. On doit à l'économiste Albert Hirschmann la distinction entre deux façons d'aborder la vie de l'organisation, le retrait ("exit") et la prise de parole ("voice"). Le retrait désigne la volonté de partir quand on désapprouve son entreprise, et la prise de parole, la volonté de contester sa hiérarchie par loyauté envers cette entreprise. Selon John Kotter, grand gourou de la Harvard Business School, le retrait est devenu la norme stratégique dans la nouvelle économie : les individus préfèrent résoudre les difficultés de l'entreprise ou de leur propre poste en partant, plutôt qu'en faisant face aux problèmes. Rien ne pousse à faire preuve de loyauté envers une institution qui ne vous en témoigne aucune. Dans la nouvelle économie, l'individu doit, pour survivre, apprendre à renier ses engagements, à oublier la loyauté. La prise de parole est un mode de résistance archaïque, viable uniquement dans des entreprises archaïques.

Si elle est au cœur de nombreux débats sur la sociologie des institutions flexibles, la valeur de la prise de parole dans l'institution, par des individus suffisamment motivés pour la critiquer, ne concerne que les postes d'encadrement. Aux échelons inférieurs, les histoires de confrontation et d'évitement sont de nature bien différente. Ainsi, un technicien m'a raconté une visite dans son ancienne entreprise un an après son renvoi : "Quand les gens m'ont vu dans le hall, ils ont filé s'enfermer dans leurs bureaux. C'est comme si j'étais une mauvaise nouvelle, comme si j'allais leur reprocher d'être toujours là." Des mauvais coucheurs, ces anciens collègues ? L'explication serait trop moralisatrice.

Les employés qui échappent à un dégraissage évitent en effet le contact avec leurs anciens collègues par peur de la confrontation, mais aussi, je l'ai constaté, par peur d'être confrontés à leur propre situation. "Je ne peux pas", m'a confié l'une des employées qui s'était retranchée dans son bureau. Mais quoi, qu'est-ce qu'elle ne "peut pas" ? Les dégraissages sont souvent des événements irrationnels : face à la précarité de leur situation, les rescapés se comportent comme des cancéreux en rémission dont le temps serait compté. Tout contact avec ceux déjà renvoyés est un douloureux rappel de ce qui les attend.

Dans ce type de récit, le respect mutuel entre travailleurs passe par l'évitement de la confrontation. Le technicien évoqué plus haut a fini par apprendre à ne plus passer dans l'entreprise ni à chercher à revoir ses anciens collègues ; en comprenant qu'il dérangeait, il a aussi appris que les autres "ne pouvaient pas".

Pourquoi faire le parallèle entre cette expérience anecdotique et la question en apparence bien plus grave de la résistance à l'organisation telle que la conçoivent les individus ? Notamment parce que les concepts de solidarité et de fraternité, que les sociologues tiennent d'époques passées, se révèlent largement improductifs quand il s'agit de comprendre le lien social dans des organisations changeantes et flexibles. Et plus précisément parce que les sociologues ne tiennent pas compte, dans le travail sur le terrain, de la théorie du sociologue allemand Georg Simmel (1858-1918), qui affirmait, il y a un siècle, que la distanciation sociale crée un lien social positif. Les sociologues anglo-américains qui se sont penchés sur des communautés ont quant à eux suivi l'hypothèse de Simmel en étudiant, par exemple, l'échelonnement détaillé des distances sociales au sein de communautés noires de Chicago ou de communautés musulmanes de Londres, échelonnement qui est source d'un ordre communautaire. De leur côté, les sociologues du travail ont préféré choisir un étalon grossier, celui de la solidarité, qu'on peut voir comme une perversion des idées d'Habermas sur la communication : plus les individus sont proches, plus ils communiquent, plus le lien social est fort.

En rejetant l'hypothèse de Simmel, on peut avoir l'impression que, hors des sphères supérieures de l'entreprise, les travailleurs se trouvent en retrait, individualisés ; en réalité, un faisceau de signaux bien différents circule et une communication mutuelle d'un tout autre genre a lieu. Les individus sont contraints de renégocier sans cesse la reconnaissance mutuelle et la distance sociale, dans la mesure où les structures de l'organisation ne font pas grand-chose pour le rapport humain.

Dans les récits de travail que font les sujets à un enquêteur, ces négociations prennent la forme de silences soudains, de changements de direction brutaux dans le cours de la narration. Tout l'enjeu, pour le sociologue, est d'apprendre à lire ces signaux. Souvent nous écoutons mal, sous prétexte que le silence montrerait que les gens n'ont rien à dire, qu'un changement brutal de sujet serait dépourvu de sens et de contenu social. Or la déviation narrative peut révéler un fait professionnel du type de ceux que j'ai brièvement évoqués : un lien positif entre distance sociale et sentiment fraternel, le silence et l'absence comme mouvements de reconnaissance de la situation difficile dans laquelle se trouve l'autre.

Pour conclure, je rappellerai une évidence : l'insécurité est un élément essentiel de la vie sociale et le capitalisme a presque toujours été, au cours de sa longue histoire, marqué par l'instabilité. L'apparition au début du XXe siècle de bureaucraties du travail solides et vastes apparaîtra sans doute aux historiens de demain comme une simple exception à la règle. Mais la philosophie actuelle du capitalisme a ceci de particulier que le désordre y semble souhaitable : la restructuration permanente d'une entreprise est ainsi vue comme une marque de dynamisme et, sur le marché boursier, le changement institutionnel a une valeur en soi.

Tous les êtres humains affrontent l'insécurité en pensant en termes de stratégie. Le récit professionnel peut être envisagé comme une réflexion stratégique, mais avec ses particularités. Dans un contexte social marqué par la dérégulation et l'incertitude, l'acte de création d'un récit devient lui-même action dans le monde – même si le récit en question ne conduit pas à des actions ayant pour objectif de modifier des conditions matérielles. Seuls les plus privilégiés, aussi à gauche qu'ils se prétendent, méprisent cette entreprise subjective sous prétexte que ce n'est pas une "vraie" action. Pour les individus vulnérables à la nouvelle économie, il est essentiel de trouver des moyens d'autodéfense émotionnelle, mais aussi de reconnaître les autres travailleurs et d'établir des rapports avec eux sans l'aiguillage d'une organisation stable.

Voilà pourquoi je souhaite que la sociologie s'intéresse de plus près au récit comme un des nombreux outils dont dispose l'individu pour se comprendre. Cela ne s'applique pas aux seuls sociologues du travail et sociologues de terrain. Nous devons être plus nombreux à reconnaître la capacité subjective des acteurs sociaux, subjectivité qui, comme l'illustre, je l'espère, ce bref exposé, entre en interaction avec les conditions matérielles, mais ne peut jamais être simplement conclue ni déduite de celles-ci. Les institutions du nouveau capitalisme ont affaibli la signification de l'environnement matériel : il s'agit d'un système plus neutre, moins prometteur socialement et psychologiquement, que le capitalisme analysé par Max Weber il y a un siècle. C'est pour cela, précisément, qu'il nous faut comprendre comment s'arrange l'individu pour combler ce vide de sens.

Richard Sennett, sociologue, enseigne à la London School of Economics.

Traduit de l'anglais par Julie Marcot.


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