LES ESSENTIELS [7]

Publié le par alain laurent-faucon


Les mobilités - des biens, des personnes, des entreprises - sont une marque des temps, est-il écrit dans un édito du Monde. « Elles ne sont pas que la somme des déplacements physiques, mais la composante d'une pensée nouvelle qui imprime un nouveau rapport social au changement de lieu. Elles peuvent être virtuelles. Elles vont de pair avec la contraction du temps, la dilatation des territoires, la généralisation du mouvement. Elles s'arriment au culte de la vitesse, à l'accélération du changement. Elles signent la fin des routines, la multiplicité des choix, le primat de l'incertain. »

« L'auto-examen cérébral deviendra-t-il une pratique courante dans les prochaines décennies ? », se demande un autre journaliste du Monde à propos de certaines expériences faites actuellement sur le cerveau. Et cette interrogation nous renvoie au dossier déjà mis en ligne sur les « cyborgs » - un terme « inventé » par la philosophe américaine Donna Haraway, auteur du Manifeste Cyborg, dont nous parle le philosophe Bruno Latour dans Libération.

Concernant encore et toujours ces fameux tests ADN, Eric Fottorino écrit : « Admettre que la famille ne vaut que par le lien biologique établi entre ses membres, considérer que seul le sang donne son sens et sa validation à la stricte parenté entre une mère et ses enfants, c'est nier la différence des autres. C'est nier l'existence de cultures singulières ou fermer les yeux sur les drames de contrées à fléaux qui font qu'un enfant peut ne pas être élevé par sa mère. Que des demi-frères ou demi-soeurs peuvent être des fils et des filles à part entière dans le coeur d'une femme qui ne les a pas enfantés. »

Dernier point enfin de cette revue de presse : les droits des animaux. « Les animaux ne sont pas des bêtes. Tel est le postulat de cette réflexion, à la croisée de la science et de la philosophie, de la politique et de l'écologie. Un changement de perspective que l'actualité confirme amplement », note Bertrand Le Gendre. Mais quels droits leur accorder ? - poursuit-il, avant de remarquer que « la défense sourcilleuse de la condition animale peut aller de pair avec la négation de l'homme, le juif hier, l'immigré aujourd'hui ».

Les thèmes abordés dans cette revue de presse peuvent faire l'objet d'un sujet dans l'un des concours que vous préparez : la mobilité, phénomène de société ; les biotechnologies et le biopouvoir ; réflexions sur ce qui fait le propre de l'homme, de l'humain ; les rapports hommes-animaux ; les droits de l'animal ; et la question : les animaux sont-ils des bêtes ?

Nous aurons l'occasion de revenir sur ce que peut être le propre de l'homme – une puissance d'écart nous dit le philosophe Pierre Gire – quand nous évoquerons l'éthique analysée comme un récit de vie – l'agir et le sens – et quand nous analyserons l'ouvrage du philosophe Jean-Marie Schaeffer, La Fin de l'exception humaine.




REVUE DE PRESSE



Dans les pas du Sarko mobile

Par Jean-Michel Dumay


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 11.11.07.

 

Sur l'air du Furet, il serait possible de fredonner chaque matin qu'il court, il court le Sarko. Il est passé par ici, il repassera par là. Dimanche au Tchad, mardi à Guilvinec, mercredi à Washington, jeudi à Paris. Tout cela donne le tournis. Il court, il court...

Ce mouvement quasi brownien, cette hyperactivité présidentielle, cette faculté d'être ici puis ailleurs, sur telle thématique puis sur telle autre, fait de Nicolas Sarkozy un archétype du sujet hypermoderne. Sa surmobilité surtout.

Depuis deux siècles - l'aube de la révolution industrielle -, le monde est exponentiellement saisi d'un tel mouvement. Sous l'oeil d'un "macroscope" (le mot avait été inventé par Joël de Rosnay), il apparaîtrait tout traversé de particules agitées, grouillantes, imprévisibles. Brownien, donc.

Les mobilités - des biens, des personnes, des entreprises - sont une marque des temps. Elles ne sont pas que la somme des déplacements physiques, mais la composante d'une pensée nouvelle qui imprime un nouveau rapport social au changement de lieu. Elles peuvent être virtuelles. Elles vont de pair avec la contraction du temps, la dilatation des territoires, la généralisation du mouvement. Elles s'arriment au culte de la vitesse, à l'accélération du changement. Elles signent la fin des routines, la multiplicité des choix, le primat de l'incertain.

L'aventure humaine a quelques millénaires, mais le feuilleton a soudain changé de rythme et s'est emballé. Alors que tout paraissait traîner d'une langueur monotone, en deux cents ans, le produit intérieur brut de la planète a crû de 5 000 %, la population de 500 %. En cinquante ans, le nombre de véhicules en circulation dans le monde est passé de 50 à 800 millions, le trafic aérien a été multiplié par 50. Plus ancien, le ferroviaire a doublé. Dans le même temps, l'usage du téléphone s'est envolé, la télévision, puis Internet sont nés.

Portées par la mondialisation des échanges et des systèmes de production, les mobilités ont transformé l'individu et le lien social, ainsi que les espaces urbains. L'actualité en surligne incessamment la face sombre : bruits, pollution de l'air, embouteillages, paysages défigurés..., mais aussi migrations contraintes, notamment des exclus.

Lors d'un colloque organisé en 2003 par l'Institut de la ville en mouvement (IVM), le sociologue Danilo Martuccelli avait aussi relevé l'impact de la mobilité généralisée sur le prestige social, dont elle serait devenue l'un des indicateurs. Par sa surmobilité, l'individu hypermoderne, comme le Sarko mobile, réaliserait "un fantasme d'ubiquité", confinant à la toute-puissance. "Dans un univers où l'espace cesse en quelque sorte d'être une limite incontournable à l'action et à la communication, le signe majeur de reconnaissance, sous l'emprise de la mobilité généralisée, devient la coprésence physique."

Dans un monde où l'accès à distance s'est banalisé, c'est un peu comme si l'on signifiait : si je viens te voir, c'est que cela est important. La mobilité crée donc de la valeur. Et à la Bourse des comportements, la rencontre en face-à-face a sa surcote. Certains, à la mobilité aisée, sont plus riches que les autres. Et certains autres, sensibles aux inégalités, s'en inquiètent.

Dans une véritable ode aux mobilités (Mobilités et vie contemporaine, Champs social éditions, 10 euros), dont il estime qu'elles "doivent être connexes d'une mondialisation intelligente", Emile Malet, directeur de la revue Passages, plaide pour faire d'elles "un nouveau droit universel" : car "la mobilité, écrit-il, est devenue un bien public, quasiment un besoin corporel, une conquête de liberté et un signe d'espérance". On ajoutera : parce qu'elle est aussi la condition de l'exercice d'autres droits - l'accessibilité au logement, au travail, à l'éducation ou à la santé.

Jean-Michel Dumay



Entraîner son cerveau à volonté ?

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 11.11.07.

Un casque, une télécommande, un écran : cet équipement sommaire suffira-t-il, demain, pour se muscler le cerveau ? Le culturisme des neurones servira-t-il à améliorer les facultés de concentration, à se mettre dans le meilleur état mental avant un examen ou un entretien d'embauche, à se préparer à un long voyage en voiture, à chasser les idées noires avant de s'endormir ? Certes, un certain nombre d'années s'écouleront avant que l'on puisse songer à offrir pour Noël une panoplie de "brainbuilding". Mais les progrès des neurosciences laissent entrevoir, pour la première fois, la possibilité d'interagir avec cet organe qui, de plus en plus, cesse d'être considéré comme une boîte noire.

Un casque, une télécommande, un écran : Jean-Philippe Lachaux, chercheur dans l'unité dynamique cérébrale et cognition de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), à Lyon, n'hésite pas à parler de télévision du cerveau, ou de "Brain TV". Il sera bientôt possible, pense-t-il, de choisir, confortablement installé dans son fauteuil, une "chaîne" d'un type nouveau, correspondant à la visualisation en temps réel de diverses activités cérébrales. Certains patients, traités pour des formes graves d'épilepsie par le neurologue Philippe Kahane (CHU de Grenoble), se sont d'ores et déjà prêtés à l'expérience. C'est sur cette collaboration que reposent les travaux du neurobiologiste, dont les étonnants résultats viennent d'être publiés par la revue en ligne Plos One.

"Ces malades sont les seuls sur lesquels on pose des électrodes à l'intérieur même du cerveau et dans des zones très différentes", indique-t-il. L'objectif : préparer l'intervention chirurgicale, qui vise à sectionner le réseau de neurones responsable des crises d'épilepsie sans endommager des régions cérébrales voisines importantes. Une quinzaine de tiges de 0,8 mm de diamètre, comportant chacune de 5 à 18 contacts, traversent ainsi la boîte crânienne et enregistrent, deux semaines durant, l'activité de zones très précises du cortex.

"Cette période d'hospitalisation s'accompagne de temps d'attente pendant lesquels les patients se prêtent volontiers à nos expériences", précise M. Lachaux. La collaboration active des malades est en effet essentielle : ce sont eux qui vont directement étalonner la "Brain TV" en se lançant dans une exploration de leur propre cerveau.

Pour régler une "chaîne", le chercheur extrait deux courbes de signaux, produits par un des contacts cérébraux. "La première courbe correspond à des hautes fréquences, l'autre à des fréquences plus basses", explique-t-il. Reste ensuite à corréler certains événéments de la vie mentale des patients avec l'évolution de ces courbes. Mais, contrairement à d'autres méthodes d'exploration cérébrale, les fonctions étudiées ne sont pas ici présupposées. Une patiente a ainsi découvert que, lorsqu'elle concentrait son attention visuelle sur un point, une courbe montait : la première chaîne de la Brain TV était réglée. Chaque réseau d'électrodes implantées pouvant fournir autant de chaînes que de contacts (100 à 200), la Brain TV devrait ainsi, progressivement, s'enrichir.

Parallèlement à cet étalonnage, les chercheurs doivent mener une autre tâche, tout aussi essentielle. A qui donc, hormis ces malades, peut en effet servir la Brain TV si elle ne fonctionne qu'avec des électrodes implantées ? Pour augmenter son usage, il sera indispensable de mettre au point un système de casque fonctionnant avec quatre ou cinq électrodes posées à l'extérieur du crâne. C'est l'objet du programme "Open Vibe", financé sur trois ans par l'Agence nationale de la recherche (ANR) à hauteur de 400 000 euros. En partenariat avec l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria) de Rennes et France Télécom, l'unité Inserm de Lyon s'est fixé pour objectif, d'ici à fin 2008, la mise au point d'un logiciel d'analyse en temps réel de l'électroencéphalogramme (EEG).

"Avec la technique externe qu'est l'EEG, on voit l'activité du cerveau comme si on observait une ampoule à travers un abat-jour", indique M. Lachaux. D'où, jusqu'alors, une forte imprécision sur la localisation des activités cérébrales sollicitées. Grâce aux informations obtenues avec les électrodes internes, cette incertitude est désormais réduite. Le diamètre des zones "corrélables" à une fonction précise passe ainsi de 5 cm à 1 cm. Du moins pour les activités du cortex situées à sa périphérie, tels le calcul mental, l'attention visuelle, la mémoire "de travail" (celle qui permet, par exemple, de retenir des numéros de téléphone), ou encore l'imagerie motrice (capacité à imaginer un mouvement).

Sous réserve d'une meilleure présentation que les austères courbes actuelles, le "casque EEG" pourra ainsi servir à développer un véritable dialogue avec son propre cerveau. En ce sens, cette approche se distingue radicalement des autres techniques d'exploration cérébrale, telle que l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Contrairement à ces instruments lourds et coûteux, réservés aux laboratoires ou aux hôpitaux et inadaptés au temps réel, la vocation de la Brain TV est de devenir un outil individuel à la portée du grand public.

L'auto-examen cérébral deviendra-t-il une pratique courante dans les prochaines décennies ? Chacun d'entre nous utilisant sans doute son cerveau à sa façon, les variations entre individus imposeront alors un apprentissage personnel. Il deviendra possible, par entraînement, de développer ses facultés d'attention et de concentration. L'utilisation des signaux émis par le cerveau pourra également servir au contrôle des jeux vidéo. Plus de joystick ni de souris : une simple pensée suffira pour déclencher le déplacement d'un curseur à l'écran, la conduite d'un bolide ou le tir avec une arme. Certains équipements pour handicapés pourront, de même, être dirigés par la pensée. Mais à mesure que se développeront les techniques d'exploration du fonctionnement du cerveau, il est à craindre que se multiplient également les risques de dérive.

Ne sera-t-il pas tentant, par exemple, d'utiliser une telle méthode, dite objective et validée par la science, pour mesurer certaines aptitudes dans le cerveau de chaque individu ? De remplacer par elle les tests et examens actuels afin d'évaluer directement les performances intellectuelles de chacun, et de se satisfaire de cette mesure, pourtant forcément limitée, pour juger de ses capacités ? On frémit également en songeant à l'usage que pourraient en faire certaines sectes, qui décideraient d'utiliser la Brain TV pour édicter des règles cérébrales du bonheur, incitant ensuite leurs adeptes à mettre leur cerveau en accord avec cet état idéal... Un bonheur insoutenable, assurément.

Michel Alberganti

EXPERIENCE SINGULIERE

Pour régler les "chaînes" de la "Brain TV", les chercheurs de l'Inserm ont dialogué avec leurs patients épileptiques, qui sont ainsi devenus de véritables acteurs de l'expérience. La consigne donnée était de tenter d'agir sur la courbe qu'ils regardaient, afin de déduire de la modification obtenue la fonction du cerveau correspondant, et de définir ainsi une "chaîne" particulière. Pour répondre aux critiques de certaines revues scientifiques, qui ont qualifié ces travaux de "psychologie en fauteuil", l'équipe de Lyon a utilisé une sorte de "piège" permettant de vérifier les déclarations des patients. Un bouton caché provoque un retard de 30 secondes dans l'affichage de la courbe. Les fausses impressions, reflétant une simple illusion de contrôle, sont ainsi aussitôt détectées.



Donna Haraway approfondit le champ des possibles

 

Biologique. Découverte en France d’une scientifique féministe qui s’intéresse à la vie des singes, au déterminisme et aux cyborgs.

 

BRUNO LATOUR - LIBÉRATION : jeudi 8 novembre 2007

Donna Haraway n’a pas eu de chance avec les Français. Formée aux sciences, puis devenue historienne et professeure au Centre pour l’histoire de la conscience à l’université de Santa Cruz en Californie, elle a formé des dizaines de chercheurs dans ce domaine hybride qu’on appelle encore d’un mot anglais les science studies. Très célèbre aux Etats-Unis, elle attire, pour chaque conférence, des foules d’amateurs d’idées originales dans une vie universitaire devenue terriblement convenue.

Mais à chaque fois qu’on a voulu la traduire on s’est heurté à la difficulté de son style et à la dispersion apparente de ses centres d’intérêt : la vie des singes et de leurs primatologues, la science-fiction, la politique radicale aux Etats-Unis, la question du genre et de ses liens avec la vie des sciences, la biopolitique, la collaboration entre les espèces, le posthumain, les cyborgs, etc. C’est pourquoi on ne peut que se réjouir de voir six de ses articles enfin traduits, qui permettent de comprendre, en un sens, que Haraway n’a jamais vraiment poursuivi qu’un seul sujet : comprendre la biologie hors de tout réductionnisme biologique.

Chaudron de sorcière. Les articles réunis ici sont de deux types : trois portent sur l’histoire culturelle des sciences biologiques (et sur les problèmes de méthode que peut poser une telle histoire) et sont d’une facture tout à fait classique que reconnaîtront sans peine les amateurs des cultural studies. Ils montrent à merveille que le développement des sciences naturelles a toujours servi de chaudron de sorcière pour y mélanger bien d’autres ingrédients, l’empire et la race parmi bien d’autres.

Les trois autres portent sur la question clé de Donna Haraway : peut-on parvenir à réintéresser la gauche à la question de la vie, sans tomber aussitôt dans des versions simplificatrices de la nature ? Question triplement importante.

Pour les féministes d’abord. Haraway est en effet l’une des rares chercheuses qui ait pris sérieusement la biologie non pas pour montrer combien le devenir femme « échappait » à ses déterminations, mais, tout au contraire, pour montrer qu’il fallait d’abord libérer la biologie des conceptions trop étroites qu’elle se fait d’elle-même. En un sens, le projet de Donna Haraway est de toujours « biologiser » davantage le devenir-femme, à ceci près que la biologie dont elle dessine l’histoire ne ressemble en rien à cette destinée inéluctable dont il faudrait savoir s’extirper. D’où les difficultés de situer ses positions dans les traditions féministes françaises, qui se sont plutôt développées dans une relation de rejet à l’égard de toutes les prétentions biologiques assimilées à la « naturalisation ». Paradoxalement le biologique, pour Haraway, c’est l’antidestin.

Prothèses. Même chose avec la question épineuse des « cyborgs » introduits en philosophie par son Manifeste Cyborg et reproduit dans ce recueil. Pas plus qu’elle n’associe biologie et déterminisme, Donna Haraway ne se complaît dans une description « posthumaniste » des cyborgs. Elle ne cherche pas du tout – même si le vocabulaire déjà un peu daté peut le laisser croire par moments – à célébrer la confusion introduite par les prothèses dans les barrières entre l’humain et le mécanique. Ce qu’elle cherche à renouveler, une fois encore, c’est la notion même de mécanique.

Même chose dans son intérêt passionné pour la science-fiction, qui ne lui sert pas à développer une sorte de technophilie, mais, au contraire, à explorer de combien de façons possibles on peut enfin séparer les questions de technique et de nécessité. Plus on introduit d’artifices, plus on introduit de possibles. Et pourtant, troisième élément important à prendre en compte, sa célébration des possibles ne rend pas Haraway insensible au radicalisme politique. Mais, là encore, elle se méfie des automatismes.

Son personnage favori, c’est le Trickster, sorte d’Hermès qui fait bifurquer, au coin des rues, les habitudes les mieux établies. C’est ce qui a conduit Haraway, depuis une dizaine d’années, à une enquête étonnante dans l’analyse des attachements innombrables entre les humains et les chiens. Après les singes en effet (auxquels elle a consacré un livre important, Primate Visions), c’est en s’entraînant à sauter des obstacles avec son chien qu’elle affirme pouvoir renouveler les questions du vivre ensemble… Et, sous la plume de Donna Haraway, le mot « vivre » prend un sens qui n’est en rien familier, mais qui entraîne dans tous les méandres associés dorénavant à la biopolitique.

On voit qu’une auteure capable de prendre à contre-pied tellement de réflexes automatiques de la pensée méritait d’être traduite. Donna Haraway nous apprend qu’il y a bien d’autres tâches politiques que de chercher à s’échapper des mécanismes vivants, puisqu’il y a « beaucoup de demeures différentes dans le royaume de la vie ».


Haine des autres, haine de soi, par Eric Fottorino

 

Editorial - LE MONDE | Article paru dans l'édition du 06.10.07
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En adoptant aux petites heures de vendredi le projet de loi Hortefeux sur la maîtrise de l'immigration, et en particulier l'amendement revu et corrigé, mais finalement maintenu dans son principe, du recours aux tests ADN pour les candidats au regroupement familial, les sénateurs, après les députés, ont fini d'esquisser le visage le plus inquiétant de la France. S'il advenait que ce texte soit maintenu au sortir de la commission mixte paritaire prévue le 16 octobre, alors il faudra acter que notre pays a fait litière de son histoire et de sa géographie au détriment des étrangers.

Admettre que la famille ne vaut que par le lien biologique établi entre ses membres, considérer que seul le sang donne son sens et sa validation à la stricte parenté entre une mère et ses enfants, c'est nier la différence des autres. C'est nier l'existence de cultures singulières ou fermer les yeux sur les drames de contrées à fléaux qui font qu'un enfant peut ne pas être élevé par sa mère. Que des demi-frères ou demi-soeurs peuvent être des fils et des filles à part entière dans le coeur d'une femme qui ne les a pas enfantés.

Il n'est que de lire les réactions blessées de nombre de responsables africains pour mesurer combien cette tentative dommageable de tri dans les familles, outre la suspicion de fraude a priori qu'elle suggère, risque de couper la France de ses meilleurs amis. Réservée aux étrangers, la traque de l'enfant illégitime n'est pas seulement contraire au droit fixé par la loi de bioéthique, qui limite la recherche de la signature génétique à des fins médicales ou judiciaires. Il y a de la haine dans cette course à l'ADN, de la haine des autres, de la haine de soi. On ne se respecte pas quand on manque ainsi d'humanité. A gauche, mais aussi à droite, des voix s'élèvent contre cet amendement, se mêlant aux voix des Eglises et du Conseil national d'éthique. On aimerait que la représentation nationale les entende. Sauf à miser sur le Conseil constitutionnel pour préserver notre législation de repoussantes dérives.

Eric Fottorino



Les animaux prennent la parole, par Bertrand Le Gendre

 
LE MONDE | Article paru dans l'édition du 07.10.07.

 

Wattana est une surdouée. Cet orang-outang femelle est l'une des attractions de l'exposition "Bêtes et hommes" organisée en ce moment à la Grande Halle du parc de La Villette à Paris (19e). Le court documentaire qui raconte ses exploits la montre faisant et défaisant des noeuds avec une étonnante dextérité tandis que la caméra s'attarde sur un enfant peinant à lacer ses baskets. Comment se fait-il que ces primates réussissent à dominer "des techniques manipulatoires compliquées qui exigent plusieurs mois d'apprentissage aux petits humains ?", demande le commentaire.

Cette exposition, où l'on croise de nombreux lycéens, démontre, en interpellant le public, combien notre regard sur le genre animal a évolué. La preuve, c'est que la Grande Halle, où l'on disserte ainsi des relations entre "animaux humains" et "animaux non humains", abritait autrefois le marché aux boeufs des abattoirs de Paris.

Les animaux ne sont pas des bêtes. Tel est le postulat de cette réflexion, à la croisée de la science et de la philosophie, de la politique et de l'écologie. Un changement de perspective que l'actualité confirme amplement.

Les adversaires de la corrida se sont de nouveau fait entendre cet été, tandis que, jeudi 27 septembre, Nicolas Sarkozy recevait à l'Elysée Brigitte Bardot venue l'entretenir de sa croisade contre la chasse aux phoques et l'abattage rituel des moutons. Avec le sort des chiens abandonnés, la défense des taureaux et des bébés phoques parlent à des millions de gens. La cause des animaux se nourrit souvent de l'indignation des foules.

Créée en 1845, la Société protectrice des animaux (SPA) entend elle aussi "sauver, protéger et aimer les animaux". Ce lobby policé est concurrencé par des groupes beaucoup plus radicaux comme la Milice de défense des droits des animaux. Ces activistes britanniques ont fait parler d'eux, fin août, en affirmant avoir contaminé en France et en Grande-Bretagne des flacons d'antiseptiques produits par Novartis. Ils accusent la firme pharmaceutique de cruauté envers les animaux qu'elle utilise pour ses recherches. Par le passé, cette "milice" avait revendiqué sous d'autres appellations des attentats qui ont causé des millions d'euros de dégâts outre-Manche.

Amis des bêtes et écoterroristes, militants d'extrême gauche et du Front national, la cause animale suscite beaucoup de confusion. Le programme présidentiel de Jean-Marie Le Pen promettait, par exemple, des "mesures spécifiques" pour "le respect de la vie animale", telles que la restriction des expérimentations en laboratoire et un "programme de lutte contre les abandons d'animaux de compagnie".

Les propriétaires de chiens et de chats intéressent le Front national. Mais son amour des animaux suggère un autre parallèle. Avant de s'emparer du pouvoir, Hitler avait promis que "dans le nouveau Reich, il n'y aurait plus de place pour la cruauté envers les bêtes". Dès qu'il eut les mains libres, en 1933, le dictateur fit adopter une loi rigoureuse sur la protection des animaux.

Le parallèle s'arrête là. Il rappelle simplement que la défense sourcilleuse de la condition animale peut aller de pair avec la négation de l'homme, le juif hier, l'immigré aujourd'hui.

A l'autre extrémité du spectre politique, la cause de l'animal, version libertaire, est la raison d'être des collectifs antispécistes. Des groupes peu nombreux, mais dont Internet amplifie aujourd'hui la voix.

"Le spécisme, expliquent ces militants, est à l'espèce ce que le racisme est à la race, et ce que le sexisme est au sexe : une discrimination basée sur l'espèce." Autrement dit, le combat pour l'émancipation des Noirs et la libération de la femme continue. Sous une autre forme.

Doctrinaires sinon sectaires, les "antispécistes" refusent de mêler leur voix à celle de la SPA. Celle-ci privilégie le bien-être des animaux. Eux leur reconnaissent des droits.

Quels droits ? Justifiés par quelle conception de la vie animale ? Ce questionnement diffus de la société trouve un écho grandissant chez les philosophes : Luc Ferry (Le Nouvel Ordre écologique, Grasset, 1992), Elisabeth de Fontenay (Le Silence des bêtes, Fayard, 1998) ou Jean-Marie Schaeffer, dont Gallimard vient de publier La Fin de l'exception humaine (462 pages, 21,50 euros).

NI 4 X 4 NI HAMBURGER

A l'épreuve de l'animalité, ces philosophes divergent. Interrogé dans Le Parisien après l'opération anti-Novartis, Luc Ferry déclare : "A trop répéter que l'homme est un animal comme les autres, la science a fini par brouiller les esprits, malgré elle. Ajoutez à cela une population de plus en plus citadine, coupée des réalités du monde rural, et d'aucuns n'hésitent plus à comparer les élevages industriels de poules au camp de concentration d'Auschwitz."

Telle n'est pas l'opinion d'Elisabeth de Fontenay. Dans Le Silence des bêtes, elle écrit : "Oui, les pratiques (...) de mises à mort industrielles des bêtes peuvent rappeler les camps de concentration et même d'extermination, mais à une condition : que l'on ait préalablement reconnu un caractère de singularité à la destruction des juifs d'Europe." Et de se déclarer impuissante définir un quelconque propre de l'homme". Là où Luc Ferry affirme au contraire que s'il y a un propre de l'homme c'est la liberté.

Le même Luc Ferry a beau ironiser, dans Le Nouvel Ordre écologique, sur la Déclaration universelle des droits de l'animal, proclamée à Paris au siège de l'Unesco en 1978, les Nations unies n'en continuent pas moins de défendre la cause des animaux. Cette fois, les arguments ne sont plus philosophiques mais écologiques. C'est ainsi qu'il y a quelques mois l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture, la FAO, a rendu public un rapport alarmiste montrant que l'élevage des animaux destinés à la consommation de l'homme produisait plus de gaz à effet de serre que tous les modes de transport réunis.

PETA (People for the Ethical Treatment of Animals), l'une des organisations de défense des animaux les plus actives aux Etats-Unis, en a profité pour lancer une campagne en faveur du végétarisme, comme l'a rapporté récemment le New York Times. Et pour demander à Al Gore, le champion de la cause écologiste, de prendre position.

Ni 4 × 4 ni hamburger...

Ce double impératif montre que la cause écologiste, devenue consensuelle, s'est découvert un nouvel horizon, une nouvelle raison d'être, propre à entretenir la flamme d'un militantisme jamais satisfait.

Bertrand Le Gendre


 

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