MASCULIN-FÉMININ [1]

Publié le par alain laurent-faucon


Le 19e Forum Le Monde – Le Mans, qui s'est tenu du 16 au 18 novembre sur le thème « Masculin-féminin, les nouvelles frontières », a permis de croiser les regards – historique, philosophique, anthropologique, psychanalytique, juridique – sur les brouillages contemporains de la division des sexes. État des lieux.



DOSSIER DU JOURNAL « LE MONDE »

 


Masculin-féminin, les nouvelles frontières

par Jean Birnbaum, journaliste

 
LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07.

 

D'emblée, une lycéenne avait marqué le défi. Fin octobre, lors d'une rencontre au sein d'un établissement scolaire, l'élève avait ainsi interpellé les organisateurs du 19e forum Le Monde-Le Mans : en intitulant cette manifestation "Femmes, hommes : quelle différence ?", n'avez-vous pas d'ores et déjà pris parti ? Cette façon de formuler les choses ne reflète-t-elle pas un choix foncièrement féministe ?

De fait, toute la difficulté était là. D'un côté, le forum s'était donné pour objet cette évidence vécue : le partage du "féminin" et du "masculin", dont l'anthropologue Françoise Héritier affirme qu'il constitue un alphabet universel, et même "un butoir ultime pour la pensée" ; remettre en "question" la réalité de ce partage, c'était bel et bien s'engager sur un sentier périlleux. Mais d'un autre côté, le forum devait rester fidèle à sa vocation philosophique, ne pas se laisser entraîner vers un terrain purement polémique, au moment où les enjeux sexuels reviennent sur le devant de la scène, autour de débats aussi importants que la parité, l'homoparentalité ou encore la procréation médicalement assistée.

Trois jours durant, les intervenants ont donc tenté de conjuguer réflexion, engagement et pédagogie. D'entrée de jeu, l'historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco, la sociologue Irène Théry et l'anthropologue Maurice Godelier ont replacé la différence sexuelle au coeur du système propre à la culture occidentale. Dans d'autres sociétés, a rappelé Irène Théry, la partition masculin - féminin est moins définie en termes d'identités figées que de relations dynamiques, de rôles infiniment mobiles : "Nos sociétés ont tendance à oublier ce jeu dramaturgique, comme si le personnage social était forcément le "masque" de la "vraie" personne...", a-t-elle insisté.

Racontant son expérience auprès des Baruya, en Nouvelle-Guinée, où la domination masculine se traduit par des rites d'initiation extrêmes, Maurice Godelier a, quant à lui, souligné la puissance des "pratiques symboliques" en ces domaines : "L'imaginaire, c'est pas de la blague. C'est du réel, des évidences réelles. Et pour casser ça, faut se lever de bonne heure !", a-t-il averti. A leur tour, le linguiste Reza Mir-Samii, la neurobiologiste Catherine Vidal, l'historienne américaine Laura Frader et la juriste Danièle Lochak sont venus expliquer comment leurs disciplines respectives envisagent non seulement la division des sexes, mais aussi les figures qui en brouillent les frontières.

A commencer par l'identité transsexuelle, dont le déploiement comme phénomène social vient miner le clivage des genres, comme l'a montré la journaliste du Monde Clarisse Fabre. "Le transgenre nous apprend ce qu'est le sexe !", a lancé le philosophe Patrice Maniglier, alors que l'historienne Laure Murat s'apprêtait à esquisser l'aventure du "troisième sexe", celui des travestis, saphistes et autres "antiphysiques" qui "n'ont que la forme masculine et qui sont de véritables femmes au moral", selon l'expression d'un agent de police du XIXe siècle.

Comment ces troubles, ces brouillages, traversent-ils la création langagière et artistique ? Définissant la littérature comme "le royaume des différences", la romancière italienne Elisabetta Rasy a évoqué sa propre expérience d'écriture pour défendre une bipolarité masculin - féminin indissociable de la "tragédie humaine", et qui seule permettrait "l'inscription du corps dans la lettre". La littérature érotique, elle aussi, elle surtout, met en crise les identités. Journaliste au Monde, Patrick Kéchichian a relu les oeuvres de Diderot, Sade ou encore Catherine Millet pour mettre au jour la "pensée" propre à ce type de jouissance textuelle : à chaque fois, "il s'agit de s'avancer dans le désir de l'autre sexe, c'est-à-dire dans un territoire opaque, semé de pièges, éclairé de fausses lumières", a-t-il noté, avant de laisser la parole au réalisateur Sébastien Lifshitz, venu commenter son film Wild Side (2004), l'un des premiers à avoir filmé le corps transsexuel.

"Différence" ou "ressemblance" des sexes ? Bien avant d'être portée sur les écrans de cinéma, cette tension avait déjà été pensée par les textes sacrés des trois grands monothéismes, ainsi que l'ont magistralement montré les philosophes Olivier Boulnois (pour le christianisme), Catherine Chalier (pour le judaïsme) et Christian Jambet (pour l'islam). Et c'est encore autour de cette même alternative entre dualité et confusion des sexes que Sylviane Agacinski et Elisabeth Badinter ont retracé le destin de "l'utopie post-sexuelle" depuis les premiers chrétiens jusqu'à nos jours. Sylviane Agacinski a récusé la tentation de "neutraliser" la dualité des sexes et défendu la perspective d'une "égalité dans la différence". Elisabeth Badinter a rétorqué qu'elle préférait "une égalité entre l'infinie diversité des genres". Avant de conclure, d'une voix grave et insistante : "L'heure est à l'acceptation de notre essentielle bisexualité psychique (...) Le monde qui s'organise selon la différence des sexes est celui dont nous ne voulons plus."



Le droit et la différence des sexes :

 

fait de nature ou construction sociale ?

 

par Danièle Lochak, juriste

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07.

 

La différenciation juridique entre hommes et femmes entérine une dualité où les catégories « naturelles » constituent l'alibi de schémas culturels

Lorsque le droit prend en compte la différence des sexes, la tentation est grande de considérer qu'il ne fait qu'entériner une réalité préexistante : les "hommes" et les "femmes", avant d'être des catégories juridiques, sont des catégories biologiques, et donc "naturelles". Mais ce n'est pas parce que les hommes et les femmes existent comme catégories biologiques ou anthropologiques qu'ils doivent nécessairement exister comme catégories juridiques. Et c'est bien le droit et non la nature qui, en divisant les sujets de droit en "hommes" et "femmes", institutionnalise la différence des sexes et décide de faire de cette différence une donnée pertinente pour régler certaines situations.

Si la référence à la dualité des sexes peut donner l'impression qu'on est dans le registre de la nature, on s'aperçoit vite que cette dualité n'est pas aussi "naturelle" qu'elle paraît, au point que la nature pourrait bien être ici l'alibi d'une distinction enracinée dans des schémas culturels. Lorsque le droit assigne aux individus une identité sexuée - homme ou femme -, lorsqu'il ne veut reconnaître comme couple que celui formé par un homme et une femme, il ne fait en apparence qu'entériner une donnée biologique incontestable. Mais il contribue lui-même, ce faisant, à fonder "en nature" ce qui n'est en réalité que "(re)construction sociale".

Une première manifestation de ce constat est la résistance du droit à prendre en compte les situations qui ne s'inscrivent pas dans le schéma de la distinction dichotomique des sexes masculin et féminin. Chaque individu, à la naissance, doit être déclaré comme étant soit de sexe masculin, soit de sexe féminin, et cette donnée fait partie de son état civil. Cette alternative binaire n'est pourtant pas aussi naturelle qu'elle en a l'air, puisqu'elle ignore les cas d'intersexualité et elle rend particulièrement délicate la gestion des situations de transsexualisme.

L'intersexuation est une variation de l'espèce humaine moins rare qu'on ne le croit, mais que tend à néantiser la division des sexes en deux catégories officielles, laquelle a en réalité au moins autant à voir avec la "culture" qu'avec la "nature". Or cette dualité est loin d'être anodine, puisque, pour se conformer à l'injonction de la société entérinée par le droit, la médecine est amenée à modifier le sexe des nouveau-nés visiblement intersexués et à proposer des traitements aux intersexués afin qu'ils ressemblent le plus possible à l'une des deux catégories de sexes officielles. On pourrait dire qu'ici la nature est contrainte de se plier à la culture, qui impose qu'il y ait deux sexes sur un mode alternatif.

La demande des transsexuels tendant à obtenir la modification de leur état civil s'est, elle aussi, heurtée pendant longtemps à la résistance des tribunaux, qui leur ont opposé différents arguments comme l'indisponibilité de l'état des personnes, l'ordre public et les bonnes moeurs ou encore le fait que le transsexualisme ne peut s'analyser en un véritable changement de sexe. Mais la Cour européenne des droits de l'homme, qui avait très tôt jugé que le refus de modification de l'état civil portait atteinte au droit au respect de la vie privée en empêchant les transsexuels de mener une vie sociale et professionnelle normale, a estimé, dans un arrêt de 2002, que cette interdiction était également critiquable au regard de la notion d'autonomie personnelle, qui inclut le droit pour chacun d'établir les détails de son identité d'être humain.

Cette difficulté du droit et des juges à reconnaître des situations qui ne s'inscrivent pas dans le schéma binaire de la différence des sexes se retrouve lorsqu'ils sont confrontés à la question des couples de même sexe. En dépit des réformes successives qui ont supprimé la dissymétrie des rapports au sein du couple, de sorte que le code civil ne fait plus référence qu'aux "époux" et non plus, de façon sexuée, au mari et à la femme, en dépit des évolutions législatives qui ont reconnu l'existence du couple formé par deux personnes de même sexe (pacs ou concubinage), cette évidence "naturelle" selon laquelle le mariage ne peut unir qu'un homme et une femme est difficile à remettre en cause.

La référence constante à la nature - qu'il s'agisse de la nature biologique ou de la "nature des choses", qui est le nom qu'on donne à l'ordre social tel qu'il a été figé par la tradition - reflète le caractère ouvertement conservateur de la plupart des arguments invoqués pour récuser toute possibilité d'ouvrir le mariage aux couples de même sexe.

Mais on a aussi invoqué - par exemple la sociologue Irène Théry - le risque, en manipulant le droit, de toucher à des distinctions anthropologiques majeures, dont fait partie la différenciation des êtres humains en deux genres, alors que ces distinctions dessineraient un ordre symbolique indispensable aussi bien à la société qu'aux individus. Se référer à l'anthropologie est une façon d'indiquer qu'on entend se situer du côté de la culture et non de la nature. Mais lorsque la démonstration se poursuit en invitant à "reconnaître la finitude de chaque sexe qui a besoin de l'autre pour que l'humanité vive et se reproduise", lorsqu'on fait valoir que, même si un couple n'a pas de relations sexuelles, même s'il n'a pas d'enfants, "il n'en demeure pas moins qu'au plan symbolique la dimension de la filiation lui demeure ouverte", on a le sentiment que les contraintes biologiques affleurent sous les contraintes anthropologiques, au point que la culture devient ici l'alibi de la nature.

Les audaces récentes de la Cour européenne sur la question du transsexualisme, le fait que la Charte européenne des droits fondamentaux garantisse le droit de se marier et le droit de fonder une famille sans faire référence à l'homme et à la femme, ou encore que des législations nationales de plus en plus nombreuses reconnaissent le droit au mariage et à la parenté à tous les couples, inclinent à penser qu'une évolution irréversible est en marche et qu'un jour - qui sait ? - les normes juridiques seront radicalement indifférentes au sexe.




Utopies "post-sexuelles"

 

par Patrice Maniglier, philosophe

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07.

 

Pour échapper aux catégories traditionnelles

Nos sociétés ont promis l'égalité des sexes. Or, qu'on le veuille ou non, cela implique qu'on cesse de tenir compte du sexe en droit (sinon pour l'abolir). Impertinent pour le vote, l'ouverture d'un compte en banque ou le travail, le critère du sexe devrait être pourchassé partout et ultimement disparaître de l'état civil des personnes. Alors seulement nous serons sûrs que la promesse a été tenue.

Mais est-ce à dire que la modernité politique tend vers une pure et simple disparition des sexes de notre vie quotidienne ? Allons-nous cesser d'être des hommes et des femmes, ou même de nous poser la question ? J'entends déjà crier au loup : l'égalité juridique et politique impliquerait donc un appauvrissement culturel et social ? O tempora ! o mores !

Certes, on pourrait répondre que ce n'est pas parce qu'une distinction cesse d'être faite en droit qu'elle perd tout sens. Ainsi, l'Etat est aveugle à la religion, mais l'identité religieuse existe.

Mais on pourrait aussi répondre que l'abandon de toute tentative pour distribuer à la naissance les individus dans des catégories sexuées objectivées et fixées d'avance, ou même pour définir de telles cases entre lesquelles nécessairement tout un chacun devrait se situer à un moment dans sa vie, loin d'abolir la pertinence de la notion de sexe, à la fois permet d'en révéler ce qu'elle a de plus original, de plus vrai, et en même temps laisse tout le champ libre à la découverte et à l'invention de nouvelles formes de sexuation. Pas un appauvrissement, donc, un enrichissement culturel.

Y aurait-il donc une sexuation à n-sexes, pour reprendre l'expression de Deleuze et Guattari dans L'Anti-Œdipe (1973). Peut-on donner sens à cette idée ?

Certains ont déjà parié. Les transgenres, à la différence des transsexuels, ne demandent pas tant le droit de changer de sexe que de ne pas être assigné à un des deux. Ce n'est ni du masculin, ni du féminin, ni même une hésitation entre les deux, et pourtant c'est du sexe, disent ces Galilée de la sexuation.

Le transgenre ne veut pas le dépassement du sexe. Au contraire, il entonne le plus passionné des chants du sexe. Et, en l'arrachant à ses objectivations contraignantes, il nous en révèle peut-être la vérité.

Car qu'est-ce que le sexe, en son sens le plus profond, sinon l'expérience que nous faisons, au noeud le plus intime de notre subjectivité, que notre humanité est inséparable de la possibilité d'être autrement humain, non pas simplement un autre individu, mais une autre forme d'humanité, et sans qu'on puisse nous subsumer les uns et les autres sous une catégorie abstraite, homogène et indifférenciée, qui serait l'Homme-en-général ? L'espèce humaine ne vient-elle pas nécessairement, et comme une condition à son existence même comme espèce, sous les deux formes du masculin et du féminin ?

Mais l'opposition des sexes recouvre cette expérience de la division, qui seule compte au niveau subjectif, par le fantasme d'une complémentarité. Le transgenre, au contraire, revendique une position sexuée qui ne se confonde pas avec l'opposition des sexes. Un sexe différentiel mais non pas oppositif, un sexe qui est singulier, déterminé, relationnel même, mais qui ne se rapporte pas néanmoins à un Autre Sexe qui couvrirait exactement le champ de tout ce qu'il n'est pas, de sorte qu'ensemble ils totaliseraient l'ensemble des possibles.

Un sexe qui ne fonctionne pas selon l'exclusive : "si ce n'est toi, c'est donc ton Autre". Car l'Autre, s'il est vraiment Autre, c'est-à-dire inassignable, irréductible à ce que je peux déduire de Moi-même, ne peut qu'être multiple. Dans une opposition, on peut toujours passer d'un terme à l'autre : il suffit de le soustraire au tout ; l'autre est tout ce que l'un n'est pas. L'opposé de la lumière est juste l'absence de lumière. Mais les termes différentiels ne peuvent pas ainsi projeter l'ombre d'une totalité dont ils seraient les orphelins. Les termes différentiels se rapportent latéralement, de proche en proche, à d'autres termes différentiels, par différence, avec lesquels ils se définissent, sans pouvoir dire qu'ils épuisent ainsi le champ des possibles ni jusqu'où il s'étend.

C'est pourquoi seul un sexe différentiel rend compte de l'expérience de radicale et irréconciliable incomplétude de l'humanité en nous, pourtant consubstantielle à l'expérience même de nous sentir humain. En ce sens, oui, le transgenre, loin d'abolir le sexe, en révèle la vérité.

N'est-ce pas, d'ailleurs, ce que voulait dire un de ses plus éminents représentants, Leslie Feinberg, dans son livre, TransLiberation (1999) : "Tout bien pesé, nous augmentons la compréhension du nombre des façons qui existent d'être un être humain" ? Or l'humanité n'est rien au-delà de cette diversité.



Des sexes emboîtés

 

par Michel Schneider, musicologue et psychanalyste

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07
.

 

Un certain discours politique et moral voudrait faire croire à une possible différence des sexes. C'est une illusion totalement

Le latin sexus vient du verbe secare, qui signifie couper, séparer. Il n'y a de sexe que parce qu'il y a des sexes. Deux. Opposés, comme on n'ose plus dire, tant certains voudraient les voir définitivement séparés ou noyés parmi une infinité de différences. Opposés implique polarité, dualité. Il n'y a de lien que parce qu'il y a séparation, de rapprochement que pour tenter de combler une division première dont le mythe platonicien de l'androgyne coupé en deux donne la figure imaginaire.

Mais demain ? La différence des sexes sera-t-elle encore nécessaire à la reproduction humaine ? D'un côté une sexualité machinique (préfigurée par L'Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari) et, de l'autre, une procréation machinique elle aussi ? Il semblerait que nombre d'hommes de science et de femmes d'affaires rêvent l'avenir de la reproduction selon ces modèles, et il est logique que ceux qui veulent qu'il y ait le moins possible de différence entre les sexes aboutissent au but - ou au résultat - qu'il n'y ait plus de rapports entre les êtres sexués.

Devant ce meilleur des mondes sans sexe(s), peut-être les psychanalystes - et les écrivains - sont-ils les derniers à pouvoir redire ces vérités que la bêtise moderne refuse d'apercevoir. La différence des sexes définit une double limite. La première est biologique et anatomique : il n'existe pas de troisième sexe, et l'appartenance à un sexe ou l'autre ne se choisit pas. Quelle que soit notre orientation sexuelle, tous nous sommes et restons soumis à la différence des sexes, tous condamnés à tenter de l'éviter. Tout est difficile : être un homme, être une femme, un homme qui désire une femme, une femme qui désire un homme.

La méprise de la différence

Et, contrairement à ce que voudrait faire croire l'euphémisée et américanophile désignation des homosexuels par "gay", il n'est pas moins difficile d'être un homme qui désire les hommes ou une femme qui désire une femme. Mais, tout de même, il y a des degrés dans le ratage, le déni, l'échec. Et on peut s'étonner de voir faire des théories ou des lois sur la sexualité des gens qui, manifestement, ont échoué à constituer leur identité sexuelle.

La seconde limite est culturelle et symbolique : chaque sexe se définit dans son rapport à l'autre. Si l'on cesse de définir le masculin et le féminin autrement que dans le rapport de l'un à l'autre, si l'on parle d'une féminité en soi ou d'une masculinité en soi, on se condamne à la méprise de la différence des sexes, à la fois au sens de se méprendre et de mépriser. Les femmes d'aujourd'hui n'ont pas complètement rejeté dans un passé de domination masculine cette forme de leur désir : "Give me a reason to be a woman" ("donnez-moi une raison d'être une femme").

Les hommes, eux, semblent renoncer peu à peu non tant au désir qu'ils ont des femmes qu'à l'idée que ce désir est la clef de leur désir. Ils ne veulent plus voir que "ce que veut la femme" - pour reprendre la question que Freud ne cessa de poser - c'est un homme. Un homme qui la veuille, qui désire qu'elle soit femme et ainsi le rende homme.

L'accouplement de l'homme et de la femme n'est pas l'accomplissement de retrouvailles. Les deux sexes s'emboîtent tant bien que mal, se complètent peu. Ils ne sont pas faits l'un pour l'autre. Mais ils se font l'un par l'autre. Deux incomplétudes s'explorent. Deux inconnus vont un temps ensemble (coït vient de co-ire, cheminer ensemble), puis se désassemblent. Chacun s'en remet à l'autre de ce qu'il ignore de lui-même et attend de l'autre qu'il lui donne une raison d'être ce qu'il est. Give me a reason to be a man.



Admirable différence

 

par Olivier Boulnois, philosophe

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07.

 

Seule la Bible permet de penser la séparation des sexes sur un mode positif et non comme la perte d'une « origine » androgyne

La dualité des sexes peut se comprendre de deux manières. La première consiste à poser un androgyne primitif et à expliquer la division par une chute, comme le fait Platon dans Le Banquet. La seconde consiste à partir d'une dualité avant la chute et à s'interroger sur les voies de son unification, comme le fait le double récit de la Genèse.

Ces deux textes disent quelque chose de notre rapport au monde : l'un est tourné vers "l'usage des plaisirs" (comme disait Foucault), l'autre vers l'étonnement devant l'autre. Pourtant, derrière ces deux figures de la différence sexuelle, il y a deux images de Dieu très différentes.

La Genèse nous dit explicitement que la dualité des sexes est l'image de Dieu dans l'humain. Mais le mythe du Banquet est aussi un discours sur le divin ; nous y trouvons un dieu jaloux de la puissance des hommes, qui les soumet à la division des sexes pour garder le pouvoir.

Mircea Eliade a montré que les mythes d'androgynie expriment une certaine représentation religieuse. L'androgynie humaine reflète l'androgynie divine ; selon cette conception, Dieu est une puissance absolue, il n'est limité par rien, et tous les contraires doivent coexister en lui, y compris le masculin et le féminin. L'androgyne humain représente alors la forme humaine de la toute-puissance.

Dans le mythe biblique, au contraire, la sexualité suppose la découverte de l'autre comme un don. Si l'image est ce qui rend visible ce que nous ne voyons pas, l'image de Dieu qu'est la dualité sexuelle permet d'entrevoir la transcendance de l'absolu. La découverte de l'autre comme différent, et qui pourtant lui est assorti, est la manière dont l'homme découvre le divin.

Or, précisément, le Dieu de la Genèse n'est pas un dieu jaloux qui entendrait brider la liberté humaine pour conserver sa toute-puissance. C'est un Dieu qui s'efface pour laisser à ses créatures la tâche de se rencontrer chacune dans l'autre, pour commencer l'histoire (à la fois sainte et criminelle). Car c'est une manière pour elles de le rencontrer lui, le Tout autre.

Dieu donne à l'homme la femme comme vis-à-vis pour qu'ils s'entraident et se complètent ("une aide qui lui soit assortie", 2, 18). Comme Dieu, la femme est pour l'homme objet d'émerveillement dans son altérité ; "celle-ci est l'os de mes os et la chair de ma chair" (2, 23). Elle est à la fois différente et "plus intime à lui-même que lui-même" ; ce n'est pas un hasard si je dois ici employer l'expression qu'Augustin utilisait pour désigner le rapport de l'homme à Dieu.

Car l'humain ne peut connaître Dieu qu'en se connaissant lui-même. Et il ne peut se connaître lui-même qu'en se connaissant dans l'autre, homme ou femme. C'est même la connaissance de l'autre qui rend possible la connaissance de Dieu. Le don de Dieu à l'homme pourra alors se changer en gratitude pour l'émerveillement qui lui est donné dans la personne de l'autre.

C'est pourquoi un poème d'amour comme le Cantique des cantiques a toujours été interprété, de la tradition juive jusqu'à Jean de la Croix, comme un modèle du rapport de l'homme à Dieu. Ce rapport de don, de désir, de gratitude, d'émerveillement, s'appelle aussi l'amour.

 

Commenter cet article