MASCULIN-FÉMININ [2]

Publié le par alain laurent-faucon



Faisant suite aux interventions du 19e Forum Le Monde – Le Mans sur le thème « Masculin-féminin, les nouvelles frontières », deux entretiens ci-après reproduits - l'un avec la neurobiologiste Catherine Vidal et l'autre avec la philosophe Sylviane Agacinski - permettent de prolonger les débats. Et de retenir au moins deux points essentiels :

1°) « L'être social échappe toujours au déterminisme biologique » – comme le rappelle Catherine Vidal - car le cerveau de l'humain est le siège de la pensée.

Or, à la naissance, « seulement 10% des connexions entre les neurones sont présentes. Les 90 % restants vont se construire progressivement au gré des influences de la famille, de l'éducation, de la culture, de la société ».

Par ailleurs, c'est justement grâce à un cerveau « unique en son genre » que « l'humain est capable de court-circuiter les programmes biologiques associés à l'action des hormones ». En conséquence de quoi, sur « le plan comportemental, tout ce qui relève de l'humain se fait d'abord sur des constructions mentales ».

2°) Le genre « n'efface pas le sexe – comme le souligne Sylviane Agacinski -, parce que la dualité sexuelle reste à l'horizon de toutes les possibilités de la sexualité ».

Par exemple, « les homosexualités ne sont pas la même chose pour les hommes et pour les femmes » et « les transsexualismes ne sont pas semblables, ni dans leur forme ni dans leur étiologie pour les hommes qui se sentent femmes ou pour les femmes qui se sentent hommes ».

Quant à cette inquiétude masculine concernant la différence des sexes, Sylviane Agacinski y voit « une très, très vieille angoisse qui s'est exprimée à travers la mythologie, les religions, mais aussi la psychologie. On constate que les femmes incarnent aux yeux des hommes la partie la plus charnelle de l'humanité. Or cette partie charnelle est inquiétante, parce qu'elle signifie en même temps la puissance de donner la vie et la mortalité ». Mais les femmes aussi « sont inquiètes de la différence sexuelle, parce que, au fond, l'autre sexe reste toujours pour chacun une espèce de mystère ».

D'ailleurs, cette inquiétude par rapport au désir sexuel et par rapport « à l'incomplétude dont le sexe donne le sentiment : je ne suis qu'un homme ou qu'une femme », s'est exprimée dans deux rêves très particuliers : l'androgynie pour les dieux et les hommes ; l'absence de sexe pour les ressuscités – comme l'espéraient les premies chrétiens.





DOSSIER DU JOURNAL « LE MONDE »


 


« Nous avons tous des cerveaux différents »

 

Entretien avec Catherine Vidal, neurobiologiste, directrice de recherche à l'Institut Pasteur - Propos recueillis par Anne Chemin
 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.11.07.

 
L'être social échappe toujours au déterminisme biologique

 

QUESTION - Les cerveaux des femmes sont-ils différents de ceux des hommes ?

Oui et non. Oui, parce que le cerveau contrôle les fonctions physiologiques associées à la reproduction, qui sont différentes selon le sexe. Non, parce que le cerveau est le siège de la pensée et, pour que cette pensée émerge, le cerveau a besoin d'être stimulé par l'environnement. C'est un facteur essentiel. A la naissance, seulement 10 % des connexions entre les neurones sont présentes. Les 90 % restants vont se construire progressivement au gré des influences de la famille, de l'éducation, de la culture, de la société. Ainsi le cerveau, grâce à ses formidables propriétés de "plasticité", fabrique sans cesse des nouveaux circuits de neurones en fonction de l'expérience vécue par chacun. Il en résulte que nous avons tous des cerveaux différents. C'est bien ce que montrent les nouvelles techniques d'imagerie cérébrale comme l'imagerie par résonance magnétique (IRM) : la variabilité dans la forme et le fonctionnement du cerveau entre les individus d'un même sexe l'emporte sur la variabilité entre les sexes.

QUESTION - Ces résultats contredisent les observations des neurologues du XIXe siècle sur la taille des cerveaux...

Pour la plupart des neuroanatomistes de l'époque, le fait que les hommes aient en moyenne un cerveau plus gros que celui des femmes n'était pas lié à leur stature, mais à leur supériorité intellectuelle. Pourtant, on savait par les rapports d'autopsie qu'il n'existe aucun rapport entre la taille du cerveau et l'intelligence. Ce qui compte en matière de cerveau et d'intelligence, ce n'est pas la quantité mais bien la qualité des connexions entre les neurones.

QUESTION - On dit souvent que les femmes ont une forte aptitude au langage et que les hommes se repèrent mieux dans l'espace. Cette idée reçue a-t-elle un fondement scientifique ?

Cette vision simpliste remonte à la "théorie des deux cerveaux" lancée il y a quarante ans ! Des études cliniques avaient montré qu'il existait des asymétries entre les deux hémisphères. De là, le pas a été un peu vite franchi pour expliquer les différences entre les sexes par des différences de latéralisation cérébrale. Ainsi, les compétences des femmes pour le langage seraient dues à un hémisphère gauche dominant, tandis que les bons scores des hommes dans l'orientation spatiale et en mathématiques viendraient d'un hémisphère droit plus performant. Ces idées sont de nos jours complètement dépassées. L'imagerie cérébrale montre que les deux hémisphères sont en communication permanente et qu'une fonction comme le langage recrute une dizaine d'aires cérébrales dans les deux hémisphères, indépendamment du sexe.

QUESTION - On dit aussi que l'agressivité est liée, chez les hommes, à la présence d'une hormone mâle, la testostérone. Cette idée a-t-elle un fondement scientifique ?

Chez les rats et les souris, il y a un lien entre le taux de testostérone et l'agressivité. De même, les hormones sexuelles jouent un rôle très important chez les animaux dans les comportements de rut et d'accouplement qui correspondent à la période d'ovulation de la femelle. Mais l'être humain échappe à ce déterminisme. Le moment des rencontres et le choix du partenaire n'ont plus rien à voir avec les hormones, l'agressivité non plus.

Au cours de l'évolution, l'Homo sapiens a été doté d'un cerveau unique en son genre avec un cortex cérébral qui a dû se plisser en circonvolutions pour arriver à tenir dans la boîte crânienne. Si on déplisse virtuellement ce cortex, on obtient une surface de 2 m2 sur 3 mm d'épaisseur ! C'est dix fois plus que chez le singe. Et notre cortex est beaucoup moins réceptif à l'action des hormones. Voilà pourquoi l'humain est capable de court-circuiter les programmes biologiques associés à l'action des hormones. Sur le plan comportemental, tout ce qui relève de l'humain se fait d'abord sur des constructions mentales.

QUESTION - Pour vous, le masculin et le féminin sont donc avant tout des notions culturelles ?

A la naissance, le petit humain ne connaît pas son sexe, il va devoir l'apprendre à mesure que se développent ses capacités mentales. Entre 1 an et demi et 2 ans, seulement 10 % des enfants sont capables de se désigner en tant que garçons ou filles. C'est l'influence du milieu familial, social, scolaire qui va faire que l'enfant va progressivement adopter des comportements correspondants aux schémas identitaires masculins ou féminins.

Si d'ailleurs les contraintes biologiques jouaient un rôle majeur dans les comportements des hommes et des femmes, on devrait s'attendre à observer des traits invariants communs à toutes les civilisations. Ce n'est pas le cas. A l'échelle de l'individu ou de la société, il n'apparaît pas de loi universelle qui différencie les conduites des hommes et des femmes. La règle générale est celle de la diversité culturelle, rendue possible par les formidables propriétés de plasticité du cerveau humain.




L'égalité des sexes est-elle synonyme d'équivalence ?


 

Chat - LEMONDE.FR | L'intégralité du débat avec Sylviane Agacinski, philosophe, professeure agrégée à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, lundi 19 novembre 2007.

QUESTION - Pensez-vous qu'il y ait une différence biologique dans les différences hommes-femmes ? ou bien est ce purement culturel ?

Sylviane Agacinski : Il faudrait peut-être distinguer entre la différence sexuelle, qui s'inscrit dans l'ordre biologique de la reproduction, et la différence de genre (gender), qui touche au désir sexuel, à la vie sexuelle plus généralement. Cette différence a été dégagée par Robert Stoller à partir de l'étude du transsexualisme. Certaines personnes sont biologiquement hommes et se sentent femmes, ou l'inverse. Cependant, le genre n'efface pas le sexe, parce que la dualité sexuelle reste à l'horizon de toutes les possibilités de la sexualité. Par exemple, les homosexualités ne sont pas la même chose pour les hommes et pour les femmes. Les gays ne sont pas des lesbiennes. De la même façon, les transsexualismes ne sont pas semblables, ni dans leur forme ni dans leur étiologie pour les hommes qui se sentent femmes ou pour les femmes qui se sentent hommes. Enfin, les possibilités de choix de genre, qui sont multiples, ne changent rien à l'interdépendance des sexes en matière de procréation.

QUESTION - On parle quasi exclusivement d'égalité pour évoquer les rapports hommes-femmes. Ce concept est-il vraiment opérant, et ne faudrait-il pas prôner l'équité ? Biologiquement par exemple, la femme ne sera jamais l'égale de l'homme, notamment parce qu'elle enfante.

Sylviane Agacinski : La différence n'est pas tant entre l'égalité et l'équité, que justement entre l'égalité et les différences. Le contraire de l'égalité, c'est l'inégalité de droits. Mais en revanche, le contraire de l'égalité n'est pas la différence. Je veux dire par là n'est pas la dissemblance. C'est pourquoi d'un côté, nous avons des hommes et des femmes qui diffèrent sur certains points, par exemple leur rôle dans la procréation, la pilosité ou la musculature. On ne fait pas de compétitions sportives en opposant des hommes et des femmes. Autrement dit, la différence signifie en l'occurrence une absence d'équivalence. On ne peut pas remplacer un homme par une femme ou inversement. En revanche, on appelle égalité la sphère d'équivalence qui crée des droits égaux. Aujourd'hui, dans les activités économiques ou politiques, on considère que des hommes et des femmes peuvent remplir les mêmes fonctions. En ce sens-là, ils sont interchangeables, ils peuvent faire les mêmes métiers. Et c'est ce que signifie leur égalité. Pour conclure, il y a des sphères d'activité où nous sommes échangeables, équivalents, et d'autres sphères où nous ne sommes pas équivalents.

QUESTION - Pensez-vous que l'on puisse pour autant parler d'une identité féminine ?

Sylviane Agacinski : Si l'on devait parler d'identité féminine, il faudrait corrélativement parler d'identité masculine. Ça n'a pas de sens autrement. Mais je ne suis pas sûre qu'il faille raisonner en termes d'identité. Je pense qu'il s'agit davantage non pas de caractères différents, comme lorsqu'on compare un couteau et une fourchette, par exemple, ni même de fonctions différentes, sauf dans le cas de la procréation, où là, justement, nous ne sommes pas équivalents. Par exemple, la gestation n'a pas d'équivalent masculin. Cela crée une manière d'être, une expérience féminine, peut-être plus qu'une identité. Le mot identité me gêne par sa fixité, sa stabilité. Les hommes comme les femmes sont des êtres qui changent, par exemple à différents moments de leur vie, mais qui gardent entre eux certaines modalités d'action, plutôt masculines ou plutôt féminines.

QUESTION - Pensez-vous que les hommes se sentent inquiétés par cette égalité des sexes au point d'en ralentir le mouvement ?

Sylviane Agacinski : D'un côté, oui, certains sont inquiétés par l'égalité des sexes, au sens de l'égalité des droits et de l'égalité des chances. Parce que cela menace parfois leur place, leurs emplois, leurs fonctions. Par exemple, dans la vie politique, s'il y a plus de femmes députées, il y a un peu moins d'hommes. Donc pour ceux qui sont déjà en place, l'égalité est parfois une menace. D'un autre côté, les jeunes générations – enfin, on peut l'espérer – voient les avantages de l'égalité des sexes. Et les transformations qui en résultent. Les femmes qui travaillent, qui ont des responsabilités dans n'importe quel domaine, sont plus libres et plus responsables que les "anciennes femmes" au foyer. Je crois qu'il y a dans cette égalité nouvelle de nouveaux rapports plus heureux dans la société, mais aussi dans la vie privée, entre hommes et femmes. Mais j'ajouterai pour finir que les hommes, je crois, continuent d'être inquiets de la différence des sexes. C'est une très, très vieille angoisse qui s'est exprimée à travers la mythologie, les religions, mais aussi la psychologie. On constate que les femmes incarnent aux yeux des hommes la partie la plus charnelle de l'humanité. Or cette partie charnelle est inquiétante, parce qu'elle signifie en même temps la puissance de donner la vie et la mortalité. Ils ont peur de ça. Par ailleurs, les femmes aussi sont inquiètes de la différence sexuelle, parce que, au fond, l'autre sexe reste toujours pour chacun une espèce de mystère.

QUESTION - Selon vous, quels sont les principaux éléments qui font obstacle à l'égalité des sexes dans le couple ?

Sylviane Agacinski : Le couple, c'est le type de relation qui conjugue intimement le problème de l'égalité et celui de la différence. Dans un couple homme-femme, la relation sexuelle et amoureuse est forcément dissymétrique. Pour des raisons charnelles, corporelles. Il y a toujours des formes de dissymétrie dans une relation sexuelle, même avec le même sexe. Mais le couple, c'est aussi une relation d'égalité dans laquelle on s'efforce aujourd'hui de partager les responsabilités et les tâches : éducation des enfants, par exemple, sans parler des tâches domestiques que peu d'hommes, tout de même, se résignent à partager... C'est un des points les plus résistants en matière d'égalité. C'est pourquoi on parle aujourd'hui de "parité domestique". Mais c'est un combat très difficile.

QUESTION - Êtes-vous toujours opposée à l'homoparentalité ? Si oui, votre position basée sur l'argument de l'altérité vous semble-t-elle toujours pertinente au regard des nombreuses études faites aux Etats-Unis sur le développement des enfants issus de familles homoparentales montrant l'absence d'impacts de ce type de couples sur la santé psychique ou la sexualité de leurs enfants ? En quoi l'altérité sexuée, biologique serait-elle LE paradigme des altérités ou différences humaines ?

Sylviane Agacinski : Ma position, qui est d'ailleurs plus questionnante que dogmatique, ne concerne pas l'éducation des enfants, mais leur filiation. Je pense qu'il faut toujours du masculin et du féminin pour faire naître un enfant. Et même pour le fabriquer en laboratoire. Autrement dit, je crois que l'établissement d'une filiation, pour un enfant, doit se faire de façon bilatérale qui désigne le côté mâle et le côté femelle, même lorsqu'il y a don de gamètes.  En revanche, on peut évidemment élever un enfant sans qu'il y ait nécessairement un couple des deux sexes. Mais dans ce cas, on ne peut pas dire à l'enfant qu'il a deux pères ou deux mères, mais plutôt, par exemple, qu'il a un père et un beau-père, père naturel ou père adoptif, ou encore une mère et une belle-mère, mère naturelle ou mère adoptive.

QUESTION - vous parlez de conception, mais dans l'homoparentalité il s'agit d'éducation, et la filiation est de toute façon toujours une fiction.

Sylviane Agacinski : Oui, la filiation est en un sens une fiction. Comme dans le cas des parents adoptifs. Mais la question est de savoir si cette fiction est totalement arbitraire ou non. Si elle était totalement arbitraire, on pourrait donner à un enfant trois ou quatre pères, ou trois ou quatre mères. Le "deux" n'aurait aucun sens. En revanche, s'il y a les deux côtés de la parenté, c'est parce que la filiation s'est étayée sur la génération bisexuée. Donc la question est de savoir si l'on veut continuer, symboliquement, à signifier cette bilatéralité de la procréation.

QUESTION - Ce sont les femmes qui élèvent les futurs hommes, pensez-vous que les femmes d'aujourd'hui élèvent les petits garçons de manière différente dans l'apprentissage de la virilité ?

Sylviane Agacinski : C'est une question délicate. Je ne suis pas sûre que ce soient les femmes qui puissent enseigner la virilité aux petits garçons. Je crois qu'elles peuvent attendre du petit garçon, éventuellement, qu'il soit viril, mais il me semble que ce sont les modèles masculins qui lui permettent d'accéder à sa virilité. D'abord, les petits garçons ne sont pas élevés que par des femmes. Ils ne sont pas dans un monde exclusivement féminin. Heureusement ! Les femmes découvrent aussi – ça a été mon cas, par exemple – une virilité chez leur petit garçon qu'elles n'avaient ni imaginée ni anticipée. Je n'avais pas pensé à acheter des petites voitures pour mon petit garçon, et on m'a expliqué à la crèche qu'il aimait ça par-dessus tout. Finalement, je crois que c'est à partir de la diversité des hommes et des femmes autour de lui, mais aussi dans la littérature, dans le cinéma, etc., qu'un petit garçon trouve à se situer sexuellement.

QUESTION - Sur les sites de rencontres Internet, beaucoup de femmes cherchent de "vrais hommes". Les femmes sont-elles malgré tout, et de manière ambiguë, à la recherche d'hommes au comportement protecteur et dominateur ?

Sylviane Agacinski : Cette recherche signifie au moins que la différence homme-femme n'est pas effacée. Je serais plus réservée sur le rapport entre "vrais hommes" et "dominateurs". Je ne pense pas qu'un homme fort ait besoin d'être dominateur. C'est plutôt à la fois un homme qui assume sa virilité sexuelle sans arrogance particulière et qui aime suffisamment les femmes pour ne pas leur imposer une manière d'être. En ce qui concerne la protection, j'ai l'impression qu'elle est toujours réciproque. Il y a toujours des façons de protéger celui ou celle qu'on aime, et cela relève de configurations très singulières. Ce qui est sûr, c'est que l'on n'est plus, tout de même, dans les stéréotypes du protecteur au sens financier du terme par exemple.

QUESTION - Sept ans après la loi sur la parité, un bilan honnête ne conduirait-il pas à dire que c'est un demi-succès seulement ? Voire un demi-échec ? Que faire en particulier dans le cas de l'Assemblée, où le mode de scrutin n'est pas un scrutin de liste permettant des listes paritaires ?

Sylviane Agacinski : Oui, la question est bien posée. Parce que la parité est un vrai succès dans tous les cas où l'on a affaire à des scrutins de liste. Dans le cas des scrutins uninominaux, la chose est forcément plus difficile, et les contraintes financières qui pèsent sur les partis politiques pour les obliger à respecter la parité ne suffisent pas. On a affaire à des cas particuliers, à la résistance des députés en place. Il faudra laisser le temps faire son œuvre, à côté de la loi. A la fois pour que les femmes soient plus disponibles pour les responsabilités politiques, et pour que les partis pratiquent plus spontanément la parité.

QUESTION - Pensez-vous qu'on puisse, à terme, arriver à la formulation d'un idéal asexué de l'individu ? Que la recherche de l'égalité des sexes puisse faire disparaître le sexe de l'équation sociale ?

Sylviane Agacinski : Personnellement, je ne trouve pas du tout que ce soit un idéal. Mais il est vrai que c'est un très vieux rêve. Les premiers chrétiens, par exemple, souhaitaient qu'au paradis, les ressuscités n'aient plus de sexe. D'autre part, on a aussi beaucoup rêvé, pour les dieux ou pour les hommes, de forme androgyne. C'est un rêve qui exprime l'inquiétude par rapport au désir sexuel et par rapport à l'incomplétude dont le sexe donne le sentiment : je ne suis qu'un homme ou qu'une femme. Mais la question est de savoir si, si nous étions asexués, est-ce que le désir survivrait. Sartre dit par exemple que ce que je désire dans l'autre, ce n'est pas forcément un autre sexe, mais c'est toujours un autre sexué. Je crois, en effet, qu'il y a un rapport intime entre l'existence sexuée et le désir, la vie sexuelle. Donc ne rêvons pas d'être asexués. Maintenant, tout, dans l'existence sociale, n'est pas sexué. Donc l'égalité n'est pas contradictoire avec la sexuation.

QUESTION - Comment percevez-vous l'amour entre hommes et femmes aujourd'hui ?

Sylviane Agacinski : La manière d'envisager aujourd'hui les hommes et les femmes dans la sexualité est souvent un peu triviale, notamment dans les magazines, par exemple. Ce qui manifeste pour moi une sorte de désenchantement sexuel. On parle de moins en moins de la force extraordinaire du désir amoureux, et de plus en plus des plaisirs marchandisables. Le marché va dans ce sens (prostitution, images pornographiques, jouets sexuels, etc.). Il s'efforce de fournir des plaisirs reproductibles, c'est-à-dire des marchandises.  Et même la procréation constitue un marché en pleine extension (ovocytes, sperme, ventres féminins, et même les enfants, on voit ça tous les jours). Je préférerais qu'on parle davantage du désir qui nous porte vers quelqu'un, qu'il soit homme ou femme.

Chat modéré par François Béguin

 

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