VISAGES DE LA PAUVRETÉ

Publié le par alain laurent-faucon



Plutôt que de parler de pauvreté ou de précarité, Robert Castel préfère employer le terme, plus appropriée sociologiquement, de « désaffiliation sociale ». Effectivement, cette notion décrit mieux ce qui se passe sur le terrain de la misère au quotidien, des fins de mois difficiles, des difficultés pour se loger, avec, à la clef, les factures impayées, les commandements d'huissiers de justice, la perte de confiance en soi et le non respect des autres à l'égard de celles et ceux qui sont devenus des gens de peu, des nécessiteux, des « rebuts » comme l'écrit Zygmunt Bauman (Vies perdues. La modernité et ses exclus, éd. Payot & Rivages, Paris, 2006).

Mais ces mises au point effectuées, l'expression « visages de la pauvreté » a ceci d'essentiel qu'elle met des visages sur cette « désaffiliation sociale » dont la pertinence « sociologique » n'a d'égale que sa froideur humaine et existentielle. Et cette part d'humanité qui transparaît dans les visages, fussent-ils ceux de la misère, rappelle, à la société comme aux politiques, que le pauvre, le précaire, le RMiste, le SDF, ne sont pas uniquement des « problèmes », des « charges sociales », des statistiques qu'il faut à tout prix maîtriser pour des raisons socio-politiques : la crasse, la marge, l'échec, ça fait désordre quand ça devient visible. Surtout quand on se veut démocrate et qu'on n'a de cesse de rappeler que la douce France est le pays des droits de l'homme.

Mais il faut tout de suite poser les questions qui fâchent : de quels hommes s'agit-il ? Des immigrés ? Des sans-papiers ? Des SDF ? Des laissés pour compte de l'économie de marché, des RMistes, des vieux, etc. ? Bien sûr que non ! La preuve ? Tous ces gens-là sont stigmatisés, montrés du doigt : ne sont-ils pas des parasites, des profiteurs, des fainéants, qui ne font pas partie de la France, la vraie, celle « qui se lève tôt », qui n'ont pas compris qu'il faut « travailler plus pour gagner plus » ? « Salauds de pauvres ! », disait déjà Coluche.

Et Zygmunt Bauman de rappeler : « le rebut est le secret sombre et honteux de toute production ». Les pauvres ou, plutôt, les précaires (observez le subtil glissement sémantique), apparaissent, dans nos sociétés de marché, comme des « déchets humains », des êtres incapables de se prendre en mains, qui ne font rien de leur existence. Les précaires, les chômeurs, les « fins de droit » font partie de cette population inutile, « en surnombre » - d'où leur stigmatisation par certains courants politiques et certains décideurs économiques : ce sont des « incapables », des gens qui n'ont plus leur place, qui ne peuvent pas évoluer ; d'où, également, le discours d'ordre public qui accompagne, entretient cette défiance et qui joue sur les « peurs sécuritaires ». Le précaire, le chômeur, l'immigré, voilà le danger : ce sont les nouveaux barbares, les nouvelles classes dangereuses – cf. dossier mis en ligne sur le blog : Le peuple ! Quel peuple ?

Mais avant d'entrevoir quelques visages de la pauvreté – cf. les analyses du journal La Croix – et de prendre connaissance des principaux paramètres de cette « désaffiliation sociale » - cf. dans le Monde, l'article de Jean-Michel Dumay -, arrêtons-nous sur cette autre remarque de Zygmunt Bauman :

« Les problèmes de déchets humains et de leur mise au rebut pèsent toujours plus lourdement sur la culture moderne, consumériste et fluide, de l'individualisation. Ils saturent tous les secteurs les plus importants de la vie sociale, tendant à dominer les stratégies de vie et à colorer les activités les plus importantes de la vie, les amenant à générer leurs propres déchets sui generis : relations humaines mort-nées, impropres, invalides ou non viables, portant aussitôt la marque de la perte imminente. »




REVUE DE PRESSE



Trois visages de la pauvreté en France
 

LA CROIX – 07/11/2007

 

Alors que le Secours catholique publie jeudi 8 novembre 2007 une "géographie de la pauvreté", coup de projecteur sur trois des départements les plus pauvres et sur la manière dont on y agit


Dans le Pas-de-Calais, des familles nombreuses et beaucoup de chômage


« Il manque toujours deux sous pour faire un franc », souligne Bernard Schrike, du Secours catholique, lorsqu’il évoque son action auprès des foyers démunis du Nord-Pas-de-Calais. Une vieille expression locale pour dire les difficultés à s’en sortir dans une région où, affirme ce responsable, « la précarité est souvent ancrée dans les familles depuis plusieurs générations ». Dans le Pas-de-Calais, le taux de pauvreté atteint 16,6 % (contre 11,7 % de moyenne nationale), le taux de chômage 11,3 % (contre 8 %).

« Dans les départements du nord de la France, note l’Insee, la pauvreté, plus concentrée dans les zones urbaines, frappe particulièrement les familles nombreuses. » Une caractéristique confirmée par les données du Secours catholique, qui publie jeudi 8 novembre ses propres statistiques annuelles, sous la forme d’une « géographie de la pauvreté ».

« C’est dans le nord de la France que (l’association) rencontre le plus de familles avec enfants (entre 60 et 65 %), que les familles sont les plus nombreuses », indique l’étude. Conséquence logique, la région compte un très grand nombre d’enfants pauvres (25,3 % des enfants de 0 à 17 ans, selon l’Insee).

À la tête de 216 équipes locales, Bernard Schrike s’efforce donc de travailler dans leur direction, notamment des mères. « On s’est rendu compte qu’il ne suffisait pas d’être dans le dépannage, qu’il fallait remobiliser ces publics, notamment par rapport à l’emploi », précise le militant. À titre d’exemple, il évoque « l’atelier couture » monté dans la commune de Vendin-le-Vieil, dans l’ex-bassin minier, avec cinq mères de famille.

« Certaines étaient veuves, d’autres séparées, toutes avec des enfants à charge. Nous voulions qu’elles reprennent confiance en elles. Quelques années plus tard, les emplois ont été pérennisés dans le secteur de l’économie sociale et solidaire car elles ont montré une vraie capacité de travail. » Bernard Schrike reconnaît tout de même avoir le sentiment de « vider la mer avec une petite cuillère » : « Il faut déployer une immense énergie pour créer quelques dizaines d’emplois, dans un cadre législatif et institutionnel en perpétuelle évolution. Parallèlement, les plans sociaux entraînent la suppression de centaines d’emplois, comme à Metaleurop… »

Autre inquiétude du responsable associatif : l’absence de capacité d’épargne du bas de la classe moyenne. « À 50 ou 60 ans, certains couples croyaient, arrivant à la retraite, pouvoir penser à eux, préparer leurs vieux jours, mais ils se doivent en réalité d’aider leurs enfants, voire leurs petits-enfants, qui ne s’en sortent pas… Ils ne peuvent pas épargner, ce qui prépare des lendemains difficiles », conclut Bernard Schrike.


En Lozère, la pauvreté concentrée dans les zones rurales


Comme dans l’Aveyron, le Cantal, la Creuse ou le Gers, la pauvreté en Lozère « se concentre dans les zones rurales » et « touche plus particulièrement les personnes âgées, mais aussi des personnes aux âges actifs », souligne l’Insee, qui nuance toutefois cet état des lieux en précisant que « dans les départements ruraux, les ménages sont plus souvent propriétaires de leur habitation qu’en zone urbaine et ne paient pas de loyer, ce qui peut être considéré comme un supplément de ressources ». En Languedoc-Roussillon le taux de pauvreté des 65 ans et plus atteint 10,8 %.

Une réalité à laquelle Lucien Chabbert, président départemental de la Société Saint-Vincent-de-Paul, est confronté quotidiennement. « L’année dernière, dans le bassin de Mende, nous avons distribué des colis alimentaires à 462 personnes et effectué 360 visites à domicile, car beaucoup d’habitants vivent dans l’isolement », détaille le responsable associatif, qui est aussi administrateur du centre d’action sociale de la ville.

Dans ce département agricole, il vient en aide à d’anciens éleveurs touchant de petites retraites, mais aussi à des femmes seules vivant avec le minimum vieillesse (environ 600 € par mois). Pourtant, Lucien Chabbert affirme ne pas rencontrer de « cas dramatiques » car, estime-t-il, « à la campagne, on se débrouille mieux qu’en ville : potager dans le jardin, solidarité de voisinage… »

Le vrai fléau, d’après lui, reste la solitude. « Certaines personnes âgées ne sortent plus de chez elles mais nous arrivons à les identifier grâce à l’aide à domicile en milieu rural et les paroisses. L’un de nos principaux objectifs, c’est de rompre ce profond isolement, de créer du lien », explique Lucien Chabbert, qui encourage, pour ce faire, le contact intergénérationnel. « J’ai invité une femme de 75 ans, renfermée sur elle-même depuis la perte de son mari, à participer à notre atelier de soutien scolaire, en faisant lire les enfants, cite-t-il en exemple. C’était il y a cinq ans : depuis, elle vient tous les jours. »


En Seine-Saint-Denis, une forte précarité des jeunes


Avec un taux de pauvreté de 18 % et un taux de chômage de 10,7 %, la Seine-Saint-Denis fait figure d’exception en Île-de-France, où l’on trouve trois des départements les plus riches du pays, les Yvelines, Paris et les Hauts-de-Seine. Tandis que le niveau de vie médian dépasse 20 000 € dans les Yvelines, il tombe à 14 467 € en Seine-Saint-Denis, où « environ un enfant sur quatre vit sous le seuil de pauvreté » (16,4 % au niveau national), rappelle l’Insee.

Parce que la Seine-Saint-Denis est un département « jeune » (près d’un tiers de sa population a moins de 20 ans), Claude Roméo, directeur de l’enfance et de la famille au conseil général, est en première ligne dans la lutte contre la pauvreté. La tâche n’est pas mince : le directeur rappelle que « 5 000 enfants sont actuellement sans abri dans le département, qu’ils vivent dans la rue, dans des squats ou dans des hôtels insalubres ».

En cause : un déficit de logements sociaux mais aussi la présence de nombreux mineurs isolés, notamment issus des pays de l’Est. Autre donnée révélatrice : le nombre élevé (7 000) de jeunes de 0 à 21 ans pris en charge par l’aide sociale à l’enfance (ASE), puisque selon Claude Roméo, « la précarité explique la majorité des recours » (l’ASE va du placement à l’intervention d’un travailleur social à domicile, en passant par les aides financières).

Le directeur de l’enfance tient à travailler « sur la base d’un projet à construire avec le jeune », notamment dans la tranche d’âge 18-25 ans. « À 18 ans, les allocations s’arrêtent et des familles précaires ne peuvent plus assumer. Jusqu’à 25 ans, où les droits au RMI sont ouverts, certains jeunes sont donc très vulnérables », explique Claude Roméo.

Afin de lutter contre la misère des mineurs isolés étrangers, le conseil général de Seine-Saint-Denis travaille par ailleurs en collaboration avec les pays d’origine, notamment la Roumanie. « En collaboration avec le Quai d’Orsay, nous menons des actions de prévention au départ dans la région de Satu Mare. Sur la base du volontariat, nous proposons également à des jeunes de se former en France, dans l’hôtellerie, la restauration ou l’informatique, pour repartir avec un vrai bagage. »

M. L.



Recherche quelqu'un sur qui compter

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 07.10.07.

 

Il y a différentes façons de mesurer la pauvreté, et c'est toujours affaire de convention. Certains la choisissent "absolue" : moins de 1 ou 2 dollars par personne et par jour, par exemple, pour les pays en voie de développement (critères Banque mondiale). D'autres avancent une évaluation relative, qui permet, dans certains pays développés, de déclarer pauvre tout ménage dont les revenus sont en dessous... du seuil de pauvreté.

On fixe celui-ci généralement à 60 % du revenu médian du pays (le revenu qui partage la population en deux parties de même effectif), c'est-à-dire, en France, en 2005 : 817 euros pour une personne seule ou 1 716 euros pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans. Bien sûr, tout cela est bien théorique. Et, à cette mesure strictement monétaire, certains préférent une analyse qualitative des conditions de vie : le chauffage du logement, l'alimentation, l'habillement, les loisirs, l'endettement... voire l'inventaire du patrimoine.

Ipsos et le Secours populaire se sont justement intéressés à la question du point de vue subjectif. Et qu'ont-ils trouvé ? Que près d'un Français sur trois déclare avoir connu une situation qu'il considère de pauvreté. Et que la moitié dit connaître quelqu'un dans cette situation actuellement. Evidemment, ce ne sont que des sentiments, et le seuil de pauvreté fixé au jugé par les sondés (1 016 euros pour une personne seule, soit le smic net mensuel) apparaît plus élevé que la norme statistique.

Chacun semble avoir intégré le niveau de vie global : ne pas pouvoir envoyer son enfant en vacances au moins une fois par an est considéré comme un critère de pauvreté (pour les trois quarts). Tout comme ne pas pouvoir accéder à des biens culturels ou de loisirs (pour 69 %). Ou ne pas pouvoir payer seul son loyer (pour 85 %).

A gratter ce sondage, publié en septembre, un autre "sentiment" vient frapper. Celui de ne plus pouvoir compter sur personne. Ou, pour être plus exact, d'exprimer un doute. Quatre Français sur dix disent ainsi qu'en cas de coup dur ils n'ont pas la certitude de pouvoir disposer d'une aide alimentaire et d'un endroit pour se loger, même sur une courte période. 16 % en sont sûrs, 25 % ne savent pas.

Cet aveu de fragilité sociale, dominant chez les plus âgés ou les moins diplômés, emboîte le pas aux dommages collatéraux du chômage, craint ou subi. On sait qu'être chômeur, c'est parler moins avec autrui (7,7 interlocuteurs par semaine, contre 9,7 pour les actifs employés, source Insee, 1997), exprimer plus fréquemment un sentiment de solitude ou d'ennui (Insee, 2003), moins rencontrer ses amis ou sa famille (une fréquence 40 % inférieure à celle d'un salarié ayant un emploi stable, source Credoc, 2003-2005), vivre moins souvent en couple (34 % des chômeurs et des contrats précaires sont célibataires, contre 18 % des salariés en CDI, source Credoc). Toute chose qui s'accentue avec la répétition des périodes d'inactivité.

Car l'isolement appelle l'isolement. Et les enquêtes du Credoc, que ce soit il y a vingt-cinq ans ou maintenant, montrent que la demande d'aide à la famille et aux amis s'effrite sensiblement à mesure que l'individu traverse un nombre important de périodes de chômage : pour les chômeurs ayant connu plus de trois fois le chômage au cours des dix dernières années, 37 %, s'ils devaient se retrouver sans ressources, s'adresseraient d'abord à leurs proches, 57 % feraient d'abord appel aux institutions sociales (bureaux d'aide, mairie, assistance sociale).

D'où la nécessité, pour les pouvoirs publics, de lutter sur plusieurs fronts contre ce que le sociologue Robert Castel appelait la "désaffiliation sociale", concept plus large et plus "dynamique" que le seul concept de pauvreté.

Jean-Michel Dumay



La France des mal-logés

 

Éditorial - LE MONDE | Article paru dans l'édition du 04.11.07.

 

Comme tous ses prédécesseurs depuis des années, la ministre du logement, Christine Boutin, est confrontée au casse-tête du mal-logement. Les manifestations des membres des trois cents familles qui campent depuis des semaines rue de la Banque, à Paris, et reviennent s'y installer aussitôt après leur expulsion par la police, cristallisent désormais l'attention de l'opinion. Une situation presque classique, mais délicate pour la ministre dans la mesure où elle doit maintenant mettre en oeuvre le droit "opposable" au logement, dont elle était rapporteur à l'Assemblée. La loi entrera en vigueur, au moins pour partie, le 1er janvier 2008.

Dans ce domaine, les contraintes législatives rejoignent donc la simple humanité. Mais ce dossier a quelque chose d'inextricable parce qu'il est intimement lié à la montée de la précarité et de la misère sociale, celle de nombreux Français comme de milliers d'étrangers, avec ou sans papiers. Les mal-logés qui manifestent, souvent avec une famille nombreuse, font valoir que leurs faibles ressources et leurs emplois nécessitent un domicile proche de leur lieu de travail. Face à ces revendications, Mme Boutin fait observer qu'il ne serait pas juste que le règlement de leurs cas retarde celui de tous ceux qui suivent la voie légale et attendent un logement depuis des années. Ils sont plus d'un million. La ministre a elle-même évoqué des fonctionnaires qui, faute de logements, dorment dans leur voiture avec leur famille !

Le paradoxe est saisissant : les moyens d'agir sont réunis, mais les pouvoirs publics et les élus se montrent timides. La loi solidarité et renouvellement urbain (SRU), qui impose un seuil de 20 % de logements sociaux dans certaines communes, suscite toujours des réticences, voire le refus, d'une partie des élus. Le droit de réquisition n'est pas utilisé. Les pouvoirs publics pourraient enfin imposer des contraintes réglementaires et légales plus rigoureuses aux marchands de sommeil et aux tenanciers d'hôtels borgnes qui, modernes Thénardier, exploitent la misère humaine pour un coût exorbitant.

Personne ne peut construire des dizaines de milliers de logements en quelques mois. On ne saurait donc reprocher au gouvernement une pénurie héritée de plusieurs décennies d'actions insuffisantes, sans réelle priorité. En revanche, M. Sarkozy et son gouvernement sont bien comptables de leurs propres orientations et engagements budgétaires. Malgré des déclarations généreuses, ceux-ci ne vont toujours pas dans le sens d'une relance de la construction des diverses catégories de logements locatifs dont le pays a besoin. Avant de permettre à chaque Français d'être propriétaire, il faut d'abord assurer à chacun un toit, adapté à ses besoins et à ses moyens.




La vie à l'hôtel, symptôme de la crise du mal-logement

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 04.11.07.

 

Depuis le 3 octobre, trois cents familles mal logées expriment leur exaspération, en campant sur le trottoir de la rue de la Banque, à Paris. La plupart travaillent, sont en situation régulière. Et pourtant, elles ne trouvent pas de vrai logement, ni dans le parc privé, trop cher pour elles, ni dans le parc public, saturé. Les politiques visant à développer l'offre de logements en France ne sont pas parvenues à enrayer la pénurie. Ces ménages, pour la plupart originaires d'Afrique, ne sont pas des sans-logis : certains vivent dans des squats, d'autres chez des amis ou à l'hôtel. Un habitat sordide, disent-ils, payé à prix d'or, où ils ne veulent plus retourner.

Leur mobilisation met en lumière un pan méconnu de l'action publique : selon nos informations, en 2007, l'Etat devrait dépenser environ 75 millions d'euros pour héberger à l'hôtel quelque 12 500 personnes, majoritairement en région parisienne. Un quart sont des demandeurs d'asile. Une moitié sont des étrangers en situation irrégulière, hébergés à titre humanitaire. Pour sa part, la Ville de Paris finance essentiellement des nuitées pour les familles avec enfants en situation régulière. En 2007, son budget devrait s'élever à 16 millions d'euros pour héberger à l'hôtel 2 100 enfants, 1 500 adultes et 130 jeunes majeurs isolés.

La part importante de l'hôtel dans les crédits accordés à l'hébergement d'urgence est un phénomène récent. En 2000, le budget hôtellerie de l'Etat avoisinait les 10 millions d'euros. Il a bondi à 120 millions en 2005. Dans les administrations en charge du logement, cette envolée a fait frémir. "On peut dire que c'est absurde, dit un haut fonctionnaire. Mais l'on peut aussi s'honorer que la France ne laisse pas ces gens à la rue."

Mariam, 35 ans, participe à l'action soutenue par l'association Droit au logement (DAL). Mercredi 31 octobre, avant l'aube, elle nous a ouvert la porte de sa chambre, au premier étage d'un hôtel de tourisme décrépi du Val-de-Marne où elle vit depuis mai 2005 avec ses deux garçons. Les visites sont interdites. Le logeur dort encore. Au risque de perdre sa chambre, Mariam veut montrer comment elle vit, pour que la société sache que "faire grandir des enfants dans une chambre d'hôtel, ça ne devrait pas exister". "Je veux que Mme Boutin vienne ici ! Si elle voit, elle ne dira plus que nous devons nous estimer heureux d'avoir un toit."

Dans la pièce de 12 m2, un lit double et un lit simple occupent presque tout l'espace. Les vêtements sont rangés là où il y a un peu de place, au bord du lit, dans les coins. Les parois de l'unique placard sont tellement humides que les affaires y moisissent. Il n'y a ni chaise, ni table, ni réfrigérateur. Il est interdit de cuisiner.

Un mois dans cette chambre coûte 1 500 euros. Mariam en paie 310 grâce à ses deux mi-temps : le matin, elle distribue des prospectus dans les boîtes à lettres, l'après-midi, elle fait le ménage dans une banque. Des crédits publics financent la différence. "Eux, ils gaspillent, et nous, on souffre", dit-elle pour résumer ce qui apparaît, à bien des égards, comme une aberration humaine, sociale et économique. L'impossibilité de cuisiner, par exemple, génère des dépenses inouïes au regard des ressources de ces ménages : Vanessa, une autre jeune femme hébergée à l'hôtel à Paris depuis son expulsion, raconte qu'elle va chaque matin acheter des chocolats chauds (1,40 euro chacun) chez McDonald's pour ses deux enfants. "Pour le dîner, nous cherchons du chaud-mangeable-pas-cher" : "McDo" ou kebabs. Mariam explique, elle, que "quand elle n'a presque plus d'argent, (elle) achète des conserves". Leur contenu est mangé froid, sur le lit, dans trois boîtes en plastique.

Dans la salle de bains, une tablette, juste à côté des WC, accueille l'essentiel pour le petit déjeuner des enfants : un paquet de céréales, un pot de crème à tartiner et une boîte de lait en poudre - "si je l'achète en bouteille, le lait se gâte". Tandis que Mariam montre le linge qu'elle lavera dans la baignoire - "la laverie est trop loin et trop chère" -, son fils âgé de 3 ans, large sourire face au miroir, se brosse les dents pour la troisième fois. "Mon petit milliardaire !", plaisante sa mère en reprenant un tube de dentifrice presque vide des mains de l'enfant.

Lorsqu'elle est arrivée du Mali, en 1998, avec son mari français - dont elle s'est séparée alors qu'elle était enceinte -, Mariam pesait 55 kg et rêvait de devenir hôtesse de l'air. "Avec l'hôtel, je suis devenue grosse. Et je suis trop triste pour m'habiller bien", dit la jeune femme, qui assure ne jamais perdre courage. "Je me bats en tant que mère. Je veux que mes enfants fassent des études." L'aîné, 5 ans, intervient : "Quand je serai grand, je t'achèterai une maison avec une piscine !" Mariam, comme Vanessa, a déposé en vain une demande de logement social.

Vivre à l'hôtel, c'est vivre isolé. Les deux garçons de Mariam n'ont jamais pu inviter de copains pour leurs anniversaires. Pour jouer, Mariam les emmène au square. Dans la chambre, il ne faut pas faire de bruit. La télévision occupe une grande place. "Je suis comme prisonnière ; dans mon coeur, je ne vis pas", dit-elle.

Certains savent aussi que l'hôtel rend fou. Vanessa et son mari y avaient déjà vécu, entre 2004 et 2006. "Un jour, j'ai pété les plombs, confie cette femme de 27 ans, originaire de l'île de la Dominique. J'ai placardé des affichettes partout. Un escroc nous a loué un appartement. Trois jours après, le vrai propriétaire nous a demandé de partir." Au bout d'un an de procédure, le 25 octobre, la famille expulsée s'est retrouvée de nouveau à l'hôtel. "C'est très dur pour les enfants, mais nous leur disons que l'essentiel est d'être ensemble."

L'épreuve a fragilisé le couple. "Mon mari ne parle presque plus." Allocataire du RMI, le couple paie 190 euros à l'hôtelier sur une facture totale de 2 000 euros. Serveuse la nuit, Vanessa a cessé de travailler afin, dit-elle, de "trouver des solutions". Et ce mardi 30 octobre, elle pense enfin tenir sa chance : elle a signé, la veille, un bail pour une maison avec un jardin, en province.

Emmanuelle Chevallereau



Entretien avec Claire Lévy-Vroelant, sociologue (Paris-VIII, CNRS) - Claire Lévy-Vroelant a écrit, avec Alain Faure, Une chambre en ville. Hôtels meublés et garnis à Paris (1860-1990) (Créaphis, 2007).


Propos recueillis par Emmanuelle Chevallereau

 


"De tremplin, l'hôtel est devenu une nasse, un lieu de

relégation"

 

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 04.11.07.

Que pensez-vous de l'explosion des dépenses de l'État en nuitées d'hôtel ?

Le scandale n'est pas dans l'augmentation de la dépense supportée par les contribuables, mais dans l'aggravation de l'urgence sociale. Les millions d'euros consacrés à l'hébergement à l'hôtel sont le révélateur de la crise du logement abordable pour les classes populaires. A défaut de logements, on héberge. C'est un symptôme des dysfonctionnements du système. Les hôtels meublés sont devenus, à certains égards, une excroissance pathologique du parc social. Ce n'est pas une raison pour jeter l'opprobre sur un secteur doté d'une véritable fonction sociale, qui mériterait même d'être élargie.

Quelles populations vivent à l'hôtel ?

Une minorité, en augmentation, sont des familles avec enfants. Pour elles, l'accueil à l'hôtel est un contresens absolu. Mais 70 % sont des hommes, la plupart travailleurs, chômeurs ou retraités isolés, on l'oublie souvent. Pour eux, l'hôtel peut être tout à fait adapté, de même que pour les personnes en rupture momentanée, par exemple les sortants de prison.

Les hôtels sont-ils encore un tremplin vers un logement durable ?

Dans les années 1920, à Paris, 11 % de la population vivait à l'hôtel. Pour la plupart, venus de province, il s'agissait simplement d'une étape vers une installation dans leurs meubles. Mais le système s'est grippé, faute de logements pour les classes populaires. De tremplin, l'hôtel est devenu une nasse, car il est très difficile d'en sortir. L'hôtel est un lieu de relégation pour certains, notamment les familles africaines qui ont beaucoup de mal à se loger.

Quelles pourraient être les solutions pour régler cette situation qui a un coût financier et social élevé ?

Il faut reloger ces familles, mais en les écoutant, leur trouver un habitat qui convienne réellement à leurs conditions de vie (travail de nuit, famille nombreuse...). Il faut aussi rénover, voire augmenter le parc de foyers existants, où vivent encore de nombreux travailleurs isolés et vieillissants, offrir des places en maison de retraite à des prix abordables, ouvrir de nouvelles places en centre d'accueil pour demandeurs d'asile, et cesser de fermer des lits de long séjour dans les hôpitaux.

Quel regard portez-vous sur l'action menée par les familles mal logées ?

Le droit au logement opposable est entré dans les textes mais, dans la réalité, des gens sont privés de logement. Le DAL, par ses actions, brise l'illusion selon laquelle il suffirait de prendre place dans la file d'attente des demandeurs de logement social pour obtenir satisfaction. Cette action peut apparaître comme une volonté de couper la file d'attente et risquer le discrédit dans l'opinion. Mais l'idée est de gagner la bataille en sortant de l'invisibilité. Puisque la file d'attente ne fonctionne pas, et que le bricolage au cas par cas est aléatoire, le DAL prend le parti de sortir ces familles de l'ombre. D'autres mouvements menés sur des espaces publics (un gymnase à Cachan ou le canal Saint-Martin) relèvent de cette même logique.

 

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