INÉGALITÉS ET INTÉGRATION SOCIALE [1]

Publié le par alain laurent-faucon



C'est Durkheim qui, le premier, a fait de l’intégration un concept central, à cette nuance près : pour lui cette notion caractérise les sociétés – certaines sont plus « 
intégrées » que d’autres – et non les individus. « Dans son esprit, l’intégration n’a donc pas grand-chose à voir avec le sens qu’on lui donne couramment aujourd’hui d’insertion ou d’appartenance, notent Denis Fougère et Nadir Sidhoum. Pour Durkheim, une société intégrée est une société dans laquelle la vie collective est intense, une société où le « moi individuel » s’efface au profit du « moi social », une société où le sentiment d’appartenance collective est fort.

« Le problème est alors de définir à partir de quel seuil les inégalités font peser une menace sur l’intégration sociale ainsi définie. Sans pouvoir répondre complètement à cette question, on peut être néanmoins attentif à deux critères : la persistance des inégalités et le cumul des déficits culturels, sociaux et économiques pour certaines personnes et certains groupes, phénomènes qui tous deux renforcent le sentiment d’isolement ou de relégation sociale. »

Autre point important évoqué par
les deux auteurs Denis Fougère et Nadir Sidhoum : la pauvreté – ou la précarité (il y aurait beaucoup à dire sur le choix du mot) – est un phénomène multidimensionnel, comme l'a montré le prix Nobel Amartya Sen. Les ennuis d'argent, les fins de mois difficiles – ou cette « insuffisance des ressources monétaires », dixit les économistes et les technocrates – n'en sont que l'une des composantes. Car il faut prendre en compte les conditions générales de vie dues à un tel état, sans oublier toutes les formes de déliaisons et de désaffiliations sociales : le logement, la scolarité, le savoir, la culture, l'absence de reconnaissance, la solitude, la maladie, etc.




Les nouvelles inégalités et l’intégration sociale


 

Dossier in Horizons stratégiques - n°2 – octobre 2006 - Revue trimestrielle du Centre d’analyse stratégique - sur le site www.strategie.gouv.fr

 

Denis Fougère, Nadir Sidhoum


 

Denis Fougère est directeur de recherche au CNRS et professeur chargé de cours en économie à l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae) et à l’École Polytechnique. Il est membre du Centre de recherches en économie et statistique (Crest, Insee). Il est conseiller scientifique au Centre d’analyse stratégique et au ministère de l’Éducation nationale (DEPP). Il est par ailleurs Research Fellow au Center for Policy and Economic Research (CEPR, Londres) et à l’Institut zur Zukunft der Arbeit (IZA, Bonn). Ses domaines de recherche sont l’évaluation des politiques publiques, l’économétrie du chômage, l’intégration des immigrés et de leurs enfants, et l’analyse des déterminants socio-économiques de la délinquance. 

Nadir Sidhoum est conseiller technique au Département des Études, de l’Evaluation et des Statistiques au sein de la Direction générale de l’Agence nationale pour l’emploi. Il enseigne également l’économie à l’université de Paris III. Ses activités portent sur les aspects conjoncturels du chômage et sur le chômage infra-communal.


Au-delà d’un certain seuil, les inégalités apparaissent comme socialement intolérables, elles affaiblissent le sentiment d’appartenance collective et deviennent une menace pour la cohésion de la société elle-même [1]. C’est en ce sens que peuvent être compris et analysés les liens entre la situation économique et l’intégration sociale, celle-ci n’entretenant pas de liens mécaniques et univoques avec la situation économique des personnes ou des nations. Des inégalités qui perdurent et/ou se cumulent peuvent engendrer des comportements défavorables à l’intégration, tels la résignation et le renoncement à toute participation sociale, ou la révolte, l’hypothèse étant qu’une société inégalitaire mais très mobile a une probabilité plus forte d’être intégrée qu’une société aussi inégalitaire mais où les clivages sociaux séparent des populations durablement hétérogènes [2].

Notre analyse insiste sur deux constats : la persistance des inégalités et leur concentration (le cumul des déficits culturels, sociaux et économiques pour certaines personnes et certains groupes). La montée continue du chômage et de la précarité des trajectoires professionnelles a engendré une exclusion durable d’une part croissante de la population hors de la sphère de l’emploi et des revenus d’activité, favorisant l’apparition d’une nouvelle pauvreté et l’enkystement dans la société française d’un noyau dur de personnes, et parfois de ménages entiers, durablement privés d’emploi. Ces nouvelles formes de pauvreté sont de plus en plus concentrées dans certaines zones urbaines ou péri-urbaines3.

L’action publique, au-delà du renforcement de ses axes classiques (accompagnement et réinsertion des chômeurs, désenclavement de certaines zones géographiques, aide sociale et accroissement parallèle des moyens budgétaires), devrait être davantage ciblée sur des mesures ou des domaines fondamentaux pour l’avenir de la société française. À ce titre, des dotations beaucoup plus importantes sont nécessaires à l’éducation des enfants vivant dans des ménages pauvres ou dans des territoires caractérisés par un fort taux de non-emploi. Cet effort devrait se déployer sur l’ensemble du système éducatif (y compris dans l’enseignement supérieur).

Ces vingt dernières années, de multiples dispositifs d’action publique sont apparus dans divers domaines (emploi, santé, ville, discriminations, formation, etc.), sur le plan national et local, pour limiter la désintégration sociale liée à la crise économique durable en France. Cette multiplication faite souvent dans l’urgence et parfois par opportunité politique a favorisé une sédimentation des dispositifs, coûteuse pour les finances publiques, et un empilage dénué d’architecture globale et incohérent dans le temps. L’accumulation des annonces politiques et l’empilement de mesures aux effets mal identifiés nuisent à l’efficacité des dispositifs et ont pour résultat d’affaiblir la crédibilité de l’action publique. Pour augmenter l’efficacité de leurs interventions, le gouvernement et l’administration devraient assumer une véritable évaluation de leurs actions. Notre objectif ici n’est pas de dresser un bilan des politiques publiques, mais de se concentrer sur la question de leur évaluation. Ces préconisations font l’objet d’une seconde section.

1. Des éléments de diagnostic

1.1. Chômage de masse et précarisation des trajectoires professionnelles

Quelques paradoxes de long terme, observés après la fin des Trente Glorieuses, éclairent le contexte actuel de désintégration sociale :

- au cours de ces 27 dernières années (1978-2005), la France s’est économiquement enrichie (+ 72 % de PIB hors inflation), alors que dans le même temps le chômage a augmenté dans de très fortes proportions (+ 148 % de demandeurs d’emploi cherchant un emploi à temps plein en CDI en France métropolitaine), l’emploi n’ayant que peu progressé sur la période (+ 16 % dans les secteurs principalement marchands) ;

- malgré des inflexions à certaines périodes, le chômage est resté massif et la précarité de l’emploi s’est accrue (sur dix ans, de janvier 1995 à décembre 2004, l’ANPE a enregistré 58 millions de demandes déposées par près de 22 millions de personnes ; 57 % de ces personnes ont connu plusieurs épisodes de chômage, près de quatre demandes en moyenne par personne) ;

- l’alternance entre périodes de chômage et périodes d’emploi frappe la majorité des demandeurs d’emploi. Ainsi, si l’on considère la cohorte des travailleurs entrés en chômage au 2ème semestre 1993 (soit 2 479 560 personnes en France métropolitaine), la moitié a connu au moins une seconde période de chômage au cours des deux années suivantes (ce sont des chômeurs récurrents), et cette proportion s’élève à presque 70 % au bout de 6,5 ans ;

l’exclusion sociale se concentre sur certaines populations (immigrés, femmes, jeunes, personnes peu qualifiées ou peu diplômées) et certains territoires, particulièrement les quartiers de la politique de la ville où le chômage sévit deux fois plus.

[...]

Face à ces évolutions, les pouvoirs publics ont développé des dispositifs relevant de philosophies d’action différentes et ciblant souvent des publics particuliers. Ces dispositifs peuvent se résumer ainsi :

- une politique de réduction de la population active, en grande partie associée aux restructurations industrielles dans la seconde moitié des années 1980 et au début des années 1990. La mesure-phare en a été le recours massif aux préretraites ;

- la levée de certaines restrictions quantitatives et réglementaires qui encadraient la confrontation entre l’offre et la demande de travail ; la suppression de l’autorisation administrative de licenciement et l’assouplissement de l’encadrement juridique des différentes formes de contrat figurent parmi les mesures les plus représentatives de cette catégorie ;

- le développement de contrats de travail spécifiques pour des publics ciblés (chômeurs de longue durée, jeunes sans qualification), pour lesquels l’État prend en charge une partie significative des coûts ;

- la réduction de l’écart entre le coût du travail supporté par l’employeur et la rémunération nette après prélèvements perçue par le salarié. La mesure la plus emblématique est ici l’allègement des charges patronales sur les bas salaires ; il faut également citer les dispositifs qui ont essayé d’améliorer les conditions du retour à l’emploi des allocataires de minima sociaux (mesures d’intéressement pour les bénéficiaires de minima sociaux, RMA, etc.) mais qui, selon plusieurs études, ont principalement bénéficié aux ménages dont le revenu est situé dans la partie la plus haute de la distribution des revenus des ménages modestes ;

- la politique de réduction du temps de travail.

Le dynamisme des créations d’emploi enregistrées au cours de la seconde moitié des années 1990 et la bonne tenue de l’emploi face au ralentissement conjoncturel du début des années 2000 témoignent des effets positifs de ces politiques, même si des déséquilibres persistent.

1.2. Les freins socio-économiques à l’intégration sociale


1.2.1. L’évolution de la pauvreté


La pauvreté monétaire, stable de 1984 à 1996, baisse jusqu’en 2001, mais sans bénéficier aux ménages les plus pauvres, souvent dépourvus de qualification, pour toucher alors 3,6 millions de personnes. Depuis le ralentissement de la croissance économique intervenu au second semestre 2001, plusieurs indicateurs (notamment le nombre d’allocataires du RMI) témoignent d’un probable retournement de tendance en matière de pauvreté monétaire [4]. Ainsi, selon l’Insee, le taux de pauvreté monétaire (au seuil de 50 % de la médiane des revenus) est passé entre 2002 et 2003 de 5,9 % à 6,3 %.

Parmi le noyau dur de personnes au chômage, figurent des personnes souffrant de problèmes de santé ou des personnes fragilisées par un accident de la vie (divorce, veuvage, etc.). La France, faisant du retour à l’emploi le fondement de sa politique de lutte contre le chômage, n’exclut pas pour l’instant du principe d’insertion professionnelle ces catégories de personnes très fragilisées par des problèmes de santé ou certains handicaps, contrairement à certains pays (Danemark, Pays-Bas, Royaume-Uni, lesquels accordent une prestation sociale spécifique – incapacity benefit – avec, en contrepartie, un droit au travail limité excluant les bénéficiaires de la statistique du chômage et alors que la majorité d’entre eux souhaite travailler).

Les dispositifs d’action publique n’ont pas jusqu’à présent permis d’enrayer véritablement l’apparition de ce noyau dur de pauvreté, les modes d’indexation des différentes prestations sociales étant loin d’être uniformes et équitables (une partie de ces prestations est indexée sur les prix à la consommation évoluant moins favorablement que le salaire moyen ou que le Smic ; les allocations logement, qui jouent un rôle fondamental dans les ressources des ménages pauvres, sont indexées sur une base éloignée de l’évolution réelle des loyers). La dynamique de retour à l’emploi n’est pas vraiment enclenchée pour ces populations (les emplois retrouvés par les allocataires du RMI sont le plus souvent des emplois aidés, temporaires ou à temps partiel).

Les pauvres cumulent maintes difficultés par ailleurs récurrentes qui entravent l’accès à l’emploi et à la vie sociale : des contraintes financières et matérielles, des problèmes de santé (les risques de mauvaise santé ou de décès s’aggravent dans les populations les plus touchées par la précarité malgré l’effet bénéfique de la Couverture maladie universelle sur les renoncements aux soins pour raisons financières), une pénurie renforcée de logement social au vu de la demande (un million de personnes sont par ailleurs hébergées chez un tiers, parent ou ami), pour les ménages les plus pauvres des difficultés croissantes d’accès à un logement (entre 1988 et 2002, les loyers payés par les ménages les plus pauvres ont augmenté en moyenne de 80 % et leur revenu de 30 %) doublées de difficultés d’accès aux services bancaires et financiers. Le recours à l’emprunt plonge une part accrue d’entre eux dans le surendettement.

Les inégalités sociales en matière de réussite scolaire des enfants restent très fortes et apparaissent tôt. Les échecs et sorties précoces du système sont très marqués socialement et touchent surtout les enfants d’ouvriers et d’inactifs, en raison principalement de l’illettrisme, longtemps sous-estimé, et de la pauvreté monétaire (le taux de retard en sixième est de 35 % pour les enfants des familles les plus pauvres, contre 12 % pour les enfants des ménages les plus riches).

Selon le CERC (2004), leurs enfants restent enfin particulièrement frappés par les inégalités :

-environ un million d’enfants de moins de 18 ans, soit près de 8 % de l’ensemble, vivent en dessous du seuil français de pauvreté monétaire de 560 euros et près de deux millions, soit près de 16 % de l’ensemble des moins de 18 ans, en dessous du seuil européen de pauvreté monétaire de 670 euros ;

-les enfants d’étrangers non européens sont les plus touchés (un quart du million d’enfants pauvres).

1.2.2. Un marché du travail marqué par la précarisation et une protection sociale inadaptée

a) La progression des emplois précaires à bas salaires

De 1990 à 2002, la part d’actifs occupés dans des emplois précaires à des salaires inférieurs au salaire médian a augmenté pour les hommes (5,9 % à 7,5 %) et encore plus les femmes (7,6 % à 10,4 % d’après les enquêtes annuelles sur l’emploi de l’Insee), celles-ci représentant toujours la majorité des chômeurs mais dans une moindre mesure (55 % à 52 %), et étant fortement et de plus en plus surreprésentées dans les emplois temporaires et aussi à temps partiel (près de trois-quarts des salariés occupant des emplois précaires à temps partiel et à bas salaires sont des femmes) [5].

b) Une précarisation accrue des trajectoires professionnelles

Les trajectoires professionnelles ont subi une précarisation croissante depuis 1982 (c’est-à-dire des passages plus fréquents par le chômage ou l’emploi précaire), hormis durant les deux périodes d’amélioration sensible de la croissance économique (1986-1989 et 1997-2000). La progression de ce phénomène est particulièrement illustrée par les statistiques provenant des enquêtes sur l’emploi réalisées par l’Insee entre 1982 et 2002 (voir Fougère, 2003). En vingt ans, la proportion d’actifs en chômage ou en emploi précaire aux trois dates d’enquête est passée de 4 % des actifs à plus de 9 %, après avoir atteint un maximum égal à 11 % en 1997. Ce phénomène concerne principalement les plus jeunes et les moins qualifiés, groupes dans lesquels les proportions de travailleurs précarisés atteignent respectivement 21 % et 11 % en 2000-2002 ; il n’épargne pas pour autant les adultes et les plus éduqués, groupe dans lesquels la proportion de travailleurs précarisés a également augmenté, pour se situer respectivement à 8 % et 4,5 % en 2000-2002.

Si on couple cette précarisation avec la baisse de la mobilité salariale, c’est-à-dire la baisse des chances de progression salariale au cours de la carrière, observée en France mais aussi aux États-Unis et en Angleterre [6], le diagnostic s’assombrit. Il associe en effet précarisation et stagnation des progressions salariales. S’il perdurait en longue période, ce couplage inquiétant signifie que 8 % à 10 % des actifs pourraient être confinés dans une situation de précarisation accrue et ne pas voir leur salaire augmenter au cours de leur carrière [7].

c) Des difficultés croissantes d’insertion professionnelle pour les jeunes

Les difficultés d’emploi des jeunes ne se démentent pas et se prolongent bien au-delà des premières années de vie active, structurant des trajectoires professionnelles marquées par une précarité croissante. Selon l’Insee, le taux de chômage des jeunes actifs de moins de 24 ans était en 2005 de 24,6 % pour les femmes et de 21,4 % pour les hommes. Une étude récente de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, 2005) portant sur les cotisations versées aux régimes de retraite par les jeunes entrant sur le marché du travail, constate le retard pris par les générations nouvelles dans le versement des cotisations. À 25 ans, plus de six cotisants sur dix nés dans les années 1950 avaient validé au moins 20 trimestres d’assurance contre moins de la moitié des générations nées entre 1966 et 1970. Ce retard est dû pour partie au prolongement des études, mais il vient aussi indéniablement d’une insertion sur le marché du travail plus difficile. À l’âge de 30 ans, parmi les trimestres validés sans contrepartie de cotisations, la proportion de ceux relatifs au chômage a beaucoup augmenté : cette part, quasi inexistante pour les générations les plus anciennes, est passée de 10 % pour la génération 1954 à 38 % pour celle née en 1970 [8].

d) Une protection sociale mal adaptée aux évolutions du marché du travail

Même si la multiplicité des formes juridiques des contrats de travail joue un rôle dans la précarisation des trajectoires, la précarisation et l’insécurité sociale [9] ont des racines plus profondes que le support juridique dans lequel elles prennent forme [10]. Les entreprises recourent en effet le plus souvent à la flexibilité externe. Elles hésitent ou même se refusent à mettre en œuvre des solutions mobilisant les ressources internes, notamment celles qui impliquent une modulation accrue des temps de travail ou une ré-orientation de la politique de formation continue vers les salariés les moins qualifiés.

Or, l’instabilité dans l’emploi a des conséquences directes sur la protection sociale des salariés. C’est notamment le cas pour l’ouverture des droits à l’assurance-chômage qui est conditionnée par des périodes minimales de cotisations, c’est-à-dire une ancienneté suffisante dans l’entreprise. Les groupes de travailleurs les plus soumis à la précarité des relations d’emploi sont ceux qui se voient de fait exclus des droits. On assiste ainsi à un véritable dualisme du marché du travail.

Cette situation traduit un décalage croissant entre l’architecture d’un système de protection sociale conçu en période de plein emploi et les évolutions apparues depuis une trentaine d’années. C’est l’ensemble de la protection sociale qui devrait être repensé, pour prendre en compte les grandes tendances des marchés du travail contemporains : augmentation de l’activité féminine, discontinuité des trajectoires dans les phases d’insertion ou de ré-insertion sur le marché du travail, et instabilité croissante des carrières professionnelles.

1.2.3. Le sur-chômage des travailleurs étrangers et des Français enfants d’étrangers

Pour les travailleurs de nationalité étrangère, aux pertes d’emploi plus fréquentes se sont ajoutées des difficultés spécifiques de reclassement et de retour à l’emploi. Leur taux de chômage est strictement le double du taux de chômage des travailleurs de nationalité française, voire le triple pour les travailleurs étrangers originaires d’un pays d’Afrique (28 % pour les Maghrébins et 23 % pour les autres) [11].

L’éducation ne protège que très peu de ce sur-chômage (en 2002 à niveau d’études inférieur au baccalauréat, 30 % des travailleurs maghrébins étaient au chômage contre 10 % des travailleurs français ; à niveau d’études égal ou supérieur au baccalauréat, les taux sont respectivement de 25 % contre seulement 6 %).

La situation professionnelle des Français varie de manière significative selon l’origine géographique de leurs parents : les Français dont l’un au moins des parents est originaire du Maghreb sont de fait les plus touchés par le chômage (17,6 % sont chômeurs contre 6,8 % des Français dont les deux parents sont nés français) et parmi eux plus fortement les jeunes Français non qualifiés (29,9 % de chômage pour ceux avec une origine maghrébine contre 12,4 % pour ceux dont les deux parents sont nés français).

Les études supérieures ne les protègent eux aussi que partiellement du sur-chômage (18,1 % des jeunes Français d’origine maghrébine ayant fait des études supérieures sont en chômage, contre seulement 6,5 % des jeunes Français dont les deux parents sont nés français). Le fait d’avoir fait des études supérieures divise par deux les proportions de chômeurs dans chaque catégorie, mais ne réduit pas l’écart : les jeunes Français d’origine maghrébine sont deux fois et demie plus souvent en chômage que les jeunes Français d’origine française, quel que soit leur niveau d’études [12].


NOTES :

[1] Cet article fait suite aux travaux conduits en 2004 et 2005 sur le thème des critères socio-économiques de l’intégration dans le cadre du Groupe Sigma du Commissariat général du Plan. Il a fait l’objet d’une intervention du premier auteur au colloque Faire société en France et en Europe au début du XXIe siècle organisé par le Centre d’analyse stratégique le 25 avril 2006 au Sénat. Les auteurs tiennent à remercier les membres du Groupe Sigma, et plus particulièrement Catherine Borrel, Pierre-Yves Cusset, François de Singly, Jacques Donzelot, Pascale Flamant, Olivier Galland, Cécile Jolly, Olivier Mongin et Lucile Schmid, pour leurs remarques et suggestions sur des versions antérieures de ce texte. Les auteurs restent toutefois les seuls responsables de son contenu et de ses éventuelles insuffisances.

[2] Durkheim qui, le premier, a fait de l’intégration un concept central, conçoit cette notion comme une caractéristique des sociétés – certaines sont plus « intégrées » que d’autres – et non des individus. Dans son esprit, l’intégration n’a donc pas grand-chose à voir avec le sens qu’on lui donne couramment aujourd’hui d’insertion ou d’appartenance. Une société intégrée est une société dans laquelle la vie collective est intense, une société où le « moi individuel » s’efface au profit du « moi social », une société où le sentiment d’appartenance collective est fort. Le problème est alors de définir à partir de quel seuil les inégalités font peser une menace sur l’intégration sociale ainsi définie. Sans pouvoir répondre complètement à cette question, on peut être néanmoins attentif à deux critères : la persistance des inégalités et le cumul des déficits culturels, sociaux et économiques pour certaines personnes et certains groupes, phénomènes qui tous deux renforcent le sentiment d’isolement ou de relégation sociale.

[3] Cet aspect du phénomène est analysé en particulier par Maresca et Poquet (2003) et Maurin (2004). Voir la bibliographie en fin d’article.

[4] La plupart des éléments de cette analyse proviennent du rapport 2003-2004 de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale. Rappelons toutefois que l’insuffisance des ressources monétaires ne résume pas le niveau de la pauvreté, phénomène par essence multidimensionnel. Pour faire suite aux travaux de nombreux sociologues et économistes, dont Amartya Sen, il est important de rappeler que la situation de pauvreté est généralement caractérisée par une insuffisance de revenu, mais aussi de ressources matérielles, culturelles et sociales, qui empêche d’avoir des conditions de vie acceptables dans un pays à une période donnée. De ce fait, l’examen de la pauvreté doit reposer sur plusieurs types d’indicateurs, rendant tout à la fois compte des conditions de vie, des ressources financières et du capital culturel et social des personnes et des ménages.

[5] Calculs des auteurs à partir des enquêtes sur l’emploi de l’Insee.

[6] Pour les États-Unis, on consultera l’étude de Buchinsky et Hunt (1999), pour l’Angleterre, celle de Disney (2000), et pour la France, celle de Fougère et Kramarz (2001).

[7] Une étude récente de l’Insee (2006) illustre parfaitement la double tendance à la faible progression des salaires et à l’augmentation du nombre d’emplois temporaires et à temps partiel. Selon cette étude, le salaire annuel net moyen a progressé de + 0,6 % par an de 1998 à 2004. Mais cette hausse moyenne masque des disparités très grandes : si les ouvriers ont bénéficié d’une progression de 0,6 % en moyenne annuelle, et les cadres de 0,5 %, les employés et les professions intermédiaires ont, eux, vu leurs salaires baisser de 0,2 % en moyenne chaque année. Si l’on retient non plus le salaire annuel net moyen, mais le « revenu salarial » qui prend en compte le temps travaillé durant l’année, et qui de ce fait reflète mieux l’augmentation du nombre d’emplois précaires et à temps partiel, la hausse annuelle moyenne n’a été que de + 0,4 % sur la période.

[8] Sur le thème des difficultés d’insertion socioprofessionnelle des jeunes, nous renvoyons à l’analyse de Chauvel (2006).

[9] Nous faisons nôtre ici la définition de l’insécurité sociale proposée par Castel (2003). Selon lui, dans nos sociétés, « la recherche des protections créerait elle-même de l’insécurité. La raison en serait que le sentiment d’insécurité n’est pas une donnée immédiate de la conscience. Il épouse au contraire des configurations historiques différentes, parce que la sécurité et l’insécurité sont des rapports aux types de protections qu’une société assure, ou n’assure pas, d’une manière adéquate (…). L’insécurité, en somme, c’est dans une large mesure l’envers de la médaille d’une société de sécurité » (Castel, 2003, p. 6-7). Et plus loin : « l’insécurité sociale (…) ne tient pas seulement à la montée d’une pauvreté de masse, à la précarisation des situations sociales, y compris dans les classes moyennes, ou à une réduction drastique des prestations sociales. [Elle peut aussi résulter de] l’effondrement des services publics dans un pays en voie de privatisation complète » (Castel, 2003, p. 67).

[10] Ce point de vue, et ceux qui suivent, sont notamment développés dans le rapport du CERC sur la sécurité de l’emploi (CERC, 2005).

[11] Calculs des auteurs à partir des données des enquêtes sur l’emploi de l’Insee.

[12] Calculs des auteurs à partir des données de l’enquête Formation-Qualification Professionnelle réalisée en 2003 par l’Insee.


Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article