INÉGALITÉS ET INTÉGRATION SOCIALE [2]

Publié le par alain laurent-faucon



Une « société intégrée », pour reprendre le concept de Durkheim, est une société où le « moi social » passe avant le « moi individuel ». Mais pour ce faire, encore faut-il qu'il y ait une volonté commune qui s'exprime à travers les institutions de la République et les lois, car le propre de l'homme – le singulier -, comme de tout groupe humain – le particulier qui peut devenir le général -, est de préférer le « chez soi » et « l'entre-soi ». Du temps des Grecs, c'était la Cité qui définissait et garantissait le vivre ensemble – de nos jours, c'est la société, symbolisée par l'État (même si celui-ci est phagocyté par une oligarchie), qui est la gardienne de la vie et des vertus communes.

Or que se passe-t-il ? La logique de l'économie de marché est devenue un nouvel « habiter » qui saisit le tout de l'être, qu'il soit individuel ou collectif – entendez par collectif : la société française. Et cette logique, qui participe de « l'individualisme possessif » (cf. C.B. Macpherson analysant la théorie de l'individualisme possessif, de Hobbes à Locke), va à l'encontre de l'esprit communautaire (qui n'a rien à voir avec le communautarisme). A la « société intégrée » définie par Durkheim, cette logique libérale préfère la société des individus où le « tout-un-chacun » est l'unité de base du système marchand et capitaliste et financier et mondialisé.

Dans un tel système, les stratégies communicationnelles, fer de lance de la société de marché, peuvent s'en donner à choeur joie en invitant l'individu – vous et moi - à penser qu'il est la mesure de toutes choses et qu'il a le droit d'affirmer : c'est mon choix ! A noter, au passage, que Protagoras le sophiste n'entendait pas sa formule de cette façon-là, quand il avançait : l'homme est la mesure de toutes choses. Mais on lui fait dire tellement de bêtises, que l'on a envie de lâcher prise et de ne discuter qu'avec celles et ceux qui ont lu Barbara Cassin, cette philosophe / philologue particulièrement brillante qui a su réhabilter les sophistes et le sophisme ! Et qui a écrit de fort belles pages sur Parménide et sur l'ontologie grammaticale.




Les nouvelles inégalités et l’intégration sociale

 

Suite et fin de l'étude dont la première partie est déjà sur le blog.

 

Dossier in Horizons stratégiques - n°2 – octobre 2006 - Revue trimestrielle du Centre d’analyse stratégique - sur le site www.strategie.gouv.fr

 

Denis Fougère, Nadir Sidhoum

 

 

1.2.4. Intégration et exclusion : le rôle de l’école

Il est important d’évaluer le rôle de l’école dans l’intégration car les jeunes les moins éduqués comptent parmi les principales victimes de la montée de la précarisation.

L’école ne produit pas par elle-même les inégalités ou les facteurs d’exclusion (encore qu’elle puisse les renforcer), mais on est en droit d’espérer, sinon qu’elle les réduise totalement, du moins qu’elle en atténue la portée. C’est donc bien dans cette optique que doit être apprécié le rôle de l’école au regard des processus d’exclusion : parvient-elle à exercer un effet compensatoire suffisamment puissant pour qu’on puisse s’accorder sur l’idée qu’elle joue le rôle « intégrateur » qui est attendu de l’école républicaine ?

a) Un mouvement de massification qui s’essouffle

Il faut d’abord insister sur l’extraordinaire mouvement de massification scolaire qui s’est produit du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, et que l’école française a réussi à accompagner (voir Thélot et Vallet, 2000). Mais les effets de ce succès relatif semblent peu à peu s’être épuisés. On constate, depuis une dizaine d’années, une stagnation des performances. L’accès à l’enseignement supérieur ne progresse plus, et surtout la part des jeunes qui sortent du système éducatif initial sans diplôme professionnel ou sans diplôme général supérieur au brevet ne décroît plus ; elle reste à un niveau élevé (près d’un sortant sur cinq).

Or la formation joue un rôle de plus en plus important pour éviter le chômage et les emplois précaires : chez les jeunes, l’écart des chances d’être ou non au chômage selon que l’on possède ou non un diplôme a sensiblement progressé depuis 25 ans. Pour donner un exemple, en 1990, un à quatre ans après la fin des études, 42,1 % des femmes et 26,8 % des hommes sortis du système éducatif sans aucun diplôme ou titulaires d’un BEPC étaient au chômage ; en 2005, ces proportions s’élevaient à 49,2 % et 44,4 %. Les sortants sans qualification du système de formation initiale sont donc de plus en plus pénalisés.

Si on ne se résigne pas à l’impuissance, comment expliquer cette stagnation des performances pour tenter d’y trouver des remèdes ? Les travaux d’économie et de sociologie de l’éducation comme l’évaluation des politiques publiques mises en œuvre dans notre pays, mais aussi dans des pays étrangers, apportent quelques enseignements [13].

b) Ségrégation sociale, ségrégation scolaire

Un premier registre d’explication pourrait tenir au renforcement de la ségrégation scolaire. Les comportements des familles – par le choix de leur résidence, les demandes de dérogation, le choix d’options – comme les comportements des établissements eux-mêmes – par les politiques de constitution de classes, les politiques visant à attirer certains types d’élèves – renforceraient l’homogénéité sociale et scolaire des groupes d’élèves (soit à l’intérieur des établissements, soit à l’intérieur des classes). Cette homogénéité renforcée profiterait aux meilleurs, mais affaiblirait le niveau moyen des performances des élèves moins favorisés. Au total, les inégalités pourraient s’en trouver renforcées.

En moyenne, le phénomène de ségrégation sociale n’a pas évolué de manière importante depuis une dizaine d’années. Les stratégies d’évitement des familles n’auraient pas connu de montée significative au niveau national. Mais ce phénomène peut se concentrer sur certaines zones urbaines et y exercer un effet local important, peu sensible à un niveau agrégé. De plus, en matière de ségrégation, la disparité entre classes dans un même établissement semble jouer un rôle plus important que la disparité entre établissements : par leurs pratiques de constitution de classes, les établissements généreraient plus de ségrégation qu’ils n’en subissent du fait de la carte scolaire. Enfin, même si elle n’a pas beaucoup évolué ces dernières années, la ségrégation avait parfois déjà atteint un niveau très élevé. C’est ce qu’a mis en lumière le travail de Félouzis (2003) sur la composition ethnique des collèges dans la région bordelaise. Dans cette région, où la proportion des élèves allochtones est relativement faible (7 %), 10 % des établissements scolaires accueillent plus d’un quart de ces élèves. Un des points majeurs de son étude est de montrer que les taux de ségrégation sont bien plus importants en fonction de l’origine ethnique que de l’origine sociale ou du retard scolaire. Il se crée ainsi des catégories d’établissements dominés par l’appartenance ethnique, ce qui ne peut être sans conséquence sur les élèves ou les professeurs.

À elle seule la mixité sociale ne constitue certes pas un gage de réussite. Mais à l’inverse, un renoncement radical à une politique visant, à travers la carte scolaire, à préserver un certain niveau d’hétérogénéité sociale dans les établissements pourrait avoir des effets très négatifs sur la réduction des inégalités. Une récente étude suédoise (Söderström et Uusitalo, 2005) montre que l’abolition à Stockholm des critères de résidence dans le choix de l’établissement a eu pour effet de renforcer fortement la sélectivité du tri des élèves selon leurs aptitudes, mais également selon leur statut socio-économique et selon leur origine ethnique. Au total, la ségrégation s’en est donc trouvée renforcée.

c) Quelle évaluation des politiques éducatives ?

Face à ces inégalités scolaires, les pouvoirs publics ne sont pas restés inactifs et ont tenté de mettre en place des politiques visant à les réduire. En France, cette politique a eu essentiellement une base territoriale, par la mise en place et l’extension progressive des zones d’éducation prioritaire (ZEP). Cette politique a connu une extension très significative, puisqu’on compte aujourd’hui plus de 800 ZEP, scolarisant environ 20 % des écoliers.

Mais c’est précisément ce saupoudrage qui semble constituer la principale limite des ZEP. L’impact négatif suscité par l’effet stigmatisant de l’appellation n’est pas compensé par une hausse significative des moyens alloués aux acteurs du système éducatif concernés, qui restent très en deçà des efforts consentis dans d’autres pays en direction des publics en difficulté. Les différentes évaluations du dispositif sont décevantes et conduisent à s’interroger sur l’efficacité d’une politique territoriale de réduction des inégalités scolaires. Il semble en tout cas qu’une plus forte concentration et un meilleur ciblage des moyens engagés seraient nécessaires [14].

Cette concentration des moyens pourrait conduire à réduire de façon significative, pour les catégories d’élèves en difficulté, le nombre moyen d’élèves par classe, avec des chances qui semblent importantes d’améliorer les performances scolaires. Dans une récente étude, Piketty (2004) montre ainsi que la forte réduction des effectifs d’une classe consécutive à son dédoublement au-delà du seuil de 30 élèves, s’accompagne d’une nette amélioration des performances des élèves.

1.2.5. Une ségrégation urbaine plus sensible

Le renforcement de la ségrégation urbaine est aujourd’hui l’un des plus puissants ferments de désintégration sociale. Sa gravité est soulignée dans un récent rapport du Conseil d’analyse économique (Fitoussi, Laurent et Maurice, 2004) : « la ségrégation urbaine porte en elle une dislocation de la cité, par rupture d’égalité dans les espaces sociaux que sont au premier chef le travail, mais aussi l’école, le logement et les équipements collectifs ; elle a pour symptômes visibles la souffrance des populations défavorisées, leur stigmatisation, les tensions multiples entre personnes et groupes sociaux ».

Cette ségrégation se traduit par une polarisation socio-économique dans l’espace des villes au détriment de certains de leurs quartiers : dans les zones urbaines sensibles (ZUS), le chômage s’aggrave entre 1990 et 1999 passant de 18,9 % à 25,4 % (un habitant sur quatre). Ce sur-chômage est encore plus aigu pour les jeunes actifs de 15 à 24 ans, dont le taux de chômage passe de 28,5 % à 39,5 % [15]. Y vivent les groupes sociaux les moins favorisés, d’où une présence relativement plus importante d’étrangers. Beaucoup de ceux dont l’emploi est localisé dans le centre des grandes villes n’ont pas les moyens d’y loger, d’où une disjonction accrue entre domicile et lieu de travail, les prix des offres de logements tirés vers le haut étant de plus en plus en décalage avec la demande de ces populations.

La ségrégation urbaine, en concentrant les populations les plus défavorisées, accroît ainsi la distance socio-économique entre ces territoires et la « moyenne nationale », et crée parfois des situations quasi irréversibles avec le développement d’économies souterraines.

Une intervention publique forte et soutenue, de la part des pouvoirs centraux et locaux, doit être mise en place pour lutter contre la ghettoïsation et l’exemple américain est ici instructif. Il montre que pour réussir, une politique de déségrégation scolaire doit être couplée, d’une part, à un programme facilitant la mobilité résidentielle des ménages défavorisés, et d’autre part, à des politiques de réduction de la taille des classes et d’augmentation des moyens mis à la disposition des écoles. Aux États-Unis, les programmes de lutte contre la ségrégation urbaine sont centrés autour de « l’action sur les personnes, avec l’idée de les sortir des ghettos via l’affirmative action, ou celle de les amener à se faire les acteurs du changement de leur milieu via la formule des Corporations de développement communautaire (CDC) » (Donzelot, 2003). Cette politique fait de la réhabilitation des quartiers dégradés le moyen de la restauration de la vie communautaire, et de celle-ci, la condition nécessaire pour que les individus puissent retrouver confiance en eux et sortir du ghetto. Elle est caractérisée par un double souci : celui de la transparence financière (accountability), c’est-à-dire la nécessité pour le service public de rendre des comptes à la population, mais aussi le souci d’impliquer efficacement les habitants du ghetto dans le fonctionnement de ce service et dans la surveillance de ses résultats.

Une pluralité de domaines et de modes d’intervention est nécessaire pour lutter contre la ségrégation urbaine, mais les trois axes retenus par le Conseil d’analyse économique sont les suivants :

- resserrer la connexion sociale pour réduire les distances physiques et sociales au marché du travail (désenclavement des quartiers, amélioration des transports collectifs, micro-crédits et aides aux activités économiques créatrices d’emploi dans les zones concernées, politique affirmée d’enseignement et de formation, incluant l’accès aux meilleures écoles et universités pour les élèves les plus méritants, mais aussi le développement des formations techniques et en alternance au niveau local) ;

- renforcer la cohésion urbaine (accélérer la construction de logements sociaux locatifs, favoriser l’accès à la propriété tout en améliorant le cadre de vie dans les zones aujourd’hui défavorisées) ;

- lutter contre les discriminations à l’œuvre dans les processus d’accès à la formation, à l’emploi et au logement.

Ces éléments de diagnostic illustrent que des processus de désintégration sociale puissants sont à l’œuvre aujourd’hui. La persistance d’un chômage de masse et la précarisation de l’emploi ont diffusé dans une proportion très importante de la population (15 % à 20 %) une précarisation plus générale qui réduit l’accès aux droits essentiels (logement, santé), atteint un nombre important d’enfants et de familles et handicape l’avenir de la France. Lorsqu’un pays a entre un et deux millions d’enfants pauvres, comment construire un projet collectif où l’ensemble des Français puisse se reconnaître ?


NOTES :

[13] Une analyse détaillée et pertinente des insuffisances et des rigidités du système français d’éducation est contenue dans l’ouvrage de Duru-Bellat (2006).

[14] Voir les travaux de Caille (2001) et de Benabou, Kramarz et Prost (2005).

[15] Toutefois, le phénomène n’est pas homogène : dans un quart des ZUS, l’évolution de l’emploi a été plus favorable que dans son environnement géographique.


BIBLIOGRAPHIE :

Castel R., 2003, L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Le Seuil.

Chauvel L., 2006, « Les nouvelles générations devant la panne prolongée de l’ascenseur social »,
Revue de l’OFCE, n° 96, p. 35-50.

Donzelot J., 2003, « Les nouvelles inégalités et la fragmentation territoriale »,
Esprit, no 299, p. 132-157.

Duru-Bellat M., 2006,
L’inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, Paris, Le Seuil.

Fitoussi J.-P., Laurent E. et Maurice J., 2004, Ségrégation urbaine et intégration sociale, rapport n° 45 du Conseil d’analyse économique, Paris, La Documentation française.
Maurin E., 2004, Le ghetto français, Paris, Le Seuil.

Piketty T., 2004, « L’impact de la taille des classes et de la ségrégation sociale sur la réussite scolaire dans les écoles françaises : une estimation à partir du panel primaire 1997 »,
document de travail, Paris, EHESS.

Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, 2004,
Rapport 2003-2004, Paris, La Documentation française.




SÉGRÉGATION SPATIALE – LA VILLE ET SES

TERRITOIRES



Là-aussi, il faudrait bousculer les stéréotypes de la pensée du sens commun : ce ne sont pas les pauvres, les immigrés, les déclassés, qui cherchent, d'entrée de jeu, « l'entre-soi », mais ce sont les riches. Les gens de peu, les exclus, les déchets sont rejetés dans les marges, à la périphérie, parce que la misère « pollue » les beaux quartiers, les déclasse, et parce que le « ghetto », par ses turbulences, engendre la peur ches les « honnêtes gens », les « braves citoyens », et que cette peur est politiquement « marchande ». Grâce à elle, il est possible de gagner des élections, et, grâce à elle, les mesures les plus impopulaires ne provoquent pas trop de remous.


Les ruses des beaux quartiers


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 22.09.07.

Être un grand bourgeois, ce n'est pas seulement un état social. C'est aussi habiter les beaux quartiers, une demeure, un château. En faisant tout pour préserver son environnement. Et pour rester entre soi. S'il y a mille manières d'ausculter ces privilégiés, s'intéresser à leur cadre de vie réserve bien des surprises. On découvre grâce à ce livre que, pour perpétuer cet entre-soi, les plus riches se font militants. A leur manière, policée, discrète et souvent persuasive.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, les sociologues auteurs de l'ouvrage, détiennent un quasi-monopole sur leur sujet, la classe dominante. On leur doit plusieurs livres dans la même veine, Dans les beaux quartiers (Seuil, 1989), Voyage en grande bourgeoisie (PUF, 1997), Châteaux et châtelains (Anne Carrière, 2005), etc. Le titre de leur nouvel ouvrage, à la couverture façon dorure ancienne, est tout aussi évocateur : Les Ghettos du gotha. L'allitération était tentante mais l'image est juste. Les plus fortunés vivent dans quelques quartiers huppés de Paris : le 7e, en particulier le faubourg Saint-Germain, le 8e, le nord du 16e, le sud-ouest du 17e et à Neuilly-sur-Seine, qui est un peu le 21e arrondissement de la capitale. Ils fréquentent les mêmes cercles : l'Interallié, le Jockey Club, l'Automobile Club, le Polo... Et ils militent dans les mêmes associations de défense du patrimoine : SOS Paris, le Comité Vendôme, la Sauvegarde de l'art français...

Passés par Sciences Po, l'ENA et quelques grandes écoles, ayant fréquenté, dans leur jeunesse, les mêmes rallyes dansants, plus nombreux à figurer dans le Bottin mondain que dans le Who's Who, leur capital est moins patrimonial que social. Arbres généalogiques prestigieux, endogamie, solidarité familiale et de classe : lorsque son cadre de vie est en jeu, la grande bourgeoisie sait mettre en branle, en coulisses, ses réseaux d'influence patinés par le temps.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot explorent avec minutie cette camaraderie de l'ombre. Ils s'intéressent à un certain "G8", qui regroupe huit associations, socialement très fermées, de défense du patrimoine. L'existence de ce G8 a été officialisée en 2005 par un arrêté du ministre de la culture d'alors, Renaud Donnedieu de Vabres, qui, précisent-ils, figure dans le Bottin mondain "par sa mère" et dont la notice au Who's Who indique "des études à l'IEP de Paris et à l'ENA, une naissance à Neuilly et une adresse personnelle dans le faubourg Saint-Germain".

La collusion (ou la coïncidence) peut paraître mince. Elle l'est moins dans le cas de Neuilly, sur lequel les auteurs s'attardent longuement. Neuilly, qui refuse obstinément de construire des HLM, comme la loi l'y oblige au nom de la mixité sociale. Neuilly, bordé par le périphérique - un tronçon aménagé en tranchée. Neuilly, dont l'avenue Charles-de-Gaulle (160 000 véhicules par jour) sera bientôt enterrée. A grands frais : 1 milliard, trois fois le coût du viaduc de Millau. Neuilly, dont la bourgeoisie a toujours su défendre sa tranquillité (et le prix du mètre carré). Neuilly, dont le maire fut longtemps Nicolas Sarkozy, c'est tout dire.

Ce livre montre, souvent avec pertinence, comment les élites territorialisent leurs intérêts de classe. Quelles élites ? Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ne le disent pas clairement. Ils parlent parfois de la "bourgeoisie", parfois de la "grande bourgeoisie", parfois de la "noblesse", parfois des "riches", ce qui n'est pas la même chose. Tout comme le sociologue Pierre Bourdieu, auquel ils rendent un hommage distancé, ils sont enclins à voir dans le comportement de ces élites, dont ils cernent mal les contours, une ruse des dominants pour perpétuer leur ascendant sur les dominés. Leur enquête est riche d'observations nouvelles, mais leur grille de lecture pêche parfois par simplisme.

Bertrand Le Gendre

Les Ghettos du gotha, de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, éd. Seuil, 304 p., 19 €.


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