LE LIEN SOCIAL [1]

Publié le par alain laurent-faucon



Le « lien social » est le plus souvent évoqué sur le mode de la déploration. Il se déliterait sous la pression d’un individualisme triomphant. Pourtant, la grande majorité des sociologues estime que l’implosion ou l’atomisation de la société ne sont pas à l’ordre du jour. Si les modes de sociabilité évoluent, les liens ne sont globalement ni moins nombreux ni moins riches aujourd’hui qu’hier. Il reste que les diagnostics pessimistes peuvent s’alimenter d’un certain nombre de réalités telles que la déstabilisation de la famille, la croissance de l’isolement et de la dépression, le désinvestissement de la sphère politique, la hausse de la délinquance et des incivilités ou encore les difficultés rencontrées par notre modèle d’intégration. Certaines de ces évolutions peuvent se lire comme la contrepartie des libertés nouvelles portées par l’approfondissement – et peut-être l’accélération – du processus historique d’individualisation. Un processus qui a tendance à changer les caractéristiques d’un lien social qui devient davantage construit à partir de l’individu et moins hérité du passé ou imposé par le groupe.

La bonne santé du lien social semble menacée par trois risques principaux. Premièrement, pour des raisons démographiques et sociologiques, il existe un risque d’aggravation des situations d’isolement, tout particulièrement des personnes âgées. Deuxièmement, on pourrait voir se dégrader la qualité des interactions qui prennent place dans les espaces publics, alors même que c’est dans ces espaces que s’éprouve le plus directement notre capacité à vivre ensemble. Enfin, il est possible que l’on assiste à une forme de « calcification » du lien social, alimentée par l’aggravation des phénomènes de ségrégation résidentielle et scolaire et par l’accroissement des tensions entre groupes, qu’ils soient constitués sur une base ethnique, religieuse ou culturelle.


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Ce texte introductif est extrait de la Revue trimestrielle du Centre d'analyse stratégique]

 





Les évolutions du lien social,

un état des lieux




Dossier in
Horizons stratégiques - n°2 – octobre 2006

Revue trimestrielle du Centre d’analyse stratégique - sur le site www.strategie.gouv.fr

 


Pierre-Yves Cusset
- ancien élève de l’École normale supérieure de Cachan, agrégé de sciences économiques et sociales et titulaire d’un DEA de sociologie (ENS Cachan). Au sein du Commissariat général du Plan, il a été rapporteur de l’instance d’évaluation de la politique de formation continue des agents de l’État. Il a ensuite animé, avec Olivier Galland et François de Singly, un groupe de travail sur l’avenir de la sociabilité et des liens sociaux. Il est actuellement chargé de mission au Département « Questions sociales » du Centre d’analyse stratégique, où il suit en particulier les questions relatives aux modèles de protection sociale et aux relations entre les générations.

 


Lorsqu’on évoque le « lien social » dans le débat public, c’est presque immanquablement pour dire qu’il se défait, que l’on a perdu le sens de la solidarité, que l’égoïsme et l’indifférence prévalent. Est-ce vraiment le cas ? Ou bien faut-il ignorer cette vision catastrophiste des évolutions sociales ? Comment décrire de façon nuancée les évolutions de ce fameux « lien social », notion floue que l’on définira ici, simplement, comme l’ensemble des relations personnelles, des normes, des valeurs et des règles communes qui relient les individus ?

Plutôt que de traiter par le mépris le discours pessimiste tenu ordinairement à propos des évolutions du lien social, nous montrerons tout d’abord que ce discours s’alimente d’un certain nombre de réalités parmi lesquelles on peut citer la déstabilisation de l’institution familiale, la croissance de l’isolement et de la dépression, le désinvestissement de la sphère politique, la hausse de la délinquance et des incivilités ou encore les difficultés rencontrées par notre modèle d’intégration.

Nous montrerons ensuite que, pour partie, ces évolutions sont la conséquence de libertés nouvelles portées par l’approfondissement – et peut-être l’accélération – d’un processus lent et ancien d’individualisation. Celui-ci se manifeste, entre autres, par un déplacement du centre de gravité du lien social, de plus en plus construit à partir de l’individu et de moins en moins hérité du passé ou imposé par le groupe.

Prenant acte de ces transformations, nous esquisserons dans la troisième partie une prospective du lien social, en nous concentrant sur trois risques qui nous semblent les plus susceptibles de menacer sa bonne santé : risque d’aggravation des situations d’isolement, tout particulièrement des personnes âgées ; risque de dégradation de la qualité des interactions au sein des espaces publics ; risque, enfin, de « calcification » du lien social, alimentée par l’aggravation des phénomènes de ségrégation résidentielle et scolaire et par l’accroissement des tensions entre groupes, qu’ils soient constitués sur une base ethnique, religieuse ou culturelle.

Nous proposerons enfin quelques pistes de réflexions et quelques propositions susceptibles d’apporter des éléments de réponses aux questions soulevées dans la troisième partie [1].


1. A quoi serait dû le sentiment de crise du lien social ?


Si le lien social est souvent évoqué sur un ton au moins nostalgique sinon tout bonnement alarmiste, ce n’est pas seulement par paresse intellectuelle, c’est aussi pour de bonnes raisons [2].Un certain nombre d’évolutions, qui concernent tant la sphère privée que la sphère publique, donnent des arguments à ceux qui diagnostiquent une véritable crise du lien social.

1.1. La déstabilisation de l’institution familiale

La famille a été longtemps considérée comme le socle premier sur lequel reposait l’ensemble de la société. Même si cette affirmation ne fait plus l’unanimité, il reste que c’est encore la plupart du temps au sein de la famille que l’enfant fait ses premières expériences de relation avec l’autre. C’est presque toujours dans le cadre familial qu’il rencontre ses premières marques d’affection, mais aussi les premières résistances à l’assouvissement de ses désirs. Si l’on attend toujours de la famille qu’elle prépare chaque individu à la vie en société, on comprend que des inquiétudes se fassent jour : l’institution familiale a en effet connu des bouleversements d’une ampleur et d’une rapidité tout à fait extraordinaires.

On comptait ainsi 9,6 divorces pour 100 mariages en 1960. Quarante ans plus tard, cette proportion était multipliée par quatre (37 divorces pour 100 mariages en 2001). Encore ne s’agit-il là que de séparations de couples mariés. Sur la même période, la proportion d’unions libres a été multipliée par cinq. Aujourd’hui, plus de la moitié des naissances de premier rang (c'est-à-dire celles qui concernent le premier enfant d’une mère) ont lieu hors mariage. Se marier n’est un passage obligé ni pour vivre ensemble, ni pour avoir des enfants.

Cela dit, les nouvelles configurations familiales, si elles sont en croissance, restent néanmoins minoritaires (Barré, 2003). Aujourd’hui, lorsqu’un jeune de moins de 25 ans vit au sein du foyer parental, c’est trois fois sur quatre avec ses deux parents. Les familles recomposées, si médiatiques, ne représentent que 8 % des familles d’au moins un enfant. Concernant les évolutions de la famille, l’élément central reste donc, surtout si l’on se place du point de vue du lien social, la fragilité nouvelle du lien conjugal, quel qu’il soit.

Au-delà des traumatismes immédiats que les ruptures d’union peuvent constituer, on sait que les séparations ont des conséquences de plus long terme. Ainsi, elles signifient pour bien des hommes, qui n’obtiennent pas la garde des enfants, une altération significative du lien qu’ils peuvent entretenir avec leurs enfants. Quant aux femmes, les séparations accroissent significativement leur risque d’isolement relationnel. Ainsi, d’après l’enquête Étude de l’histoire familiale (Barré, 2003), quatre ans après la séparation, 44 % des pères ont constitué un nouveau couple, contre seulement 28 % des mères. Le lien entre grands-parents et petits-enfants peut également souffrir en cas de séparation des parents ou des grands-parents (Attias-Donfut et Segalen, 1998). Ainsi, lorsqu’un couple se sépare, les grands-parents se mobilisent généralement pour aider le jeune parent divorcé ou séparé qui a la garde des enfants, mais par la suite, on observe que les relations entre générations ont plutôt tendance à se distendre. Quand ce sont les grands-parents qui divorcent, il en résulte souvent un certain relâchement du lien avec les petits-enfants.

Dans les familles populaires, la propension à la recomposition des familles, qui suppose de « jumeler » les filiations et les formes de parentalité, est moindre que dans les familles des couches moyennes ou aisées. Du coup, les séparations entraînent davantage de risques de rupture du lien de filiation. C’est aussi dans les familles pauvres que les séparations ont le plus de risque de déboucher sur des situations d’exclusion : on sait que les personnes exclues sont souvent à la fois précaires sur le plan économique et dépourvues de liens familiaux forts.

Les transformations de la famille ne se résument pourtant pas à la fragilité du lien conjugal. Dans la plupart des familles, les relations entre parents et enfants ont connu de profondes mutations, à tel point que pour Marcel Gauchet (Gauchet, 2002) la famille ne socialise plus : alors qu’elle était en charge de la production d’un « être pour la société », elle serait devenue un « refuge contre la société ». Tous les observateurs de la famille ne partagent pas ce point de vue, mais ils s’accordent pour diagnostiquer une forme d’autonomisation de la culture des jeunes vis-à-vis de celle des adultes, autonomisation qui prend moins la forme du conflit que celle de l’indifférence. Si les générations sont proches sur le plan des valeurs et des attitudes à l’égard de la morale quotidienne (Galland, 2003), il existerait une distance culturelle croissante entre les générations, touchant toutes les classes sociales. La transmission des valeurs et des normes se fait de plus en plus horizontalement, que ce soit par l’intermédiaire des médias ou des groupes de pairs. Nombreuses sont ainsi les études qui mettent en évidence la contribution des technologies de la communication, anciennes (télévision, regardée près de quatre heures par jour par les 8-14 ans, mais aussi radio) et nouvelles (Internet, téléphone portable) à la constitution d’une culture juvénile relativement étrangère à la culture des adultes (Metton, 2003 ; Glevarec, 2003).

1.2. La progression de la vie solitaire et des épisodes dépressifs

C’est un fait, la vie solitaire augmente (Arbonville et Bonvalet, 2003). En 2004, 14 % des Français vivaient seul, contre 6,1 % en 1962. Encore faut-il bien préciser qu’il n’est pas toujours équivalent de vivre seul, d’être isolé d’un point de vue relationnel – c'est-à-dire d’entretenir peu de contacts avec des personnes extérieures au ménage – et de se sentir seul (Pan Ke Shon, 1999). Toutes choses égales par ailleurs, les personnes habitant seules ont plus de contacts que les personnes vivant en couple. Par rapport aux divorcés et aux veufs, les célibataires se distinguent par la proportion réduite de personnes isolées d’un point de vue relationnel.

Le sentiment de solitude, lui, concerne presque autant les divorcés que les veufs. Il touche tout particulièrement les personnes de référence des familles monoparentales (des mères isolées en grande majorité). De tous les types de ménages, ce sont les personnes veuves vivant seules qui non seulement sont les plus isolées relationnellement, mais qui sont aussi les plus sensibles au sentiment de solitude.

Conséquence ou non de l’isolement, les études disponibles s’accordent pour diagnostiquer une augmentation significative de la prévalence de la dépression au cours des vingt dernières années. Selon les données de l’IRDES (ex-CREDES), la prévalence annuelle de la dépression déclarée serait passée de 3,1 % en 1980 à 5,2 % en 1996. Entre 1980 et 2001, les ventes d’antidépresseurs ont été multipliées par 6,7 alors que les ventes globales de médicaments étaient multipliées par 2,7 (Amar et Balson, 2004). Cette évolution s’explique certainement par une meilleure détection de la pathologie, mais elle pourrait aussi refléter des transformations sociales assez profondes. Pour Alain Ehrenberg (Ehrenberg, 1998), la prévalence actuelle de la dépression signale une société où la norme n’est plus fondée sur la culpabilité et la discipline mais sur la responsabilité et l’initiative. La dépression menace un individu « déchiré par un partage entre le possible et l’impossible ».

1.3. Le plus faible investissement de la sphère politique

Si les défis qui attendent l’individu au sein de la sphère privée sont nombreux, ceux de la sphère publique semblent moins le concerner que par le passé. Ainsi, le taux de syndicalisation chez les salariés n’était plus que de 8 % en 2003 (Amosse, 2004). C’est deux fois moins qu’il y a vingt-cinq ans, même si les effectifs syndiqués se sont stabilisés sur la dernière décennie. L’adhésion est par ailleurs très concentrée : les fonctions publiques regroupent près de la moitié des salariés affiliés à une organisation syndicale. La montée de l’abstention aux élections prud’homales (qui affecte deux électeurs sur trois depuis 1997) montre par ailleurs que le vote n’est pas venu prendre le relais de l’adhésion.

Alors même que le nombre d’adhésions aux associations n’est pas en diminution (cf. infra), il n’est pas neutre de constater que les associations qui incarnent le mieux la relation des citoyens à la société dans son ensemble souffrent d’une certaine désaffection : ainsi, 12 % des personnes ayant des enfants en âge d’être scolarisés étaient membres d’associations de parents d’élèves en 1983 contre 8 % en 1996 (Crenner, 1997).

D’une façon générale, l’inscription sur les listes électorales et le vote sont en baisse, quelles que soient les élections concernées. Depuis 1988, le taux d’abstention au premier tour des élections législatives n’est jamais descendu au-dessous de 31 %. Les élections présidentielles étaient caractérisées par un taux d’abstention au premier tour de 18,6 % en 1988, 21,6 % en 1995 et 28,4 % en 2002. L’électeur vote de moins en moins par devoir et ne se déplace que s’il juge l’enjeu suffisant. L’électeur est aussi volatile dans le choix de ses représentants : une enquête menée à la suite des élections présidentielles de 1995 (Perrineau et Reynié, 2001) a montré qu’à peine plus d’un tiers des électeurs ont voté pour le même camp au cours des trois élections précédentes.

Pour D. Schnapper (2002), c’est la relation entre représentants et représentés qui est en crise. L’idée même d’une différence entre les premiers et les seconds – au fondement de la transcendance républicaine – est de plus en plus mal acceptée, sinon refusée. En réponse à l’aspiration de l’individu démocratique à n’être représenté que par lui-même, on assiste à des revendications diverses pour que s’instaure une démocratie dite participative. On observerait une remise en cause de l’utopie créatrice de la représentation, selon laquelle le représentant ne représente pas telle ou telle catégorie de la population, mais incarne l’intérêt général. Or, pour l’auteure de la Démocratie providentielle, n’accorder sa confiance à l’autre que dans la mesure où il est semblable à soi, c’est remettre en cause la constitution de l’espace public commun de la citoyenneté, en tant qu’instrument de la gestion réglée des diversités.

1.4. L’augmentation de la délinquance et la montée des incivilités

Si les Français semblent se désengager de la sphère politique, au moins dans ses incarnations les plus traditionnelles, le développement du sentiment d’insécurité au cours des vingt dernières années alimente, lui, une méfiance plus générale vis-à-vis de l’espace public. Certes, les chiffres de la délinquance prêtent à discussions et certains reprochent aux données communiquées par le ministère de l’Intérieur de ne mesurer que l’activité des services de police et de gendarmerie. Mais on dispose aujourd’hui d’autres outils de mesure de la délinquance – enquêtes de victimation, délinquance autodéclarée – qui semblent plutôt confirmer les tendances tirées de l’observation des statistiques ministérielles.

Sur longue période, l’augmentation du nombre de crimes et délits par habitant est trop massive pour être attribuée seulement à une augmentation de la « productivité » des services de police. Toutefois, l’essentiel de l’augmentation de la criminalité a eu lieu entre le début des années 1960 et le milieu des années 1980 : le taux de criminalité (nombre de crimes et délits pour 1 000 habitants) passe ainsi de 15 ‰ entre 1950 et 1965 à plus de 60 ‰ depuis le milieu des années 1980. Parallèlement, les infractions non élucidées sont en nombre croissant (Peyrat, 2002). Si en 1989, 38 % des crimes et délits constatés étaient élucidés, ce pourcentage a été ramené à 33 % en 1995, 29 % en 1997 et 26,75 % en 2000. Or, un faible taux d’élucidation est particulièrement dommageable : il peut être interprété par les citoyens comme un manque d’intérêt de l’institution policière pour les préjudices dont ils sont les victimes et il favorise un sentiment d’impunité chez les auteurs d’actes délictueux ou criminels. 

Le fait le plus significatif est sans doute la très forte augmentation dans les années 1990 de la délinquance violente, celle qui est probablement la plus préjudiciable du point de vue du lien social. Le nombre annuel de coups et blessures volontaires passe de 40 000 en 1980 à un peu moins de 120 000 en 2001, tandis que les vols avec violence suivent la même évolution. Ces données du ministère de l’Intérieur sont confirmées par les enquêtes internationales de victimation (Van Kesteren, Mayhew et Nieuwbeerta, 2001) qui indiquent que le taux d’agression a doublé en France entre 1989 et 2000, passant de 2,9 % à 6 %.

Ce contexte éclaire la montée du débat sur les « incivilités ». S. Roché (Roché, 1994) reconnaît que sous ce vocable, on regroupe des actes relativement disparates, depuis les actes de salissures et de dégradation jusqu’aux conflits plus ou moins déclarés à propos du bruit ou des occupations d’espace en passant par les abandons d’objets sur la voie publique ou les comportements agressifs ou discourtois. Mais les incivilités ont en commun de menacer les codes sociaux à l’aide desquels est évaluée l’innocuité du rapport à autrui. Elles contribuent de ce fait à détériorer la confiance interpersonnelle et engendrent le repli.

Par ailleurs, les incivilités ne se résument pas à de l’infra-délinquance, ni même à des sous-produits de la délinquance : selon la théorie, débattue, de la « vitre cassée » (Wilson et Kelling, 1982), elles peuvent parfois être à l’origine du développement de la délinquance. L’accumulation dans un quartier des signes de désordre social (ivresse, bandes, harcèlement et violences dans la rue, trafic de drogue) et de désordre physique (vandalisme, abandon de bâtiments, accumulation d’ordures et de déchets) sape les mécanismes de contrôle informel. La conséquence en est un repli des habitants sur la sphère privée voire une désertion pure et simple du quartier, donnant de nouveaux espaces au développement de la délinquance.

1.5. Des inquiétudes quant à l’efficacité de notre modèle d’intégration

L’immigration a largement contribué au renouvellement de la population française. Sur 60 millions de personnes habitant en France, on comptait en 1999 4,3 millions d’immigrés, 5,5 millions d’enfants d’immigrés et 3,6 millions de petits-enfants d’immigrés (Tribalat, 2004). Ce processus se poursuit aujourd’hui malgré la fin de l’immigration de travail. Ainsi, on a assisté ces dernières années à une augmentation forte et régulière de l’immigration « permanente », qui rassemble les étrangers introduits, régularisés ou bénéficiaires d’un changement de statut qui reçoivent un premier titre de séjour d’une durée au moins égale à un an (à l’exception des étudiants), et ce principalement pour motifs familiaux. Elle est passée de 115 000 personnes en 1999 à 173 000 en 2003. Cette même année, 144 640 personnes avaient été naturalisées, alors que, à titre de comparaison, on avait enregistré 764 000 naissances. Si l’immigration contribue donc toujours à renouveler la population française, de façon directe ou indirecte, il semble en revanche que les mécanismes d’intégration connaissent quelques ratés.

Depuis plus de vingt ans, le chômage, qui reste en France a un niveau élevé, touche tout particulièrement les jeunes, et au sein de ces derniers, les jeunes issus de l’immigration. En 1999, pour les jeunes hommes issus de l’immigration, le taux de chômage était, selon l’âge et le pays d’origine des parents, entre 2 et 5 fois supérieur à celui des jeunes hommes nés en France de deux parents nés en France3. Une partie de ce sur-chômage est due aux différences de parcours scolaires et aux secteurs de recherche d’emploi. Une autre est due aux différences de capital relationnel : le réseau de relations compte beaucoup dans la recherche d’emplois. Il reste que la discrimination à l’embauche dont souffrent les Français issus de l’immigration maghrébine a été mise en évidence par plusieurs enquêtes de « testing » (comparaison des réponses à des CV qui ne diffèrent que par le patronyme du candidat.

Ce sur-chômage a des conséquences très graves pour les populations concernées. Certains jeunes ayant quitté l’école sans diplôme et ne trouvant pas d’emploi, sont livrés à la « culture de rue » pour des durées de plus en plus longues. D’autres, anticipant les difficultés qu’ils connaîtront sur le marché du travail, prolongent une scolarité souvent caractérisée par l’échec. L’humiliation qui en découle renforce la culture « anti-école » qui s’exprime dans l’identification de la réussite scolaire à une forme de soumission et dans la violence à l’égard des élèves « dociles » qui obtiennent de bons résultats. Lorsque l’institution scolaire ne parvient pas à maîtriser cette violence, il devient rationnel pour certains de s’auto-censurer et d’obtenir la reconnaissance – ou au moins la paix – de leurs pairs par une mise en échec délibérée. Ces phénomènes sont déterminants pour expliquer la sur-délinquance constatée chez les « jeunes d’origine maghrébine » (Dagnaud et Roché, 2003).

Fragilité des liens privés, désinvestissement de la sphère politique, augmentation des actes de violence, doutes quant à la capacité de la société à intégrer les populations d’origine immigrée : telles sont les principales tendances alimentant le sentiment de crise du lien social. Elles ne sauraient toutefois résumer l’ensemble des évolutions affectant les relations qui unissent les individus.

NOTES

[1] Cet article reprend des analyses produites au sein d’un groupe de travail du Commissariat général du Plan coanimé avec F. de Singly et O. Galland.

[2] Au niveau international, l’article de sociologie le plus commenté de ces dix dernières années est sans doute celui de Robert D. Putnam (Putnam, 1995) dans lequel l’auteur défend la thèse d’un déclin aux États-Unis du « capital social » entendu comme l’ensemble des réseaux sociaux et des normes de réciprocité qui y sont associées (voir la bibliographie en fin d’article).

[3] Voir aussi Silberman et Fournier, 2005.

 

SUITE ET FIN - BIBLIOGRAPHIE : voir LE LIEN SOCIAL [2]





A lire absolument






BOUVIER Pierre, Le lien social, collection "folio/essais, texte inédit, éd. Gallimard, Paris, 2005.

Comme il est écrit en quatrième de couverture, « dès la révolution industrielle et ses effets de paupérisation massive, philanthropes et philosophes se sont inquiétés des effets de destruction des liens sociaux traditionnels. La "question sociale" a été posée, qui reprenait les grandes interrogations d'un Rousseau ou d'un Hobbes sur la violence des rapports entre humains que le marché ne pouvait réguler. La question prit à ce point de l'importance qu'elle devient l'objet d'une discipline nouvelle, la "science de la société" : la sociologie s'inventa en même temps qu'elle inventa l'expression "lien social". La chose avait trouvé son mot. »

 

 

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