LE LIEN SOCIAL [2]

Publié le par alain laurent-faucon



Depuis les années 1960, le « lien social » a connu un certain nombre de transformations importantes. Les relations sont plus électives, le centre de gravité de la vie sociale s’est ensuite déplacé vers la sphère privée, enfin les appartenances se font plus réversibles. Ces tendances vont certainement s’affirmer encore dans les prochaines années. Synonymes de libertés nouvelles pour l’individu, elles peuvent être sources de fragilisation tant pour ces individus (risque d’isolement par exemple) que pour la société dans son ensemble (relatif désintérêt pour la sphère politique, difficulté plus grande à supporter les situations de coprésence non choisies).

La façon dont les liens privés se tissent n’est pas sans conséquences sur la structuration du lien civil, qui relie chacun à la société dans son ensemble. Ce lien est approché à travers ses manifestations politiques (participation aux élections, confiance dans les représentants, engagements associatifs). Il s’éprouve aussi quotidiennement dans les espaces publics, à travers ces millions d’interactions anonymes qui façonnent plus ou moins consciemment le sentiment de faire – ou non – société. Ces réalités plus « triviales » mériteraient sans doute de faire l’objet d’un intérêt plus prononcé, tant de la part des chercheurs que des responsables politiques.


[Ce texte introductif est tiré de la Revue trimestrielle du Centre d'analyse stratégique]



Les évolutions du lien social,


un état des lieux



Dossier in
Horizons stratégiques - n°2 – octobre 2006

Revue trimestrielle du Centre d’analyse stratégique - sur le site www.strategie.gouv.fr

 

Pierre-Yves Cusset

2. La "crise" du lien social, rançon de libertés nouvelles

L’approfondissement du processus d’individualisation explique une partie des évolutions évoquées dans la première partie. Il tend à faire émerger un lien social plus électif mais aussi plus fragile.

2.1. Une nouvelle étape dans le processus d’individualisation

L’individualisation désigne le processus par lequel les individus ont peu à peu acquis une capacité à se définir par eux-mêmes et non en fonction de leur appartenance à telle ou telle entité collective. Elle a d’abord pris la forme d’un lent processus d’émancipation (Singly, 2003) : petit à petit, en particulier sous l’effet de la division du travail et de l’urbanisation, les individus se sont émancipés des dépendances qui les liaient étroitement au collectif, qu’il s’agisse de la famille, du clan, de la communauté villageoise ou de la société dans son ensemble. Or, pour un certain nombre d’analystes (dont Ulrich Beck et Anthony Giddens), la période qui débute dans les années 1960 constitue une nouvelle étape de la modernité, qualifiée selon les cas de modernité « avancée », « tardive » ou « réflexive ».

Cette « deuxième modernité » est caractérisée par un déclin des formes traditionnelles d’appartenance, par un réexamen et une révision des modèles normatifs et des pratiques sociales et enfin par une remise en cause des rôles sociaux. Dans ce nouveau cadre, l’individu est de moins en moins porté par la tradition et les institutions. Il est appelé, exercice hautement périlleux, à s’« inventer lui-même » (Kaufmann, 2001), à choisir son héritage, son identité, ses appartenances et sa morale. De fait, une proportion de plus en plus grande de Français et d’Européens adhèrent à une forme d’individualisme moral qui pourrait s’énoncer ainsi : « chacun peut choisir ce qui est bon pour lui à condition que ce choix ne porte pas préjudice à autrui » (Bréchon, Galland et Tchernia, 2002 ; Bréchon 2003).

Pourquoi cette accélération du processus d’individualisation ? Plusieurs facteurs sont souvent évoqués : entrée massive des femmes sur le marché du travail, extension du périmètre de l’État-providence qui, en organisant une solidarité anonyme et généralisée, a renforcé l’émancipation des individus, massification de l’enseignement et émergence des mass media qui ont contribué à diffuser les valeurs individualistes, etc. Aujourd’hui, l’usage des technologies de l’information et de la communication accompagne en même temps qu’il encourage un processus d’autonomisation croissante et de plus en plus précoce des individus.

L’individualisation de l’enfant, typique de cette « deuxième modernité », est un phénomène relativement nouveau (Singly, 2004), mais tout à fait fondamental pour comprendre les difficultés que rencontrent la famille et l’école dans leur « fonction » de socialisation. Avec la diminution de la taille des fratries, les enfants disposent fréquemment d’une chambre individuelle, avec une privatisation de plus en plus précoce de l’équipement audiovisuel (Octobre, 2003). Dès le cours préparatoire, près de 7 enfants sur 10 possèdent un matériel audio, la moitié des enfants des jeux vidéo, près d’un enfant sur cinq une télévision et un sur dix un ordinateur. En classe de troisième, deux adolescents sur cinq possèdent une télévision, la moitié des adolescents surfe sur Internet et un tiers utilise les messageries électroniques. Cette privatisation de l’équipement touche tous les milieux : si l’usage de l’ordinateur n’est pas tout à fait démocratisé, en revanche, tous âges confondus, ce sont les enfants d’ouvriers qui sont les plus forts détenteurs de télévision personnelle.

Autre exemple, selon l’enquête « Conditions de vie et Aspirations des Français » réalisée par le CREDOC en juin 2004, 66 % des 12-17 ans disposent d’un téléphone portable et 57 % des jeunes de cette tranche d’âge ont déjà utilisé un outil de messagerie instantanée (ICQ, MSN, etc.). Ces nouvelles technologies sont utilisées par les adolescents et les pré-adolescents pour développer une sociabilité « en continu » (via les SMS notamment) avec des groupes d’amis qui peuvent rester par ailleurs relativement étanches (Metton, 2003). Ces technologies contribuent plus que toutes autres à l’autonomisation des adolescents vis-à-vis de leurs parents.

2.2. Électivité et fragilité du lien social moderne

Si, fondamentalement, l’individualisation signifie une extension de la sphère du choix, celui-ci concerne au premier chef les relations que les individus entretiennent entre eux. L’électivité du lien est tout particulièrement évidente dans la sphère familiale. C’est bien le caractère affinitaire du lien conjugal qui constitue la première cause de sa fragilité. Et le caractère optatif du lien familial ne concerne pas que le lien conjugal. Si on ne choisit toujours pas sa famille, on choisit ceux de ses membres avec lesquels on continuera d’entretenir des relations. Aussi les relations entre parents et enfants sont-elles de plus en plus régulées par la norme du respect mutuel, qui a tendance à remplacer celle du respect de l’autorité. Cette évolution, contrairement à ce que l’on dit parfois, concerne aussi les milieux populaires (Herpin, 2003).

En dépit des transformations que la logique élective lui fait traverser, la famille reste une source essentielle de solidarité. En cas de besoins, même si l’on n’entretient pas d’excellentes relations avec sa famille, c’est prioritairement vers elle, et non vers ses amis, que l’on se tourne. Et cela vaut tant pour les aides financières que pour les aides en nature (garde des petits-enfants tout particulièrement), avec bien sûr de fortes inégalités selon les milieux sociaux. L’obligation d’aimer ses parents ou celle de soigner ses enfants continue de représenter une norme sociale puissante (Attias-Donfut, 2001).

La logique de l’électivité affecte également l’engagement associatif. Si, depuis une vingtaine d’années, l’adhésion à des associations est plutôt stable – environ 45 % des Français sont membres d’une association – en revanche, le sens de l’engagement dans la vie associative a changé. L’engagement se comprend comme un choix individuel, il ne répond plus au désir ou au besoin de s’inscrire dans des identités collectives, qu’elles soient géographiques, professionnelles ou religieuses. Par ailleurs, l’engagement du bénévole ou du militant est, de plus en plus, un « engagement distancié » (Ion, 1997) : les individus veulent bien s’impliquer au sein d’une association à condition de pouvoir garder la maîtrise de leurs engagements. Ceux qui s’engagent dans une structure associative, surtout à dimension politique, refusent de plus en plus que l’appareil s’exprime à leur place. Ils se montrent réticents à l’égard des adhésions de longue durée, préférant agir ici et maintenant, en ayant toujours à l’esprit un souci d’efficacité.

Ainsi, l’approfondissement du processus d’individualisation explique une bonne part des évolutions jugées parfois inquiétantes du point de vue du lien social. Bien qu’étant source de fragilités nouvelles pour l’individu, il présente pour chacun des bénéfices dont il serait aujourd’hui difficile de se priver. Personne ou presque ne souhaite revenir au temps des liens prescrits, des statuts hérités, des dépendances personnelles ou des appartenances irréversibles.


3.  Trois risques principaux pour le lien social

En tenant compte de cette tendance lourde à l’individualisation et en la croisant avec d’autres tendances, à la fois démographiques et sociologiques, peut-on dire quels seraient les principaux risques susceptibles, dans les années qui viennent, d’altérer le lien social ? Nous avons choisi d’en évoquer trois. Le premier, qui concerne l’accroissement de l’isolement, a été retenu parce qu’il nous semble assez probable, en raison d’évolutions à la fois démographiques et sociologiques. Le deuxième, celui d’une possible dégradation des interactions au sein des espaces publics, nous semblait devoir être mentionné : ces interactions, qui font en France l’objet d’un faible intérêt de la part des sociologues, constituent pourtant la manifestation la plus concrète et la plus largement partagée de notre capacité à vivre ensemble. Le troisième risque, enfin, concerne une possible « calcification » des rapports sociaux, sous la forme d’une accélération des phénomènes de ségrégation, éventuellement accompagnée d’une ethnicisation des antagonismes sociaux.

3.1. Un risque d’accroissement des situations d’isolement

Si le nombre de personnes vivant seules a beaucoup progressé ces dernières années (cf. supra), plusieurs éléments laissent supposer que la vie solitaire, surtout chez les personnes âgées, pourrait encore s’accroître dans les prochaines années.

Premièrement, les effets de l’augmentation de l’espérance de vie interviennent, par définition, avec un certain décalage dans le temps. Une partie de ses effets sur le développement de la vie solitaire ne sera observée que dans les années à venir. L’accroissement du nombre de séparations est la deuxième source de développement de la vie solitaire. Cette dernière peut n’être que temporaire, mais elle peut aussi être définitive, surtout si la séparation intervient relativement tardivement : la probabilité d’entamer une nouvelle vie de couple diminue en effet avec l’âge. L’évolution à venir du nombre de personnes seules, et notamment de femmes seules, dépendra beaucoup de la faculté qu’auront hommes et femmes à former de nouveaux couples après une première rupture.

Pour la majorité des personnes âgées, le nombre d’enfants potentiellement visiteurs n’évoluera guère : la proportion de femmes n’ayant eu aucun enfant, un seul enfant ou trois enfants est en effet restée stable pour celles nées entre 1920 et 1960. En revanche, le nombre de frères ou sœurs visiteurs risque de diminuer. En effet, si moins d’un quart des femmes nées en 1930 ont eu quatre enfants ou plus, ces femmes ont donné naissance à 54 % des enfants mis au monde par cette génération. Cela signifie que la majorité de ceux qui sont nés entre 1950 et 1965 peuvent compter potentiellement sur au moins trois frères et sœurs. Ce ne sera plus le cas que de 21 % de la génération suivante.

Mais les évolutions démographiques sont peut-être moins importantes que les évolutions sociales. Les visites aux vieux parents, grands-parents, oncles, tantes, grands-oncles et grands-tantes, ont perdu leur caractère d’obligation. C’est une des conséquences de l’électivité croissante des liens. La famille risque donc d’être moins que par le passé une ressource pour la sociabilité des personnes âgées.

Enfin, à cet effet direct de l’électivité du lien, il faut ajouter les effets des séparations : les relations des enfants de parents séparés avec la famille du parent qui n’a pas la garde (le père en règle générale) ont tendance à se réduire fortement. Ce n’est pas un hasard si de plus en plus de grands-parents se mobilisent pour faire valoir leur droit à recevoir ou visiter leurs petits-enfants.

Les facteurs d’accroissement de l’isolement sont donc potentiellement nombreux. Ils pourraient néanmoins être compensés par d’autres facteurs, qui jouent en sens inverse. Ainsi, certaines formes de sociabilité sont davantage investies que par le passé. Par exemple, le temps passé en visites et réceptions (hors repas), a sensiblement progressé entre 1986 et 1998, particulièrement chez les inactifs (Dumontier et Pan Ke Shon, 1999). Des occasions de rencontres devraient se développer, qu’elles soient prises en charge par le marché de la mise en relation ou qu’elles soient rendues possibles par l’utilisation d’Internet, dont il est probable que les personnes âgées de demain seront familières.

3.2. Un risque de détérioration des interactions au sein des espaces publics

C’est dans les espaces publics concrets [4] – rues, places, parcs, transports en commun, salles de cinéma, centres commerciaux, etc. – que s’éprouve concrètement et jour après jour notre capacité à vivre ensemble.

Notons tout d’abord qu’il n’est pas impossible que ces espaces soient moins nombreux demain qu’aujourd’hui. On sait en effet que les villes étalées se caractérisent par l’organisation de la vie urbaine autour de la voiture et par la rareté des transports et des espaces publics. Or, la tendance à l’étalement a de bonnes chances de se poursuivre, tant sont nombreux les ménages désirant accéder à la propriété en zone périurbaine.

L’existence et la fréquentation effective des espaces publics dépendent elles-mêmes fortement de la qualité des interactions qui y prennent place : c’est lorsque ces interactions sont marquées par la méfiance ou la pratique déclinante des rituels de civilité, que, petit à petit, chacun se replie sur le monde rassurant de la sociabilité privée.

Il est difficile de mesurer l’évolution du respect par la population des rituels de civilité. Les études disponibles sur des cas étrangers suggèrent plutôt que leur mise en œuvre est moins systématique (Kowalski, 2001, 2003). Conséquence ou non de la multiplication des comportements inciviques, les enquêtes sur les valeurs des Français enregistrent une revalorisation des règles de vie en commun, de l’autorité et du civisme (Schweisguth, 2003). Par exemple, l’opinion selon laquelle ce serait une bonne chose de respecter davantage l’autorité est en progression sensible, dans toutes les cohortes, passant pour l’ensemble de la population de 60 % en 1981 à 69 % en 1999. Les Français, s’ils souhaitent davantage de liberté dans la vie privée, semblent aussi demander davantage de règles dans la vie collective.

La qualité des interactions dans les espaces publics dépend aussi de la façon dont ces espaces sont conçus. La propreté des lieux [5], leur calme, leur luminosité, ou bien encore l’atmosphère qui s’en dégage ne sont pas sans impact sur la façon dont leurs usagers interagissent. Urbanistes et architectes se penchent de plus en plus sur la façon de rendre les espaces rassurants. Des idées simples peuvent grandement contribuer à limiter leur caractère anxiogène. Dans les jardins des Halles à Paris, la réduction de la taille des haies à une hauteur qui permette de voir et d’être vu a fait partie des actions entreprises pour redonner envie de s’y promener. Certains aménagements, en jouant sur le sentiment de sécurité des usagers des lieux, parviennent à modifier leurs comportements, et parfois même, en faisant revenir la population dans des endroits désertés, contribuent réellement à limiter les risques d’agressions.

3.3. Un risque de « calcification » du lien social

La robustesse et l’intégration d’une société démocratique reposent, comme le roseau de la fable, sur sa souplesse et non sur la rigidité de ses cadres. L’existence de mondes sociaux divers n’a pas le même sens si l’appartenance à ces mondes est définitive ou si elle est réversible. Or, il existe bel et bien un risque de « calcification », qui, en faisant perdre à la trame sociale sa souplesse, la rendrait cassante. Cette calcification pourrait prendre au moins deux formes : d’une part, une croissance des phénomènes de ségrégation, d’autre part, une emprise excessive des appartenances héritées, notamment ethniques, sur les individus.

Le repli sur la sphère privée et l’augmentation de la délinquance et des incivilités sont à la fois la cause et la conséquence de phénomènes puissants de séparation des populations en fonction du milieu social, mais aussi, de plus en plus souvent, de l’origine ethnique. Pour la région Île-de-France, par exemple, les travaux de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme ont mis en évidence une polarisation croissante des communes. Entre 1984 et 1996, le revenu réel moyen a baissé entre 1 % et 8 % dans les trois déciles des communes les plus pauvres (44 % des foyers fiscaux), alors que le revenu réel moyen des communes du décile le plus riche a augmenté de 18,5 %. Cette ségrégation spatiale peut être renforcée par une tendance à l’étalement urbain, qui s’accompagne généralement de la formation de lotissements de plus en plus homogènes socialement, phénomène nourri par le départ des couches moyennes des quartiers populaires (Préteceille, 2003).

Toutefois, on est encore loin de connaître les formes extrêmes que peut revêtir l’apartheid urbain aux États-Unis. Selon le 2001 American Housing Survey, cette année-là, environ 7 millions de ménages, soit 6 % des ménages américains, vivaient à l’intérieur d’une gated community, ces ensembles résidentiels dont l’accès est limité par une clôture et le plus souvent un service de sécurité 24h/24 et où les espaces d’usage communautaire (rues, trottoirs, parcs, etc.) sont privés. Le phénomène est en forte croissance puisque, selon les régions, entre 10 et 30 % des lotissements neufs sont des gated communities. Alors qu’il y a dix ans, ces quartiers étaient principalement constitués d’ensembles résidentiels pour retraités ou pour personnes très riches, la majorité d’entre eux regrouperait aujourd’hui des ménages de la classe moyenne, voire des ménages à relativement bas revenus. Dans certains cas, ces communautés fermées obtiennent même leur autonomie politique en créant leur propre municipalité.

La question de la ségrégation scolaire est intimement liée à celle de la ségrégation résidentielle, en raison même de l’existence de la carte scolaire. Ainsi, la concentration des jeunes d’origines ouvrière et étrangère dans un certain nombre de collèges reflète globalement la concentration de leurs parents dans certains espaces résidentiels. Toutefois, une enquête réalisée sur l’ensemble des collèges de l’académie de Bordeaux pour l’année 2000-2001 apporte des éclairages nouveaux sur ce phénomène (Felouzis, 2003). Alors que dans cette académie, les élèves issus du Maghreb, d’Afrique noire et de Turquie représentent 4,7 % des collégiens, on constate que seulement 10 % des établissements scolarisent 40 % de ces élèves. 17 collèges accueillent entre 20 % et 40 % d’élèves du Maghreb, d’Afrique noire et de Turquie, alors qu’inversement, 81 établissements en scolarisent moins de 1 %. Surtout, l’enquête révèle que la ségrégation ethnique à l’école est beaucoup plus forte que la ségrégation sociale. Et il n’y a aucune raison de penser que ce résultat, observé dans l’académie de Bordeaux, ne soit pas vrai pour l’ensemble des académies.

Pour les personnes de milieu populaire, et tout particulièrement pour les personnes d’origine immigrée, ces phénomènes de ségrégation – le plus souvent subie – associés au chômage persistant des jeunes, rendent plus difficile l’émancipation des individus vis-à-vis de leur milieu d’origine, de leur famille ou de leur quartier. En effet, une telle émancipation exige elle-même un minimum de ressources qui ont tendance dans ce cas à faire défaut : indépendance financière, possibilité de se déplacer facilement, logement autonome ou au moins espaces où l’on peut jouir d’une certaine intimité, perspectives de mobilité professionnelle ou géographique, etc. Le risque est donc de voir se développer un réinvestissement des appartenances héritées, religieuses ou ethniques. C’est là une deuxième forme de calcification du lien social, désignée le plus souvent comme une montée des logiques communautaires.

La réussite du processus d’intégration des populations issues des immigrations maghrébine et africaine fait incontestablement l’objet d’assez vives interrogations de la part de la population d’accueil. Il est malaisé d’y répondre de façon univoque. Certains éléments semblent en effet indiquer que la société française constitue toujours un creuset efficace. En particulier, une enquête comparative de 2001 [6] effectuée à l’échelle européenne indique que les jeunes Français issus de l’immigration tendent à aligner leurs goûts et leurs pratiques sur ceux des autochtones, tandis que les goûts et les pratiques des jeunes Anglais issus de l’immigration conservent une plus forte orientation communautaire. 80 % des jeunes Français issus de l’immigration s’identifient au moins partiellement à la France, alors que cette identification est rare en Allemagne, où seulement 10 % des jeunes considérés ont la nationalité allemande. Les jeunes Français issus de l’immigration n’ont pas non plus les yeux rivés sur leur pays d’origine : 54 % d’entre eux ne s’intéressent « pas » ou « pas du tout » à la politique intérieure du pays de leurs parents, ce qui n’est pas le cas en Allemagne, où les jeunes issus de l’immigration disent pour la plupart s’y intéresser « beaucoup » ou « plutôt ». De même, la langue du pays d’origine est beaucoup moins utilisée dans les relations avec les parents en France qu’en Allemagne. En France seulement 2 % des jeunes issus de l’immigration ont cité des media « communautaires » comme étant leurs préférés. Noël est fêté dans les familles musulmanes par la moitié des jeunes musulmans en France, alors que ce n’est jamais le cas en Angleterre et que c’est rarement le cas en Allemagne. Enfin, la France est le seul des trois pays où une part non marginale des jeunes issus de l’immigration déclarent avoir pour meilleur(e) ami(e) et /ou pour conjoint(e) ou petit(e) ami(e) une personne d’origine différente de la leur, y compris d’origine autochtone.

Si donc, globalement, les processus d’intégration semblent toujours à l’œuvre, on ne saurait nier que la situation est beaucoup plus tendue dans certains espaces du territoire national, signe que la ségrégation résidentielle et scolaire, qui se fait de plus en plus sur base ethnique, additionnée aux diverses formes de discriminations à l’embauche et au logement, est porteuse de tensions sérieuses.

Dans un certain nombre de quartiers de la politique de la ville, les frustrations et les logiques de repli font que le rapport aux « Français » est devenu extrêmement négatif. C’est ce que mettent en évidence plusieurs enquêtes ethnographiques réalisées en 2002-2003 à la demande de la Délégation interministérielle à la Ville et de la mission de recherche Droit et Justice (Bailleau, Fontaine, Menzel et Pattegay, 2003 ; Kebabza et Welzer-Lang, 2003 ; Mauger et Ikachamene, 2004). On y observe une logique d’enfermement, propre à ces quartiers et sans doute à la juvénilité, qui consiste à établir des frontières étanches entre les individus des différentes « communautés ». Dans un des quartiers du Mirail, dans l’agglomération toulousaine, les jeunes, pourtant très majoritairement de nationalité française, ne s’identifient pas à la France. Les expressions comme « je ne me sens pas vraiment français(e) » ou « je suis algérien(ne), marocain(e) » sont fréquentes. Si le caractère monographique de ces études ne permet pas de généraliser le constat, il paraît clair que, au moins dans certains quartiers, chez les jeunes issus de l’immigration maghrébine ou africaine, les rancœurs sont profondes : « Le Français, c’est les autres, les autorités, les flics, le système responsable de la situation des jeunes, mais aussi le contre-modèle de comportement. ‘Français’ est un stigmate quand il s’applique aux filles. ‘Français’ est le responsable de la plupart des maux quand les jeunes se plaignent de leur situation » [7].

Si les évolutions mentionnées plus haut sont préoccupantes, c’est parce que, loin d’être indépendantes les unes des autres, elles ont plutôt tendance à se renforcer. Ainsi, la ségrégation scolaire et les discriminations à l’embauche permettent d’expliquer au moins une partie du sur-chômage ou de la sur-délinquance de certaines populations, ou bien le développement d’une culture anti-école chez certaines franges de la population juvénile. Et en retour, cette sur-délinquance ou cette culture anti-scolaire attisent les phénomènes de ségrégation et de discriminations.


NOTES :

[4] Le statut juridique du lieu importe peu. Les espaces sont « publics » dès lors qu’ils impliquent la coprésence avec des anonymes.

[5] Pour un plaidoyer en faveur d’un accès aisé et gratuit aux « servitudes d’aisance », voir Damon, 2000.

[6] Il s’agit de l’enquête EFFNATIS, Effectiveness of National Integration Strategies towards Second Generation Migrant Youth in a Comparative European Perspective.

[7] Bailleau, Fontaine, Menzel et Pattegay, 2003, p. 95.


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Wilson J. Q. et Kelling G. L., 1982, « Broken Windows : The Police and Neighborhood Safety », Atlantic Monthly, mars, p. 29-38 (traduction française : « Vitres cassées », in Institut des hautes études de la sécurité intérieure Les Cahiers de la sécurité intérieure, n° 15, 1994, p. 163-180).



A lire absolument


Je me permets d'attirer votre attention sur un ouvrage essentiel qui n'est pas cité dans la bibliographie - et que vous devez absolument consulter :

 

BOUVIER Pierre, Le lien social, inédit paru dans la collection "folio/essais' de Gallimard, Paris, 2005.

Dans la passionnante revue Socio-Anthropologie, numéros 17-18 consacrés au thème Religions et modernités, 2006, un chercheur de l'Université de Nice Sophia-Antipolis, Jacques Lucciardi, analyse l'ouvrage de Pierre Bouvier, Le lien social. Je vous renvoie à cet article fort intéressant. Ci-dessous, un passage qui vous confortera, j'ose l'espérer, dans cette idée capitale que je ne cesse de répéter : l'absolue nécessité de questionner les mots, tous les mots.

Concernant le lien social, [...] le concept et son objet sont difficiles à cerner. Tout d’abord, pour une raison relevant de l’association des termes "lien" et "social" qui pourrait paraître une redondance si elle ne distinguait une réalité d’ordre matériel, le "lien", et un vaste ensemble de catégories humaines : le "social" en tant qu’invention des sciences humaines. Une telle association met donc en évidence que « le social n’est pas réductible au lien qui s’instituerait entre ses constituants » [1]. Par ailleurs, on peut remarquer que l’apparition de cette expression « lien social » dans les dictionnaires est tardive puisqu’on ne la trouve que dans le récent Trésor de la langue française (1971-1994). Cependant - et ceci constitue une difficulté supplémentaire - l’absence du terme ne signifie pas que le concept n’était pas présent chez les penseurs tels que Rousseau ou Durkheim qui ont analysé, en leur temps, l’état de leur société. Mais quel sens peut-on alors donner à cette expression ? Quel champ de réalité recouvre t-elle ?

[1] Pierre Bouvier, op. cit.


Lisez et relisez ce court extrait de l'article de Jacques Lucciardi consacré au livre de Pierre Bouvier sur le lien social : du point de vue de la méthode, il est parfait.


A LIRE AUSSI :

Le dossier de la revue Sciences humaines - intitulé : Le lien social en crise ?


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