QUESTIONNER LE SUJET [4]

Publié le par alain laurent-faucon



LIRE, C'EST QUESTIONNER


Il est dans la vie d'un prof quelques instants de grâce – rares, trop rares - et j'ai connu l'un de ces instants lors d'une conférence de méthode. Il n'y avait, ce jour-là, que des étudiantes ou presque, car il y avait aussi un étudiant, un seul. Donc il a été obligé de suivre le mouvement, qui était à la franche et libre discussion [1] et aux diverses interrogations que l'on est en droit de se poser quand surgit une autre vision de la dissertation de culture générale, cette éternelle et désastreuse vision consistant à dire qu'il suffit de posséder des plans types – du style : problèmes, solutions ; ou encore : aujourd'hui, hier, demain – pour réussir l'épreuve de culture gé. Etant bien entendu qu'à ces plans pré-formatés, il suffit d'ajouter des fiches de lecture pré-calibrées. [2]

A tel sujet, tel type de plan, et hop on fait monter la fiche ad hoc apprise par coeur. On ne pense pas, on ne questionne pas le sujet de la dissertation, on utilise à la diable des astuces, des trucs et des ficelles et le tour est joué. Et on peut réussir. Ce qui est vrai.

Mais encore faut-il avoir une belle écriture, je veux dire une belle plume, un style agréable et enlevé pour séduire les correcteurs qui, en découvrant ce type de plan convenu et ces connaissances archi-ressassées, risquent de mortellement s'ennuyer. Encore faut-il aussi faire appel à quelques lectures personnelles pour échapper à la grisaille de la pensée paresseuse qui sévit dans les copies.

Et déjà l'on s'aperçoit qu'il faut des « si » et des « mais » pour sortir la copie du lot.

Des « si » : un style vivant, clair, subtil, plaisant à lire – et cela demande un réel travail. Pour savoir écrire, il convient d'apprendre à écrire, c'est-à-dire : il faut travailler la forme, acquérir les différentes techniques de l'écrit - sans oublier le travail de présentation formelle : espaces, blancs du texte, phrases de liaison, etc. [3]

Des « mais » : aux fiches convenables et convenues, il importe d'apporter sa touche personnelle par quelques lectures intelligentes et bien comprises, c'est-à-dire qu'il faut savoir lire un texte, un livre, non pas pour redire en moins bien ce qu'a dit l'auteur, mais pour faire vôtres ses pensées et ses remarques, - d'où la nécessité de se poser des questions, de réfléchir, afin que l'examinateur puisse conclure : ce candidat(e) est à même de penser, d'avoir des idées personnelles nourries au contact des grands textes. Et là-aussi c'est un véritable travail et cela exige de réels efforts : apprendre à lire et à poser des questions pour se forger sa propre opinion.

Alors, quelle que soit la voie que vous empruntiez, la voie courte, celle du formatage initial, ou la voie royale, celle du questionnement tel que je vous l'enseigne, le résultat est tout autant douloureux : il faut travailler et oublier qu'il est possible de réussir en faisant appel à quelques kits de la pensée toute faite. Comme dirait Marc-Alain Ouaknin [4], on ne vous demande pas une « parole parlée », déjà parlée, mais une « parole parlante » ; on ne vous demande pas une « pensée pensée », déjà pensée, mais une « pensée pensante ». Et il en va des candidat(e)s comme de la plupart d'entre nous :



« ils ne pensent plus, d'autres pensent pour eux ; ils sont pensés. Ils n'agissent plus : ils sont agis. En un mot, ils suivent ».



Alors, cherchez les concours où l'on demande aux candidat(e)s de ne pas penser mais d'être pensés, de ne pas agir, mais d'être agis. J'espère, j'ose espérer que ces concours-là n'existent pas, sinon il en est fini de la fonction publique, il en est fini de la liberté humaine, du propre de l'homme qui est justement cette puissance d'écart face au dit et au déjà-dit.

Mais de tels concours existent peut-être, il y a tellement de petits chefs qui ne désirent que des exécutants qui adhèrent à leur propre horizon de sens et à l'esprit de corps.

En tout cas, ces concours je ne les connais pas, car, dans la haute fonction publique, il est recherché des gens qui sachent penser par eux-mêmes, qui soient capables de prendre des décisions, parfois en urgence. Je vois mal un directeur d'hôpital, un commissaire de police être tout bonnement un « agi » invertébré et intellectuellement un mollusque. Surtout avec la volonté actuelle de vouloir réformer l'État et d'insuffler la dynamique du privé au sein de la fonction publique, pour d'avantage d'efficacité, de réactivité. Ce qui, il est vrai, suscite bien des interrogations. Mais ce n'est pas l'objet du présent propos.

Vous êtes donc « condamnés » à lire ! Mais il ne vous est pas demandé de beaucoup lire – penser n'a rien à voir avec le gavage des oies. Il vous est recommandé de choisir des textes ou des auteurs essentiels et de pratiquer à leur contact la maïeutique : accoucher d'une pensée personnelle grâce à la médiation des plus grands ou des plus pertinents, de ces chercheurs qui développent une pensée originale, riche en questionnements, ouverte sur un vaste champ de possibles.

Toute lecture est ouverture sur l'horizon des sens et des significations. Lire c'est toujours re-lire, lire c'est toujours dé-lire. Puis re-lire et lire encore.


Remarque : Je vous ai conseillé de lire le hors-série de la revue Sciences humaines, intitulé : « Les grandes questions de notre temps », HS n° 34, septembre 2001. Et je pense à celles et ceux qui se présentent au concours de la magistrature, notamment à Marion. Ce numéro est fort bien fait, intelligent, complet. Mais il y a deux façons de lire et travailler : soit vous apprenez par coeur l'essentiel des articles de synthèse, soit vous passez du temps sur chaque dossier pour non seulement comprendre la problématique générale mais pour forger votre propre point de vue, aidé par les propres analyses des auteurs.

Si vous optez pour la seconde solution, votre lecture sera alors fort enrichissante et, par les questions que vous allez vous poser, par les réflexions que cela va engendrer, vous serez en plein dans la pensée pensante – et vous vous apercevrez que vous n'aurez pas besoin de lire mille et une fiches stéréotypées. Avec ce remarquable hors-série, vous pouvez vous construire une vision d'ensemble et personnelle sur quasiment tous les sujets « dans l'air du temps ». Mais encore faut-il avoir l'audace d'oser penser par soi-même, à partir de la pensée des autres, et avoir l'audace de questionner les textes du hors-série.


Toute lecture purement scolaire est clôture.

Alors, osez écrire, à partir de ces textes, vos propres remarques. Osez composer, à partir de ces textes, vos propres fiches de lecture – car nous avons tous besoin d'écrire pour affiner, améliorer nos popres analyses et réflexions. Les plus grands penseurs l'ont fait. Pourquoi pas vous ? C'est en écrivant, à partir du texte des autres, qu'on apprend à penser. Si vous cherchez des recettes, vous en avez une, - mais celle-ci est grandiose, elle est celle que nous ont léguée les plus grands depuis le premier matin grec.


Alain Laurent-Faucon

NOTES :


[1] L'écrivain Jacques Chardonne – mais il n'est pas le seul – disait que c'était avec les femmes qu'il avait toujours eu les discussions les plus fines, subtiles, agréables. Et j'avoue qu'il en est souvent ainsi avec les étudiantes. Les hommes ont généralement un ego surdimensionné, il faut qu'ils la ramènent, qu'ils se la jouent, et ils acceptent difficilement la contradiction. Cela dit, j'ai également rencontré ce même état de grâce avec quelques penseurs masculins, écrivains, philosophes, historiens et juristes, car ils n'étaient pas dans l'image, la représentation, mais dans la pensée en train de se faire. Et c'est tellement agréable ! Et si rare !

[2] Si vous voulez des fiches, d'ailleurs très bien faites, allez sur le site de la Documentation française.

[3] Je vous renvoie à tout ce que j'ai déjà dit sur ce blog.

[4] Marc-Alain Ouaknin,
Lire aux éclats – Éloge de la caresse, coll. Points/Essais, éd. Seuil, Paris, 1994.


 


DES SUJETS DANS "L'AIR DU TEMPS"


Les sujets de culture générale sont généralement inspirés par des thèmes, ou des thématiques, qui sont, selon la formule consacrée, « dans l'air du temps ». Il est des thèmes qui sont récurrents, revenant ainsi d'une année sur l'autre, d'un concours sur l'autre, car ils traversent et agitent encore et toujours la société ; et il est des thèmes qui surgissent au gré de l'actualité nationale ou internationale. Parmi les thèmes récurrents, l'on peut citer le chômage, les violences urbaines, les rapports homme/femme, etc. Et, parmi les thèmes plus actuels, ceux qui touchent au droit d'expression, à l'identité nationale, au climat, etc.

Tout sujet est, déjà et d'abord, une réponse à une série de questions que se sont posée celles et ceux qui l'ont conçu. Par exemple, concernant les vives réactions provoquées par les caricatures du Prophète Muhammad, certains ont pu se demander si l'on pouvait tout dire ou rire de tout. Et il y a eu des sujets qui ont repris cette question-réponse. Ainsi : un sujet sur « la liberté d'expression » ; un autre sur « le rire » ; un autre encore qui était ainsi libellé : « peut-on tout dire ? »

Bien que les sujets et les thèmes qui sont « dans l'air du temps » puissent être classés par « grandes catégories » universitaires, ils doivent être abordés et traités « façon culture générale », c'est-à-dire dans un esprit d'ouverture sur toutes les disciplines, tous les champs du possible, tous les savoirs. Lors des épreuves relevant de la culture générale, aussi bien à l'écrit - dissertation - qu'à l'oral, les sujets doivent être appréhendés sous divers aspects : historique, politique, juridique, économique, philosophique, social, éthique, etc. Il ne s'agit pas d'avoir une position monomaniaque : approche uniquement philosophique, ou uniquement sociale ou politique ou économique ou morale ou juridique ... ou ... ou ... Il faut donc faire preuve d'inter ou de trans-disciplinarité, en convoquant ou en entrecroisant les diverses disciplines afin de présenter une vision globale, holiste de la question à traiter. Jadis l'on aurait dit que c'était là une vision d'honnête homme ; de nos jours, qu'elle est celle de quelqu'un qui a appris à penser - ou qui sait penser. On ne vous demande pas, en effet, d'être dogmatique ou idéologue – la force d'une idée jusqu'à l'obsession -, mais de savoir prendre de la hauteur et d'ouvrir votre réflexion/démonstration sur cette complexité si bien analysée par Edgar Morin.

Voilà pourquoi, pour réussir la dissertation de culture générale, il faut d'abord oublier les fiches de lecture, oublier les savoirs qui sont autant de fermeture. Voilà pourquoi il faut ouvrir la réflexion sur tous les champs du possible en questionnement le sujet, tous les mots du sujet, même et surtout les plus petits. Voilà enfin pourquoi ce n'est qu'au moment de la construction du plan que l'on fait « monter » les connaissances qui sont alors autant d'arguments ou d'exemples venant étayer, conforter, la démonstration.

Puisque la répétition est « la mère des études », je vais rappeler et rappeler encore ce que disent les rapports des jurys à propos de l'épreuve de culture générale :


1°) « tester la réflexion des candidats » ;

2°) « le jury apprécie toujours les candidats qui savent s’évader des fiches stéréotypées délivrées lors des préparations et qui acceptent, fût-ce au prix de maladresses aisément pardonnables, de réfléchir en direct ».


Lisez et lisez encore et relisez une nouvelle fois, et encore une fois, et une nouvelle fois encore, et encore, et encore une fois, ces recommandations essentielles : s'évader des fiches stéréotypées et réfléchir en direct. Après cela, vous ne pourrez plus jamais dire que vous ne saviez pas que tous les jurys demandent à grands cris un peu d'originalité, c'est-à-dire une réflexion personnelle. Si vous pouviez un tant soit peu imaginer combien il est fastidieux, ennuyeux, désespérant de lire sans cesse la même chose d'une copie à l'autre, vous seriez définitivement convaincus de la nécessité de prouver votre capacité à penser par vous-même - en questionnant le sujet !

Un sujet sur la démocratie ? Et hop ! C'est parti, tout le monde va dire n'importe quoi sur la démocratie athénienne et, pour le correcteur, l'enfer commence !

Une sujet sur la crise de la famille ou des valeurs ? Et là, d'un coup, d'un seul, se déversent à la pelle tous les poncifs qui alimentent les discussions de bistrot !

Inutile de continuer, j'espère ! Alors n'oubliez jamais que l’épreuve de culture générale, la dissertation, est d’abord et surtout une pensée en train de se faire à travers une démonstration progressive et logique. D'où l'absolue nécessité de questionner le sujet – et ce questionnement s'apprend.



LES MOTS SONT DES HISTOIRES


Gustave Flaubert l’a dit et répété, les phrases sont des aventures, et nous pourrions aussitôt ajouter : les mots, quant à eux, sont des histoires qui s’inscrivent dans l’espace et le temps. Certains surgissent pour exprimer les soubresauts d’une époque, son épaisseur tragique, ses espoirs et ses vertiges. D’autres marquent des évolutions et des ruptures, ou bien renvoient à l’air du temps, à l’opinion du moment : ces vérités que les générations suivantes appellent parfois des préjugé

Dans la vie des hommes comme dans celle des sociétés, chaque époque a ses saisons qui la fractionnent en autant d’épisodes. Mais par delà cette histoire plutôt turbulente et souvent éphémère, se profile une autre histoire, ultime palier en profondeur, dont les coordonnées secrètes et les sens cachés se lovent entre les mots ou les événements. Voilà pourquoi la chose écrite ressemble à un palimpseste [1] : sous les mots se profilent les centres de gravité ou les opinions d’une époque et les signes avant-coureurs des évolutions futures. Comme le fait remarquer l’historien Louis Chevalier [2] dans sa remarquable étude sur les classes populaires : « Il est des mots qui meurent, avec des situations qui ont cessé d’être, avec des croyances évanouies, ou parce qu’ils ne correspondent plus aux croyances et aux situations nouvelles. La vie et la mort des mots résument de lentes évolutions et ne sont pas moins significatives de ces évolutions que les plus minutieuses descriptions et les efforts les plus précis de mesure. »

Les mots sont beaucoup plus que des mots, ce sont à la fois des lieux de mémoire et des points d’ancrage pour les cultures et les pensées, les anciennes comme les nouvelles. A l’image de la langue dont ils sont l’instrument et le produit, ils sont par ailleurs des faits sociaux [3]. Ils sont également des miroirs qui nous renvoient l’histoire des hommes et de leurs représentations [4]. Voilà pourquoi certains d'entre eux changent de sens quand ils ne meurent pas. Voilà également pourquoi ils sont une série de problèmes emboîtés.

Enfin ne l’oublions pas, il est des mots dont il faut se méfier, des mots qui présentent comme évident ou objectif ce qui est. Des mots qui épousent le consensus ambiant, l’opinion dominante ; des mots qui sont conformes aux croyances ou vérités véhiculées par nos cercles d’appartenance. Des mots qui ne posent jamais la bonne question, c’est-à-dire la question qui dérange, oblige à réfléchir et surtout à douter, à rechercher les intentions cachées, à se heurter à l’épreuve des faits, à décrypter les non-dits et les silences.

Sans vouloir faire le bel esprit et manier le paradoxe, je dirai que tout n’est finalement qu’une affaire de mots ! Ce que vous découvrirez tout au long de la prochaine année universitaire, quand vous allez préparer les concours ... En effet, qu’est-ce qu’une dissertation de culture générale si ce n’est une définition de mots suivie d’une interprétation – une herméneutique - des faits et des événements à travers ces mots ?

 

NOTES :


[1] Parchemin manuscrit effacé sur lequel on a réécrit. « L'immense et compliqué palimpseste de la mémoire », dira Baudelaire de façon imagée.

[2] Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIX siècle, éd. Plon, 1958, réédition Perrin, 2002.

[3] Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, ouvrage publié par C. Bally et A. Séchehaye en 1916, à partir de notes prises par ses élèves entre 1906 et 1911.

[4] Claude Hagège, Halte à la mort des langues, éd. Odile Jacob, Paris, 2000.

 

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