SHOAH : LA MORALE ET L'AGIR

Publié le par alain laurent-faucon



Ce n'est pas son animalité supposée, « inventée », mais son humanité ordinaire, très ordinaire, qui permet à l'homme de pratiquer le meurtre à grande échelle. « Sans morale, le meurtre de masse n’aurait pas pu être mis en oeuvre », constate le psychosociologue Harald Welzer
. Entre la
SHOAH PAR BALLES, les camps d'extermination, les massacres au nom de la pureté raciale, et la morale, il n’y aurait donc pas tant contradiction mais plutôt « conditionnement réciproque ». Parmi tous ceux qui ont préparé et pratiqué l’extermination, note l'auteur, le pourcentage de personnes psychiquement perturbées se situe entre 5 % et 10 %, proportion comparable à celle de nos sociétés « normales ».






REVUE DE PRESSE




Dans la tête des criminels de guerre


Olivier Pétré-Grenouilleau - Le Figaro - 29/11/2007

À partir des archives de leurs procès, Harald Welzer analyse le comportement des responsables de la solution finale. Terrifiant.


On imagine parfois que les criminels de guerre du IIIe Reich étaient des monstres. C’est si simple et si rassurant. Simple, car cela évite de se demander comment l’impensable a pu arriver. Rassurant, car, si le crime s’explique par quelque monstruosité, c’est que le criminel appartient à une sorte d’espèce à part, et nous tous, hommes raisonnables, sommes évidemment à l’abri de tout cela. Or, il n’en est rien. « Dans la foule innombrable de ceux qui ont préparé et pratiqué l’extermination, nous dit Walzer, directeur du Centre de recherche sur la mémoire à Essen, le pourcentage de personnes psychiquement perturbées » se situe entre 5 % et 10 %, proportion comparable à celle de nos sociétés « normales ». Qu’on le veuille ou non, le meurtrier de masse est le plus souvent un individu comme les autres. Primo Levi a raison : ce sont les « hommes ordinaires », les plus nombreux, qui sont aussi les plus dangereux.


La responsabilité personnelle en suspens


C’est en psychosociologue et à partir des archives de leurs procès que l’auteur tente de comprendre ces criminels, au prix d’une plongée abyssale dans l’horreur où l’on entend les cris des victimes et les explications de leurs bourreaux. Souvent sans remords, ceux-ci disent avoir fait leur devoir, même s’il allait à l’encontre de leur sensibilité d’homme, parce qu’il était « nécessaire ». Plus qu’un procédé de défense, ou un moyen permettant au criminel de se « protéger » contre le doute, il s’agit là, selon Walzer, du premier élément, essentiel, à l’origine de la transformation d’hommes normaux en criminels de masse : le déplacement du champ de l’univers d’obligation. Avec le nazisme, normes et valeurs traditionnelles ne demeurent valables que pour le « nous », c’est-à-dire les Aryens, plus pour les « autres ». Dès lors, tout est « affaire de degré, non de principe », et tuer devient « un acte socialement intégré ». Entre meurtre de masse et morale, il n’y aurait donc pas contradiction mais plutôt « conditionnement réciproque » : « Sans morale, le meurtre de masse n’aurait pas pu être mis en oeuvre. »

Sans une pratique de l’exclusion au quotidien non plus, car « détourner les yeux, laisser faire, accepter, coopérer et participer activement ne sont pas des comportements foncièrement distincts, mais des étapes sur la voie » de l’irrémédiable. D’autant plus que le déclassement absolu de « l’autre », s’accompagnant d’un « anoblissement absolu » du « nous », un « collectif de profiteurs » se met rapidement en place, peuplé de jeunes hommes ambitieux. Le national-socialisme a misé sur l’élite la plus jeune des sociétés modernes d’alors, ce qui explique en partie la démesure nazie. Pour Walzer, le processus d’extermination n’est donc pas une conséquence parmi d’autres du nazisme, mais un élément essentiel de sa dynamique.

À l’Est, l’extermination des Juifs s’insère dans un processus lui aussi en partie conditionné par sa propre dynamique. Les exécuteurs ne semblent pas avoir agi de manière foncièrement différente de personnes placées expérimentalement dans des situations destinées à mesurer le degré de conformisme et de soumission à l’autorité. Expériences montrant que l’on n’est pas naturellement obéissant, mais que l’on « décide de l’être », à un moment donné. Les massacres prenant toujours plus d’ampleur, il faut sans cesse « innover ». On commence par mitrailler, puis l’on use, à la chaîne, de la pratique de la balle dans la nuque, à même la fosse, avant d’utiliser des citernes maçonnées afin d’éviter les remontées d’eau chargée de sang. Il s’agit d’essayer de mettre en suspens la responsabilité personnelle d’actes exécutés de manière automatique et « technique » et dont l’accomplissement même crée une « solidarité » interne au groupe d’exécuteurs. Il y a toujours des volontaires, prêts à jouir sadiquement d’une apparente toute-puissance. D’autres sont plus en retrait, mais, paradoxalement, le fait que chacun puisse ainsi se positionner ne fait, au final, que renforcer « l’efficacité meurtrière » de l’ensemble.

Au terme de ce périple infernal, l’auteur essaye d’appliquer sa grille d’analyse à d’autres massacres du XXe siècle. Des crimes du Vietnam - néanmoins perçus comme tels, c’est-à-dire comme des violations du droit de la guerre et des valeurs universelles -, il conclut qu’il n’est nul besoin d’un régime totalitaire pour que s’ouvrent « des cadres d’action » propices à la tuerie aveugle. Puis viennent le génocide du Rwanda - « meurtre de masse planifié » - et la Yougoslavie. Si « tout est possible », faut-il renoncer ? Non, nous dit Walzer, dont le propos sonne comme une injonction à la vigilance.

 



Harald Welzer : naissance des monstres ordinaires

 


LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 21.12.07.


Comment des individus que rien ne distingue du reste de la population, avocats, médecins, agriculteurs ou bons pères de famille, peuvent-ils en venir à modifier leur système de valeurs au point de se métamorphoser en meurtriers de masse ? Le psychosociologue allemand Harald Welzer publie sur la question l'un des ouvrages les plus percutants de ces dernières années. Il souligne que si cette énigme n'appartient pas au passé, elle doit aussi nous conduire à réviser nos certitudes les mieux ancrées quant à la cohésion des sociétés modernes. Que l'on songe au délai monstrueusement bref dans lequel la société allemande s'est nazifiée à partir de 1933 ou, dans le cas de l'ex-Yougoslavie, à la vitesse avec laquelle une collectivité entière s'est laissé entraîner dans une guerre impliquant nettoyages ethniques et exécutions massives.

Cet inquiétant tableau se voit en outre renforcé par deux données bien peu rassurantes : parmi la foule des exécuteurs nazis, d'abord, la proportion de personnalités pathologiques n'excède pas les 5 % à 10 % ; ensuite, les bourreaux - et cela vaut également pour le Rwanda et la Bosnie, les deux autres scènes étudiées ici - n'éprouvent en général ni culpabilité ni difficulté "à se percevoir dans une parfaite continuité biographique" ; enfin, les interrogatoires des membres des Einsaztgruppen montrent à quel point ces tueurs n'auront aucun mal, après 1945, à se réinstaller dans une normalité bourgeoise.

Pour Harald Welzer, qui est directeur du Centre de recherche sur la mémoire (Essen), on ne peut rien comprendre à cette triple énigme si on ne voit pas qu'au sein d'un système de valeurs, "il suffit qu'une seule coordonnée se décale", celle de l'appartenance, pour que l'ensemble change. La notion-clé, à cet égard, est celle d'"univers d'obligation" - cette sphère au sein de laquelle les gens se sentent liés les uns envers les autres -, toute dynamique génocidaire commençant immanquablement par sa redéfinition. Qu'un groupe ethnique posé comme menaçant en soit évincé, et c'est la totalité du "cadre de référence" qui s'en trouvera reconfiguré.

L'idéologie y suffit-elle ? Non, estime l'auteur, suivant en cela l'intuition de l'historien Raul Hilberg, pour qui le destin des juifs d'Europe fut scellé dès l'instant où un fonctionnaire fit figurer une définition de ce qui était "aryen" ou pas. La conviction qu'il existe une "question juive" exigeant une "solution" urgente ne s'imposera qu'à la faveur d'une "pratique quotidienne" où l'exclusion progressive finira par apparaître comme "pleine de sens".

Décrivant de nombreuses "situations de meurtre", Welzer montre avec force combien le simple "déplacement du cadre normatif" où s'inscrit l'action facilite la décision de tuer. Dans le cas de "la Shoah par balles", on l'observe à travers le souci de maintenir un semblant de logique militaire (massacrer méthodiquement), ou à travers l'importance des spectateurs, lesquels confirment, par leur non-intervention, que le cadre où se déroulent les tueries est pour ainsi dire "valide". On le voit encore à la façon dont des résidus de morale ancienne subsistent à l'intérieur de la nouvelle, certains expliquant même qu'il est souhaitable de tuer les enfants après avoir massacré leurs parents : n'est-il pas "inhumain" d'abandonner des orphelins à leur sort ? Et Welzer de relever que cette capacité à intégrer les scrupules personnels aussi bien que la pénibilité liée à la tâche de tuer faisait justement l'une des forces de la "morale national-socialiste".

On comprend mieux, dès lors, la pertinence de cette proposition selon laquelle "sans morale, le meurtre de masse n'aurait pas pu être mis en oeuvre". Mais pourquoi s'intéresser autant aux bourreaux, objectera-t-on ? Parce que étudier la genèse des processus génocidaires constitue, jusqu'à nouvel ordre, la seule manière de pouvoir éventuellement les empêcher quand ils s'enclenchent.

Alexandra Laignel-Lavastine

Les Exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse de Harald Welzer. Traduit de l'allemand par Bernard Lortholary. Gallimard, "NRF Essais", 352 p., 22 €.


 

Commenter cet article