LE FAIT RELIGIEUX [1]

Publié le par alain laurent-faucon



Il est toujours intéressant et fort instructif de s'ouvrir à d'autres pensées, d'autres visions du monde que celles auxquelles nous adhérons. Il convient de faire ce pas de côté qui permet de renouveller ses questionnements, de bousculer ses propres approches trop souvent paresseuses, plutôt molles,  rarement fulgurantes. C'est peut-être ce manque d'étincelles qui nous
rend si monotones, si ternes. Et j'avoue que l'université - dans le mot on entend presque uniformité - est un lieu particulièrement sinistre. Aujourd'hui comme hier et avant-hier, j'en arrive invariablement à ce même constat : la réussite dans les études n'est qu'une question de résistance à l'ennui.

Tout cela pour dire qu'il est important de bousculer les repères, de bouger les lignes, de changer de chemins afin d'éviter l'enkystement intellectuel, la sclérose mentale, l'onanisme cérébral. Or toute idéologie – c'est-à-dire la force d'une idée poussée jusqu'à la caricature, son absolutisation – participe de ce triple mouvement qui n'est plus qu'un enlisement dans des pratiques maniaques et répétitives au sein desquelles l'esprit est devenu aussi gras et replet qu'un ventre mou.

Bien sûr, Paul Valadier est philosophe, mais il est d'abord et surtout jésuite – et la religion, l'appartenance à un ordre religieux sont des « c'est comme ça » qui limitent toute pensée. Impossible d'échapper à ces figures imposées par la hiérarchie, la tradition, le magistère. Mais au-delà de certains propos convenus et habituels – je dirais presque téléguidés tellement on s'y attend ! -, les réflexions de Paul Valadier méritent une réelle réflexion personnelle. Car le philosophe développe des analyses pertinentes, subversives dans le contexte actuel des crispations religieuses et de l'ultra-laïcité, autres aspects du dogmatisme ambiant [1] – et c'est cela qui nous intéresse, non le discours du théologien.



Le philosophe rappelle que « le religieux s'inscrit toujours dans l'anthropologie » ; que les fêtes civiles ou religieuses « sont indispensables à la respiration d'une société » ; qu'il convient de reconnaître « le droit des musulmans, des bouddhistes ou des juifs à célébrer librement leurs fêtes » ; qu'il importe de ne pas oublier que « les pays d'Europe sont inscrits dans une tradition façonnée par vingt siècles de christianisme » et qu'assumer cette mémoire, qui préserve de l'amnésie, n'est pas incompatible avec le caractère multiconfessionnel de la société actuelle.

 

 





Décryptages – Grand entretien avec Paul Valadier


Paul Valadier est professeur aux facultés jésuites de Paris (centre Sèvres), auteur de Détresse du politique, force du religieux (Seuil, 294 p., 22 €)

 


Croyants ou non, tous fêtent Noël


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 23.12.07.

 

Sans le dimanche et les fêtes régulières, la société tombe dans une « uniformité mortelle », selon le philosophe jésuite. Face aux courants « libertaires » et « apocalyptiques », la foi chrétienne ferait fausse route en se repliant sur elle-même.


 

Dans les sociétés sécularisées et multiculturelles, l'origine et le sens des fêtes chrétiennes - y compris Noël, la plus populaire - sont oubliés et ignorés. N'êtes-vous pas inquiet de cet effondrement de la mémoire chrétienne ?

Que signifient encore religieusement Noël, Pâques, la Pentecôte, la Toussaint ? La mémoire de l'origine religieuse de ces fêtes s'estompe en effet. Mais est-ce si grave ? Les fêtes, qu'elles soient civiles ou religieuses, ont toujours plusieurs niveaux de sens. Regardez le 14-Juillet : les historiens expliquent aujourd'hui qu'il n'y avait presque personne ce jour-là à la Bastille... Cette date est pourtant devenue le symbole républicain de la lutte contre l'embastillement et la tyrannie, pour les droits de l'homme. Même chose pour Noël : au-delà du folklore et d'une exploitation commerciale insensée, cette fête est, pour les chrétiens, le rappel de la naissance du Fils de Dieu à Bethléem. Mais elle a une signification anthropologique universelle : c'est la fête de la naissance, de la nouveauté, du mystère, de la fragilité de la vie humaine. On peut la célébrer sans être croyant !

Je ne suis donc pas trop inquiet, parce que les vraies fêtes trouvent toujours un écho. Les autres, non : regardez Halloween ! Les vraies fêtes sont celles qui ont un enracinement religieux, anthropologique et culturel. Même Pâques, moins populaire que Noël mais théologiquement plus importante - la commémoration de la Résurrection du Christ -, a de la force parce que c'est la fête de la renaissance, du renouveau, du printemps, dont tout homme peut faire l'expérience après une maladie, un choc, un deuil. Le religieux s'inscrit toujours dans l'anthropologie. Le christianisme, plus que tout autre, puisqu'il est la religion de l'incarnation.

Quoi qu'il en soit, civiles ou religieuses, les fêtes sont indispensables à la respiration d'une société. Or qu'est-on en train de faire du dimanche ? Sa désacralisation est amorcée, sa disparition annoncée. Je ne plaide pas pour l'instauration d'un dimanche à la façon puritaine, austère et lugubre, mais une société a besoin d'interruptions, de rythme, de gratuité. Sans le dimanche et des fêtes régulières, elle tombe dans une espèce d'uniformité mortelle.

Depuis quelques années, des sociétés multiconfessionnelles - Angleterre, Allemagne, Etats-Unis, etc. - se montrent réservées dans l'affichage de Noël et de ses symboles, par respect, dit-on, des traditions religieuses non chrétiennes. Faudra-t-il un jour débaptiser Noël ?

Je répondrai en affirmant, d'abord, le droit des musulmans, des bouddhistes ou des juifs à célébrer librement leurs fêtes. Il faut faire vivre le pluralisme religieux, mais à condition qu'on n'aboutisse pas à une sorte d'aplatissement général. Les immigrés, dans les pays où ils sont établis, doivent connaître les racines religieuses et culturelles de leur pays d'adoption.

Les pays d'Europe sont inscrits dans une tradition façonnée, entre autres, par vingt siècles de christianisme. Comment peut-on l'oublier ? Nous ne venons pas d'une lointaine planète dans laquelle toutes les traditions culturelles auraient, à toute époque, cohabité. Il n'est donc pas du tout excessif d'exiger que la tradition chrétienne soit respectée et sa prévalence reconnue. Comme le 14-Juillet, les fêtes chrétiennes font partie de notre patrimoine commun, et aucun avenir n'est possible pour une société sans le respect de ses racines. C'est même un facteur de convivialité.

Mais est-ce que le rappel insistant des racines chrétiennes de l'Europe - y compris à Rome par M. Sarkozy - est compatible avec le caractère multiconfessionnel des sociétés d'aujourd'hui ?

Les psychanalystes disent que leurs patients n'ont plus de mémoire, ne se souviennent même plus de leur enfance. Or il en va de la société comme de l'individu. Elle doit assumer son histoire dans ce qu'elle a de plus beau ou de plus médiocre. Une société amnésique est une société qui ne sait plus où elle en est ni où elle va.

Il ne s'agit donc pas d'assommer les gens avec les racines chrétiennes de l'Europe. Respecter la mémoire, c'est respecter la pluralité de ses traditions culturelles : l'Europe, c'est aussi bien Jérusalem ou Athènes que Rome. Même chose pour l'ethos national que nous ne pouvons pas non plus ignorer. La France, c'est Voltaire, les idées de 89, mais c'est aussi Jeanne d'Arc. Comment oublier Reims, Vézelay, la Vendée et la Commune de Paris ?

Comment faut-il interpréter la revendication en faveur d'une "visibilité" plus grande de la foi chrétienne ?

Elle correspond aux mutations de l'Eglise et de la culture ambiante. Les générations de chrétiens qui, autrefois, réclamaient un engagement vigoureux de leurs Eglises, un "dialogue avec le monde", avaient en face d'elles des forces - je pense, pour ma génération, aux marxistes - porteuses d'une espérance quasi messianique, que nous estimions fausse et qui s'est révélée fausse. Dans ce contexte, la voie d'un dialogue, voire d'une collaboration partielle avec elles, n'était pas absurde.

Mais aujourd'hui, quelles sont les forces auxquelles sont confrontés les chrétiens ? Ce sont soit les tenants d'une idéologie libertaire permissive, qui approuvent toute forme de soi-disant "progrès" - procréation médicalement assistée, divorce toujours plus facile, clonage, utérus artificiel. Soit les "apocalypticiens" nihilistes qui nous annoncent que demain sera pire qu'aujourd'hui, que le monde court à sa perte, que nos océans sont pollués, que nous respirons un air irrespirable, que nous mangeons une nourriture contaminée.

Mollesse d'un côté, horreur de l'autre. Je comprends la tentation de certains groupes chrétiens de se raidir, de se replier sur leurs convictions - quelques valeurs fortes, en premier lieu l'honnêteté en affaires, la famille, la relation homme-femme, le bien commun, l'Europe, la solidarité -, qu'ils affirment et défendent en bravant les caricatures et la dérision.

Au risque d'encourager un nouveau cléricalisme ?

Je ne méconnais pas les risques d'une théologie rétrograde, sclérosée, préconciliaire, ignorante des grands courants de la pensée contemporaine, qui se développe dans certains rangs de l'Eglise catholique. Dans beaucoup de séminaires ou facultés, la philosophie a quasiment disparu de l'enseignement, alors même que des papes comme Jean Paul II et Benoît XVI ont réaffirmé la place essentielle de la raison dans la formation de tout chrétien et de tout prêtre. Ceux qui se croient plus fidèles que les autres dans l'Eglise feraient bien de se conformer à la vraie tradition catholique sur ce point.

Alors il est vrai que la raison moderne est tentée par le nihilisme, que la science se fait parfois arrogante, que la mentalité contemporaine est libertaire ou apocalyptique, mais n'est-ce pas un argument supplémentaire pour fortifier notre foi et notre formation intellectuelle ? La foi chrétienne doit être capable de s'affronter à la raison, même mal en point, sinon l'Eglise devient sectaire. Et s'il faut revaloriser la recherche de la vérité, encore faut-il le faire en en respectant la transcendance et le mystère. Non de manière arrogante et dogmatique.

Comment expliquer que ce message des Eglises peine à se faire entendre ? Est-ce une question de langage ?

C'est plus complexe. Le problème, c'est qu'il faut des oreilles pour entendre. A supposer que l'Eglise soit mieux capable d'en rendre compte, le message évangélique est quand même dur à avaler ! Vous gagnerez la vie en la perdant. Ou bien : il faut traverser la mort pour rencontrer le bonheur, accepter de mourir pour vivre... Dans la société contemporaine, on n'est guère disposé à entendre de telles paroles. Quand l'Eglise dit qu'il y a une grandeur dans la fidélité pour l'autre, qu'on ne peut pas faire n'importe quoi de son corps, le vendre à l'encan, le débiter, elle n'est guère écoutée. Moi je trouve bien, d'une certaine manière, que ce message suscite des résistances. Cela prouve qu'il a de la consistance.

Qu'y a-t-il en face ? Encore très souvent des scientifiques convaincus du progrès illimité de leur science. La science, dit même tel ou tel, va nous libérer du péché originel... Pendant des années, on a prétendu que les cellules souches ne pouvaient être obtenues sans manipuler les embryons. Or, on vient de découvrir qu'il est possible de faire des essais à partir de la peau pour obtenir des cellules souches d'adultes. Lisez le philosophe allemand Jürgen Habermas, qui a tant insisté sur "la raison communicationnelle". Dans L'Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? (Gallimard 2002), il affirme qu'il n'est pas possible de manipuler à son gré les gènes de la descendance future, que les parents n'ont pas le droit de déterminer le sexe ou la couleur des yeux de leur enfant, bref, qu'on ne peut pas prédéterminer la génération de demain, du simple point de vue du respect de l'homme. Affirmation substantielle posée sans attendre les conclusions de la raison dite communicationnelle. Symptomatique !

Le christianisme n'a donc pas à se replier sur lui-même, mais à être assez convaincu par la force du message évangélique pour oser le proposer dans ses conséquences pratiques. Sur l'euthanasie active, le rapport au corps, il n'est plus possible de se taire, car c'est l'humanité qu'on dégrade. Sur les questions de couple, de justice sociale, d'environnement, les chrétiens font aussi des propositions positives. L'Eglise garde un pouvoir de proposition et d'espérance.

Une espérance qui culmine à Noël : la naissance à la vie est un mystère et une merveille pleine d'avenir. Dans des sociétés béatement libertaires ou nihilistes, le christianisme, à condition qu'il ne s'enferme pas dans le dogmatisme, est un vecteur d'espérance. Il invite à naître.


Propos recueillis par Stéphanie Le Bars et Henri Tincq



NOTES :

 

[1] Consulter le blog de la philosophe Catherine Kintzler à ce sujet - www.mezetulle.net - Je vous invite aussi à lire son étude parue chez Vrin, coll. Chemins philosophiques, intitulée : Qu'est-ce que la laïcité ? Il s'agit, dans cette collection, de courts textes, plutôt faciles d'accès (ils s'adressent aux étudiants et au grand public) et d'un prix "abordable" : 7,50 €

Dans LES ESSENTIELS [6], j'ai eu l'occasion de parler du blog de Catherine Kintzler et de son analyse concernant les dérives de l'ultra-laïcité.



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