LE FAIT RELIGIEUX [2]

Publié le par alain laurent-faucon



Dans l'éditorial du journal la Croix, daté du vendredi 21 décembre 2007, Guillaume Goubert note que
« le discours prononcé par Nicolas Sarkozy au palais du Latran fera date. ll restera comme l'affirmation de ce que peut être une laïcité positive. C'est-à-dire une conception des relations entre les religions et l'État qui permet au président de la République de reconnaître un héritage : Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes. Puis d'affirmer : La République a intérêt à ce qu'il existe aussi une réflexion morale inspirée des convictions religieuses. Et encore : La France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d'affirmer ce qu'ils sont et ce en quoi ils croient. »

L'éditorialiste de la Croix rappelle que « la laïcité apaisée ne date pas d'hier. Jean-Paul II l'avait lui-même saluée dans sa lettre de février 2005, marquant le centenaire de la loi de séparation entre l'Église et l'État. Pour prendre un seul exemple, c'est sous le gouvernement de Lionel Jospin qu'a été amorcé, en 2002, un dialogue institutionnel régulier entre le gouvernement et l'Église catholique. » Autre point essentiel : « le chef de l'État l'affirme avec éclat : la liberté de religion ne se résume pas seulement à la liberté de culte et la foi n'est pas seulement une affaire privée ».


Remarque : Ce qui surprend une nouvelle fois dans les propos de Sarkozy, c'est sa vision très traditionnelle, voire franchement réactionnaire ou conservatrice de l'histoire de France. A tout le moins « monomaniaque ». Un peu comme sa vision de l'Afrique et de « l'homme africain » [1]. Car le président de toutes les Françaises et de tous les Français oublie que les protestants s'inscrivent également dans notre histoire nationale [2], et les juifs [3], et, de nos jours, les musulmans. Sans omettre les non-croyants ...

Il y a, encore et toujours, trop de silences assourdissants dans les discours du président. Et trop de germes de conflits : qui peut, en effet, occulter les approches très fermées des religions abrahamiques (juive, chrétienne, musulmane) sur les questions de la famille, des relations sexuelles, de l'homosexualité, ou encore de la fin et du début de vie ? Sur ces points et tant d'autres, elles se montrent incapables de renouveler leur « doxa » et d'apporter d'innovantes clefs interprétatives à l'urgente nécessite de repenser l'humain et le propre de l'homme.

Ces réserves faites, la « laïcité positive » va sûrement faire partie des nouveaux « tics verbaux » de la LQR – la Lingua Quintae Respublicae pour reprendre la formule d'Eric Hazan [4]. Voir aussi LA DICTATURE DES TICS VERBAUX.

Dans son discours le président a également dit : « Les facilités matérielles de plus en plus grandes qui sont celles des pays développés, la frénésie de consommation, l'accumultion des biens soulignent chaque jour davantage l'aspiration profonde des hommes et des femmes à une dimension qui les dépasse car moins que jamais elles ne la comblent ». Outre la rengaine habituelle sur la perte des valeurs ou des repères, et sur la disparition de cette fonction « meta » - la « dimension qui les dépasse » -, de tels propos révèlent l'attitude « schizoïde » du président : d'un côté, il donne, par l'exemple, une image lamentable et frelatée du parfait parvenu, fasciné par l'argent et le côté bling bling de la « pipolisation » ; de l'autre, il offre au « bon peuple » des propos lénifiants sur les vraies valeurs : le travail et la famille, Dieu et la patrie.

Une question se pose : est-ce véritablement une attitude schizoïde ou le stade ultime du mépris en politique ? De toute façon, il existe un grave précédent. De Gaulle n'a-t-il pas dit que les Français étaient des veaux ?



Dossier de presse



L'appel du Latran

 

Édito du Monde | Article paru dans l'édition du 22.12.07.

« Chanoine d'honneur" de Saint-Jean-de- Latran, Nicolas Sarkozy prend sa nouvelle charge, purement honorifique, très au sérieux. Dans le discours - ou peut-être devrait-on dire l'homélie - qu'il a prononcé, jeudi 20 décembre dans la basilique romaine, le président de la République a souhaité "l'avènement d'une laïcité positive" qui, "tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas les religions comme un danger mais comme un atout". Une "laïcité positive" ? Aristide Briand, l'un des pères de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des Églises et de l'État, voyait dans cette législation - consacrant le principe selon lequel "la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte" - une oeuvre d'apaisement garantissant le libre exercice des religions.

Mais M. Sarkozy va plus loin. Jacques Chirac considérait la loi de 1905 comme un monument "inviolable" ; Nicolas Sarkozy la réinterprète. Il s'est livré à une relecture audacieuse d'un texte qu'il voulait déjà toiletter lorsqu'il était ministre de l'intérieur, confiant dans ce but une mission à l'universitaire Jean-Pierre Machelon. La laïcité, a-t-il affirmé, "n'a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes". Il se démarque ainsi de ceux qui, lors du débat sur le projet de Constitution européenne, avaient refusé toute référence aux "racines chrétiennes" du Vieux Continent.

Nul ne conteste que la France ait des racines chrétiennes. Mais la République dont M. Sarkozy est le président reste, selon les termes de l'article premier de la Constitution de 1958, "indivisible, laïque, démocratique et sociale". Elle a, aussi, des racines forgées par la philosophie des Lumières et la Déclaration des droits de l'homme de 1789. Ce rappel eût été d'autant plus opportun que Benoît XVI, qui partage avec le président français une lecture critique de Mai 1968, a pris ses distances avec le matérialisme et la philosophie des Lumières dans sa dernière encyclique Spe Salvi (Sauvés par l'espérance) publiée le 30 novembre.

M. Sarkozy a été encore plus audacieux en déclarant : "L'intérêt de la République, c'est qu'il y ait beaucoup d'hommes et de femmes qui espèrent" ; en souhaitant que celle-ci s'enrichisse d'une "réflexion morale inspirée de convictions religieuses" ayant des "liens avec la transcendance". Il rejoint le pape, pour qui "un monde qui doit se créer de lui-même sa justice est un monde sans espérance". La loi de 1905 garantit au citoyen Sarkozy l'entière liberté de croire en la transcendance. Mais le chanoine de Saint-Jean-de-Latran, qui a reçu cette charge en tant que président de la République, se doit d'être irréprochable dans l'application du principe selon lequel "la neutralité est la loi commune de tous les agents publics dans l'exercice de leur service".




Derrière le discours volontariste de M. Sarkozy,

une grande prudence sur la loi de 1905

 

LE MONDE | 21.12.07 |

 

En insistant, à Rome, devant le pape Benoît XVI, sur les bienfaits d'une "laïcité positive parvenue à maturité", Nicolas Sarkozy a confirmé la conception qu'il défend depuis plusieurs années des rapports entre les cultes et la République. Réputé pour la vision "ouverte" qu'il aurait de ce principe typiquement français, fondé sur la loi de 1905 de séparation des Églises et de l'État, M. Sarkozy a coutume de plaider pour une laïcité qui ne soit pas "le combat contre les religions" mais "le respect de toutes les religions".

A plusieurs reprises, en tant que ministre de l'intérieur en charge des cultes, il a rappelé le rôle qu'il attribuait aux religions dans le débat public et la paix sociale. Son insistance à créer le Conseil français du culte musulman en 2003 découlait de cette analyse et de sa volonté de contribuer au "rattrapage", en termes de visibilité, de la deuxième religion de France tout en maîtrisant au mieux son fonctionnement.

Porté par cette approche décomplexée vis-à-vis des religions, sans doute aurait-il souhaité aller plus loin. En 2005, en confiant à l'universitaire Jean-Pierre Machelon la mission de travailler sur "les relations des cultes avec les pouvoirs publics", Nicolas Sarkozy ne cachait pas son désir d'actualiser la loi de 1905, qui dispose que "la République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte". L'un des buts était d'accroître les possibilités d'intervention des collectivités locales dans le financement des lieux de culte.

« Faciliter la vie quotidienne »

Pourtant, au-delà des discours empathiques régulièrement adressés aux principales communautés religieuses, le président de la République a choisi la prudence. Durant la campagne présidentielle déjà, il avait infléchi son discours, mettant en avant "un manque de consensus" pour légiférer sur le sujet.

Huit mois après son entrée en fonction, les seules suites tangibles données au rapport Machelon, qui prônait un toilettage de la loi de 1905, consistent en un travail technique et juridique, confié au ministère de l'intérieur. L'évolution des relations entre la République et les cultes devant s'effectuer "à droit constant", les travaux portent sur la clarification de circulaires.

Ainsi, des textes attendus dans le courant du premier semestre 2008 devraient faciliter la création de carrés confessionnels dans les cimetières, sans que les maires ne se heurtent à l'interdiction de procéder à des regroupements de tombes par confession, en violation du principe de laïcité. Le statut et les activités des associations cultuelles devraient être précisés, de même que leurs liens avec les associations loi 1901 qui leur sont adossées.

Enfin, alors que plusieurs mairies ont été attaquées en justice pour avoir concédé des baux emphytéotiques (sur une longue durée et à loyer modique) à des associations, notamment musulmanes, pour la construction de lieux de culte, cette pratique devrait être confortée. Une manière, a minima, de "faciliter la vie quotidienne des grands courants spirituels plutôt que de chercher à la leur compliquer" comme l'a souhaité M. Sarkozy, à Rome.

Stéphanie Le Bars




VERBATIM


 

Discours du président de la République

dans la Salle de la Signature du Palais du Latran

 

LEMONDE.FR | 21.12.07 | 10h25  •  Mis à jour le 21.12.07 | 10h25

Messieurs les cardinaux, Mesdames et Messieurs, et si vous le permettez, chers amis,

Permettez-moi d'adresser mes premières paroles au cardinal Ruini, pour le remercier très chaleureusement de la cérémonie qu'il vient de présider. J'ai été sensible aux prières qu'il a bien voulu offrir pour la France et le bonheur de son peuple. Je veux le remercier également pour l'accueil qu'il m'a réservé dans cette cathédrale de Rome, au sein de son chapitre. Je vous serais également reconnaissant, Eminence, de bien vouloir transmettre à sa Sainteté Benoît XVI mes sincères remerciements pour l'ouverture de son palais pontifical qui nous permet de nous retrouver ce soir. L'audience que le Saint Père m'a accordée ce matin a été pour moi un moment d'émotion et de grand intérêt. Je renouvelle au Saint Père l'attachement que je porte à son projet de déplacement en France au deuxième semestre de l'année 2008. En tant que Président de tous les Français, je suis comptable des espoirs que cette perspective suscite chez mes concitoyens catholiques et dans de nombreux diocèses. Quelles que soient les étapes de son séjour, Benoît XVI sera le bienvenu en France.

En me rendant ce soir à Saint-Jean de Latran, en acceptant le titre de chanoine d'honneur de cette basilique, qui fut conféré pour la première fois à Henri IV et qui s'est transmis depuis lors à presque tous les chefs d'Etat français, j'assume pleinement le passé de la France et ce lien si particulier qui a si longtemps uni notre nation à l'Eglise. C'est par le baptême de Clovis que la France est devenue Fille aînée de l Eglise. Les faits sont là. En faisant de Clovis le premier souverain chrétien, cet événement a eu des conséquences importantes sur le destin de la France et sur la christianisation de l'Europe. A de multiples reprises ensuite, tout au long de son histoire, les souverains français ont eu l'occasion de manifester la profondeur de l'attachement qui les liait à l'Eglise et aux successeurs de Pierre. Ce fut le cas – de la conquête par Pépin le Bref, des premiers Etats pontificaux ou de la création auprès du Pape de notre plus ancienne représentation diplomatique.

Au-delà de ces faits historiques, c'est surtout parce que la foi chrétienne a pénétré en profondeur la société française, sa culture, ses paysages, sa façon de vivre, son architecture, sa littérature, que la France entretient avec le siège apostolique une relation si particulière. Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes. Et la France a apporté au rayonnement du christianisme une contribution exceptionnelle. Contribution spirituelle, contribution morale par le foisonnement de saints et de saintes de portée universelle : saint Bernard de Clairvaux, saint Louis, saint Vincent de Paul, sainte Bernadette de Lourdes, sainte Thérèse de Lisieux, saint Jean-Marie Vianney, Frédéric Ozanam, Charles de Foucauld… Contribution littéraire, contribution artistique  : de Couperin à Péguy, de Claudel à Bernanos, Vierne, Poulenc, Duruflé, Mauriac ou encore Messiaen. Contribution intellectuelle, si chère à Benoît XVI, Blaise Pascal, Bossuet, Maritain, Emmanuel Mounier, Henri de Lubac, Yves Congar, René Girard… Qu'il me soit permis de mentionner également l'apport déterminant de la France à l'archéologie biblique et ecclésiale, ici à Rome, mais aussi en Terre sainte, ainsi qu'à l'exégèse biblique, avec en particulier l'Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem.

Je veux évoquer parmi vous ce soir la figure du cardinal Jean-Marie Lustiger qui nous a quittés cet été. Je veux dire que son rayonnement et son influence ont eux aussi très largement dépassé les frontières de la France. J'ai tenu à participer à ses obsèques car aucun Français, je l'affirme, n'est resté indifférent au témoignage de sa vie, à la force de ses écrits, et permettez-moi de le dire,au mystère de sa conversion. Pour moi et pour tous les catholiques, sa disparition a représenté une grande peine. Debout à côté de son cercueil, j'ai vu défilé ses frères dans l'épiscopat et les nombreux prêtres de son diocèse, et j'ai été touché par l'émotion qui se lisait sur le visage de chacun.

Cette profondeur de l'inscription du christianisme dans notre histoire et dans notre culture, se manifeste ici à Rome par la présence jamais interrompue de Français au sein de la Curie et aux responsabilités les plus éminentes. Je veux saluer ce soir le cardinal Etchegaray, le cardinal Poupard, le cardinal Tauran, Monseigneur Mamberti, dont l'action, je n'hésite pas à le dire, honore la France. Les racines chrétiennes de la France sont aussi visibles dans ces symboles que sont les Pieux établissements, la messe annuelle de la Sainte-Lucie et celle de la chapelle Sainte-Pétronille. Et puis il y a bien sûr cette tradition qui fait du Président de la République française le chanoine d'honneur de Saint-Jean de Latran. Saint-Jean de Latran, ce n'est pas rien, tout de même. C'est la cathédrale du Pape, c'est la " tête et la mère de toutes les églises de Rome et du monde ", c'est une église chère au cœur des Romains. Que la France soit liée à l'Eglise catholique par ce titre symbolique, c'est la trace de cette histoire commune où le christianisme a beaucoup compté pour la France et la France beaucoup compté pour le christianisme Et c'est donc tout naturellement, comme le Général de Gaulle, comme Valéry Giscard d'Estaing, comme Jacques Chirac, que je suis venu m'inscrire avec bonheur dans cette tradition.

Tout autant que le baptême de Clovis, la laïcité est également un fait incontournable dans notre pays. Je sais les souffrances que sa mise en œuvre a provoquées en France chez les catholiques, chez les prêtres, dans les congrégations, avant comme après 1905. Je sais que l'interprétation de la loi de 1905 comme un texte de liberté, de tolérance, de neutralité est en partie,reconnaissons le, cher Max Gallo, une reconstruction rétrospective du passé. C'est surtout par leur sacrifice dans les tranchées de la Grande guerre, par le partage de leurs souffrances, que les prêtres et les religieux de France ont désarmé l'anticléricalisme ; et c'est leur intelligence commune qui a permis à la France et au Saint-Siège de dépasser leurs querelles et de rétablir leurs relations. Pour autant, il n'est plus contesté par personne que le régime français de la laïcité est aujourd'hui une liberté  : la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté de pratiquer une religion et la liberté d'en changer, de religion, la liberté de ne pas être heurté dans sa conscience par des pratiques ostentatoires, la liberté pour les parents de faire donner à leurs enfants une éducation conforme à leurs convictions, la liberté de ne pas être discriminé par l'administration en fonction de sa croyance.

La France a beaucoup changé. Les citoyens français ont des convictions plus diverses qu'autrefois. Dès lors la laïcité s'affirme comme une nécessité et oserais-je le dire, une chance. Elle est devenue une condition de la paix civile. Et c'est pourquoi le peuple français a été aussi ardent pour défendre la liberté scolaire que pour souhaiter l'interdiction des signes ostentatoires à l'école.

Cela étant, la laïcité ne saurait être la négation du passé. La laïcité n'a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n'aurait pas dû. Comme Benoît XVI, je considère qu'une nation qui ignore l'héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire commet un crime contre sa culture, contre ce mélange d'histoire, de patrimoine, d'art et de traditions populaires, qui imprègne si profondément notre manière de vivre et de penser. Arracher la racine, c'est perdre la signification, c'est affaiblir le ciment de l'identité nationale, c'est dessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire. C'est pourquoi nous devons tenir ensemble les deux bouts de la chaîne  : assumer les racines chrétiennes de la France, et même les valoriser, tout en défendant la laïcité, enfin parvenue à maturité. Voilà le sens de la démarche que j'ai voulu accomplir ce soir à Saint-Jean de Latran.

Le temps est désormais venu que, dans un même esprit, les religions, en particulier la religion catholique qui est notre religion majoritaire, et toutes les forces vives de la nation regardent ensemble les enjeux de l'avenir et non plus seulement les blessures du passé. Je partage l'avis du Pape quand il considère, dans sa dernière encyclique, que l'espérance est l'une des questions les plus importantes de notre temps. Depuis le siècle des Lumières, l'Europe a expérimenté tant d'idéologies. Elle a mis successivement ses espoirs dans l'émancipation des individus, dans la démocratie, dans le progrès technique, dans l'amélioration des conditions économiques et sociales, dans la morale laïque. Elle s'est fourvoyée gravement dans le communisme et dans le nazisme. Aucune de ces différentes perspectives – que je ne mets évidemment pas sur le même plan - n'a été en mesure de combler le besoin profond des hommes et des femmes de trouver un sens à l'existence.

Bien sûr, fonder une famille, contribuer à la recherche scientifique, enseigner, se battre pour des idées, en particulier si ce sont celles de la dignité humaine, diriger un pays, cela peut donner du sens à une vie. Ce sont ces petites et ces grandes espérances " qui, au jour le jour, nous maintiennent en chemin " pour reprendre les termes même de l'encyclique du Saint Père. Mais elles ne répondent pas pour autant aux questions fondamentales de l'être humain sur le sens de la vie et sur le mystère de la mort. Elles ne savent pas expliquer ce qui se passe avant la vie et ce qui se passe après la mort. Ces questions sont de toutes les civilisations et de toutes les époques et ces questions essentielles n'ont rien perdu de leur pertinence, et je dirais, mais bien au contraire. Les facilités matérielles de plus en plus grandes qui sont celles des pays développés, la frénésie de consommation, l'accumulation de biens, soulignent chaque jour davantage l'aspiration profonde des hommes et des femmes à une dimension qui les dépasse, car moins que jamais elles ne la comblent.

" Quand les espérances se réalisent, poursuit Benoît XVI, il apparaît clairement qu'en réalité, ce n'est pas la totalité. Il paraît évident que l'homme a besoin d'une espérance qui va au-delà. Il paraît évident que seul peut lui suffire quelque chose d'infini, quelque chose qui sera toujours ce qu'il ne peut jamais atteindre. Si nous ne pouvons espérer plus que ce qui est accessible, ni plus que ce qu'on peut espérer des autorités politiques et économiques, notre vie se réduit à être privée d'espérance ". Ou encore, comme l'écrivit Héraclite, " Si l'on n'espère pas l'inespérable, et bien, on ne le reconnaîtra pas ". Ma conviction profonde, dont j'ai fait part notamment dans ce livre d'entretiens que j'ai publié sur la République, les religions et l'espérance, c'est que la frontière entre la foi et la non croyance n'est pas et ne sera jamais entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, parce qu'elle traverse en vérité chacun de nous. Même celui qui affirme ne pas croire ne peut soutenir en même temps qu'il ne s'interroge pas sur l'essentiel. Le fait spirituel, c'est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance. Le fait religieux, c'est la réponse des religieux à cette aspiration fondamentale qui existe depuis que l'homme a conscience de sa destinée.

Or, longtemps la République laïque a sous-estimé l'importance de l'aspiration spirituelle. Même après le rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège, elle s'est montrée plus méfiante que bienveillante à l'égard des cultes. Chaque fois qu'elle a fait un pas vers les religions, qu'il s'agisse de la reconnaissance des associations diocésaines, de la question scolaire, des congrégations, elle a donné le sentiment qu'elle agissait, allez, parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement. Ce n'est qu'en 2002 qu'elle a accepté le principe d'un dialogue institutionnel régulier avec l'Eglise catholique. Qu'il me soit également permis de rappeler les critiques virulentes et injustes dont j'ai été l'objet au moment de la création du Conseil français du culte musulman. Aujourd'hui encore, la République maintient les congrégations sous une forme de tutelle, refusant de reconnaître un caractère cultuel à l'action caritative, en répugnant à reconnaître la valeur des diplômes délivrés dans les établissements d'enseignement supérieur catholique, en n'accordant aucune valeur aux diplômes de théologie, considérant qu'elle ne doit pas s'intéresser à la formation des ministres du culte.

Je pense que cette situation est dommageable pour notre pays. Bien sûr, ceux qui ne croient pas doivent être protégés de toute forme d'intolérance et de prosélytisme. Mais un homme qui croit, c'est un homme qui espère. Et l'intérêt de la République, c'est qu'il y ait beaucoup d'hommes et de femmes qui espèrent. La désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres, n'ont pas rendu les Français plus heureux. C'est une évidence. Et puis je veux dire également que, s'il existe incontestablement une morale humaine indépendante de la morale religieuse, la République a intérêt à ce qu'il existe aussi une réflexion morale inspirée de convictions religieuses. D'abord parce que la morale laïque risque toujours de s'épuiser quand elle n'est pas adossée à une espérance qui comble l'aspiration à l'infini. Ensuite et surtout parce qu'une morale dépourvue de liens avec la transcendance est davantage exposée aux contingences historiques et finalement à la facilité. Comme l'écrivait Joseph Ratzinger dans son ouvrage sur l Europe, " le principe qui a cours maintenant est que la capacité de l'homme soit la mesure de son action. Ce que l'on sait faire, on peut également le faire ". A terme, le danger est que le critère de l'éthique ne soit plus d'essayer de faire ce que l'on doit faire, mais de faire ce que l'on peut faire. Mais c'est une très grande question.

Dans la République laïque, l'homme politique que je suis n'a pas à décider en fonction de considérations religieuses. Mais il importe que sa réflexion et sa conscience soient éclairées notamment par des avis qui font référence à des normes et à des convictions libres des contingences immédiates. Toutes les intelligences, toutes les spiritualités qui existent dans notre pays doivent y prendre part. Nous serons plus sages si nous conjuguons la richesse de nos différentes traditions.

C'est pourquoi j'appelle de mes vœux l'avènement d'une laïcité positive, c'est-à-dire d'une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout. Il ne s'agit pas de modifier les grands équilibres de la loi de 1905. Les Français ne le souhaitent pas et les religions ne le demandent pas. Il s'agit en revanche de rechercher le dialogue avec les grandes religions de France et d'avoir pour principe de faciliter la vie quotidienne des grands courants spirituels plutôt que de chercher à le leur compliquer. Messieurs les cardinaux, Mesdames et Messieurs, au terme de mon propos, et à quelques jours de cette fête de Noël qui est toujours un moment où l'on se recentre sur ce qui est le plus cher dans sa vie, je souhaiterais me tourner vers ceux d'entre vous qui sont engagés dans les congrégations, auprès de la Curie, dans le sacerdoce, l'épiscopat ou qui suivent actuellement leur formation de séminariste. Je voudrais vous dire très simplement les sentiments que m'inspirent vos choix de vie.

Je mesure les sacrifices que représente une vie toute entière consacrée au service de Dieu et des autres. Je sais que votre quotidien est ou sera parfois traversé par le découragement, la solitude, le doute. Je sais aussi que la qualité de votre formation, le soutien de vos communautés, la fidélité aux sacrements, la lecture de la Bible et la prière, vous permettent de surmonter ces épreuves. Sachez que nous avons au moins une chose en commun  : c'est la vocation. On n'est pas prêtre à moitié, on l'est dans toutes les dimensions de sa vie. Croyez bien qu'on n'est pas non plus Président de la République à moitié. Je comprends que vous vous soyez sentis appelés par une force irrépressible qui venait de l'intérieur, parce que moi-même je ne me suis jamais assis pour me demander si j'allais faire ce que j'ai fait, je l'ai fait. Je comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation parce que moi-même je sais ceux que j'ai faits pour réaliser la mienne. Ce que je veux vous dire ce soir, en tant que Président de la République, c'est l'importance que j'attache à ce que vous faites et permettez moi de le dire à ce que vous êtes. Votre contribution à l'action caritative, à la défense des droits de l'homme et de la dignité humaine, au dialogue inter-religieux, à la formation des intelligences et des cœurs, à la réflexion éthique et philosophique, est majeure. Elle est enracinée dans la profondeur de la société française, dans une diversité souvent insoupçonnée, tout comme elle se déploie à travers le monde. Je veux saluer notamment nos congrégations, les Pères du Saint-Esprit, les Pères Blancs et les Sœurs Blanches, les fils et filles de la charité, les franciscains missionnaires, les jésuites, les dominicains, la Communauté de Sant'Egidio qui a une branche en France, toutes ces communautés, qui, dans le monde entier, soutiennent, soignent, forment, accompagnent, consolent leur prochain dans la détresse morale et matérielle.

En donnant en France et dans le monde le témoignage d'une vie donnée aux autres et comblée par l'expérience de Dieu, vous créez de l'espérance et vous faites grandir des sentiments nobles. C'est une chance pour notre pays, et le Président que je suis le considère avec beaucoup d'attention. Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s'il est important qu'il s'en approche, parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance. Je veux évoquer la mémoire des moines de Tibhérine et de Monseigneur Pierre Claverie, dont le sacrifice portera un jour des fruits de paix, j'en suis convaincu. L'Europe a trop tourné le dos à la Méditerranée alors même qu'une partie de ses racines y plongent et que les pays riverains de cette mer au croisement d'un grand nombre d'enjeux du monde contemporain. J'ai voulu que la France prenne l'initiative d'une Union de la Méditerranée. Sa situation géographique tout comme son passé et sa culture l'y conduisent naturellement. Dans cette partie du monde où les religions et les traditions culturelles exacerbent souvent les passions, où le choc des civilisations peut rester à l'état de fantasme ou basculer dans la réalité la plus tragique, nous devons conjuguer nos efforts pour atteindre une coexistence paisible, respectueuse de chacun sans renier nos convictions profondes, dans une zone de paix et de prospérité. Cette perspective rencontre, me semble-t-il, l'intérêt du Saint-Siège.

Mais ce que j'ai le plus à cœur de vous dire, c'est que dans ce monde paradoxal, obsédé par le confort matériel tout en étant de plus en plus en quête de sens et d'identité, la France a besoin de catholiques convaincus qui ne craignent pas d'affirmer ce qu'ils sont et ce en quoi ils croient. La campagne électorale de 2007 a montré que les Français avaient envie de politique pour peu qu'on leur propose des idées, des projets, des ambitions. Ma conviction c'est qu'ils sont aussi en attente de spiritualité, de valeurs et d'espérance. Henri de Lubac, ce grand ami de Benoît XVI, écrivait " La vie attire, comme la joie ". C'est pourquoi la France a besoin de catholiques heureux qui témoignent de leur espérance.

Depuis toujours, la France rayonne à travers le monde par la générosité et par l'intelligence. C'est pourquoi elle a besoin de catholiques pleinement chrétiens, et de chrétiens pleinement actifs. La France a besoin de croire à nouveau qu'elle n'a pas à subir l'avenir, parce qu'elle a à le construire. C'est pourquoi elle a besoin du témoignage de ceux qui, portés par une espérance qui les dépasse, se remettent en route chaque matin pour construire un monde plus juste et plus généreux.

J'ai offert ce matin au Saint Père deux éditions originales de Bernanos. Je veux conclure avec lui  : " L'avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l'avenir, on le fait. L'optimisme est une fausse espérance à l'usage des lâches. L'espérance est une vertu, une détermination héroïque de l'âme. La plus haute forme de l'espérance, c'est le désespoir surmonté ". Comme je comprends l'attachement du Pape à ce grand écrivain qu'est Bernanos.

Partout où vous agirez, dans les banlieues, dans les institutions, auprès des jeunes, dans le dialogue inter-religieux, dans les universités, je vous soutiendrai. La France a besoin de votre générosité, de votre courage, de votre espérance.

Je vous remercie.

 





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