LE FAIT RELIGIEUX [3]

Publié le par alain laurent-faucon

 

De la "laïcité positive" prônée par le président de la République à la réalité d'un discours dont le décryptage  réserve quelques surprises ... Bien sûr, la France fut la « fille aînée de l'Église » et ce passé ne doit pas être occulté, mais elle est aussi la fille aînée des « Lumières », de la Révolution et de ce « mai 68 » si décrié de nos jours, alors qu'il a fait souffler sur la France gaullienne, de plus en plus coincée « de la fesse » et du bulbe - « la France s'ennuie » titrait le Monde -, un vent de liberté, et un frisson de plaisir et d'envie.

Soudain la chair n'était plus triste et désirer n'était plus un péché. Sous les pavés, il n'y avait pas seulement la plage mais des « je t'aime » enflammés. Des instants hors du temps. Des rêves fous. Puis tout le monde a vieilli et a retrouvé les chemins de tous les conformismes, de toutes les médiocrités de la vie quotidienne, de ses multiples lâchetés ...  Désormais « le temps ne se heurte plus aux choses. Eclair, il les transperce comme un naufrage » [1].

Mais revenons à cette « laïcité positive » et à ce qu'elle sous-entend. C'est peut-être François Bayrou qui a développé dans un entretien au Figaro les analyses les plus pertinentes et les plus perspicaces. J'avance cela sans aucun parti-pris. Ici, nous sommes en « culture gé » et rien ne doit nous être étranger. Personne ne détient LA vérité et il est important d'emprunter tous les chemins possibles pour essayer d'entrevoir une parcelle de vérité.






REVUE DE PRESSE



Benoît XVI mise sur M. Sarkozy

pour défendre en Europe les valeurs de l'Église

 


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 20.12.07.

D'un côté de la bibliothèque du palais pontifical, un pape âgé (80 ans), homme d'étude et de prière, timide et réservé, hanté par l'« apostasie » de l'Europe, son abandon de la foi et de ses valeurs chrétiennes. Un pape allemand qui aime citer son compatriote Goethe (1749-1832) : « L'Europe est née en pèlerinage et sa langue est le christianisme. » Une Europe qui, par la « dictature du relativisme », risque demain d'être « mise en congé de l'Histoire ».

De l'autre, un jeune président (52 ans) d'une République laïque, se disant de culture catholique mais ne fréquentant pas régulièrement les églises, capable de citer de vieux poètes chrétiens, Péguy et Claudel, au panthéon des gloires de la France, de faire sauter les tabous d'une laïcité « qui n'est pas l'adversaire des religions », d'écrire un livre sur La République, les Religions, l'Espérance (Le Cerf, 2003), d'assister aux obsèques de Frère Roger de Taizé, de l'Abbé Pierre, du cardinal Jean-Marie Lustiger.

Benoît XVI et Nicolas Sarkozy devaient se rencontrer pour la première fois, jeudi 20 décembre, au Vatican. C'est peu dire que cette visite du président français est attendue. Entre la France et le Saint-Siège, les relations ont toujours été en dents de scie. Sans remonter aux batailles sur l'école catholique, l'avortement ou le pacs, le dernier épisode fut le vote, en 2004, d'une loi interdisant les signes religieux à l'école, ressentie comme l'ultime avatar d'une laïcité essoufflée. Depuis, à Rome, la routine est de se lamenter sur l'amnésie de la « fille aînée de l'Eglise ».

Le 6 mai, ce pape a salué la victoire présidentielle de Nicolas Sarkozy, à laquelle avait contribué une large majorité d'électeurs catholiques (50 % au premier tour). Le Vatican avait apprécié sa campagne sur les "valeurs" aux accents barrésiens, ses références à l'héritage chrétien de la France et de l'Europe (Jeanne d'Arc, Mont-Saint-Michel), ses réserves à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne (UE), sa défense de la famille traditionnelle, son hostilité au mariage homosexuel.

Depuis, la Rome papale loue « l'homme de convictions » et sa pratique d'une « saine laïcité », celle qui ne réduit pas la religion au seul espace privé, mais lui donne toute sa place - y compris à l'islam que l'ancien ministre de l'intérieur a contribué à organiser avec le Conseil français du culte musulman (CFCM) - dans le débat public.

Bref, le pape mise sur une France appelée, dans un semestre, à présider l'UE. Il saura gré au président français de tenir bon sur la Turquie, sur l'obligation faite à l'Union, dans le mini-traité, de « maintenir un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les Eglises » (article 15). Entre le Quai d'Orsay et la diplomatie vaticane, une concertation s'est également ébauchée sur le Liban (et le rôle du cardinal Nasrallah Sfeir, patriarche des maronites), puis sur le Proche-Orient, notamment sur le dossier israélo-palestinien.

L'Elysée a tenu informée la Curie de ses efforts visant à la libération de l'otage franco-colombienne Ingrid Betancourt. A maintes reprises, Benoît XVI a dénoncé l'apathie du monde devant les tragédies africaines et devait aussi entretenir son hôte de la situation au Darfour et de son projet d'Union méditerranéenne.

De son côté, le président Sarkozy entend aller au bout de ses propositions iconoclastes en vue de desserrer le corset de la « séparation » Églises-État dans le sens d'un financement public des lieux de culte (la commission Machelon), de relancer la commission de dialogue entre État et Église (qu'avait créée Lionel Jospin). Sans complexes, mais sans en rajouter, il s'entoure de personnalités connues pour leur étiquette catholique : le secrétaire général de l'Elysée Claude Guéant, la directrice de cabinet Emmanuelle Mignon, le premier ministre François Fillon, le secrétaire d'État à la coopération Jean-Marie Bockel. Ou encore la ministre du logement, Christine Boutin, qui a engagé un prêtre dans son cabinet.

M. Sarkozy ira à Rome entouré de personnalités catholiques engagées. Il prendra enfin possession de son siège de "chanoine honoraire" de la basilique de Saint-Jean-de-Latran qui revient de droit au président français. « M. Sarkozy s'inscrit dans la continuité des chefs d'État français conscients d'un lien à maintenir entre l'Eglise et sa fille aînée », commente-t-on à Rome.

Alors, bien sûr, il y a le revers de la médaille : ses positions éthiques encore floues, sa politique du logement et celle de l'immigration (expulsions, test ADN) qui suscite des critiques régulières de l'épiscopat à qui le ministre de l'immigration et de l'intégration, Brice Hortefeux, vient de proposer, dans une lettre courtoise, un dialogue suivi. Puis, murmure-t-on au Vatican, il y a son goût pour les « paillettes », sa fréquentation des « riches », ses deux divorces, et maintenant sa liaison avec l'ancien mannequin Carla Bruni. « Les rumeurs des derniers jours sur M. Sarkozy nous laissent quand même perplexes », lâche un officiel de la Curie. Mais la vie privée du président n'entrera pas au Vatican. « On reçoit la France, pas un homme politique en particulier, souligne un cardinal de Curie. La situation maritale de M. Sarkozy n'est absolument pas entrée en ligne de compte dans la préparation de cette visite. »

Enthousiasme prématuré ? On dit à Rome qu'une page nouvelle s'ouvre dans l'histoire des relations entre la France et le Vatican. Benoît XVI devrait réserver au président français la primeur de l'annonce de sa première visite dans l'Hexagone à l'automne 2008. Il ira à Lourdes, peut-être aussi au Mont-Saint-Michel cher à Nicolas Sarkozy, sans doute à Paris dont l'archevêque, André Vingt-Trois, vient d'être élu à la présidence de la Conférence des évêques et à qui la place de Mgr Lustiger à l'Académie française serait déjà réservée.

Henri Tincq




Nicolas Sarkozy veut remettre la religion
 

au cœur de la vie de la cité

 



LE MONDE | 21.12.07 |
Rome, envoyé spécial

 

Le "discours du Latran" laissera plus de traces que la visite officielle de Nicolas Sarkozy, jeudi matin 20 décembre au Vatican, au pape Benoît XVI. Les deux hommes ont constaté leur proximité de vues sur la place de la religion dans la vie publique et, à l'étranger, sur le Liban, le Proche-Orient, l'Afrique, et la libération des otages de Colombie.

Le discours prononcé jeudi soir par le président français à la basilique du Latran, lors de la prise de possession – toute symbolique – de son siège de "chanoine d'honneur", est un acte politique d'une autre ampleur, une tentative d'enterrer la "guerre des deux France" (cléricale et révolutionnaire) et de réconcilier, pour de bon, la République laïque et l'Église catholique.

C'est la première fois que Nicolas Sarkozy en tant que président – il avait déjà affiché ses convictions comme ministre de l'intérieur – choisissait aussi nettement son camp, sans complexe ni dogme préétabli, sur un terrain aussi miné.

Le discours du Latran est, d'abord, une relecture de l'histoire de France à partir de ses « racines » chrétiennes, d'évidence inspirée par Henri Guaino et Max Gallo, qui faisaient partie de la délégation française à Rome. « Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes, martèle M. Sarkozy. J'assume pleinement le passé de la France et ce lien particulier qui a si longtemps uni notre nation à l'Eglise. »

Nicolas Sarkozy rappelle comment le christianisme a façonné la nation française, sa culture, son éthique, ses arts et cite Pascal, Bossuet, Péguy, Claudel, Bernanos, Mauriac, Maritain, Mounier, René Girard et des théologiens comme de Lubac et Congar.

Il ne craint pas d'évoquer les « souffrances » infligées au clergé par la loi de séparation de 1905 (expulsion des congrégations, querelle des inventaires). L'interprétation aujourd'hui consensuelle de la loi de séparation des Eglises et de l'Etat de 1905 relève, dit-il habilement, d'une "reconstruction rétrospective". Mais on ne bâtit pas l'avenir d'une nation en ressassant les "blessures du passé".

C'est un ton nouveau. Pour Nicolas Sarkozy, la religion n'est plus un tabou, alors que, pour François Mitterrand ou Jacques Chirac, elle relevait d'abord de la conviction privée. Sur les « racines » chrétiennes, le président de la République prend ostensiblement ses distances avec Jacques Chirac, avec Lionel Jospin et aussi Valéry Giscard d'Estaing, ex-président de la Convention européenne, qui avaient invoqué la laïcité « à la française » pour faire obstacle à la mention des racines chrétiennes de l'Europe dans le préambule du traité constitutionnel. On doute cependant que Nicolas Sarkozy relance la polémique dans l'Union sur cette épineuse question.

« Sacrifices »


La laïcité, selon Nicolas Sarkozy, n'est pas en péril, mais le discours du Latran en propose une autre pratique. Il n'est pas question de remettre en cause les "grands équilibres" de la loi de 1905, dont Jacques Chirac disait qu'elle était un « monument » inviolable.

Mais, à contre-courant des campagnes hostiles à la religion liées à la montée des intégrismes, puis d'un "antichristianisme" si souvent dénoncé par René Rémond, enfin d'un nouvel athéisme revendiqué par le philosophe Michel Onfray, le président affirme que la France a tout à gagner à une « laïcité positive », à une reconnaissance effective de la place des courants spirituels dans la vie publique, à leur concours dans la définition d'une « morale » pour le pays.

Des allusions à une laïcité « épuisée » ou guettée par le « fanatisme » vont faire des vagues. Ne craignant pas de choquer, M. Sarkozy dit que l'intérêt de la République est de compter des populations qui « croient » et « espèrent » et qu'il n'est pas de bonne politique sans référence à une « transcendance ».

A Rome, on n'en attendait pas tant. Les catholiques n'ont jamais été si bien traités. Dans un troisième temps, le président lance un appel aux « catholiques convaincus » pour qu'ils l'aident à répondre au besoin de sens, de repères, d'identité et d'espérance. Il loue l'exemple des moines de Tibéhirine et de Mgr Claverie, évêque d'Oran, tués en 1996 en Algérie.

S'il n'a pas un mot pour l'islam, il confirme l'utilité de la commission État-Église catholique lancée, en 2002, par Lionel Jospin, reprise par ses successeurs. Et, dans un hommage au clergé français pour les « sacrifices » endurés, sans précédent dans la bouche du président d'une République laïque, il arrachera bien des sourires sur le visage des cardinaux, évêques, prélats et prêtres venus l'écouter, en tentant cette comparaison entre la vocation sacerdotale et celle de chef de l'Etat : « On n'est pas prêtre à moitié. Croyez bien qu'on n'est pas non plus président à moitié. Je comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation parce que moi-même, je sais ceux que j'ai faits pour réaliser la mienne! » Curieux discours que celui du Latran fondateur, mais aussi naïf et un peu provocateur.

Henri Tincq





« Sarkozy remet en cause la laïcité républicaine »

 
déclare le président du Mouvement démocrate qui reproche également à Nicolas Sarkozy « le mélange des genres, entre l'État et la religion ». « La République n'a pas à sous-traiter l'espérance aux religions. Elle est en charge de réaliser un monde meilleur », dit encore François Bayrou.

 

Propos recueillis par Judith Waintraub

Le Figaro - 26/12/2007

 

LE FIGARO. Que pensez-vous du concept de « laïcité positive » défendu par Nicolas Sarkozy ?

François BAYROU. Quand on a besoin d'un adjectif, c'est qu'on veut changer le sens du mot. Il y a dans le discours prononcé à Saint-Jean-de-Latran quelque chose de profond, passé à peu près inaperçu, une remise en cause de la conception de la laïcité républicaine autour de laquelle, depuis la Libération, la France s'est construite. S'exprimant comme président de la République, il introduit la notion de « racines essentiellement chrétiennes » de la France, oubliant le grand mouvement d'émancipation des Lumières. Il affirme que la République a « intérêt » à compter beaucoup de croyants. Il demande aux religions, toujours dans « l'intérêt » de la République, de fonder la morale du pays. C'est le retour, qu'on croyait impossible en France, du mélange des genres entre l'État et la religion. Ce mélange des genres n'a jamais produit de bons fruits, je le dis comme citoyen, et je le dis aussi comme chrétien de conviction.

LE FIGARO. Est-ce une erreur de parler d'espérance quand on fait de la politique ?

La République n'a pas à sous-traiter l'espérance aux religions. La République est en charge de réaliser un monde meilleur, et pas d'inviter à l'attendre. Cette conception sociologique de la religion, fournissant « l'espérance » qui fait que les peuples se tiennent tranquilles et respectent les règles établies, on croyait qu'elle était loin derrière nous ! Ce n'est pas autre chose que « l'opium du peuple » que dénonçait Marx. C'est un leitmotiv chez Nicolas Sarkozy, notamment quand il a parlé des bienfaits de la présence de l'islam pour pacifier les banlieues. En réalité, l'espérance religieuse et l'espérance civique ne sont pas de même nature. Elles ne sont pas du même monde. Au demeurant, la foi, ce n'est pas seulement l'espérance, ce n'est pas seulement pour l'avenir. C'est pour le présent, c'est voir le monde et voir l'autre dans une certaine lumière qui les révèle et les grandit. C'est en cela qu'il existe un humanisme chrétien.

LE FIGARO. La République doit-elle prendre en compte ce que Nicolas Sarkozy appelle l'« aspiration spirituelle » de l'être humain, qui existe selon lui chez chacun de nous ?

L'aspiration spirituelle est un mouvement précieux de l'être humain. Sur ce point, je suis d'accord avec Nicolas Sarkozy. La société doit la respecter. Mais lorsqu'on suggère que la morale républicaine doit se fonder dans les religions, on change d'approche. D'abord, il ne revient à aucune autorité civile de trancher ainsi une question de conscience. Il est aussi anormal de voir un président dire qu'il faut se référer à la religion que d'en voir un autre affirmer qu'il faut rejeter toute religion. Cette orientation, dans un sens ou dans un autre, n'est pas dans ses compétences. De surcroît, en tenant ce discours dans une société plurireligieuse, on prépare les conditions d'un affrontement entre les différentes religions. Car, quand elles se contredisent, qui décidera qu'une religion est supérieure à une autre dans le domaine de la morale et des valeurs ?

LE FIGARO. Quelle est votre conception de la laïcité ?

Celle de Jules Ferry. Quand Nicolas Sarkozy dit que « jamais l'instituteur ne pourra remplacer le pasteur ou le curé » dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, parce qu'il lui « manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance », il exprime exactement le contraire du message de Jules Ferry. La morale de l'instituteur n'est pas inférieure à celle du prêtre. Pour Jules Ferry, elle est la morale universelle au genre humain, qui prend garde à ne choquer aucune des familles qui confient leur enfant aux maîtres. La laïcité est un bien très précieux que la France a su définir avant et mieux que les autres. Elle détermine un espace public à l'intérieur duquel on ne fait pas intervenir la religion par l'autorité du dogme, et un espace intime, familial, où chaque être humain cultive des convictions, une vision du monde, qu'il ne peut imposer aux autres. L'idée qui fonde la démocratie, c'est la vision géniale que Pascal a exprimée de la distinction des ordres : il y a l'ordre du pouvoir, l'ordre de la religion et l'ordre de la science. Le pouvoir doit garantir la liberté de prier et la liberté de penser dans les deux autres ordres. Mais l'homme n'est libre que si on empêche toute interférence entre ces ordres distincts. De la même façon, quand Nicolas Sarkozy établit un parallèle entre la vocation religieuse et sa vocation présidentielle, il mélange ce qui ne doit pas l'être.

LE FIGARO. Cela vous choque ?

Oui. En outre, c'est un paradoxe troublant que celui d'un pouvoir qui affiche chaque fois qu'il le peut sa complaisance avec le matérialisme financier et, en même temps, souhaite faire de la religion une autorité dans l'espace public. Cela s'est déjà produit dans l'histoire. Aujourd'hui, par exemple, chez Bush. Et cela, les citoyens républicains, laïques aussi bien que chrétiens, ne peuvent l'admettre : ils ont quelque chose en commun, c'est le « rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».


Propos recueillis par Judith Waintraub


NOTES :

[1] Bruno Gay-Lussac, dans cet extraordinaire court récit intitulé L'heure.

 

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