LE FAIT RELIGIEUX [4]

Publié le par alain laurent-faucon



Directeur de recherches à Sciences-Po, André Grjebine fait remarquer que Sarkozy - comme il l’a esquissé dans l’ouvrage qu’il a consacré en 2004 aux questions religieuses - « attend des dignitaires musulmans qu’ils proposent des valeurs
« à tous ces jeunes qui ne croient plus en grand-chose », mais également qu’ils exercent un contrôle que l’État ne parvient plus à exercer dans les banlieues. »

En cela, les propos de Sarkozy et sa façon d'instrumentaliser la - ou les religions - me font penser aux analyses de Charles Maurras (le non croyant fasciné par la Grèce et non par la pensée chrétienne) qui voyait dans l'Église et le catholicisme, un moyen de contrôler les gens et de les maintenir dans le droit chemin, c'est-à-dire le respect des lois et des règles morales sans lesquelles un pays sombre dans l'anarchie et l'absolue décadence.

Par ailleurs, cette instrumentalisation de la religion chrétienne, notamment catholique, peut se lire, juge André Grjebine, comme « la deuxième phase du dispositif : revigorer notre héritage chrétien pour faire face à la montée en puissance de l’islamisme, forme conquérante de l’islam ». Et le chercheur remarque : « A première vue, le bien-fondé d’un tel pari paraît confirmé par l’exemple des Églises évangélistes, qui sont parvenues à contrecarrer la progression de l’islam aux États-Unis, en Amérique latine ou dans certains pays africains. »

A l’heure « où les fondamentalismes religieux ne cessent de progresser dans le monde et où l’obscurantisme gagne du terrain », il est urgent de ne point oublier qu'aucun « grand discours », qu'il soit politique ou religieux ou les deux, n'est exempt de dérives scandaleuses. J'oserais même avancer que c'est le propre de tout grand discours qui veut expliquer l'homme, la société et le monde, d'être totalitaire : cette force d'une idée, d'un mode d'être, qui ne supporte pas l'altérité, l'autre dans sa différence, la moindre contradiction.

C'est au nom de Dieu – pourtant l'Altérité absolue – que l'on tue l'Autre, c'est-à-dire le non Même, celui ou celle qui ne pense pas comme moi, qui ne croit pas comme moi. Ce ne sont pas que les fondamentalistes musulmans qui cultivent la haine de l'autre – et de soi ! Il y a en Occident une telle amnésie sur tout ce qui remet en question notre bonne conscience, qu'on oublie totalement combien l'Église a entretenu dans le coeur des fidèles un antijudaïsme latent, sournois, malsain. Qu'on évacue le fait que c'est le pape Innocent IV, qui, en pleine Inquisition, a prôné et justifié la torture. Qu'on occulte les condamnations à mort prononcées par l'Église à l'encontre des chercheurs et des savants qui contredisaient sa doxa, son magistère ...

Dans une analyse du discours et de « l’adoubement » du Président au Vatican, Christian Terras, directeur de la revue Golias, estime que Sarkozy est porteur d'une « vision fondamentaliste et intransigeante du catholicisme dans son rapport au monde ». Il s'explique : « Catholique et français toujours c’est une vieille rengaine qu’on reprenait dans les églises autrefois. La marque, proprement ahurissante, du discours de Nicolas Sarkozy, c’est de ne pas parler au nom de tous les Français, mais à partir d’une vision catholique très traditionnelle qu’il assume comme la sienne et celle de l’État français. Dans ce discours à l’église, il ne tient aucun compte des apports spirituels, humanistes, culturels non seulement des religions non catholiques, mais des religions chrétiennes – comme la réforme -, sans parler des agnostiques et des athées. »

Christian Terras décèle lui-aussi dans le discours du Latran une vision très maurrassienne des rapports entre l'Église et l'État - « de l’utilité du système ecclésiastique pour cimenter la cohésion sociale » -, et constate chez le président de la République une propension à se prendre pour un homme providentiel : «  Avec Sarkozy, on a un président qui est missionné presque mystiquement aujourd’hui ».





REVUE DE PRESSE





Sarkozy fait entrer Dieu au gouvernement


LIBÉRATION : lundi 31 décembre 2007

André Grjebine est directeur de recherches au Centre d’études et de recherches internationales de Sciences-Po.

Nicolas Sarkozy entend mettre Dieu à contribution pour s’attaquer à ce que Freud caractérisait comme le malaise d’une civilisation sans transcendance. Il compte sur la religion pour proposer des valeurs et une espérance à une nation désemparée. Il s’attaque ainsi au paradoxe de Dostoïevski : « Il n’y a rien de plus tentant pour l’homme que la liberté de sa conscience, mais rien de plus douloureux. » Reste à savoir si ce paradoxe peut être surmonté sans renoncer à la société ouverte, à une société sans dogmes imposés par l’État, la religion ou le conformisme ambiant.

A cette préoccupation générale se superpose, semble-t-il, un dispositif plus spécifique commandé par la conception présidentielle des relations de la République avec l’islam. Dans un premier temps, comme il l’a esquissé dans l’ouvrage qu’il a consacré en 2004 aux questions religieuses, Sarkozy attend des dignitaires musulmans qu’ils proposent des valeurs « à tous ces jeunes qui ne croient plus en grand-chose », mais également qu’ils exercent un contrôle que l’État ne parvient plus à exercer dans les banlieues.

Le discours prononcé au Latran, à Rome, le 20 décembre annonce la deuxième phase du dispositif : revigorer notre héritage chrétien pour faire face à la montée en puissance de l’islamisme, forme conquérante de l’islam.

A première vue, le bien-fondé d’un tel pari paraît confirmé par l’exemple des Eglises évangélistes, qui sont parvenues à contrecarrer la progression de l’islam aux Etats-Unis, en Amérique latine ou dans certains pays africains.

En réitérant son plaidoyer pour la croyance, Nicolas Sarkozy, qu’il le veuille ou non, ébranle le principe de laïcité qui est au cœur de la République. Ce principe ne consiste pas à maintenir une balance égale entre toutes les religions, mais à interdire à l’Etat toute prise de position en matière religieuse, si ce n’est pour établir les règles du jeu et veiller à leur respect.

Il est vrai que dans d’autres démocraties, notamment aux Etats-Unis, les références religieuses sont fréquentes en politique. Mais, à l’heure où les fondamentalismes religieux ne cessent de progresser dans le monde et où l’obscurantisme gagne du terrain, un recul de l’État qui symbolise la laïcité moderne ne peut qu’être interprété comme un désaveu de tous ceux qui dans le monde se réfèrent à la France dans leur lutte contre l’emprise du religieux.

Comment ne pas être perplexe quand on entend notre président vanter la « contribution spirituelle et morale » de la France en se référant à des symboles de superstition et d’obscurantisme comme Bernadette de Lourdes ou Thérèse de Lisieux ? Selon Sarkozy, la morale laïque risque toujours de s’épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini.

Faut-il lui rappeler le long passé de violence des religions, une histoire qui est loin d’être achevée comme l’attestent les atteintes aux droits de l’homme et le terrorisme perpétrés par des islamistes ? Et que penser de cette étrange affirmation selon laquelle « l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie » ? Tout d’abord, il est probable que ceux qui ont une vocation religieuse n’ont pas le sentiment de « sacrifier » leur vie. En outre, ceux qui sont disposés à sacrifier leur vie ne sont-ils pas également ceux qui lui attachent peu de valeur, et sont de ce fait parfois plus enclins que d’autres à sacrifier la vie d’autrui ? A ce compte, faut-il admirer les terroristes qui poussent à l’extrême le sens du sacrifice ? Il serait vain de prétendre comparer le bonheur de l’homme en quête de certitudes et celui de l’homme qui cherche lui-même ses valeurs et ses raisons de vivre.

Mais est-il possible d’ignorer les résultats de la quête fiévreuse de certitudes qui s’empare parfois de certains hommes, de sociétés entières ? Combien d’entre eux seraient prêts à toutes les violences pour défendre la fiction qui les fait vivre ? Certes, au XXe siècle, des idéologies comme le communisme ou le nazisme ont surpassé en horreur tout ce que l’humanité avait connu jusqu’alors. Mais n’y a-t-il pas une autre voie ? L’homme qui accepte sa finitude tend à reconnaître une valeur unique à la vie humaine. Il découvre qu’il n’a pas d’autre devenir que celui de l’humanité. Il trouve alors son identité, non à travers une vie éternelle dont il ne saura jamais si elle lui est vraiment promise, mais à travers la pérennité de l’aventure humaine et la transmission entre les générations qui l’ont précédé et celles qui le suivront.

Ce rappel de notre héritage judéo-chrétien est de ce point de vue le bienvenu, à la fois comme un moment de notre trajectoire et comme un rappel des perversions que les religions engendrent parfois. N’incombe-t-il pas au président d’une République laïque d’expliciter l’horizon de la société ouverte plutôt que d’orchestrer un repli sur des communautarismes religieux ?

Nicolas Sarkozy espère préserver la civilisation européenne en renforçant les institutions et la foi chrétiennes. En réalité, l’alliance de facto des religions fait que toute mesure renforçant l’une tend à profiter à l’ensemble d’entre elles, et singulièrement à celle qui apparaît aujourd’hui comme la plus virulente.

Le cardinal patriarche de Venise, Angelo Scola, désigne clairement la menace, même s’il paraît s’en féliciter : « Il est acquis que la marginalisation de la religion dans la sphère sociale n’est pas acceptable pour les cultures non européennes… Le métissage de civilisations et de cultures rend obsolète la solution moderne du religieux et du politique. » Alors que la société ouverte est menacée de toute part, serait-il concevable que le coup de poignard dans son dos vienne du pays qui en a été l’initiateur ?

Ouvrage à paraître en mars : la Guerre du doute et de la certitude. La démocratie face aux fanatismes, aux éditions Berg international.




CONTRE JOURNAL


Le blog Contrejournal – LIBÉRATION.FR : mardi 1 janvier 2008



L'inquiétant pacte de Sarkozy au Vatican



Dans une analyse du discours et de « l’adoubement » du président français au Vatican, Christian Terras, directeur de la revue Golias, estime que « Sarkozy réimplante quelque chose qu’on croyait d’un autre âge ». « Même s’il affirme ne pas vouloir remettre en cause 1905, le projet de Sarkozy violera 1905 », explique-t-il. Décryptant les emprunts idéologiques à Le Pen et Maurras, il estime que Sarkozy est porteur d'une  « vision fondamentaliste et intransigeante du catholicisme dans son rapport au monde ».

Christian Terras est l’auteur de Benoit XVI ; le pape intransigeant (2005), L’opus Dei, une église dans l’église (2006), Le retour des intégristes (2007) aux éditions Golias. Il dirige le site golias.fr. et l’hebdomadaire Golias, dont un numéro consacré au discours de Sarkozy au Vatican doit paraitre jeudi 3 janvier.

Dans le prochain numéro de Golias, vous analysez la visite de Nicolas Sarkozy au Vatican. Vous l’avez intitulé « Le sermon du Chanoine Sarkozy : catholique et français toujours? »…

Christian Terras. « "Catholique et français toujours" c’est une vieille rengaine qu’on reprenait dans les églises autrefois. La marque, proprement ahurissante, du discours de Nicolas Sarkozy, c’est de ne pas parler au nom de tous les Français, mais à partir d’une vision catholique très traditionnelle qu’il assume comme la sienne et celle de l’État français. Dans ce discours à l’église, il ne tient aucun compte des apports spirituels, humanistes, culturels non seulement des religions non catholiques, mais des religions chrétiennes – comme la réforme -, sans parler des agnostiques et des athées. Il estime du reste que l’aspiration spirituelle qui est en tout homme ne trouve sa réalisation que dans la religion. C’est donc d’entrée de jeu un parti pris, sur la base d’une sensibilité, d’une vision catholique que l’on peut qualifier de traditionaliste qu’il présente comme celle de la France. Il met aussi gravement en cause l’exercice laïc de la fonction présidentielle puisqu’il identifie son engagement politique à une vocation sacerdotale. Pour parfaire son identification personnelle aux ministres de droit divin, il est allé jusqu’à dire « sachez que nous avons au moins une chose en commun, c’est la vocation. On n’est pas prêtre à moitié on l’est dans toutes les dimensions de sa vie, croyez bien qu’on n’est pas Président de la République à moitié, je comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation parce que moi même, je sais ce que j’ai fait pour réaliser à la mienne ». C’est à mes yeux incroyable. La réalisation de sa mission politique, les sacrifices personnels qu’il évoquait durant la campagne électorale, sont dans le droit fil d’une vocation sacerdotale.

On a beaucoup remarqué les signes donnés au Vatican – le baise main au pape, l’allusion au baptême de Clovis…

Il donne des signes de ce qu’on appelait autrefois la chrétienté. Il s’est mis au passage à l’égal du Pape. Quand il dit « comme Benoît XVI je considère qu’une nation qui ignore l’héritage éthique religieux spirituel de son histoire commet un crime », ou encore « je partage l’avis du pape quand il considère que l’espérance est une des questions les plus importantes de notre temps » Non content d’être le premier personnage de la France, il se met à égalité avec le premier personnage de l’église catholique romaine. Ca va très loin puisqu’il se permet de souffrir avec ceux qui ont souffert ou qui souffrent encore des lois de la séparation de l’Église et de l’État, dont il est théoriquement le gardien ! Il dit « je sais les souffrances que sa mise en œuvre a provoqué en France chez les catholiques, les prêtres, dans les congrégations, avant comme après 1905 »… Dans une espèce d’exhortation urbi et orbi, il va aller jusqu’à pâtir avec les séminaristes du séminaire français comme jamais il ne l’a fait avec aucun sans papier ou autre insignifiant du pays. Il dit aux séminaristes « Je sais que votre quotidien est ou sera parfois traversé par le découragement ou la solitude. Je sais aussi que la qualité de votre formation, la fidélité au sacrement, la lecture de la bible et de la prière vous permettent de surmonter ces épreuves »...

C’est le premier chef d’État français qui prend cette position…

Absolument. Dans la tradition radicale socialiste, Chirac qui était un président de droite restait frappé du bon sens de la culture traditionnelle laïque française. Même de Gaulle qui était un catholique très pratiquant ne s’était jamais risqué avec les autorités pontificales romaines ou autres autorités hexagonales à un tel mélange de genre. Jamais. De Gaulle refusait de communier par exemple parce qu’il incarnait la France dans toutes ses composantes et qu’il ne pouvait pas donner un signe ostentatoire d’adhésion à une philosophie, à un credo, fusse-t-il catholique, à la nation. Il le faisait en privé. Alors que Sarkozy s’exhibe. Tout en revendiquant, dans le même discours, « la liberté ne pas être heurté dans sa conscience par des pratiques ostentatoires ». Il fait allusion à l’islam et au voile islamique. Mais on pourrait se poser des questions sur ses pratiques ostentatoires présidentielles et sa vision sur la religion. Le sommet, c’est la concurrence entre l’instituteur et le curé. Je cite : « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et la charisme d’un engagement porté par l’espérance ». C’est inimaginable d’entendre ça dans la bouche d’un président de la République. Les enseignants, les pédagos de la laïque, engagés dans les écoles difficiles par exemple dans la banlieue où ils donnent de leur vie, de leur temps, de leur exigence familiale, vont apprécier. C’est un discours qu’il n’a pas écrit. Pas plus qu'Henri Guaino. D’après notre enquête, c’est un dominicain qui s’appelle Philippe Verlin. Il pose une vision fondamentaliste et intransigeante du catholicisme dans son rapport au monde. Au final, Nicolas Sarkozy nous en fait une religion à l’américaine. Les communautés avant la citoyenneté, au risque de favoriser le communautarisme.

Est-ce que ce positionnement est lisible dans le parcours de Sarkozy ?

Sarkozy n’est pas un intellectuel, c’est un pragmatique. Et sur la question religieuse, il en est à la religion de son enfance. Il n’y a pas d’évolution dans son intelligence de la foi par rapport à ce qu’on lui a transmis quand il était jeune. Il a sa propre géopolitique religieuse. Pour lui une société qui n’est pas référencée dans le sens ultime du christianisme et du catholicisme, c’est une société qui court à sa perte. Dans son livre sur la religion, l’espérance et la république, c’est idéologiquement chevillé au cœur, c’est la conviction que la République ne peut pas avoir un sens ultime pour la cohésion sociale.

L’incursion de la religion en politique évoque beaucoup l’utilisation du catholicisme par Le Pen dans ses meetings…

Sans faire référence au décalogue, c’est la même chose. C’est Le Pen en plus soft. Mais cela rappelle historiquement Charles Maurras. Maurras ne croyait pas, mais il trouvait dans l’église catholique le système parachevé qui pouvait permettre à un État de trouver le sens de sa destinée sur terre, par rapport aux missions de Dieu, pour que les responsables politiques puissent vivre en bonne intelligence. Pour moi, Sarkozy emprunte au système maurrassien. De l’utilité du système ecclésiastique pour cimenter la cohésion sociale. Je vous donne, je vous délègue, je décentralise la question du sens et cela me permet de gérer les affaires en fonction de mon programme politique. Cela veut dire aussi j’abdique ce que la République en elle même porte comme sens. La dangerosité de ce discours, c’est quelque chose qui est passé complètement sous silence pendant la campagne présidentielle. Nicolas Sarkozy ne pouvait engager un débat sur la laïcité au moment des élections : cela mettait le feu aux poudres. Il ne peut le faire qu’en le distillant. C’est sa conception de la laïcité. Même s’il affirme ne pas vouloir remettre en cause 1905, le projet de Sarkozy violera 1905. C’est la première fois sous la cinquième République qu’un Président de la République écrit au pape - qui l’avait félicité pour son élection -, une lettre de quatre pages pour lui donner son programme politique à la lumière de l’éclairage de l’église et du sens spirituel. D’habitude les présidents font dix lignes.

Au sein du RPR ou de l’UMP, le discours religieux n’avait aucune place jusqu’à présent…

Sarkozy réimplante quelque chose qu’on croyait d’un autre âge. C’est sa propre vision des choses mais c’est aussi l’aspiration d’un certain nombre de catholiques de droite. Même dans un journal comme La Croix, qui conserve un certain pluralisme, on n’a pas trouvé une critique, ni même l’écho d’une critique du discours de Sarkozy. Parce que dans l’église catholique, ce discours porte. Il scelle une espèce de pacte avec les catholiques français de droite. Sarkozy met le curseur sur la religion majoritaire. Il leur promet ses faveurs. Et bien sûr, il attend un retour d’ascenseur. Il leur parle de « participer à la pacification » de l’hexagone. Il leur dit « Je vous soutiendrais pour participer au débat et à la mise en œuvre des lois sur la bio éthique ». Et il espère un soutien pour « son grand dessein de la Méditerranée » qui rencontre l’intérêt du Saint Siège par exemple. Rien n’est gratuit. Ce n’est pas uniquement convictionnel. C’est aussi pour obtenir des cathos une alliance et une mobilisation sur les sujets sensibles. Dans certains sites cathos, non pas intégristes mais traditionalistes, Nicolas Sarkozy est présenté comme le personnage providentiel dont la France chrétienne avait besoin. A travers ce discours au Latran, il est perçu comme celui qui sur le plan sociétal et civilisationnel, va faire se rencontrer la République et l’Église. On n’est pas dans la théocratie, mais je crains qu’on ne s’oriente à terme à une remise en cause inquiétante de la laïcité française.

Quelle importance accordaient les autres présidents français au titre de chanoine de Latran ?

L’insignifiance totale pour les précédents. Par contre, avec l’accueil du cardinal Vicaire de Rome Camillo Ruini à la basilique de Latran, Nicolas Sarkozy s’est glissé dans le lit du corps ecclésiastique. Comme chanoine de Saint-Jean-de-Latran, il a même remercié le cardinal Ruini de le recevoir en son chapitre – c’est la communauté des chanoines, le chapitre. En son chapitre ! Il prend possession de Saint-Jean-de-Latran, compte tenu de ce que ce rite désuet lui donne symboliquement comme fonction. Mais de ce rite désuet et symbolique, il en tire un argument politique. Monseigneur Ruini, je vous reçois chez moi à Latran. Et chez moi, à Saint-Jean-de-Latran, je vais vous parler, au sein de mon chapitre, et je vais vous donner mon programme, sur les rapports entre la religion, la politique et l’espérance. Et ça c’est très fort, parce qu’il politise un symbole. Par cette solennité, cette prise de possession des lieux, il en a fait un adoubement. Avec Sarkozy, on a un président qui est missionné presque mystiquement aujourd’hui. La réaction des cardinaux présents montraient qu’il était adoubé pour être pour le Vatican l’un des grands hommes d’État de la planète qui portera les valeurs du catholicisme. Cet adoubement là n’a jamais eu lieu avec les autres présidents de la République.

Propos recueillis par Karl Laske



Le discours de Sarkozy au Latran

Catholique et Français, toujours !

Christian Terras, Jean François Soffray – Golias - http://www.golias.fr/

La nomination du président de la République Française au titre de chanoine de saint Jean de Latran est une coutume qui remonte, paraît-il, à Henri IV, une de ces vieilleries dont l’Église catholique garde jalousement le secret. Ça peut toujours servir. Mettant à profit ce rituel désuet, l’actuel Président a prononcé, dans le palais du Latran et devant une brochette de cardinaux, un discours qui défigure la République et l’Église, un discours déplacé au sens le plus rigoureux du terme.

La nouvelle place que le président de la République s’est inventée

Un historien remarquait récemment : « Si la République n’est pas la royauté, on continue d’attendre d’un Président qu’il associe deux corps son corps individuel, qui pâtit, ressent et agit dans l’immédiat et son corps officiel, qui représente le temps long de la République, incarne les rituels, les institutions et les projets sur la durée…( Or ) le Président (actuel) … se met en scène de façon individuelle, avec ses affects, ses relations, ses proximités. » [1] A saint Jean de Latran il s’est glissé, comme dans un nouveau lit, et – semble-t-il – avec quelque volupté, dans les rangs du corps ecclésiastique. Au mépris de sa place propre, celle où les Français l’ont élu. C’est ainsi qu’il remercie le cardinal Ruini de l’accueillir « au sein de son chapitre » et il va s’y vautrer avec son sans-gêne habituel, prenant le ton du prêcheur qui s’adresse à l’Église toute entière, à la manière du pape et sur le même pied … ecclésiastique.

Il faut l’entendre faire le pape : « Comme Benoît XVI, je considère qu’une nation qui ignore l’héritage éthique, religieux, spirituel de son histoire commet un crime … » « Je partage l’avis du pape quand il considère, dans sa dernière encyclique, que l’espérance est une des questions les plus importantes de notre temps. » « Comme l’écrivait Joseph Ratzinger dans son ouvrage sur l’Europe… » Ainsi égalé au « Premier » de l’Église catholique romaine, il va se permettre de pâtir avec ceux qui ont souffert ou qui souffrent de la loi de séparation (dont il est théoriquement le gardien !). « Je sais les souffrances que sa mise en œuvre a provoquées en France chez les catholiques, chez les prêtres, dans les congrégations, avant comme après 1905. »

Il va célébrer la religion catholique comme « notre religion majoritaire ». Comme le pape, il va exhorter urbi et orbi, les congrégations, les prêtres, l’épiscopat même, rien ne l’arrête, et pour finir … les séminaristes. Et là encore il va pâtir avec eux, comme jamais il ne le fera avec aucun sans-papiers ou autres insignifiants du pays. C’est que les séminaristes en valent la peine ! En tant qu’ évêque-président, il va même les conforter dans leur foi : « Je sais que votre quotidien est ou sera parfois traversé par le découragement, la solitude, le doute. Je sais aussi que la qualité de votre formation, le soutien de vos communautés, la fidélité aux sacrements, la lecture de la Bible et la prière, vous permettent de surmonter ces épreuves. » ( On voit qu’en matière d’éloquence religieuse, il a plus de marge qu’avec le pouvoir d’achat des fonctionnaires ! )

Enfin, pour parfaire son identification personnelle aux ministres de droit divin, tels du moins qu’il les rêve, il joue la confidence : « Sachez que nous avons au moins une chose en commun : c’est la vocation. On n’est pas prêtre à moitié, on l’est dans toutes les dimensions de sa vie. Croyez bien qu’on n’est pas Président de la République à moitié … Je comprends les sacrifices que vous faîtes pour répondre à votre vocation parce que moi-même je sais ceux que j’ai faits pour réaliser la mienne. » Un chroniqueur notait récemment : « L’Elysée est un endroit rêvé pour tout faire, absolument tout, y compris autre chose [2]... » Nous y voilà tout à fait ! On peut même envisager un changement de régime. Il va s’en occuper lui-même.


Adieu « laïcité à la française » … le concordat nouveau est arrivé

Chacun a pu remarquer que, depuis la « rupture » présidentielle, les ministres sont facilement rangés au placard lorsqu’ils risquent de faire de l’ombre au prince. A commencer par le premier d’entre eux, mais pas seulement : voyez les préposé(e)s aux « Affaires étrangères », aux « Droits de l’homme » etc. Quant au parlement, on ne lui fera pas l’injure d’évoquer son rôle, puisque tous ceux qui se penchent sur son lit de malade déplorent plutôt son absence de rôle.

Alors, allégé ainsi des ordinaires garanties républicaines, le Président est libre pour passer avec l’Église catholique et ses ministres, une sorte de concordat amiable. Il le signe, en quelque sorte, en son nom propre. Qu’importent la Constitution, les lois, la représentation nationale ! On ne changera pas la loi de 1905, personne ou presque ne veut de ce changement. On la violera, c’est tout. Le Président peut même réaffirmer, sans vergogne et avec force, la laïcité de l’État. Et dans le discours même où il bafoue les convictions des « minoritaires », il prône, pour tous les Français, « la liberté de ne pas être heurtée dans sa conscience par des pratiques ostentatoires. » Est-il aucun voile sur aucun visage de musulmane qui ait jamais heurté les consciences comme peuvent le faire les pratiques ostentatoires présidentielles ? Mais il s’en fout.

Et pour montrer à quel point, il va mettre en concurrence l’instituteur et le curé. « Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé … parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. » Combien de pédagos de la laïque, engagés dans des écoles difficiles où ils donnent de leur vie, ont dû apprécier ce langage tellement valorisant ! Le pauvre Darcos pourra toujours s’accrocher, en service après vente, pour réparer les dégâts.

Voyez encore comme le Président tient à son discours moral. C’est qu’il n’a guère que le discours à offrir ! Entre la prodigieuse augmentation de salaire qu’il s’est octroyée et l’avion prêté par son ami Bolloré pour quelques jours de vacances en Egypte, il a juste le temps d’insérer dans son discours du Latran cette profession de foi désintéressée et un peu embrouillée : « Les facilités matérielles de plus en plus grandes des pays développés … l’accumulation de biens, soulignent chaque jour davantage l’aspiration profonde des femmes et des hommes à une dimension qui les dépasse, car moins que jamais elles ne la comblent. » Coluche disait plus simplement : l’argent ne fait pas le bonheur des pauvres !

Alors, en déficit d’idéal républicain, et dans le sabordement en cours des institutions que sa pratique dévalue à longueur de journée, il se tourne vers la « religion majoritaire ». Il lui promet ses faveurs et, bien sûr, il attend un retour d’ascenseur : pour aider à la pacification des zones névralgiques de l’hexagone (« je vous soutiendrai »), pour participer aux débats et à la mise en œuvre des lois sur la bioéthique ( « la République a intérêt à ce qu’il existe une réflexion morale inspirée de convictions religieuses »), et aussi pour soutenir son grand dessein d’Union de la Méditerranée ( « cette perspective rencontre, me semble-t-il, l’intérêt du Saint-Siège. »).

Devant pareille travestissement de son mandat, on pourrait s’attendre à ce que l’opposition … s’oppose. François Bayrou, il est vrai, a bien qualifié la religion du Président « d’opium du peuple ». Ségolène Royal l’a accusé de « mettre en cause l’indépendance et la dignité de la fonction présidentielle ». Mais rien de bien farouche. Sans doute sommes-nous en pleine trêve des confiseurs. Et puis, l’opposition a déjà avalé tant de couleuvres !

Les catholiques conciliaires, de leur côté, vont-ils réagir aux perspectives présidentielles si peu en phase avec Vatican II ? Et les évêques ? Au moins quelques-uns ? Ont-ils mesuré les risques que, sur le long terme, cette dérive présidentielle fait courir à la paix sociale ? En ce qui concerne Golias, nous avons bien l’intention de continuer à l’ouvrir pour dénoncer cette imposture. ( L’imposture est d’ailleurs le titre du roman de Bernanos que Benoît XVI a offert au Président français !)


P.S. qui a quelque rapport. Je me souviens d’un cantique en l’honneur de Jeanne d’Arc. Je l’ai entendu chanter, en Algérie, pendant la guerre d’indépendance, dans une église pleine de soldats français en treillis, l’arme à la bretelle. Pendant qu’on torturait quotidiennement dans la gendarmerie voisine, la chorale des jeunes filles de la paroisse donnait de la voix et lançait sous les voûtes de la petite église : « Chaque jour célébrons l’alliance de notre épée avec la croix ! » C’était une autre époque. Depuis, il y a eu le concile et tant de prises de conscience ! Bref, j’imaginais que cette religion de « catholiques et Français toujours », c’était à tout jamais fini. Que le général Aussaresses et quelques autres tristes personnages avaient pour toujours rendu cette alliance infréquentable. Mais les démons de la religion triomphaliste sont toujours prêts à réinvestir le terrain des consciences, si l’on n’y prend pas garde. « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation ! » Il nous faut dénoncer à tout va un concordat inavouable où l’Église perdra son âme autant que la République.


NOTES :

[1] Georges Vigarello, dans Libération du 19/12/07

[2] Jacques Julliard , dans le Nouvel Observateur du 20/12/07

 

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