LE FAIT RELIGIEUX [5]

Publié le par alain laurent-faucon



Il est toujours instructif d'aller voir, dans d'autres pays européens, ce qui se passe quand les religions et les églises abusent de leurs pouvoirs et de leurs influences sur les croyant(e)s. Il n'est pas besoin de regarder du côté d'un certain intégrisme musulman pour se rendre compte combien la « vieille Europe » se doit de ne pas négocier sa liberté de pensée. Plus que jamais, le message des Lumières, rappelé par Kant, devient une nécessité urgente, aussi urgente que le respect des droits de l'homme dont fait si peu de cas la « douce France » quand il s'agit des conditions de vie dans les centres de rétention et dans les prisons.

Souvenez-vous de ces premières phrases de Kant, dans
  QU'EST-CE QUE LES LUMIÈRES ?

 

« Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude !(Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.  »

 

Pour mémoire, il est peut-être bon de rappeler, à propos des quarante ans de la loi Neuwirth autorisant la contraception, qu'il a « fallu plus d'une année de débats politiques difficiles pour que le député UNR Lucien Neuwirth parvienne à faire voter sa proposition de loi, et deux ans supplémentaires pour que ses décrets d'application, bloquées sous la pression de l'Église catholique, soient publiés » (cf. le Monde, vendredi 28 décembre 2007).

Pour mémoire, il est également bon de rappeler, au moment du centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir, l'auteure du Deuxième Sexe, que l'Église catholique n'a jamais été favorable à l'émancipation des femmes et que l'homosexualité est considérée – par les trois religions abrahamiques - comme un péché.

Pour mémoire, il est bon de noter les silences assourdissants des églises et des croyants quand il s'agit des questions économiques et sociales. Seul le sexe turlupine les religieux, les clercs et les croyants fondamentalistes !

Pour mémoire, il est bon enfin de ne pas oublier cette pertinente réflexion de Stéphanie Le Bars, parue dans un article intitulé « La République, les cultes et le fait religieux », le Monde 3 novembre 2007 : « La République, dans le respect de la loi de 1905 et du principe de laïcité, doit garantir à tous les cultes la liberté d'exercice. Au-delà de ce devoir, peut-elle dire et faire dire aux religions autre chose ? »


Un renforcement du politico-religieux ?



Ces rappels faits, nous assistons peut-être, en ce début de XXI ème siècle, à un « renforcement du politico-religieux », si l'on en croit Maurice Godelier, dont le dernier ouvrage s'intitule : Au fondement des sociétés humaines.

M. Godelier estime qu'au « fondement de toute société, il y a du sacré », étant entendu que « le sacré n'est pas seulement le religieux ». « Est sacré, nous dit l'anthropologue , ce que l'on ne peut ni vendre ni donner, mais qu'il faut garder pour le transmettre en tant que support essentiel d'identités que l'on désire voir survivre au cours du temps » (la Croix, 21 décembre 2007).

« Dire que ce qui fonde les sociétés - poursuit M. Godelier - c'est le sacré, conteste une des évidences ethnologiques répétées durant des décennies, à savoir que les sociétés seraient fondées sur l'échange, échange de personnes et de marchandises, et échange de dons et de contre-dons. Ainsi, notre Constitution est un objet non marchand (à la différence des voix qui peuvent s'acheter !) ; elle appartient au peuple français qui se l'est donnée à lui-même pour règle de vivre-ensemble ; nul ne peut l'abolir (ou alors, on entrerait en dictature), mais on peut la réviser, la compléter ... »

 

« On peut dire que le sacré contient le religieux et intègre le politique, et que ces deux composantes – politique et religieuse – sont à l'origine de toute société dans la mesure où toute société implique l'établissement d'une souveraineté. »

 

 

Remarque : Il s'agit-là d'extraits de l'entretien que Maurice Godelier, anthropologue, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociale, a accordé à la journaliste Claire Lesegretain du quotidien la Croix, édition du vendredi 21 décembre 2007. Au cours de l'entretien, l'auteur fait remarquer que « la séparation entre l'État et l'Église, préparée par les Lumières, a permis l'apparition des sciences humaines ».

En effet, poursuit M. Godelier, « dès lors que l'on se met à penser que le fondement d'une société n'est plus d'origine divine, il peut être l'objet d'études scientifiques. En ce sens, les Lumières ont ouvert le champ de l'histoire et des sciences sociales, mais ont conçu l'histoire comme l'évolution de l'humanité, de la sauvagerie à la civilisation. Il a fallu ensuite se débarrasser de cette vision évolutionniste, portée encore par les fondateurs de l'anthropologie au XIXe siècle, Lewis Morgan et Edward Tylor. »






DOSSIER DE PRESSE




Les attaques de l'Église

contre le gouvernement socialiste espagnol

tendent la campagne législative



LE MONDE | Article paru dans l'édition du 02.01.08.

A deux mois des élections législatives du 9 mars, l'Église catholique espagnole est de facto entrée dans la campagne électorale, dimanche 30 décembre 2007, en tenant des propos très virulents contre le gouvernement du socialiste José Luis Rodriguez Zapatero, qui brigue un second mandat.

Devant des centaines de milliers de fidèles venus de toute l'Espagne, dont beaucoup de familles nombreuses, des responsables religieux se sont succédé sur une grande scène pour défendre le modèle de "la famille chrétienne" et fustiger la politique sociale du gouvernement, qui aboutit à la "dissolution de la démocratie".

Mariage homosexuel, introduction de l'éducation civique dans les programmes scolaires, lois facilitant les procédures de divorce ou permettant aux transsexuels de changer d'état civil sans se faire opérer : l'Église a tremblé depuis l'élection en 2004 de M. Zapatero après huit ans de gouvernement conservateur.

Dimanche, certains archevêques parmi les plus conservateurs de l'Église espagnole ont dénoncé un gouvernement qui "fait vaciller les bases de la famille avec des lois iniques et injustes", selon les mots de l'archevêque de Tolède, Antonio Canizares. "La culture de la laïcité radicale est une tromperie qui ne conduit qu'à l'avortement et au divorce express (et) mène à la dissolution de la démocratie", a affirmé l'archevêque de Valence, Agustin Garcia-Gasco.

Les mesures sociales du gouvernement représentent "un retour en arrière des droits de l'homme", a estimé l'organisateur du premier rassemblement de ce genre, l'archevêque de Madrid, Antonio Maria Rouco Varela.

Il s'était pourtant préalablement défendu de vouloir préparer un acte politique contre le gouvernement de M. Zapatero, affirmant qu'il s'agissait simplement d'une "proclamation publique" face à une "situation extrêmement grave" dans "une société où le nombre de divorces a explosé, pour quasiment dépasser le nombre de mariages".

Face à ces attaques, les socialistes se sont défendus lundi. "Le national-catholicisme est entré en campagne électorale", a dénoncé le ministre de la justice, Mariano Fernandez Bermejo. Le numéro deux du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), José Blanco, a aussi volé au secours du gouvernement, en exigeant la "rectification" des propos "mensongers" et "extrêmement graves" des archevêques.

"Certaines choses que j'ai entendues m'ont semblé intolérables", il s'agit "d'une immixtion directe dans la campagne électorale, j'ai eu l'impression qu'il s'agissait d'un acte du Parti populaire (droite) présidé par des cardinaux", a poursuivi José Blanco.

Pourtant, un seul responsable national du PP, le député européen Jaime Mayor Oreja, a assisté au rassemblement, le reste des dirigeants préférant rester discrets, leur tête de liste aux prochaines élections, Mariano Rajoy, en tête.

La presse de gauche a également évoqué un rassemblement surtout politique. Le journal Publico l'a qualifié de "messe de campagne" électorale et, selon El Pais, ce grand rassemblement "censé être un acte en faveur de la famille" s'est "transformé en meeting politique". A droite, le journal El Mundo estime que l'Église "a parfaitement mis en scène son désaccord avec le gouvernement".

La manifestation a connu son point d'orgue à la mi-journée avec une connexion en direct avec le Vatican, où le pape Benoît XVI s'est adressé en castillan aux fidèles espagnols lors de son Angelus, leur rappelant que le socle de la famille était "l'union indissoluble d'un homme est d'une femme".

"Cela vaut la peine de travailler pour la famille", a souligné Benoît XVI, immédiatement applaudi par les milliers de fidèles espagnols réunis sur la Plaza de Colon et ses alentours.

(Intérim.)



L'Espagne conservatrice se mobilise

dans les rues de Madrid


LEMONDE.FR avec AFP | 30.12.07 |

« Un salut aux participants à la rencontre des familles réunis en Espagne, cela vaut la peine de travailler pour la famille et pour l'être humain ». En direct sur grand écran, le pape Benoît XVI a apporté son soutien au rassemblement de l'Église et de la droite conservatrice espagnol en défense de la "famille chrétienne".

Des centaines de milliers de personnes se sont retrouvées dimanche 30 décembre dans le centre de Madrid, à l'appel  de l'archevêché de la capitale espagnole. Des nuées de famille nombreuses avec poussettes arrivées dans la matinée en autobus de toute l'Espagne se sont rassemblées sur et aux alentours de la Plaza de Colon.

Élections en mars

Sur une grande scène fidèles et religieux sont intervenus pour défendre les "valeurs de la famille chrétienne". La manifestation a commencé avec les paroles du cardinal Agustín García-Gasco, archevêque de Valence qui a qualifié "la culture laïque" de "fraude" : "elle ne conduit  qu'au désepoir, à travers l'avortement ou le divorce express" , selon le site Internet d'El Pais.

Dans une société où le nombre de divorces a explosé, pour quasiment dépasser le nombre de mariages", une situation "particulièrement grave a été générée, ce qui nous oblige à faire une proclamation publique", a affirmé l'archevêque de Madrid, Antonio Maria Rouco Varela dans un entretien au quotidien conservateur ABC.

Ce rassemblement intervient au moment où les groupes anti-avortement ont repris une ampleur importante en Espagne. La gauche accuse l'Église et le Parti populaire (opposition de droite) d'utiliser cette mobilisation dans la perspective des élections législatives de mars 2008. L'archevêque de Madrid se défend d'avoir organisé une manifestation politique contre le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero, qui a approuvé plusieurs mesures qui ont déplu aux catholiques, comme le mariage homosexuel ou une loi accélérant les procédures de divorce.



Les protestants et les catholiques néerlandais

partent en mission


LE MONDE | Article paru dans l'édition du 02.01.08.

Des églises et des temples qui se vident, des mosquées qui sortent de terre, des garages et des écoles où les "nouvelles croyances" s'expriment avec enthousiasme : dans toutes les villes néerlandaises, le paysage religieux est semblable. Et cette évolution inquiète les Églises chrétiennes traditionnelles, qui passent à la contre-offensive. "Protestants et catholiques, nous devons tous redevenir des missionnaires", a expliqué Gérard de Korte, évêque auxiliaire d'Utrecht, à la veille de Noël.

En lançant une campagne en vue de recruter de nouveaux fidèles, ces Églises espèrent enrayer la désertion des lieux de culte. Et réagir contre la progression de l'islam, qui pourrait devenir la religion la plus populaire dans certaines grandes villes d'ici à 2020. Des démographes avancent même des prévisions - contestées - qui affirment qu'elle pourrait, dans le même délai, devenir la plus populaire du pays.

"L'islam lance aux chrétiens le défi de nous exprimer d'une seule voix dans le débat public", explique le Conseil néerlandais des missions. Officiellement, la religion musulmane n'est ni "l'ennemie" ni "la concurrente". Mais plutôt un modèle à imiter, parce qu'elle a su canaliser un besoin de spiritualité. "Il existe, chez beaucoup de chrétiens, une vague angoisse que les musulmans supplantent leurs églises", a expliqué Wout van der Laar, porte-parole du Conseil, au quotidien De Volkskrant.

Succès des évangélistes

Les responsables des Églises chrétiennes disent vouloir réaffirmer leur identité, jouer un rôle renouvelé dans la vie quotidienne et s'adresser aux non-croyants. L'Église catholique entend mieux utiliser les médias audiovisuels, les calvinistes veulent éveiller la curiosité par le biais, par exemple, de "cafés spirituels".

Catholiques et calvinistes affirment également vouloir s'inspirer du succès des prêcheurs évangélistes, qui ont su capter l'attention des 800 000 immigrés de confession chrétienne. Ils admettent désormais les expressions enthousiastes de la foi, la "relation personnelle" avec Dieu ou les guérisons présumées miraculeuses. Mieux : retenant surtout le rôle d'"éveil" joué par ces Églises, ils leur présentent leurs excuses officielles pour le "dédain" avec lequel ils les ont traitées.

L'idée selon laquelle cette campagne ne serait que la traduction d'une aspiration des Néerlandais à "plus de religiosité" suscite un certain scepticisme. Une enquête officielle intitulée "Dieu aux Pays-Bas", publiée en 2007, a confirmé la tendance à la sécularisation. Elle a aussi montré que la fréquentation des mosquées - comme le nombre d'enfants - était en baisse parmi les communautés musulmanes les plus importantes, les Marocains et les Turcs.

Pour certains observateurs, la campagne manifeste surtout le malaise croissant de la société face à toutes les manifestations de l'islam. Les milieux athées et agnostiques expriment eux aussi une inquiétude. "Ils étaient jusqu'à récemment certains de porter les valeurs d'une incontournable modernité et se sentent désormais menacés", écrivait l'éditorialiste du Volkskrant le 24 décembre. Mais "les Pays-Bas sécularisés doivent accepter que certains citoyens aient des idées très éloignées du courant libéral dominant", poursuivait-il.

Ce point de vue n'est plus unanimement partagé dans un pays qui, depuis 2001, développe des crispations qui se sont notamment traduites par un bouleversement de la représentation politique.

Jean-Pierre Stroobants



Maurice Godelier : le sacré, ressort du politique

LE MONDE DES LIVRES | Article paru dans l'édition du 09.11.07.

Longtemps, on a considéré l'imaginaire comme un domaine secondaire. L'essentiel du fonctionnement des sociétés se jouait, pensait-on, dans la production des conditions matérielles de vie, l'organisation de la parenté, les échanges - symboliques ou marchands. Le premier apport du livre de Maurice Godelier, Au fondement des sociétés humaines, est de rappeler combien ces explications, qui furent souveraines, sont aujourd'hui caduques. Au cours de son cheminement, l'anthropologue a quitté l'ancien sol marxiste, puis l'omniprésence des systèmes de parenté, et même la primauté donnée au symbolique.

Il insiste à présent sur la place centrale de l'imaginaire, qui n'est ni supplément de rêve ni arrière-plan illusoire. Le terme recouvre "l'ensemble des représentations que les humains se sont faites et se font de la nature et de l'origine de l'univers qui les entoure, des êtres qui le peuplent ou sont supposés le peupler, et des humains eux-mêmes pensés dans leurs différences". Réalités mentales, certes. Simples idées, évidemment. Mais on ne peut oublier que ces représentations commandent une large partie de la réalité tout court. Elles ont un impact décisif sur la guerre ou la paix, tout autant que sur la sexualité, les familles ou l'économie.

Ce qui conduit également Godelier à mettre l'accent sur la place décisive du sacré et de la dimension politique-religieuse de l'imaginaire dans le fonctionnement des sociétés, traditionnelles ou modernes. Tout ne s'échange pas. Echappent comme au commerce comme au don des choses que l'on conserve pour les transmettre, et qui constituent des fondements du pouvoir - que ce soit un morceau de pierre qui pour les Baruya renferme la puissance des femmes ou la pierre noire de La Mecque qui fonde le pouvoir de l'Arabie saoudite.

Ce rapprochement a de quoi surprendre, mais la volonté de ce livre de faire le lien entre les acquis de l'anthropologie et les conflits de notre temps mérite attention. Des Baruya au royaume saoudien, la distance est grande. Dans les deux cas, il s'agit toutefois, souligne Godelier, de sociétés qui se sont formées, presque à partir de rien, en quelques générations. L'anthropologue y repère, par-delà les différences, des processus analogues.

Voilà donc un ouvrage à plusieurs faces, où sont bousculées quelques idées reçues, écartées bon nombre d'illusions et proposées des pistes nouvelles pour parvenir à comprendre ce qui façonne ces étranges machines que sont les groupes humains. Manifeste et bilan, plaidoyer pour les sciences sociales, claire synthèse d'une déjà oeuvre abondante, il amorce aussi des analyses qui visent au coeur notre actualité. Ce qui fait plusieurs raisons de lire.


Roger-Pol Droit

Au fondement des sociétés humaines. Ce que nous apprend l'anthropologie, par Maurice Godelier, éd. Albin Michel, "Bibliothèque Idées", 298 p., 20 €.



Les nouveaux carnets de terrain

de Maurice Godelier


 Anthropologie. L’ethnologue remet en question quelques évidences scientifiques.

GENEVIÈVE DELAISIDE PARSEVAL - LIBÉRATION : jeudi 22 novembre 2007

Il ne suffit pas pour un ethnologue, dit ironiquement Maurice Godelier, de se faire accepter par un petit groupe de personnes qui vont devenir ses « informateurs » et de tenir avec elles pendant quelques mois des conversations à bâtons rompus autour d’un feu. Ainsi doit-on comprendre qu’on ne naît pas ethnologue mais qu’on le devient… et qu’on peut le rester quand bien même le terrain du chercheur ne se situe plus en terres lointaines. Dans ce nouveau livre, plus personnel que les précédents, Maurice Godelier, 73 ans, décrit avec clairvoyance le monde contemporain dans lequel l’anthropologue du XXIe siècle (lui-même en l’occurrence) continue d’exercer son métier, monde postmoderne, postmarxiste, poststructuraliste.

Iconoclaste. Dans une magistrale introduction (63 pages), Godelier explique la voie de la « déconstruction-reconstruction » dans laquelle il s’est engagé depuis toutes ces années et dont l’ouvrage reprend avec clarté les résultats obtenus. Iconoclaste, il aligne tranquillement la mort de quelques vérités anthropologiques instituées, réputées éternelles, et célébrées pendant des décennies comme des évidences scientifiques : sont ici revisitées les quatre thèses de ses précédents ouvrages que les aficionados de Godelier connaissent bien - « Il est des choses que l’on donne, d’autres que l’on vend, et d’autres qu’il ne faut ni vendre ni donner mais garder pour les transmettre ; nulle société n’a jamais été fondée sur la famille ou la parenté ; il faut toujours plus qu’un homme et une femme pour faire un enfant ; la sexualité humaine est fondamentalement a-sociale ».

L’auteur en profite pour parachever quelques règlements de compte intellectuels avec Claude Lévi-Strauss, son ancien patron. Par exemple, dans le Cru et le Cuit, publié en 1964, Lévi-Strauss écrivait : « Nous ne prétendons pas montrer comment les hommes se pensent dans les mythes, mais comment les mythes se pensent dans les hommes et à leur insu », montrant ainsi qu’il y a, pour lui, disparition du sujet. Ce postulat, critiqué par Godelier, montre la distance qu’avait prise Lévi-Strauss vis-à-vis de la psychanalyse et, à l’inverse, le rapprochement de Godelier qui écrit des lignes sur l’observation dite « participante » que ne démentirait pas un psychanalyste : la première chose qu‘apprend un ethnologue, c’est, dit-il, qu’il doit travailler sur lui-même et « décentrer son Moi intellectuel des autres Moi qui font ce qu’il est ».

On peut cependant regretter que Godelier ne puisse s’empêcher de jeter un coup de patte à Lévi-Strauss, lui reprochant par exemple de n’avoir vu en Marcel Mauss (dans sa fameuse préface à l’Essai sur le don) que le précurseur du structuralisme, c’est-à-dire de lui-même… Il faut dire que depuis fort longtemps tout oppose ces deux géants de l’anthropologie.

Outre leurs divergences de fond, Godelier avait peu apprécié de ne pas avoir été nommé à la chaire d’anthropologie sociale du Collège de France, occupée de 1959 à 1982 par Lévi-Strauss et auquel Françoise Héritier a succédé, créant sa propre chaire d’études comparées des sociétés africaines. Pendant que Godelier était, lui, sur son terrain en Nouvelle-Guinée… Quant à la psychanalyse, au coin d’une page, l’auteur raconte comment, en rentrant de ses années de terrain, il s’est plongé dans l’œuvre de Freud dont, plus tard, il est devenu un expert reconnu du milieu psy. Il est, de fait, un des rares anthropologues de sa génération à avoir fait l’effort de dialoguer avec les psychanalystes sans jamais prétendre se transformer en eux (il a souvent échangé avec André Green ainsi qu’avec le regretté Jacques Hassoun avec lequel il a écrit Meurtre du père, sacrifice de la sexualité : Approches anthropologiques et psychanalytiques).

Eclairage. Un des intérêts de ce livre réside dans les notes de bas de page, les marges, les commentaires, respirations ou fausses digressions. Ainsi, pour illustrer l’idée que l’objet des sciences sociales est de comprendre et expliquer comment fonctionnent nos sociétés, Godelier, faisant fi du cloisonnement habituel en France entre histoire, sciences politiques, philosophie, etc., propose un éclairage passionnant des attentats du 11 septembre 2001 à partir de la double question : pourquoi des Saoudiens (quinze des dix-neuf terroristes étaient saoudiens), sujets de l’État du Moyen-Orient le plus étroitement lié aux États Unis ? Et pourquoi des wahhabites ? Suivent quinze pages de commentaires érudits et éclairants…

Tout ce livre tend vers l’idée centrale que ce qui confère une identité sociale globale aux individus comme aux groupes ce sont les rapports politico-religieux au sein desquels les individus et les groupes se trouvent placés et qu’ils doivent reproduire et transformer. C’est pour cela que les changements dans les rapports de pouvoir entre les sexes doivent intervenir à plusieurs niveaux de la vie sociale, et pas seulement dans la famille.

En fin d’ouvrage, dans un bel éloge des sciences sociales, Maurice Godelier délivre un message fort, visionnaire, qui tout à la fois introduit son œuvre et la résume : « Les humains, à la différence des autres espèces sociales, ne vivent pas seulement en société : ils produisent de la société pour vivre. C’est cela qui les distingue des deux espèces de primates qui descendent avec l’homme du même ancêtre commun, et avec lesquels les humains partagent 98 % de leur patrimoine génétique, les chimpanzés et les bonobos. » Jamais, en effet, ajoute-t-il, ceux-ci ne sont parvenus à modifier leurs façons de vivre en société, à transformer leurs rapports sociaux.

Or c’est précisément ce que les humains ont la capacité de faire : ils produisent, pour un groupe humain, une histoire différente, un avenir différent ; bref ils font l’histoire. Tant Confucius et Aristote que, bien plus tard, Marx et Freud en prennent ainsi pour leur grade, Maurice Godelier défendant avec une grande cohérence la théorie que la famille et la parenté ne sont pas les fondements de la Cité ou de l’État, pas plus que les rapports économiques ne façonnent l’architecture d’une société. Quel chemin pour un ancien marxiste !




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