LA LAÏCITÉ ET LE POLITICO-RELIGIEUX

Publié le par alain laurent-faucon



Mon rôle est de vous inciter à questionner les mots, à débusquer, derrière chacun d'eux, les arrières-mondes, car aucun mot n'est « en l'air ». Un mot est tributaire des usages que l'on en fait, il est une relation interprétative – un ajustement herméneutique - entre deux mondes qui interfèrent, celui du locuteur et celui du récepteur, et chacun de ces mondes est une kyrielle de mondes et d'arrières-mondes ! Aucun mot n'est jamais « neutre », aucun mot n'est jamais « innocent », aucun mot n'est jamais une création « ex nihilo ». Il est toujours le fils ou la fille de, et dépend d'un tas de choses qui lui sont extérieures et en même temps consubstancielles.

Il n'y a pas que les linguistes, Benveniste par exemple, ou les philosophes du langage, un Wittgenstein pour ne citer que lui, ou les herméneutes, de Schleiermacher à Paul Ricoeur en passant par Gadamer sans oublier les passeurs de l'herméneutique juive, un Marc-Alain Ouaknin ou bien un Alain Didier-Weil qui n'est pas seulement un psychanaliste lacanien, pour nous dire que les mots sont plus que de simples mots. Il y a aussi les historiens – j'ai déjà mentionné à plusieurs reprises Louis Chevalier, l'auteur du célèbre Classes laborieuses et classes dangereuses. Alors, cette fois, je mets en avant une réflexion de l'historien Émile Poulat, tirée d'une étude remarquable La solution laïque et ses problèmes, éd. Berg International, Paris, 1997.



« Il faut donc nous en convaincre, nous en pénétrer : les mots n'ont pas un sens, invariant, le même pour tous ; ils en ont plusieurs selon ceux qui parlent, et ces sens sont l'objet d'enjeux sociaux. Le langage infléchit la réalité : il stéréotype notre manière de la voir, il en préjuge, il en juge avant tout procès ou examen ; il dispense même de penser puisqu'il peut n'être que ressassement de lieux communs et verbalisme triomphant. C'est pourquoi toute réflexion commence par une ascèse sur le langage. Le sens des mots n'est jamais de soi évident et univoque ; il n'est jamais garanti par leur fixation dans un texte. La chaîne des mots renvoie à la chaîne des hommes sans lesquels ils ne seraient pas. » (page 87)


 

Même mes interprétations, même mes mises en garde, dévoilent mes façons d'être, mes modes d'être, mes parti-pris politiques et existentiels. Je ne vous demande donc pas d'adhérer à ce que j'écris – analysez le mot adhérer pour saisir combien l'adhésion est fermeture ! -, je vous demande d'apprendre à questionner par vous-même d'abord et surtout mes propres dires ! Quelles que soient vos opinions, vous devez opérer une réelle mise à distance, afin de pouvoir interroger les mots, les concepts, les idées qui sont « dans l'air du temps », les phrases qui ressemblent à des slogans, le « travailler plus pour gagner plus », ou qui cachent des visées idéologiques comme la notion de « laïcité positive ».

Cette « laïcité positive », est, au vrai sens du terme, idéologique, dans la mesure où elle dévoile un arrière-monde, une autre approche conceptuelle des rapports entre la religion et le politique. Peu importe votre opinion sur les propos du président de la République ... ce qui importe, ici, c'est votre réflexion et votre questionnement sur « ce que parler veut dire ». Et c'est cela que l'on demande également dans une dissertation : cette puissance d'écart qui permet d'échapper à ce petit « je » qui enferme toute pensée.

Dans les différents textes relatifs au FAIT RELIGIEUX [1], j'ai eu l'occasion de faire un premier tour d'horizon sur un certain nombre de questions mises à jour par une telle formule, « laïcité positive ». Et ce d'autant plus que la question religieuse, en France, soulève toujours de vifs débats, et que le président de la République lui-même a déclaré au journal le Figaro, à la veille du premier tour des élections : « Je ne mène pas un combat politique mais un combat idéologique. Au fond, j'ai fait mienne l'analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées. C'est la première fois qu'un homme de droite assume cette bataille-là ».

Par ailleurs, comme le souligne à juste titre Charles Jaigu, dans le Figaro du 04/01/2008, Nicolas Sarkozy, dans son livre sur les religions, en 2003 [2], « soulignait que la politique ne pouvait se passer d'un certain rapport au spirituel. Il l'a redit devant le pape Benoît XVI à Rome, le 20 décembre dernier. Les questions de fins dernières de l'existence, du sens de la vie et du mystère de la mort « sont des questions de toutes les civilisations », a-t-il répété, en insistant sur le fait que « la frénésie de consommation souligne chaque jour davantage l'aspiration profonde des hommes à une dimension qui les dépasse, car jamais elles ne la comblent ». Une phrase qui semble résumer la contradiction personnelle du président de la République, accusé d'osciller entre consumérisme tape-à-l'œil et discours sur les valeurs. Une oscillation entre l'accumulation du « bien-être » et celle du « mieux être », pour reprendre la distinction du sociologue Edgar Morin, auteur de la formule politique de civilisation. »

D'après l'anthropologue Maurice Godelier, l'on assisterait, de nos jours, à un renforcement du politico-religieux avec le risque [3] de confrontation des cultures. La « laïcité positive », ce concept « inventé » par le pouvoir, en serait peut-être l'une des preuves tangibles. En voulant redéfinir la place de la religion dans l'espace public, ne risque-t-on pas, en effet, de mettre en concurrence les différents courants religieux ? Mais avant de laisser la parole à deux philosophes spécialistes de la laïcité, Henri Pena-Ruiz et Catherine Kintzler, je voudrais revenir sur l'entretien que Maurice Godelier a accordé au quotidien la Croix du vendredi 21 décembre 2007. En effet, dans cet entretien, l'anthropologue donne une définition qu'il est peut-être bon de noter. A la question que lui pose la journaliste Claire Lesegretain « comment définissez-vous une religion ? », Maurice Godelier répond :



« Au sein d'une société, la religion est l'ensemble des rapports que ses membres entretiennent avec des entités invisibles, mais supposées actives dans la marche de l'univers comme dans le déroulement de la vie quotidienne. De ce fait, une religion confère à certains individus [...] ou à certains groupes des statuts sociaux particuliers. Mais une religion, ce n'est pas seulement un ensemble de croyances, de rites et de statuts sociaux, c'est aussi des façons de penser et des normes de conduite, des obligations et des interdictions. »



Enfin, dans la revue Le Philosophoire n° 29, d'automne 2007, le philosophe Abdennour Bidar [3], qui s'entretient avec la philosophe Catherine Kintzler [4] sur « la place de la religion dans l'espace public », déclare notamment à propos de la laïcité :



« L’avantage de la laïcité, c’est de créer un espace critique commun où chacun se retrouve, en-dehors de sa communauté, et donc au-delà de la simple tolérance. La tolérance n’exige pas de l’individu qu’il fasse le pas hors de sa communauté, hors de sa culture, hors de son appartenance, pour ouvrir un espace commun avec les autres. Ce sera à mon avis une grande conquête que d’arriver à transmettre, dans la communauté musulmane de France, ou même d’Europe, le sens de ce qu’est la laïcité, c’est-à-dire la valeur de la laïcité au-delà de la simple tolérance. »


Cette approche de la laîcité par Abdennour Bidar mérite vraiment d'être lue, relue, et méditée. Non seulement elle distingue la laïcité de la tolérance, mais elle montre également que la raison d'être de la laïcité est de créer « un espace critique commun ». S'il fallait retenir une définition de la laïcité pour notre France d'aujourd'hui, pluri-culturelle et multi-confessionnelle, ce pourrait être celle-là [6].


Alain Laurent-Faucon



NOTES ET REMARQUES :
 

[1] Cf. les quatre comptes rendus sur LE FAIT RELIGIEUX que vous pouvez retrouver dans le dossier RELIGION ET SOCIÉTÉ.

[2] Nicolas Sarkozy, La République, les Religions, l'Espérance (Le Cerf, 2004).

[3] Il est vrai que des passages du discours de N. Sarkozy pourraient envenimer les relations entre l'État et certains courant religieux extrémistes. Mais cette menace de crispation politico-religieuse – le danger du communautarisme, dixit Catherine Kintzler, opposé à l'ultra-laïcité (ou laïcisme et non ultra-laïcisme comme l'écrit la philosophe, mais il me semble qu'elle aime l'outrance dans le choix des mots : communautarisme, ultra-laïcisme) – ne me paraît pas du tout évident. Je me demande même si une telle peur, objectivement peu fondée dans l'état actuel de la société française, et j'ai bien dit dans l'état actuel, ne relève pas d'une autre peur, celle de l'autre – surtout quand l'autre se révèle à nous dans une dimension religieuse qui ne nous est pas familière. Et je me suis aperçu que l'islam déconcerte tout le monde. Parce que personne ne s'intéresse à cette religion et que tout le monde véhicule le même stéréotype : une religion fermée, obscurantiste, obtuse, très vite happée par le fanatisme ! Alors juste comme ça, en passant, une toute petite remarque : au Moyen Age, on disait que le Mahométan était fou de sexe ! Une vraie bête en somme ... Mais là-encore pour prendre de la distance, il faut lire, et lire, et lire toujours et sans cesse. Comme disait Voltaire, seul l'imbécile a réponse à tout - et j'ajouterai : seul l'imbécile a réponse à tout et tout de suite ! Car celui ou celle qui cherche, qui pense, ou qui essaye de penser, dit d'abord : je ne sais pas ! au risque de passer pour un/une imbécile ...

[4] Abdennour Bidar, professeur de philosophie, auteur de Un Islam pour notre temps (Seuil, 2004) et de Self-Islam (Seuil, 2006).

[5] Catherine Kintzler, philosophe, auteur du blog Mezetulle http://www.mezetulle.net/ - et aussi auteur de Qu'est-ce que la laïcité?

Cf. l'entretien accordé par Catherine Kintzler à l'Observatoire du communautarisme et qui a trait à son livre sur la laïcité.

[6] Nous aurons l'occasion de reparler, au fil des mois, de la laïcité sous ses multiples aspects : historiques, politiques, philosophiques – ce qui nous permettra d'aborder les travaux d'un certain nombre de chercheurs qu'il faut absolument lire et connaître - ; nous aurons également l'occasion d'analyser les liens entre modernité et sécularisation – et de poser LA question qui fâche : les concepts prégnants de la politique contemporaine ne seraient-ils que des concepts théologiques laïcisés ? Ou dit autrement : n'y a-t-il pas eu, avec le déclin du religieux et de l'institution religieuse comme « secteur dominant » de la vie sociale, un mouvement de transformation ou de « transfert » de schèmes, de valeurs ou de concepts religieux ou théologiques au plan « mondain » ? - ; et nous aurons enfin l'occasion d'étudier les rapports entre religion et société, sans oublier ces pistes de recherche multiples, intéressantes et parfois gênantes comme par exemple ces trois là : 1°) les origines religieuses de la Révolution Française ; 2°) la logique de la régénération et du salut prônée par Robespierre qui développe une vision mystique, sacrale de la République ; 3°) les sources protestantes de la laïcité.

Cet étalage / tartinage de connaissances ou de savoirs parfois abscons ou pédants ou les deux à la fois, n'est là et simplement là que pour vous faire comprendre combien tout problème relève de cette complexité croissante si bien décrite par Edgar Morin dont il a été abondamment question dans les articles sur LA POLITIQUE DE CIVILISATION – cf. le dossier CIVILISATION.

 





REVUE DE PRESSE



Laïcité : les cinq fautes du président de la République


Le Figaro - 03/01/2008

Par Henri Pena-Ruiz, philosophe, professeur, écrivain, ancien membre de la commission Stasi sur l'application du principe de laïcité dans la République. Derniers ouvrages parus : Qu'est-ce que la laïcité (Gallimard) et Leçons sur le bonheur (Flammarion).

Nicolas Sarkozy a prononcé au Vatican, un discours choquant à plus d'un titre. Soutenir, en somme, que la religion mérite un privilège public car elle seule ouvrirait sur le sens profond de la vie humaine est une profession de foi discriminatoire. Il est regrettable qu'à un tel niveau de responsabilité cinq fautes majeures se conjuguent ainsi.

Une faute morale d'abord. Lisons : « Ceux qui ne croient pas doivent être protégés de toute forme d'intolérance et de prosélytisme. Mais un homme qui croit, c'est un homme qui espère. Et l'intérêt de la République, c'est qu'il y ait beaucoup d'hommes et de femmes qui espèrent. »

Dénier implicitement l'espérance aux humanistes athées est inadmissible. C'est montrer bien peu de respect pour ceux qui fondent leur dévouement pour la solidarité ou la justice sur un humanisme sans référence divine. Ils seront nombreux en France à se sentir blessés par de tels propos. Était-ce bien la peine de rendre hommage au jeune communiste athée Guy Môquet pour ainsi le disqualifier ensuite en lui déniant toute espérance et toute visée du sens ? En fait, monsieur le président, vous réduisez indûment la spiritualité à la religion, et la transcendance à la transcendance religieuse. Un jeune héros de la Résistance transcende la peur de mourir pour défendre la liberté, comme le firent tant d'humanistes athées à côté de croyants résistants.

Une faute politique. Tout se passe comme si M. Sarkozy était incapable de distinguer ses convictions personnelles de ce qui lui est permis de dire publiquement dans l'exercice de ses fonctions, celles d'un président de la République qui se doit de représenter tous les Français à égalité, sans discrimination ni privilège. Si un simple fonctionnaire, un professeur par exemple, commettait une telle confusion dans l'exercice de ses fonctions, il serait à juste titre rappelé au devoir de réserve. Il est regrettable que le chef de l'État ne donne pas l'exemple. Curieux oubli de la déontologie.

Une faute juridique. Dans un État de droit, il n'appartient pas aux tenants du pouvoir politique de hiérarchiser les options spirituelles, et de décerner un privilège à une certaine façon de concevoir la vie spirituelle ou l'accomplissement humain. Kant dénonçait le paternalisme des dirigeants politiques qui infantilisent le peuple en valorisant autoritairement une certaine façon de conduire sa vie et sa spiritualité. Des citoyens respectés sont assez grands pour savoir ce qu'ils ont à faire en la matière, et ils n'ont pas besoin de leçons de spiritualité conforme.

Lisons à nouveau : « Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur. » On est surpris d'une telle hiérarchie éthique entre l'instituteur et le curé. L'école de la République a été inventée pour que les êtres humains puissent se passer de maître. Tel est l'honneur des instituteurs et des professeurs.

Grâce à l'instruction, l'autonomie éthique de chaque personne se fonde sur son autonomie de jugement. Elle n'a donc pas à être jugée moins bonne que la direction de conscience exercée par des tuteurs moraux. Étrange spiritualité que celle qui veut assujettir la conscience à la croyance !

Une faute historique. L'éloge du christianisme comme fondement de civilisation passe sous silence les terribles réalités historiques qui remontent à l'époque où l'Église catholique disposait du pouvoir temporel, puisque le pouvoir politique des princes était alors conçu comme son « bras séculier ».

L'Occident chrétien peut-il s'enorgueillir du thème religieux du « peuple déicide » qui déboucha sur un antisémitisme particulièrement virulent là où l'Église était très puissante ? Les hérésies noyées dans le sang, les guerres de religion avec le massacre de la Saint-Barthélemy (3500 morts en un jour : autant que lors des attentats islamistes du 11 Septembre contre les Twin Towers), les croisades et les bûchers de l'Inquisition (Giordano Bruno brûlé vif en 1600 à Rome), l'Index Librorum Prohibitorum, censure de la culture humaine, l'anathématisation des droits de l'homme et de la liberté de conscience (syllabus de 1864) doivent-ils être oubliés ? Les racines de l'Europe ? L'héritage religieux est pour le moins ambigu…

L'approche discriminatoire est évidente dès lors que le christianisme est invoqué sans référence aux atrocités mentionnées, alors que les idéaux des Lumières, de l'émancipation collective, et du communisme sont quant à eux stigmatisés à mots couverts au nom de réalités contestables qu'ils auraient engendrées. Pourquoi dans un cas délier le projet spirituel de l'histoire réelle, et dans l'autre procéder à l'amalgame ? Si Jésus n'est pas responsable de Torquemada, pourquoi Marx le serait-il de Staline ? De grâce, monsieur le président, ne réécrivez pas l'histoire à sens unique !

Comment par ailleurs osez-vous parler de la Loi de séparation de l'État et des Églises de 1905 comme d'une sorte de violence faite à la religion, alors qu'elle ne fit qu'émanciper l'État de l'Église et l'Église de l'État ? Abolir les privilèges publics des religions, c'est tout simplement rappeler que la foi religieuse ne doit engager que les croyants et eux seuls. Si la promotion de l'égalité est une violence, alors le triptyque républicain en est une. Quant aux droits de l'homme d'abord proclamés en Europe, ils proviennent de la théorie du droit naturel, elle-même inspirée de l'humanisme de la philosophie antique et notamment de l'universalisme stoïcien, et non du christianisme. Si on veut à tout prix évoquer les racines, il faut les citer toutes, et de façon équitable.

Une faute culturelle. Toute valorisation unilatérale d'une civilisation implicitement assimilée à une religion dominante risque de déboucher sur une logique de choc des civilisations et de guerre des dieux. Il n'est pas judicieux de revenir ainsi à une conception de la nation ou d'un groupe de nations qui exalterait un particularisme religieux, au lieu de mettre en valeur les conquêtes du droit, souvent à rebours des traditions religieuses. Comment des peuples ayant vécu avec des choix religieux différents peuvent-ils admettre un tel privilège pour ce qui n'est qu'un particularisme, alors que ce qui vaut dans un espace politique de droit c'est justement la portée universelle de conquêtes effectuées souvent dans le sang et les larmes ?

Si l'Europe a une voix audible, ce n'est pas par la valorisation de ses racines religieuses, mais par celle de telles conquêtes. La liberté de conscience, l'égalité des droits, l'égalité des sexes, toujours en marche, signent non la supériorité d'une culture, mais la valeur exemplaire de luttes qui peuvent affranchir les cultures, à commencer par la culture dite occidentale, de leurs préjugés. Simone de Beauvoir rédigeant Le Deuxième Sexe pratiquait cette distanciation salutaire pour l'Occident chrétien. Taslima Nasreen fait de même au Bangladesh pour les théocraties islamistes. La culture, entendue comme émancipation du jugement, délivre ainsi des cultures, entendues comme traditions fermées. Assimiler l'individu à son groupe particulier, c'est lui faire courir le risque d'une soumission peu propice à sa liberté. Clouer les peuples à des identités collectives, religieuses ou autres, c'est les détourner de la recherche des droits universels, vecteurs de fraternité comme d'émancipation. Le danger du communautarisme n'est pas loin.

La laïcité, sans adjectif, ni positive ni négative, ne saurait être défigurée par des propos sans fondements. Elle ne se réduit pas à la liberté de croire ou de ne pas croire accordée avec une certaine condescendance aux « non-croyants ». Elle implique la plénitude de l'égalité de traitement, par la République et son président, des athées et des croyants. Cette égalité, à l'évidence, est la condition d'une véritable fraternité, dans la référence au bien commun, qui est de tous. Monsieur le président, le résistant catholique Honoré d'Estienne d'Orves et l'humaniste athée Guy Môquet, celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas, ne méritent-ils pas même considération ?

 


Remarque :
Ce texte du philosophe Henri Pena-Ruiz se trouve également sur le site de l'Observatoire du Communautarisme -
http://www.communautarisme.net/ - un site que je vous recommande particulièrement pour la grande qualité de ses articles, documents et autres analyses.


 


Sarkozy menace-t-il la laïcité ?

Samedi 29 Décembre 2007 - Marianne en ligne - http://www.marianne2.fr/


Catherine Kintzler, philosophe et auteur de Qu'est-ce que la laïcité, se dit « très choquée » par le discours du Président à Saint-Jean-de-Latran et dénonce le concept de « laïcité positive ».



Le discours prononcé par le Président de la République à
Saint-Jean-de-Latran a soulevé quelques polémiques. Catherine Kintzler, philosophe et auteur de Qu'est-ce que la laïcité ? (Vrin), explique ce qui la choque dans le concept de « laïcité positive » et dans un discours qui, selon elle, lie étroitement politique et croyance.
 

 

Comment comprenez-vous le concept de « laïcité positive » développé par Nicolas Sarkozy lors de son discours à Saint-Jean-de-Latran ?

Catherine Kintzler : Ce terme est d'une grande habileté rhétorique. La « laïcité positive », on a l'impression que c'est la même chose que la laïcité, mais en mieux. Alors qu'en réalité, cette expression vide le concept de laïcité de son sens, puisque la définition de la laïcité est forcément négative et minimaliste. La laïcité, c'est dire qu'il n'est pas nécessaire de croire en quoi que ce soit pour fonder le lien politique. Je suis atterrée par le discours de Nicolas Sarkozy à Saint-Jean-de-Latran. Je connaissais la réflexion du citoyen Sarkozy sur ces sujets, il l'a déjà fait connaître à travers un livre, et je ne lui conteste pas le droit de penser ce qu'il veut parce que, justement, je suis laïque, mais je suis très choquée que le président des Français Sarkozy s'exprime publiquement de cette façon.

Qu'est-ce qui vous choque ? L'allusion aux « racines chrétiennes » de la France ?

Cette allusion accompagne une pensée développée tout au long dans le discours : l'idée que, sans croyances, il n'y a pas d'association politique. L'idée que la religiosité est diffuse et présente dans le lien politique. En gros, cela signifie : « croyez en ce que vous voulez, mais croyez en quelque chose ». Alors que la société politique laïque repose, justement, sur la forme de la non-croyance ! On se constitue comme citoyen indépendamment de ce qu'on est préalablement, aux plans religieux ou culturel. La société politique ne peut garantir la liberté d'expression que si elle est aveugle sur les croyances des citoyens et si elle s'abstient de se prononcer sur ce sujet. C'est ce que garantit d'ailleurs la loi de 1905.

Quel est l'enjeu de ces questions ?

Le danger, c'est le communautarisme. L'expression « laïcité positive » n'est pas sans rappeler celle de « discrimination positive ». Aujourd'hui, en France, les croyants fondent des associations, reconnues juridiquement, au travers desquelles ils s'expriment dans le débat public. C'est absolument leur droit. Mais il ne faut pas que des représentants religieux soient reconnus par la puissance publique comme des interlocuteurs politiques. Ce serait légitimer des corps intermédiaires et leurs "chefs" censés se prononcer pour une "communauté".

Dans son discours, Nicolas Sarkozy mentionne également ceux qui ne croient pas ...

Oui mais il a des phrases terribles. Il assure que « celui qui ne croit pas ne peut soutenir en même temps qu'il ne s'interroge pas sur l'essentiel. » Comme s'il fallait être croyant pour se poser des questions métaphysiques ! Pire, il explique que « le fait spirituel est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance ». De quelle « tendance naturelle » parle-t-il ? Non seulement il nie la capacité des athées ou des agnostiques à se poser des questions existentielles, mais il dénie aussi ce droit aux milliards de gens, des confucianistes aux animistes, qui ne croient pas à une transcendance ! C'est une vision très étroite et insultante.

Propos recueillis par Anna Borrel



La République, les cultes et le fait religieux


par Stéphanie Le Bars

LE MONDE | Article paru dans l'édition du 03.11.07.

Hasards du calendrier ou choix délibéré d'apparaître là où on ne les attend pas ? Les semaines qui viennent de s'écouler ont donné au président de la République et aux ministres du gouvernement l'occasion de montrer toute l'attention qu'ils portent aux représentants des principaux cultes présents en France et de souligner la place qu'acquiert le fait religieux dans le débat social, voire politique.

La séquence a commencé le 15 septembre. Ce jour-là, le premier ministre, François Fillon, assiste au Mans à la béatification d'un prêtre. Le lendemain, Michèle Alliot-Marie, ministre de l'intérieur chargée des cultes, accompagnée du ministre de l'éducation nationale, Xavier Darcos, suit à Bordeaux la béatification d'une jeune religieuse morte au XIXe siècle. Des présences ostentatoires et recueillies pour des célébrations jusqu'alors organisées au Vatican, et auxquelles la participation d'un représentant de l'État français passait davantage inaperçue.

Dans le même temps, les fêtes juives de Rosh ha-Shana et la célébration de Yom Kippour ont vu Nicolas Sarkozy, en compagnie de Rachida Dati, la ministre de la justice, se rendre à la Grande Synagogue de la Victoire, à Paris - une première pour un chef de l'État en exercice -, tandis que la ministre de l'intérieur exprimait à la communauté juive ses meilleurs voeux pour la nouvelle année. Simultanément s'ouvrait le mois de jeûne du ramadan. Si la cérémonie de rupture de jeûne est devenue depuis quelques années un passage obligé pour des élus locaux soucieux d'apparaître auprès de "leur" communauté musulmane, l'iftar a, cette année, séduit une quantité impressionnante de personnalités politiques, parmi lesquelles plusieurs ministres d'origine musulmane. La Grande Mosquée de Paris, lieu "officiel" de l'islam de France a, de manière également inédite, accueilli un président de la République en fonction, accompagné de Fadela Amara, secrétaire d'État chargée de la politique de la ville. M. Fillon, Rama Yade, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères et aux droits de l'homme, ainsi que Mme Alliot-Marie ont aussi répondu à l'invitation des responsables musulmans.

Enfin, lors de sa venue en France, début octobre, Alexis II, le patriarche orthodoxe de Moscou, a été reçu en grande pompe par M. Sarkozy, tandis que Mme Alliot-Marie, contrainte à une posture plus diplomatique que cultuelle, se rendait à son invitation à la résidence de Russie.

La proximité de responsables politiques avec les représentants des communautés religieuses n'est pas un phénomène nouveau ; les élus considérant parfois, à tort ou à raison, les groupes religieux comme de potentiels viviers d'électeurs. Mais la multiplication actuelle de ces liens, aussi formels qu'ils puissent paraître, dit autre chose : elle souligne la relation décomplexée qu'entretiennent désormais les responsables politiques avec les cultes. Toutes confessions confondues, les représentants religieux l'ont bien compris, qui se félicitent d'une même voix de cette évolution. "Ces rapports sont une bonne chose pour les religions, une bonne chose pour la société ; ils montrent que le religieux fait partie intégrante de la vie sociale", estiment plusieurs de leurs représentants. Les récentes prises de position des responsables catholiques et protestants sur le projet de loi relatif à l'immigration constituent la dernière illustration de cette immixtion assumée dans les débats de société.

Cette nouvelle conception doit sans doute beaucoup à l'actuel président de la République, qui, contrairement à ces prédécesseurs, a de longue date reconnu l'utilité des religions dans le débat, voire le contrôle social. Elle correspond aussi au message envoyé par Mme Alliot-Marie aux représentants des cultes peu après sa prise de fonctions au ministère de l'intérieur, dans lequel elle insistait sur le rôle des religions dans la société, notamment "auprès des jeunes", affirmant que "les religions ont vocation à éclairer la société".


Empathie affichée


Pourtant, à y regarder de près, il apparaît que les discours tenus aux uns et aux autres n'ont pas exactement la même teneur, l'islam conservant, dans cette nouvelle approche, une place à part. Aux chrétiens en général et aux catholiques en particulier, convaincus durant des années d'avoir été "délaissés" au profit des autres cultes, les discours actuels redonnent effectivement une place. L'empathie affichée de plusieurs membres du gouvernement pour le monde catholique conforte ces liens. La présence massive de ministres (six) autour de M. Sarkozy, lors des obsèques du cardinal Jean-Marie Lustiger en août, a marqué, de manière symbolique, cette proximité retrouvée.

Dans un tout autre registre, les messages récemment adressés aux représentants de la communauté juive ont insisté sur la lutte contre l'antisémitisme et les efforts des pouvoirs publics pour protéger ses membres. Débordant d'un cadre strictement religieux, ce discours de réconfort, destiné à confirmer l'importance de la communauté juive dans la société, a été, là aussi, publiquement salué et apprécié par ses représentants.

En quête de notabilité, les musulmans se sont également satisfaits des marques de reconnaissance reçues ces dernières années. Mais ici la (géo)politique empiète régulièrement sur le religieux, et les messages louant la capacité des musulmans de France à s'intégrer dans le pacte républicain se doublent presque systématiquement de conseils et de mises en garde. Ce fut encore le cas, le 1er octobre, lors de la visite du président de la République à la Grande Mosquée de Paris. "Grâce à vous, grâce à votre manière de débattre avec l'ensemble de la société, notre pays est aussi celui où l'islam, vécu au quotidien, apparaît comme compatible avec les valeurs de laïcité, de tolérance, de respect des personnes", a commencé M. Sarkozy, devant un parterre de représentants religieux ravis de l'éloge. Changeant de ton et s'adressant tout autant à l'opinion publique qu'à ses hôtes, il a poursuivi en menant une charge contre "l'extrémisme musulman", s'engageant à "expulser du territoire", "ceux qui bafouent l'islam" ; avant de terminer sur un avertissement : "Je suivrai avec attention les élections prévues au Conseil français du culte musulman en 2008, car le CFCM n'est plus uniquement l'affaire des musulmans. Il est un facteur d'intégration et d'apaisement."

La République, dans le respect de la loi de 1905 et du principe de laïcité, doit garantir à tous les cultes la liberté d'exercice. Au-delà de ce devoir, peut-elle dire et faire dire aux religions autre chose ?

 



Remarque :
Tout pouvoir politique est obligé de tenir compte de la religion comme fait social et, par là-même, est obligé de composer, voire de négocier avec les instances représentatives des divers cultes ou courants religieux. Qu'il y ait aussi des tentatives d'instrumentalisation des instances ou de leurs représentants par le pouvoir politique est également dans l'ordre logique des choses.

En revanche, qu'un président de la République ait tendance à tout mélanger, le sacré et le religieux, la question du sens et la question de la transcendance, est déjà plus grave – même s'il se vante de ne pas être un « intellectuel » mais un « idéologue ».

Et ce qui est plus grave encore, c'est de « soutenir, en somme, que la religion mérite un privilège public car elle seule ouvrirait sur le sens profond de la vie humaine » (Henri Pena-Ruiz), et d'oublier aussi que « l’avantage de la laïcité, c’est de créer un espace critique commun où chacun se retrouve, en-dehors de sa communauté, et donc au-delà de la simple tolérance » (Abdennour Bidar). 

 

Toutes ces réserves faites, je voudrais maintenant laisser la parole à l'historien René Rémond qui, dans un article intitulé « La logique invisible de la laïcité-coopération » (in Une République, des religions – Pour une laïcité ouverte, ouvrage collectif, éditions de l'Atelier, Paris, 2003), a écrit à propos de la loi de séparation :



« L'intention du législateur a été d'exclure que l'État accorde à l'Église un statut privilégié qui en ferait une sorte d'État dans l'État : plus d'honneurs, de considération, de budget des cultes ; on ne fera pas à l'Église un sort particulier. Voilà ce que signifie la loi de séparation. Il ne faut donc pas dire que chaque fois qu'un préfet rencontre un évêque il enfreint la loi de séparation. Il est d'ailleurs très frappant que le terme choisi ait été « les cultes », c'est-à-dire l'aspect le plus collectif et le plus social : l'organisation, la célébration à l'extérieur. C'est reconnaître que le fait religieux ne peut pas être seulement un fait individuel, mais est aussi un fait social, et que l'État a à cet égard des responsabilités : garantir la liberté des cultes et aussi assurer la police des cultes. La preuve en est qu'il se pose le problème des sectes. La logique de la séparation voudrait que l'État ignore qu'il y ait des sectes. Au nom de quoi se mêle-t-il des sectes sans contrevenir à la séparation ? Cela montre bien que le religieux n'échappe pas complètement à la sphère du public. »



Je vous invite à « ruminer » ces lumineuses réflexions de René Rémond – d'ailleurs tout son article est une mine de réflexions pertinentes qui nous rendent plus intelligents - et je vous propose encore un tout petit passage pour vous montrer, si besoin est, que tout est bien plus complexe que ce que l'on pourrait imaginer par paresse intellectuelle ou, pire encore, par sectarisme :



«  Quand est créé en 1983 un Comité constitutionnel de bioéthique, on y met de droit des représentants des Eglises. Il n'est donc pas vrai de dire que nous vivons en régime de séparation, sauf à l'entendre comme pour la séparation des pouvoirs, qui ne leur interdit pas de collaborer. C'est un régime de séparation-collaboration. Plutôt que de séparation, il faudrait parler de distintion, qui met fin aux confusions antérieures. »



Je crois qu'il faudra aussi que je revienne longuement sur ce texte de l'historien René Rémond, tant je me rends compte que tous, autant que nous sommes, aimons les discours tout faits, stéréotypés, plutôt que les recherches minutieuses, les doutes, les interrogations et les désespérants « je ne sais pas ». L'avantage avec Sarkozy c'est que sans cesse il occupe l'espace médiatique par ses faits et gestes et ses discours parfois – souvent ?! - approximatifs et que, du coup, il nous oblige à activer le dernier neurone qui nous reste après des années de discours lénifiants et soporifiques. Au moins Sarko – pour qui je n'ai aucune estime – décoiffe, bouscule, provoque, met en mouvement, et montre enfin que les hommes politiques, droite et gauche confondues, ne sont que des bouffons. Plus dure sera la chute pour tout le monde, les Françaises et les Français d'abord ... car les politiques je m'en contrefiche !


ALF

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

- BAUBÉROT, GAUTHIER, LEGRAND, OGNIER, Histoire de la laïcité, CRDP de Franche-Comté, 1994.

- GAUCHET Marcel, La religion dans la démocratie – Parcours de la laïcité, coll. « le débat », éd. Gallimard, Paris, 1998.

- GAUCHET Marcel, La démocratie contre elle-même, coll. « tel », éd. Gallimard, Paris, 2002.

- POULAT Émile, La Solution laïque et ses problèmes, éd. Berg International, Paris, 1997.

Au minimum, il faut lire les ouvrages de POULAT sur La Solution laïque et de GAUCHET sur La religion dans la démocratie. Au minimum !


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