UN BANC TOUT MOCHE ... [1]

Publié le par alain laurent-faucon



Il s'agit d'un récit, celui d'Andéol, qui a jadis tenu une boîte de nuit et que je connais depuis de longues années. En fait, nous nous sommes rencontrés à la Légion étrangère, dans un poste de la Légion, à Lyon, caserne Sergent Blandan. Il y a de cela longtemps, très longtemps. Et ensemble, nous avons couru le monde, un peu, passionnément ... l'Afrique, l'océan Indien ... et nous avons fini « vieux cons », à la fac, dans cet univers de jeunes ou vieilles chochottes où souffle tout ce que vous voudrez, les rancoeurs, les aigreurs, les jalousies, les ragots ... tout sauf l'esprit. Le monde des clercs a ceci de particulier qu'il est une sorte de bulle dans laquelle l'on pratique l'onanisme cérébral et le copinage, et dans lequel l'universel est toujours un nombril particulier. Mais il faut bien vivre, dit-on. Disons plutôt que nous avons très mal vieilli, Andéol et moi.


J'ai commencé à mettre en ligne ses réflexions sur le RMI - LES MOTS DES MAUX - mais, entre temps, il a écrit un court récit, et je lui ai proposé de le publier ici. Bien sûr, cela n'a rien à voir avec la culture générale ... diront les aigris, mais, pour moi, la culture gé finirait par être sombrement ennuyeuse si elle n'ouvrait sur tous les chemins de traverse, y compris ceux qui ne sont fréquentés que par les poètes, les écrivains, les peintres, les photographes et les musiciens ... Et j'espère bien, peu à peu, ouvrir ce blog à toutes les formes d'expression, parce que je crois vraiment que la culture gé relève de la vie dans tous les sens du terme, qu'elle se nourrit de la vie, qu'elle est la vie.

 

Bien sûr, il faut savoir questionner le sujet, mais, pour bien le questionner, il faut savoir oser : oser sortir des sentiers empruntés par tout le monde, oser poser soi-même les questions, oser puiser dans l'existence des autres des pistes de recherche, oser s'aventurer dans d'autres textes que les cours des profs et les manuels scolaires.

ALF

 




Un banc tout moche sur la côte


« Le temps ne se heurte plus aux choses.
Eclair, il les transperce comme un naufrage »

Bruno Gay-Lussac, L'heure.

 



A Khoâh-Khoâh, ma « soeur bossoir »


 

ET POUR TOI 

 

  hv'.ai



ma demeure, ma Terre Promise, mon « sans pourquoi »

 





PROLOGUE



« La vie est une belle enfoirée »
A-t-il entendu dans un film.
Oui ! La vie est une belle enfoirée !


Il a 40 ans et il est seul.

D'accord ! Il a toujours été un homme seul. Mais cette fois – depuis qu'il l'a quittée juste avant son anniversaire, depuis qu'il l'a quittée sans lui dire « adieu » -, sa solitude est infernale tant elle est totale.

A qui parler ?
A qui, même, téléphoner ?
Il a beau chercher. Il n'a pas d'amis. Même un dimanche après-midi.

 


Il l'a quittée parce qu'il n'avait plus d'avenir. Plus de métier. Plus de position sociale en somme. Il l'a quittée pour travailler sur la Côte. Dans un cercle échangiste, - une « boutique-le-cul » comme diraient, dans leur parler créole, les Noirs des îles. Ceux de l'Archipel des Chagos. Marie Pirogue. Baba Coquille. Et peut-être aussi la Dame Blanche de Salomon. Sa Dame Blanche. Elle justement !

Aimée. Son Aimée.

 





PREMIÈRE PARTIE

De vague en vague sur l'onde amère




30 JUIN


Larmes et cendres.
Les rêves, aussi, sont naufrage.

Et, quinze ans plus tard, l'on s'approche, s'éloigne, au gré des urgences physiques, des envies de jouir. L'on se dénude, se mêle, s'abandonne, pour un orgasme encore frénétique, toujours désiré, avant de repartir dans son monde, de s'enfermer dans sa solitude, de se perdre dans son mutisme.

Les corps fatigués. Rassasiés.
Le regard vide. Déjà ailleurs. Presque hostile. Plein de rancoeur.

 


Puis, stade ultime de la détresse intime, nous faisons chambre à part. Ou nous nous endormons dans le même lit, en nous tournant le dos. Sans nous adresser le moindre mot.

 


L'existence devient alors si moche que nous avons envie de tout arrêter. De tout laisser tomber. Estimant que ça ne vaut plus le coup d'essayer de lutter.

 


Quelle tristesse
De ne plus aimer
De ne plus s'aimer
De ne plus être aimé !

De s'entendre dire, quinze ans après
« Tu n'es rien.
PLUS RIEN ! »

 


Pourtant !

Pourtant Olivier voudrait lui parler encore. Il voudrait qu'Aimée soit là. Près de lui. Sur le banc.

- SON BANC

Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche.

Il voudrait lui murmurer des « je t'aime »
Il voudrait ...

« Oh Aimée ! Faudrait pouvoir écrire notre vie au brouillon, avant de la recommencer au propre. Mais serions-nous plus sages ? »

 


Désemparé, Olivier regarde son cahier à spirales, son cahier d'écolier sur lequel il écrit des bouts de phrase, des mots sanglots – immobile rumeur – pour espérer, espérer encore, et rester tout près d'elle, blotti dans leur mémoire, entre les lignes, entre les maux. Puis il se lève, quitte le banc, SON BANC – son ami, son confident depuis qu'il est perdu, ici, sur la Côte et dans boutique-le-cul -, et s'en va vers le petit port de pêche, avant de pousser la porte de la chapelle.

 


L'odeur de cire et d'encens, les ex-votos des familles de marins, le silence voilé des âmes en peine, courbées par le malheur ou la prière, paradoxalement le libèrent de ses journées sans promesses où la souffrance brouille l'instant, de ses nuits sans sommeil où les orgies sexuelles, les chassés-croisés entre couples, remplacent les rêves et la séduction, - celle des illusions.

Olivier hésite, cherche un endroit loin des regards, et se remet à discuter avec Aimée.

 


« C'est vrai qu'à vingt-ans nous avons le temps pour nous, - et nos premiers émois se jouent des marguerites : je t'aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Même le
pas du tout n'est pas catégorique ! Car, de pas de danse en salut à la ronde, nous nous amusons de l'existence en nous moquant de son alphabet. »

 


Eh puis, sans trop savoir pourquoi ni comment, nous découvrons brusquement que nos illusions de gosse roulent, tanguent, sombrent et disparaissent comme le « Voltigeur Hollandais ».

Et nous nous retrouvons seuls.
Nus. Etonnés.
Entre nulle part et ailleurs.
Cherchant avec avidité une oreille attentive. Une main tendue. Un geste d'amitié.

Contorsion des mots. La vie se transforme en guerre civile. Les songes en mensonges. Et nous nous inventons des masques pour cacher notre mal d'être.

Il nous faut bouger. Parler à haute voix. Parler et parler encore. Dire n'importe quoi. Pour remonter à la surface. Eviter l'enlisement. Danse macabre d'une vie sans chimère ni fiancée d'Orient. D'une vie qui a, soudain, trop vieilli. Où il n'y a plus d'arcs-en-ciel.

Désormais, il nous faut savoir désespérer jusqu'au bout. Et souffrir comme on saigne.

 



4 JUILLET


 

Sous les coups de langues, des dizaines de langues, Olivier voit ce corps ample et généreux, aux formes pleines et arrondies, aux seins lourds et voluptueux, aux tétons fermes, rouge-écarlate, au mont de Vénus à peine marqué par un triangle de poils blonds, Olivier voit ce corps totalement offert se raidir puis se détendre, se retenir puis s'ouvrir.

Il tremble. Ondule. Se cambre.
Et gémit.
D'abord doucement.
Un murmure imperceptible.
Ensuite plus distinctement.
Une sorte de râle. Sourd. Profond.
Qui le crispe, lui fait saillir les tétons, lui creuse le ventre, lui bascule les reins dans une invite brutale, pour s'offrir. S'offrir davantage à ces langues qui le possèdent.
Ces langues qui vont et viennent. L'effleurent. L'affolent.
Olivier voit ce corps aux yeux bandés dire encore oui.
Encore plus.
Il voit ce corps devenir l'esclave de ces sexes mâles, gorgés de sang, gorgés d'envie, qui forcent ses sanctuaires. Il voit ce corps qui les désire, les cherche, les attend. Ce corps qui vibre. Qui s'écrie plus fort. Encore plus fort. Plus vite. Encore plus vite. Je suis à vous. Vous êtes à moi. Ce corps qui s'arc-boute. Qui hurle sans retenue. Et il voit le mari.

Seul. Cassé. Voûté.
A la dérive.

Le mari qui regarde.
Inutile.

Le mari qui fait semblant de ne pas pleurer.

 



7 JUILLET


Assis sur le banc – son banc
Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche

Olivier contemple la mer encore voilée de brume. Il vient juste de terminer son service dans boutique-le-cul. Une nuit particulièrement agitée où il a dû, à maintes reprises, jouer le taxi-boy. Car, dans un cercle échangiste, le barman n'est pas uniquement celui qui sert le champagne. Il est un peu l'homme-orchestre. Le meneur de revue. Pour des « folies bergères » vraiment particulières. Avec cette règle essentielle : la discrétion, - le grand silence du monde de la nuit !

 

Olivier secoue la tête. Soupire. Cherche dans la poche de son blouson une cigarette et l'allume.

A cette heure matinale, l'horizon vaporeux s'amuse des perspectives. Le ciel, la mer, tout est liquide. Immuable. Impalpable. Même le cri des mouettes et les premiers appels des pêcheurs armant leur barque augmentent cet instant fugitif où tout paraït possible. Eternel.

Jeux d'ombres et de lumière, de lignes et de courbes, la vie prend des allures somnambules. Hier. Aujourd'hui. Demain. Rien n'est essentiel. Car le temps virevolte comme la brise marine. Comme un chuchotement proche des caresses.

Ou d'un aveu.

 


Saisi par la magie de l'instant, Olivier ferme les yeux et vagabonde. Aimée est là. Assise près de lui. Sur le banc. Son banc. Leur banc ?

Il lui parle.
Doucement.

Il lui parle de leurs étreintes folles. De leurs promenades, main dans la main, en Corse ou dans la Dombes. De ce petit restaurant de Sète où ils ont été si heureux. De ce pub de Bandol où ils rêvaient leur vie. Aimée lui murmurait : « Je t'aime ! Embrasse-moi ! »

Il lui parle des « Ziles là-haut ». - Cet Archipel des Chagos découvert par hasard, un soir de bringue au Petit Zinc.

Leur bar secret.

 


« Te souviens-tu Aimée de notre belle aventure ? Inventée au fil du temps. Parmi les grimoires et les livres. Entre deux cartes maritimes. »

« Te souviens-tu Aimée du trois-mâts barque Diégo ? Le dernier voilier ayant cinglé vers ces îles perdues au coeur de l'océan Indien. Où vivaient jadis des Noirs descendants d'esclaves. Appelés là-bas Créoles ou Laboureurs. Aux noms si cocasses : Marie Pirogue, Baba Coquille. »

« Te souviens-tu Aimée de la Dame Blanche de Salomon ? Ma Dame Blanche. Toi ! »

« Toi, aux cheveux d'étoiles argentés. Toi, dont le vent du large apportait, sur le rivage, tes douces mélopées me berçant de je t'aime enflammés. »

 


Ému par tant de souvenirs, Olivier se laisse envahir par les images du passé. Ses images. Le banc n'est plus son banc. Il est une île. Il est sa vie.

 

Avec Aimée il est à présent dans les Chagos. Au milieu des cases. Parmi les Laboureurs. Tous réunis autour d'un feu de palme.

 


Tou'outoup – Tou'coutoup – Toutou'coum

 

Le battement des tambours ! Les ravanes !
Le rythme, d'abord lent, s'accélère. Devient de plus en plus présent.

 


TOU'OUTOUP – TOU'COUTOUP – TOUTOU'COUM

 

Tandis que s'enfle progressivement dans le registre des aigus avec, entre chaque mot, une sorte d'halètement sensuel et douloureux – comme une étreinte passionnée -, tandis que s'enfle progressivement la voix âpre et sauvage de Marie Pirogue invitant les joueurs à augmenter la cadence.

 


Fer tansyon misyé misyé
Bat' ou tambour la
Fer tansyon misyé misyé
Bat' ou tambour la
Pa la pô ou mama
Ki lor la misyé misyé

 


Prends garde l'ami !
Bats la peau du tambour
Pas celle de belle-maman !

 

Et soudain, dans ses veines brûlées de fatigue et de veilles, Olivier sent les vibrations des tambours, - cet enchaînement du corps et de la terre. Du corps et de la ravane. Et il sait que, dans les paumes et les doigts des batteurs, coule le sang de la Vieille Afrique. Le sang de la Patrie Noire. Le sang de la Gran' Ter.

 


TOU'OUTOUP – TOU'COUTOUP – TOUTOU'COUM

 

Autour du feu de palme s'agitent, à présent, des corps en transe, des femmes à la peau plus satinée que le noir de leurs prunelles, aux jambes plus fermes que le tronc d'un cocotier, aux seins plus lourds que des katia-katia, plus nus que la nudité elle-même, plus offerts que leur ventre bombé et leurs aisselles moites.

 


TOU'OUTOUP – TOU'COUTOUP – TOUTOU'COUM

 

Les hommes s'approchent d'elles, s'éloignent, les encerclent, pour les provoquer, les inciter à l'orgasme, sans jamais les toucher. Les hommes cherchent ces femmes aux lèvres humides et entrouvertes, au regard déjà voilé. Les hommes entendent leurs voix se faire plus pressantes et s'achever en longues plaintes. Pulsions barbares. Vertige des sens. Violents corps à corps.

 


Aiah cahtah mooloo – mooloo cahtah

 

Assis sur le banc – son banc
Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche

Olivier a brusquement l'impression que sa vie bascule, elle-aussi, avec ces gorges renversées, et le crépitement des feuilles sèches en train de brûler augmente cette ambiance tellurique, - lui rappelant que la pulsation du monde c'est :

 


L'AMOUR !

 

« Notre amour ? »
« Toi et moi pour toujours ! »
« La Gran' Ter nous l'a dit. »

 

Voilà peut-être pourquoi, depuis qu'ils ne sont plus unis, Olivier cherche en vain l'âme-soeur, tracassé comme disent les Créoles, tracassé jour et nuit.

 


Aiah cahtah mooloo – mooloo cahtah

 

Olivier pleure à présent. Il pleure en écrivant. Il pleure comme avant. Quand il était enfant.

Car, de grains de rêve en grains de geste, il ne parvient pas à oublier Aimée dans son passé recomposé.

Elle est sa vie.
Au-delà des mots.
De l'éphémère.
Même s'il reste désormais seul.


[à suivre ...]



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