UN BANC TOUT MOCHE ... [2]

Publié le par alain laurent-faucon



Suite du récit d'Andéol. Il s'agit, selon la formule consacrée, d'une fiction. Toute ressemblance avec quiconque serait donc purement fortuite.

 

 

 

 

Un banc tout moche sur la côte

 




10 JUILLET


 

Tension extrême. Presque palpable.

Dans ce huis clos qu'est boutique-le-cul, le temps d'une nuit sans tabous ni limites, d'une nuit exclusivement consacrée au triolisme, loin surtout des rumeurs de la ville et des qu'en-dira-t-on, cet homme, ce mari aime regarder sa femme s'offrir à la convoitise des mâles. De tous les mâles. Ou d'un seul.

 

Jeux-frissons, complexes, ambigus – où l'excitation se mêle parfois à une pointe de souffrance -, il aime la voir mi-soumise mi-fatale, parce qu'ensuite il la prendra sans fin. Encore et toujours excité par le visage de ces hommes, par toutes ces érections. Encore et toujours excité par les mouvements de sa bouche qui les a tant comblés. Encore et toujours excité par ses gémissements saccadés quand elle s'offrait à un autre. A tous les autres.

 

Mais, après la tourmente, après le gang-bang, cet homme, ce mari ne voit jamais son épouse, le regard halluciné, répétant et répétant d'une voix brisée, en regardant Olivier :

« Crois-tu que mon âme puisse être sauvée ? »
« Dis, le crois-tu ? »

 

 



20 JUILLET


 

Ces derniers temps, avant qu'Olivier ne se retrouve sur la Côte, perdu ici, dans boutique-le-cul, ses nuits solitaires loin d'Aimée, de son corps, de sa chaleur, ses nuits solitaires étaient sans cesse troublées par le même cauchemar.

 

Des paquets d'eau fuyaient par les rigoles, tourmentaient les bosquets, transformaient les feux de position des voitures en arabesques rouge et miel, tandis que le sol glissant se dérobait sous lui, montait à la verticale, oscillait un instant, puis retombait lourdement au ras des arbres, avant de recommencer son mouvement de bascule en sens inverse.

 

Décidé à regagner un banc, le banc – SON BANC ? -, il rampait en s'aidant de tout son corps. Il n'avait que quelques mètres à parcourir, mais sa vision, face contre terre, exagérait les distances. Brouillait les perspectives.

 

Un coude, puis l'autre
Puis le buste, les genoux
Cinquante centimètres en moins !

Un coude, puis l'autre
Puis le buste, les genoux
Un mètre en moins !

 

Un coude, puis l'autre, puis ses mains loin devant, comme deux grenouilles fuyant par petits bonds.

 

Un coude, puis l'autre, puis les voyelles et les consonnes de ce mot symbolisant tous ses efforts - B.A.N.C. - se mettaient à danser sur l'écran de ses paupières closes, s'enchevêtraient en de savantes combinaisons, retombaient en pleins et déliés, se ramifiaient dans les airs, formaient une voûte céleste.

 


Bbb – Aaa – Nnn – Ccc

 

Au fur et à mesure qu'il rampait, les voyelles et les consonnes se tordaient, s'élevaient, bourgeonnaient, se rapprochaient, s'accouplaient en longues lianes au corps de femme assise, debout, accroupie, cambrée, désarticulée, lui rappelant Aimée. Son Aimée.

 

Le banc, ce banc, - son banc ?
Était maintenant là
Tout proche
A porté de la main.

 

Une dernière reptation, une ultime contraction, et il se réveillait.
Il se réveillait au moment où il posait sa tête sur le banc.
Uniquement sa tête.

 

Étonné, vaguement inquiet, il éprouvait soudain l'envie de sentir une présence affectueuse à ses côtés. Mais la femme qu'il aimait, n'était pas allongée près de lui, et il comprenait que DÉSORMAIS SON CORPS SERAIT ORPHELIN.

Et qu'un jour peut-être
Un jour sûrement
- Signes pémonitoires -
Il s'en irait au gré du vent
Pour se retrouver seul
Abandonné
Oublié
Sur un banc
Ce banc
SON BANC ?

 

Un banc tout moche
Sur la Côte.

 

 






DEUXIÈME
PARTIE


 

Comme un cadavre jeté aux mers

 

 




15 SEPTEMBRE

 

...

Clic !

...

Un bruit sourd. Métallique. Puis : rien – plus rien ! Que le silence. Comme une sentence. Que le silence qui décroche le coeur. Tétanise. Que le silence qui fait hurler dans la tête et transforme le corps en brouillard de larmes.

...

Clic !

...

Olivier n'aurait jamais dû téléphoner à Aimée. Et, pourtant, il le voulait.
Plusieurs fois il l'a appelée. En vain ... chaque fois ! « C'est le Destin ! C'est mieux ainsi ! », se disait-il fataliste. Et pour se rassurer aussi.

 

Maintes fois il a hésité. Se répétant à haute voix : « J'ai peur de ses réactions ». Avant de se demander, dans le secret de son coeur, si Aimée, son Aimée, pensait encore à lui ... De temps en temps.

 

Eh puis il a osé. Une nouvelle fois !
Il a osé recomposer le numéro d'Aimée.
Il ne sait pas pourquoi. Peut-être parce qu'il n'en pouvait plus de ne pas entendre sa voix.

 

Aimée lui a répondu.
Il était content.
Il n'aurait pas dû l'être.
Car Aimée n'a pas compris qu'il l'appelle.

La voix d'Aimée était dure. Lointaine. Cassante. Il la dérangeait. Elle n'avait pas le temps. Il bafouillait. Il était perdu. Il voulait lui dire ... Bof ! A quoi bon ? Aimée avait déjà raccroché.

 

- Que veux-tu ?
- Rien ... Je ...
- Pas question que tu reviennes !
- C'est pas ça ... Je voulais simplement te dire ...
- Je t'ai oublié, j'ai tout oublié ...

...

Clic !

...

Jamais il n'aurait cru souffrir ainsi ! Jamais ! Tous ces morceaux de vie sans elle ... Tous ces morceaux de vie sans le moindre espoir et la moindre embellie ... Dans l'indifférence et l'oubli !

...

Clic !

...

Sale impression, cette sueur glacée qui lui pique les yeux, lui coule dans le dos, le fait frissonner. Il voudrait comprendre l'indifférence minérale d'Aimée. Sa voix sans larmes. Son rejet brutal.
Comment fait-elle pour protéger ses arrières ? Préserver ses repères ? Un sourire, un nouvel épiderme, et tout est fini ?
Comment fait-elle pour ne plus avoir de mémoire ? Car Aimée n'a plus de mémoire. Elle l'a dit ! Elle n'aura plus jamais de mémoire.

Cruelle vengeance. La pire de toutes.
Celle qui fusille. Tue debout.
Qui renvoie à la page blanche.
Au non-sens.
Qui détruit l'âme.

 

Finalement ils ont raison ceux qui pensent que l'amour est violence.

 

...

Clic !

...

 

Le banc, à présent – son banc -
Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche.

Olivier s'affaisse lentement, avec un mouvement d'humanité lasse, comme si quelque chose s'était brisé en lui et le rendait subitement vieux. Très vieux.
Trop vieux.
Replié sur lui-même, il dodeline de la tête, les yeux mi-clos, et murmure : « Tu as fermé la porte ... Toutes les portes ... Et tu t'es fermée aussi ... »
Puis, soudain, une sourde angoisse : arrivera-t-il à remonter la pente ? « Aimée ! Oh ! Mon Aimée ! Pourquoi m'as-tu dit ça ? Pourquoi ? »

Désemparé, Olivier redresse la tête et, le visage déformé par la souffrance, il écrit sur son cahier à spirales, sur son cahier d'écolier, en gros caractères, nerveux, difformes :

 

« Une dernière fois, Aimée, une dernière fois je voudrais que tu me parles en rêve, que tu me dises des mots tendres, chauds comme tes lèvres ... Car je n'ai que toi, Aimée ! Je n'ai que toi dans la vie ! Je n'ai que toi dans MA vie ! »

 

Mais il entend aussitôt le « clic ! » qui résonne dans sa tête. Mais il entend aussitôt le « clic ! » qui se moque de lui : « Elle t'a oublié, elle a tout oublié ... »


 

...

Clic !

...

L'amour fini, pourraient rester les souvenirs. Une amitié complice ... Mais non ! C'est le massacre. Rien ne doit subsister. Pas même une larme furtive.

« Dis-moi, Aimée, dis-moi : comment peut-on changer SA mémoire en changeant d'existence ? »

Olivier écrit de façon chaotique – cahotique ? Olivier écrit, les yeux chaviré de larmes. Olivier écrit à celle qu'il aime ... Mais il entend toujours le « clic ! » qui résonne dans sa tête. Mais il entend toujours le « clic ! » qui le harcèle : « Elle t'a oublié, elle a tout oublié ... »

...

Clic !

...

La souffrance est sans fin, c'est la folie.
Et il s'enlise dans la folie.

 

Mais il écrit encore.
Mais il écrit toujours.
Parce qu'il a besoin d'écrire.
Parce qu'il a besoin d'amour.

 

« Aimée, oh ! Mon Aimée ! Comment peut-on en arriver là ? ... A tout laisser se dégrader, - sans réagir ! Sans essayer de retrouver nos émotions premières ! Notre vibrato intime ! ... Pourtant, nous le sentons, nous le voyons que tout s'en va ... Alors pourquoi finissons-nous par accepter cette lassitude . Et ce silence ? Et cet ennui. POURQUOI ? »

Olivier hurle. Il hurle dans le petit matin blême. Il hurle, face au large. Accroché à son banc. Il hurle – hurle pour couvrir le « clic ! » qui ne le quitte pas, le « clic ! » qui ne le quitte plus.

« Le premier pas ! Faire le premier pas ! Mais ni toi ni moi ne l'avons fait. Par fatigue ou par orgueil ... »

Olivier s'arrête, regarde l'horizon qui commence à se farder comme un bonbon acidulé, puis écrit d'une main tremblante :

« Pourquoi, mais pourquoi Aimée, en sommes-nous arrivés là ? A nous détruire. Tout détruire. A partir sans un adieu. Pourquoi ? Mais pourquoi ? »

 

Et il entend le « clic ! » qui lui répond : « Elle t'a oublié, elle a tout oublié ... »

 

...

Clic !

...

 

Olivier se met soudain à réciter le nom d'Aimée – intense prière – puis ferme les yeux et les garde obstinément clos. Entre ses rêves et la réalité se glisse l'absence. La morsure d'absence. Pourtant il continue à psalmodier le nom d'Aimée, - jusqu'au moment où une ombre passe dans sa mémoire embrouillée. C'est elle !

Aimée ! Son Aimée !

 

Olivier se souvient. Il se souvient très bien. Comme si c'était hier. Ou ce matin. Il se souvient très bien de ses longs cheveux blonds lui effleurant le visage, de la chaleur de ses mains dans ses mains, de son regard clair et changeant. Ils avaient dansé toute la nuit. Et s'étaient murmuré des aveux. Toi et moi pour la vie.

 

Do, ré, mi, le coeur chavire.
Deux, trois notes à l'infini.
Je, tu, nous.
Les rêves fous.
Les cris d'amour.
Sans pudeur.
Sans retenue.

 

« Ma toute belle, ma toute douce, garde-moi longtemps ! Garde-moi toujours ! »

 

Olivier se souvient. Dès leur première rencontre il avait senti chez elle quelque chose de différent.

 

Un je-ne-sais-quoi !

 

Ce je-ne-sais-quoi qu'il est impossible de définir, encore moins d'expliquer. Ce je-ne-sais-quoi qui s'évade du coeur, - douce langueur. Ce je-ne-sais-quoi qui fait dire : « C'est elle que j'attendais ! »

Ce je-ne-sais-quoi qui fixe des vertiges, l'âme vagabonde. Ce je-ne-sais-quoi qui devient pleurs, quand le merveilleux chavire. Ce je-ne-sais-quoi qui fait la « Une » des magazines, l'été. Ce je-ne-sais-quoi qui terrifie les cartomanciennes, lorsqu'elles tirent le « Neuf de Coeur ». Ce je-ne-sais-quoi qui flirte avec le Diable à la rubrique des faits divers.

Ce je-ne-sais-quoi toujours pathétique, dérisoire, ou mortel, quand on finit par reconnaître : « Je ne suis rien, plus rien ! ». Et qu'on finit par s'écrier : « Qu'est-ce que je vais faire ? Mais qu'est-ce que je vais faire sans elle ? »

 

...

Clic !

...

 

D'un geste nerveux Olivier prend une cigarette, l'examine, l'allume, puis en tire une longue bouffée, avant de la jeter. Elle a un mauvais goût dans la bouche. Le goût du malheur.

 

...

Clic !

...

 

« Aimée ! Je crève ... Je crève ! Parce que je sais, maintenant, je sais que l'absence est cruelle. Plus cruelle que la solitude ... Que l'absence use le temps. Ronge l'âme. Rend vulnérable. »

 

Les mots ne sont plus que des leurres. La vie, que des pointillés. Et le jour qui commence, qu'une nouvelle souffrance.

 

« Aimée ! Je crève ... Je crève ! Parce que je sais, maintenant, je sais que je n'ai plus que des fragments de rêves pour te faire l'amour – seul avec moi-même. »

 

Larmes et sperme.
Le sort des hommes qui n'ont plus de nom. Plus de vie. Que l'exil. Qu'une chambre en forme de malle. Jusqu'à la dernière. En sapin.


[à suivre]



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