UN BANC TOUT MOCHE ... [4]

Publié le par alain laurent-faucon



Suite du récit d'Andéol. Il s'agit, selon la formule consacrée, d'une fiction. Toute ressemblance avec quiconque serait donc purement fortuite.

 

 

 

 

Un banc tout moche sur la côte

 

 

 

 

TROISIÈME PARTIE


Les huit jours ! Aniwawaoh !

 




29 OCTOBRE


 

...

Une fois. Deux fois. Trois fois.
Olivier ouvre les yeux, les referme et glisse à nouveau dans la nuit.
Une fois. Deux fois. Trois fois.
Il refait surface, s'accroche, puis coule et s'en va.
Une fois. Deux fois. Trois fois. Il ouvre les yeux et tout chavire. Il ouvre les yeux et se sent partir. Une fois. Deux fois. Trois fois. Il résiste et résiste. Une fois. La énième. Il résiste et résiste et sort enfin de sa nuit.

 

Les huit jours ! Maintenant !

 

Avec les tambours qui l'attendent
TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
Quand la nuit se déchire
Et qu'il n'est plus à lui.

 

Les huit jours ! Maintenant !

 

Avec les tambours qui l'appellent
TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
Comme une âme en peine
Accrochée à sa vie.

 

Les huit jours ! Maintenant !

 

Avec sa souffrance qui est au-delà des larmes. Sa souffrance qui se love dans son coeur. Dans son âme. Sa souffrance – fredaine malfaisante.

 

...

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
Il a bu !
Un verre. Toujours plein. Toujours vide. Toujours le dernier.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
Des poussières noires s'amoncellent et voilent son regard.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
Il a bu !
Un verre. Toujours plein. Toujours vide. Toujours le dernier.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
Des fourmis vont et viennent, courent et s'affolent le long de son corps.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
Il a bu !
Un verre. Toujours plein. Toujours vide. Toujours le dernier.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Cadence infernale.
Lancinant chagrin.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Les tambours le prennent.
Les tambours le cernent.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Il est pulsation. Il est ravane.
Chauffé à blanc.
Par l'alcool.
La détresse.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Il a bu.
Une nouvelle fois.
Il a bu.
Encore une fois.
Comme ses frères des îles avant aniwawaoh. Autour d'un feu de palme. Nerveux. Brouillons. Buvant. Et buvant. Buvant encore. Fascinés par la mort. Troublés par la vie. Ki fer to alé ? Pourquoi es-tu partie ? Folie charnelle. Ivresse barbare. Fragilités mises à nu. Se jeter dans les ténèbres. Pour revivre enfin !
Revivre !

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Hurler !
Je, te, vous, aime, mon amour, je ...

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Olivier veut réagir – mais dès qu'il bouge, tout redevient flou, et il s'écroule à nouveau.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Son corps est douleur, comme s'il venait de se battre.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Le baston !
Toute sa jeunesse il s'est bagarré ... L'école de la rue ... Le quartier ... Et il comprend que, s'il capitule maintenant, il est fini.
Liquidé
« Mort au vaincu ! »
Hurlaient les gosses quand il se battait.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Avec une lenteur irréelle, fondu-enchaîné distordu, Olivier se redresse sur les avant-bras, puis sur les mains, puis sur un genou, puis sur l'autre, et parvient à se mettre debout. Sa tête tourne. Il chancelle. Le sol bascule. Mais il reste sur ses jambes. Les yeux hagards. La bouche tordue. Les poings fermés. La rage au ventre.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

A petits pas comptés, les épaules rentrées, le corps hésitant, il retrouve le banc. Son banc. Farce au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !

 

Désormais il sait qu'il lui faudra faire semblant. Faire semblant d'être libre. Faire semblant d'être heureux. Désinvolte – courses folles et mouchoirs de dentelle, il fait très chaud, soupirait-il lorsqu'il jouait au mousquetaire, perdu dans ses rêves, pour les yeux d'une belle. Aimée. Son Aimée.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur.
Celle des tambours.
TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur.
Celle des huit jours.
TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur qui va et vient. Pèse sur lui. L'écrase. Le détruit. Et revient comme un cri : tu es dans la mort ! La mort !
LA MORT !

 




30 OCTOBRE


Une main entière
Poing fermé
Cognant
Et cognant encore.

 

Instincts morbides : les visages autour de la femme ont quelque chose d'effrayant, - tandis que le poing de l'homme, vraiment énorme, va et vient au plus profond de son être, là où l'on ne revient jamais indemne, lui arrachant des cris de douleur et d'orgasme.

Ébranlé par une telle brutalité, Olivier expulse tous les participants. Il déteste le « hard », - le cagibi de l'âme. Les W.C. parfois.

Il finirait même par exécrer le sexe.
Quand il est sans âme.
Quand il n'est que violence.
Mépris de l'autre.
Ou haine de soi.



31 OCTOBRE


 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur.
Celle des tambours.
TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur.
Celle des huit jours.

 

« Prends-moi ! Oh ! Prends-moi ! »

 

Brusquement, tout se bouscule dans sa tête, passé rêvé, rêve éveillé, et, de sa mémoire obscure, montent d'anciens chagrins.
Images à vif, meurtries.
Sans yeux, sans vie.
Écartelées.

 

TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur.
Celle des tambours.
TOU-TOUK ! TOUK ! TOU-TOUK !
C'est une douleur.
Celle des huit jours.

 

« Prends-moi ! Oh ! Prends-moi ! »

 

... ils se fatiguent, mais ne veulent pas, ne peuvent plus s'arrêter, sexes enchevêtrés, diffus, autonomes. Instants éclatés. Maison du berger ...

 

« Prends-moi ! Oh ! Prends-moi ! »

 

Tout contre lui il sent confusément le corps d'une femme secouée de spasmes, la houle au ventre. Une femme qui lui murmure des bouts de phrase dont il ne perçoit pas le sens. Une femme qui gémit doucement, puis de plus en plus fort.

 

« Prends-moi ! Oh ! Prends-moi ! »

 

Cette plainte rauque, sensuelle lui vrille les tympans et le fait sursauter. Il ouvre brusquement les yeux et se retrouve dans boutique-le-cul.
Un cri lui échappe :
« Isha ! »

Isha sa « fiancée d'Orient »
Son âme-soeur
Son arc-en-ciel


Isha qui lui sourit avec une infinie tendresse
Et qui lui dit à nouveau :

 

« Prends-moi ! Oh ! Prends-moi ! »

 

Isha !

Ils se sont tellement apprivoisés sur la piste de danse ou dans les coins câlins. Avec des gestes tendres, fragiles, et un voile de tristesse dans le regard comme s'ils étaient tous les deux victimes d'un même mal. D'un mal mystérieux et inguérissable : ÊTRE AIMÉ ! - ne serait-ce qu'une fois, une seule et unique fois.

 

Isha !

Dans ses bras, il se prend à rêver.
Elle-seule pourrait le sauver.

 

Isha !

Il aime ses caresses, douces paresses sur son corps alangui et tiède. Et quand elle le quiite au petit matin, tout redevient absurde. Il se traîne d'heure en heure jusqu'à la réouverture du cercle, encore perdu en elle, bouleversé par le rythme de ses lèvres, offert, attentif, mais déjà seul, désespérément seul. Car il a besoin de la sentir, de la tenir. Un besoin vital, impérieux, sans quoi il perd la raison, happé par ses démons.

Isha !

Il s'imagine changeant de sexe pour s'offrir à elle, se donner et s'ouvrir à ses douces caresses. Elle le prend, le possède, le fait jouir, le fait jouir encore, le fait jouir sans fin, et il s'abandonne totalement à ses mains, à ses lèvres, et métamorphose des sens, il devient femme, sa femme, sous ses caresses de femme.

Isha !

« Prends-moi ! Oh ! Prends-moi ! »

 

 




1er NOVEMBRE


 

Les huit jours ! Maintenant !

 

D'une chiquenaude Olivier expédie son mégot dans le cendrier et allume une nouvelle cigarette. Au même instant, un tic nerveux agite ses lèvres et accentue encore le désespoir qui déforme ses traits. Heureusement, les couples qui discutent au bar ne font pas attention à lui, trop occupés par le regard des autres, - vertiges illusoires ou prochains corps à corps.

 

Les huit jours ! Maintenant !

 

Dans le cercle ou sur la plage, dans son lit ou sur le banc, Olivier lutte sans cesse pour ne pas pleurer. Comme si son corps, son âme, n'étaient plus que torrents de larmes. « Le désespoir est sans fin ... On n'en touche jamais le fond ! », murmure-t-il les yeux vides, presque liquides. Avant d'ajouter, en se prenant la tête entre les mains : « Je voudrais tellement retrouver Aimée ! Me perdre en elle ! Me perdre ! Mais le rêve est fini ! »

 

Les huit jours ! Maintenant !

 

Sa mémoire n'est plus qu'une vieille malle au fond d'un grenier et il a l'impression de rôder dans ses souvenirs comme dans un cimetière à la tombée du jour, quand tout se brouille et que la vie elle-même paraït indécise. D'ailleurs les tambours le savent – comme Marie Pirogue, Baba Coquille, ses frères des îles ! La mort a plus de présence que l'existence, - car elle est là, entre les arbres, entre les tombes, avec son silence plus pesant que la souffrance, avec son odeur plus tenace que la plus fatale des fragrances. Sans la mort, - la vie n'est rien ! Pas même une urgence.

 

Les huit jours ! Maintenant !

 

Les mâchoires crispées, des cernes mauves sous les yeux, le visage en sueur, Olivier ressemble de plus en plus à un boxeur groggy, K.-O. debout. Agité de sentiments contraires, il observe les couples qui s'agitent, se cherchent et se caressent, s'appellent et se défont, et il sent la mort dans ce théâtre d'ombres – où se profile Jezabel, la fille aînée de Lucifer, au charme sulfureux et mortel. Il la voit, presque androgyne, corps souple et élastique, seins gonflés sous la robe, il la voit se donner, s'ouvrir et se fermer, pour s'ouvrir encore et lentement se dénuder. Comme un rituel. Une messe païenne. Pour des marionnettes mi-anges, mi-démons. Il aperçoit, dans l'ombre de son ventre, les regards ardents de tous les maris perdus d'envie. Mesmérisés. Il découvre, dans ses prunelles révulsées, ses ondulations reptiliennes, toutes les attentes des épouses quêtant avidement ce qu'elle est en train de s'offrir avec des gestes précis et félins, impudiques et sensuels. Il l'observe, roulant des hanches et du bassin pour un ultime coup de rein, et il l'entend se perdre en une longue plainte, - sorte de gémissement syncopé qui affole tous les couples. Happé par cette fièvre éruptive, Olivier ferme les yeux, - le corps brûlant, secoué de frissons.
Aimée lui manque !
Mais, déjà, il sent des mains. Des mains langoureuses.
Aimée lui manque !
Mais, déjà, il sent des lèvres. Des lèvres chaudes et humides. Des lèvres qui lui susurrent : « Ce soir, Olivier, tu m'appartiens ! »

Ce n'est pas Jezabel, la fille aînée de Lucifer.
C'est Isha, sa belle Orientale
Son âme-soeur.

« Oui ! Isha ! ce soir je t'appartiens ! »


...

 

Les huit jours ! Maintenant !

 

Assis sur le banc – son banc
Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche
Olivier essaye de se retrouver, d'oublier boutique-le-cul – poudrière sexuelle.
Il voudrait croire encore à la tendresse. Aux longues promenades main dans la main. Aux vertus d'un « je t'aime ! » à la vie, à la mort, sans mensonge, sans trahison, sans zone d'ombre hanté par le silence.
Il voudrait voir encore du soleil dans les yeux d'une femme.
De l'innocence.
Mais il sait que tout cela n'est qu'illusion romanesque. Car l'amour – celui de Roméo et Juliette, de Tristan et Iseut – n'existe pas.
N'exitera jamais !
Ce n'est qu'un tragique malentendu. Une lâcheté. Un désir d'éternité.
Et pourtant ...
Pourtant !
Quelque chose lui manque ... Quelque chose d'essentiel ... Les premières lettres de cet alphabet magique ...

 

Et s'il s'était simplement fourvoyé ?
S'il n'avait jamais connu ce qu'est l'amour ?
Un sans calcul.
Un sans pourquoi.

 

Isha ?
Oui ! ISHA !
Elle seule lui a tendu la main
Sans attendre quoi que ce soit.

 

 

2 NOVEMBRE


 

Un mot. Deux mots. Trois mots.
Assis sur le banc – son banc
Face au large. Non loin d'une chapelle et d'un petit port de pêche
Olivier s'arrête, rature, puis recommence toute la phrase.
Un mot. Deux mots. Trois mots.
Olivier corrige, surcharge, puis raye tout le paragraphe.
Un mot. Deux mots. Trois mots. Olivier voudrait figer le temps. Retenir le passé, - quinze ans plus tôt. Mais les mots, comme un tourbillon, le bousculent et l'emportent. Il les voit, âmes blessées. Il les voit, secrètes fêlures. Il les voit se mettre à danser et tourbillonner ... Avec Aimée ... Son Aimée ... Qui joue avec les tirets ... S'en va entre les guillemets ... Revient sur les pointillés ... Puis disparaît à jamais.

Et il voit les mots sur son cahier à spirales, sur son cahier d'écolier, il voit les mots qui se mettent à pleurer.


[à suivre]




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